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villages de la frontière, occupèrent par petites troupes les défilés essentiels, résolus de se battre jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
La situation désespérée et les malheurs des derniers jours exaltèrent jusqu'à l'enthousiasme le courage de la peuplade de Schwyz. Elle implorait de la faveur du ciel, non pas des miracles, mais une mort digne de ses ancêtres. Vieillards et enfants voulurent être compris dans cette consécration funèbre. Des femmes et des filles, en blouses de berger, la tête ceinte de rubans blancs, prirent des massues ou d'autres armes. Plusieurs s'attelèrent aux canons enlevés à Lucerne, et les traînèrent à Rothenthourm, par les chemins montueux de Steinen et du Sattel. Si quelque lâche tentait de s'échapper, elles le renvoyaient de force sur le champ du combat. Tel se présenta le peuple de Schwyz, résolu de se battre pour les plus grands biens de la vie, la liberté, la patrie et la foi.
Serein à la pensée de la tombe où l'a précédé une épouse tendrement aimée, Aloïs Réding a reçu à genoux la bénédiction de son père et fait ses adieux à sa famille. Armé de l'épée du commandement, il se rend vers son peuple assemblé. « Ghers concitoyens et ca- « marades, dit-il, nous touchons au but. Entourés d'en-
« nemis, abandonnés de nos amis, resterons-nous loya- « lement unis comme nos pères au Morgarten? Voilà « toute la question. La mort nous attend. Si quelqu'un « la redoute, qu'il se retire; point de reproche de notre « part. Ne nous en imposons pas à cette heure. Je pré- « fère cent hommes sur qui je puisse compter, à cinq « cents qui, fuyant au moment du péril, causeraient c( une confusion et feraient sacrifier inutilement des « braves. Je vous promets de ne me séparer de vous « ni dans le danger, ni dans la mort. Nous ne fuyons « pas, nous mourons. Si ce dessein vous plaît, que « deux hommes sortent de vos rangs et prennent ence vers moi un engagement semblable. — Oui, nous le « tiendrons, nous ne vous abandonnerons pas ! » s'écrièrent tous ces guerriers appuyés sur leurs fusils. Deux d'entre eux s'avancèrent vers le chef et lui donnèrent la main.
Dans la nuit du 1" au 2 mai, Réding rejoignit le Conseil de guerre assemblé à Rothenthourm , village situé sur la route de Schwyz à Einsiedeln. Le curé d'Einsiedeln , MaiHanus Herzog, demanda audience. On n'osa refuser. Hautain, ambitieux, d'une éloquence fougueuse, enclin à tous les genres de ruse et de vioence, sans moralité, mais dissimulant ses vices, il
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exerçait sur le peuple un empire sans bornes et faisait trembler les hommes éclairés et considérés qu'il décriait sous le nom de perruques. Ses émissaires parcouraient le canton pour ébranler la confiance du peuple dans ses magistrats et celle des troupes dans leurs chefs. Il se chargea d'occuper, avec six cents hommes de sa paroisse, les défilés de FEtzel , ce boulevard de Schwyz du côté de Zurich. Il demanda un chef; aucun officier ne voulut partager le commandement avec ce prêtre. Lorsque, dans le conseil de guerre, il entendit parler de défendi'e la seconde ligne au cas que la première fût rompue, il s'emporta violemment : « Cette délibéra- « tion, dit-il, est inutile et trahit une vaine crainte. Si « Ton défend Schindelleggi et les autres postes, comme « je compte défendre TEtzel, la victoire est à nous ! » Le 2 mai, vers dix heures du matin, environ deux mille Français parurent devant Schindelleggi, défilé à l'entrée d'une vallée sauvage. Les carabiniers les arrêtèrent pendant deux heures, en attendant un bataillon, qui vint enfin avec deux canons. Les Schwyzois se battirent en héros; les blessés refusèrent de quitter le champ de bataille : mourir pour leur pays leur parut un sort digne d'envie. Entre une et deux heures ils firent taire le feu de l'ennemi.
A ce moment ils apprirent avec consternation ce qui s'était passé sur leur droite, à l'Etzel. Marianus Herzog, arrivé là vers huit heures du matin, exhorta les soldats à rentrer dans leurs foyers et à poser les armes. La résistance était inutile, dit-il, les autres postes ne songeaient point à résister. Il s'enfuit à cheval, entraîna sa troupe et ouvrit aux Français le chemin d'Einsiedeln et de Schwyz.
Une division de deux mille Français, montée par Egeri, occupait la crête de Saint-Jost et toutes les hauteurs jusqu'au Morgarten.
Le principal corps d'armée de Schauenbourg, fort de six mille hommes, pénétrant par l'Etzel jusqu'à Einsiedeln, y demeura pour piller l'abbaye. Une division seulement rejoignit Fressinet, qui déploya des forces considérables dans la plaine de Rothenthourm. Quelques volées de l'artillerie schwyzoise parurent les arrêter. Réding profita de cet instant d'hésitation. Après le feu de ses deux bataillons, il leur donna le signal impatiemment attendu. Malgré la position avantageuse de l'ennemi, son expérience et la supériorité du nombre, malgré la ligne de bouches à feu et de fusils qui vomissaient la mort, les braves de Schwyz, la baïonnette en avant, poussant des cris de joie, tra-
versèrent au pas de charge d'abord, puis à la course, une distance de huit cents pas, et attaquèrent les Français avec une impétuosité qui rompit leurs rangs. Après une mêlée d'un quart d'heure, les ennemis s'enfuirent de tous côtés, beaucoup périrent en fuyant. Des hauteurs du Morgarten ils s'efforcèrent d'atteindre le village de Sattel, pour prendre les Suisses par derrière. Mais là, trois cents auxiliaires d'Uri, arrivés le matin sous les ordres du commandant Schmid, et quelques hommes de Steinen s'opposèrent hardiment à leur marche, et donnèrent à un bataillon le temps de tomber sur leur flanc gauche, suivant l'ordre de Réding. Dès que les Schwyzois furent réunis, ce cri sortit de tous leurs rangs : « Point de lenteurs ; jouons de la crosse ! » La crosse et la baïonnette déterminèrent la fuite des ennemis avec la rapidité de l'éclair. Deux fois ils essayèrent de se rallier ; deux fois les Suisses les culbutèrent. Ceux-ci les auraient poursuivis au delà d'Egeri dans le canton de Zoug, si FEtzel, dégarni de défenseurs , ne leur avait fait craindre une surprise. Pour la seconde fois les Schwyzois, sous la conduite d'un Réding de Biberegg, venaient de s'immortaliser à Morgarten.
Le même jour, après midi, un autre bataillon
schwyzois, venant du Hasli, monta rapidement au col escarpé du Haggen, pour ne pas laisser ce passage à découvert; il venait de faire plus de vingt lieues de pays en vingt-quatre heures, sans prendre rafraîchissement ni repos.
Tels sont les miracles du patriotisme animé par la foi.
Le lendemain, 3 mai, de grand matin, deux colonnes françaises, venant de Zoug et d'Immensée, attaquèrent les Schwyzois, trop disséminés sur les flancs des collines qui dominent Arth. Une division essaya de les tourner par la vallée qui longe le pied du Righi, mais fut tournée elle-même. Les Schwyzois élevèrent en hâte de petits parapets de bois et de pierres derrière lesquels ils soutinrent le combat, malgré leur faible nombre. Chacun se servait de plusieurs fusils que des enfants chargeaient. Au feu précipité des Français, ils répondaient lentement, mais chaque coup tuait son homme. Femmes, enfants, vieillards apportaient du fer, du plomb, même leur vaisselle d'étain, et fondaient des balles en face de l'ennemi. Un homme de Schwyz, n'ayant plus de balles, en demanda inutilement à son camarade. Atteint d'un coup de feu , il retira la balle de sa blessure peu profonde et rechargea son fusil.
« Ces chiens-là, dit-il, me pourvoient mieux de munitions que toi. » Un carabinier, avec une triple charge de poudre, visa un capitaine au milieu de sa troupe et rétendit mort. Sa chute fut le signal de la retraite générale des Français.
On trouva sur les champs de bataille des jeunes gens de quatorze ans. Les prisonniers aussi demeurèrent fidèles à leur dévouement. Les Français les engageaient à demander grâce ; ils les conduisaient au cabaret pour les séduire : rien ne servait; ces braves préféraient la mort. Un d'eux fut contraint de poser les armes. On voulut le forcer à demander pardon en acceptant la Constitution; il haussa les épaules. On le menaça de le fusiller : a Fusillez-moi. » Il se plaça contre le mur et tomba. Une vingtaine de paysans armés furent cernés dans une maison; on y mit le feu. Sommés de se rendre, ils moururent dans les flammes.
A la suite de ces combats et de tant de fatigues, les pertes essuyées, la situation désespérée de la patrie, l'impossibilité de résister à la supériorité du nombre, firent naître chez plus d'un père de famille l'idée d'une capitulation. On représenta que l'antique hberté pouvait subsister avec des formes nouvelles. Ces sentiments reniportcrent. Réding conclut avec Schaucn-
bourg un armistice de vingt-quatre heures pour soumettre au peuple assemblé un projet de capitulation d'après lequel la religion catholique serait respectée, la Constitution helvétique acceptée.
On lut ce projet à la troupe dans la nuit du 3 au 4. La landsgemeinde de tout le canton fut convoquée à Schwyz pour onze heures du matin . Elle fut nombreuse ; on y vit les guerriers de Morgarten et de Rothenthourm armés de fusils, de vieux mousquets, de piques, de massues, d'étoiles du matin. Le peuple entier se mit en prière pour demander à Dieu lumière et assistance. La discussion fut vive, tumultueuse. Aux cris succéda le langage de la raison; à l'image des aïeux morts avec gloire , l'image des femmes, des enfants menacés de la mort. A la fin la tempête se calme; on vote; le rejet de La capitulation réunit à peine cent voix. La force des choses mit ce terme à une lutte où les descendants des héros du quatorzième siècle égalèrent la gloire de leurs ancêtres.
Les Schwyzois ne comptèrent dans ces journées que 236 morts et 195 blessés. La perte de l'ennemi fut plus que décuple. Il s'éloigna de leurs frontières avec respect pour leur valeur. Schauenbourg honora publiquement tant d'héroïsme et sollicita l'amitié de
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Réding. Ce capitaine et ses compagnons d'armes venaient de bien mériter des générations futures : un grand exemple moral est encore plus utile à la postérité qu'une victoire.
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Directoire lielvëtique. Désastre du Bas-Viiteriv aldeu
Tandis que les armes étrangères soumettaient aussi le Haut-Valais^ que des contrées encore hostiles à la Constitution unitaire la subissaient^ et que la dernière résistance se préparait dans le dernier asile de la liberté primitive , les autorités de la nouvelle Helvétie s'essayaient dans Tart de gouverner. On organisa six ministères. La législature se frayait une route nouvelle sur le vieux sol des cantons, où la révolution avait promené son niveau. Elle s'égarait parfois. Elle vacillait entre les intérêts de la révolution et les intérêts moraux , entre l'amour de l'indépendance nationale et les obligations envers l'amitié despotique d'une puissance qui se disait libératrice. La presse, dont le secours avait servi la réforme politique, l'entravait maintenant. Au travers de ces embarras, de grands talents
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se firent jour dans des assemblées que Timitation des assemblées françaises exposait souvent au ridicule.
Le ridicule était le plus petit des maux. Le plus grand pour l'Helvétie, ce fut le despotisme des proconsuls français, qui pesait sur le Directoire et sur toute la République. Le commissaire -ordonnateur Rouhiere , le commissaire en chef Rapinat , aidés de leur acolyte Pommier^ suivirent un système d'extorsions et de spoliations dont la violence n'était égalée que par Taudace de leurs outrages aux autorités helvétiques et à la nationalité du peuple suisse. Ces tyrans, dont le nom est encore aujourd'hui une flétrissure , avaient pris à tâche d'humilier, d'appauvrir et d'irriter la nation et son gouvernement.
Deux directeurs mal vus des autorités françaises , à cause de leur indépendance, donnèrent leur démission. Rapinat poussa l'insolence au point de nommer leurs successeurs. Il fut désapprouvé par ses chefs; l'élection appartenait au Corps législatif. Il élut Frédéric-César Lakarpe y alors à Paris, et le sénateur Pierre Ochs. C'était le 28 juin. Ce jour-là les conseils déclarèrent, par un décret, que. l'armée française avait bien mérité de la liberté du peuple helvétique.
Pendant cette première période, le Corps législatif
prima, c'était son rôle, et le Directoire, malgré la difficulté des circonstances, honora son gouvernement par sa modération , et le principe de l'indépendance nationale par des protestations énergiques.
Dans la seconde période , le Directoire eut la prépondérance. Il se rapprocha davantage du gouvernement français, non par esprit de servilité, mais afin d'obtenir pour la Suisse de plus grands avantages. Le principal était un traité de commerce, inappréciable dans ses conséquences heureuses; il en paya le prix en signant une alliance offensive et défensive , désastreuse pour la Suisse; mais il n'obtint point le traité.
Le neuveau directeur Laharpe marqua bientôt, par l'ascendant de son caractère et de son intégrité politique, la place morale du Directoire au-dessus des conseils, à qui cette autorité devait être constitutionnellement subordonnée comme pouvoir exécutif. Ils adoptèrent une loi organique du Directoire destinée à donner à ce pouvoir une force plus compacte et à imprimer aux affaires une marche plus rapide.
Une loi qui attribuait aux membres des premières autorités des traitements exagérés, d'autres qui blessaient les susceptibilités catholiques ou compromettaient l'existence du clergé , celle surtout qui exigeait
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de tous les fonctionnaires et de tons les citoyens ini serment civique ;, sous une pénalité sévère^ irritèrent les démocraties. Dans les vallées alpestres du centre , la fermentation augmentait de jour en jour.
Bientôt cependant elle se calma partout, excepté dans le Bas-Unterwalden. A la voix des prêtres, que le peuple prenait pour la voix de la religion, Fagitation populaire allait, pour la seconde fois, faire de ce pays son théâtre. Un triumvirat sacerdotal gouvernait les esprits avec un pouvoir absolu : le curé Kœsli, de Bec kenried, plein de zèle, mais sans cœur; le chapelain Jacob Kaiser, homme pieux, mais ignorant; enfin le plus passionné, le plus ambitieux, le plus actif de tous, Liissi, diacre de Stanz. Liissi, secondé par les émissaires des émigrés suisses, promettait le secours de r Autriche et une attaque de Tempereur pour le 15 août. Ces prêtres et quelques autres, déjà compromis par un commencement de sédition , cherchèrent leur sûreté personnelle dans un soulèvement général. Ils soufflèrent la guerre. La guerre fut résolue, un conseil de guerre institué; dans tous les villages, préparatifs et bruits beUiqueux. De jeunes femmes même s'arment pour affronter la mort à côté de leurs maris; d'autres aident à faire des cartouches, à élever des parapets et
des remparts aux frontières ouvertes. On dresse des batteries, on braque des canons, on enfonce des pieux dans le lac pour entraver l'abordage.
Le Directoire fixa aux rebelles, puis prolongea un terme pour la soumission. Soin inutile. Il n'osa pas leur faire connaître l'alliance conclue avec la France; mais en vertu de cette alliance il les abandonna à la sévénlté de Schauenbourg; il ^invita même à faire marcher ses troupes contre les communes du district de Stanz, et à nommer une commission militaire pour juger comme traîtres à la patrie et sur-le-champ tous ceux des révoltés qui seraient pris les armes à la main. Le sort était jeté : l'ange de la mort planait sur un coin de terre que Dieu semble avoir créé avec amour comme un asile du bonheur et du calme. L'armée de Schauenbourg s'approchait en vaste cercle.
Le conseil de guerre du Bas-Unterwalden, présidé par un ancien magistrat appauvri et sans énergie, recevait ses inspirations de Lùssi. Le diacre de Stanz y assistait armé d'un pistolet qu'il plaçait sur le bureau; il opinait le premier et nul n'osait le contredire; il ordonnait des arrestations et dirigeait les enquêtes. Il prêchait incessamment la guerre, et sommait les conseillers moins belliqueux de ne pas plier comme des
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roseaux au souffle du vent. Du conseil il se rendait au camp pour entretenir le peuple dans une ivresse guerrière, promettant que Dieu ferait des miracles, et que la Vierge protégerait les siens contre les balles des Français. Le peuple crut à ses promesses ; quelques pâtres virent même la mère de Dieu apparaître audessus de la montagne dans une étoile qui descendit vers la frontière. *Einsiedeln et d^autres couvents distribuèrent, sous diverses formes, de saintes amulettes contre les armes à feu et Uarme blanche; le peuple, transporté de joie, les arborait en cocardes ou les attachait à ses habits.
Tandis que les pâtres s'exerçaient aux armes, les yeux fixés sur le ciel, et disaient des rosaires, Lùssi mit en sûreté son argent et ses créances, et le chapelain Kaiser quitta nuitamment le pays.
Un capucin d'un patriotisme original tint une conduite contraire, c'était Paul Styguer , déjà fameux parmi ses compatriotes. Fils d'un paysan de Rothenthourm, audacieux et opiniâtre, il déploya dès son enfance l'art de dominer ses compagnons. Capucin à l'âge de vingt ans, chargé de missions dans plusieurs cantons, il apprit à connaître le caractère et les faiblesses du peuple des campagnes et à le maîtriser. Le couvent
ne pouvait contenir, les châtiments ne pouvaient dompter cette âme de feu, incessamment ramenée au milieu du tumulte du monde. Après la chute de Berne, Styguer n'épargna rien pour susciter des ennemis aux Français et à la Constitution unitaire : il parcourut monts et vallées , il communiqua au peuple l'ardeur de sa haine et une foi fiévreuse; il visita même les pâtres solitaires pour enflammer leur imagination. Après avoir pris part à tous les glorieux combats de Schwyz, il se retira dans un couvent du Tyrol. îl revint dans sa patrie à l'heure où les prêtres instigateurs de la lutte s'enfuirent à la vue du danger. Il parcourait en habit de paysan les vallées de Schv^yz et d'Unterwalden , excitant le peuple par la promesse de miracles, par des amulettes et des saillies. Un jour il visita les trois camps des Unterwaldiens , monté sur un superbe étalon, en uniforme de chasseur, le sabre au côté , un panache au chapeau. Tour à tour soldat et prêtre, il inspectait les postes, disait la messe, et promettait la victoire au nom du ciel et de son sabre. Il annonça 2,000 auxiliaires de Schwyz et de Claris, et une armée autrichienne. Agent, pour les petits cantons, d'une coalition étrangère et suisse, Styguer outrepassa son mandat. Le bruit d'un prochain secours
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de rAutriche provint des imprudentes assurances du général autrichien Auffenberg, qui, de son quartier de Brégenz, entretenait le fol espoir qu'une agression contre les Français serait incontinent appuyée par les troupes qu'il commandait. « Puissions-nous être atta- « qués avant l'arrivée de ce secours! disait le capucin. « Union et courage ! nous chasserons les Français de « toute la Suisse , et au nouvel an nous pèlerons nos « pommes de terre à Paris. » Lâche quelquefois en dépit de son audace, il prédisait qu'au moment de la mêlée il deviendrait invisible, mais qu'il n'en combattrait pas moins pour la religion.
Le conseil de guerre demanda du secours à Schwyz et à Obwalden. Il reçut en réponse des exhortations à détourner du pays une imminente calamité.
La vallée du Bas-Unterwalden s'ouvre vers le midi sur le lac des Quatre-Cantons , à la rive de Stanz. Des barques montées par des Français s'approchèrent trois jours de suite de cette rive pour observer les dispositions des Suisses; chaque fois elles furent repoussées par le feu d'une batterie établie à Kehrsiten. Schauenbourg commandait de 12 à 16,000 hommes aguerris. Les Unterwaldiens lui opposèrent 2,000 bergers répartis sur dix points des frontières , que proté-
geaient ici une palissade, là un rempart, ailleurs un fossé dans lequel on avait conduit l'eau d'une rivière. De leurs huit canons, six défendaient le rivage, deux la frontière du côté d'Obwalden.
Schauenbourg forma trois divisions de son armée : quelques mille hommes arrivèrent par Thoune, l'Oberland et le Brûnig aux frontières d'Unterwalden et occupèrent aussi l'abbaye d'Engelberg. Un second corps marcha sur Stanz par Lucerne et l'Entlibouch. Le troisième se dirigea par le lac sur Stanz. Le 7 et le 8 septembre, l'artillerie fit voler de la rive de Winkel et de Hergiswyl une grêle de boulets rouges contre Stanz et Kehrsiten, sans faire beaucoup de mal. Les bateaux destinés à l'attaque ne purent avancer. De vifs combats s'engagèrent près d'Alpnach, sur le golfe sud-ouest du lac, ainsi que dans la forêt du Kernwald, qui sépare le Haut et le Bas-Unterwalden. Les Français perdirent beaucoup de monde dans ces deux journées. Les Unterwaldiens, tireurs éprouvés, retranchés derrière des parapets, des rocs et des buissons, ne comptèrent qu'un mort et un blessé. Leurs succès encouragèrent les mécontents des cantons voisins. Encore un revers, et l'armée de Schauenbourg s'engloutissait dans le gouflre d'une rébellion générale. Au mépris des au-
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torités helvétiques et des postes destinés à garder la sortie, 200 volontaires de Schwyz et 30 d'Uri traversèrent le lac le 8 septembre.
Schauenbourg, jusqu'à ce jour, n'avait voulu qu'éprouver la force et la position des Suisses. Il fixa l'attaque générale au 9. Dès le point du jour le tonnerre de son artillerie roula le long des montagnes. Ses trois divisions approchaient à la fois. Le combat s'engagea le plus vivement sur la frontière du Haut-Unterwalden, où 600 Unterwaldiens se trouvaient dans la plaine, mais abrités. Attaqués par une grêle d'obus, ils gravirent des collines garnies de buissons et occupèrent une hauteur à une demi-lieue de Stanz. Leurs carabiniers portèrent la mort dans les rangs des Français qui avançaient. Ceux-ci tentèrent d'escalader la colline. Au milieu des décharges des canons, on se battit à la baïonnette; des quartiers de roc voulaient du haut de la montagne; les Français cédèrent, puis revinrent à la charge. Ils redoublèrent le feu de leur artillerie et cherchèrent à culbuter, avec une forte colonne, l'aile gauche; mais ils y rencontrèrent les braves de Schwyz et d'Uri. On les repoussa sur tous les points.
La droite des Unterwaldiens s'appuyait au Rozberg, célèbre depuis l'émancipation de la Suisse. Pour les
tourner, les Français, près d'une cascade que les voyageurs admirent, entrèrent dans le Rozloch, défilé resserré entre des rocs à pic et boisés. Les carabiniers cachés dans les bois les accueillirent par un feu meurtrier ; des blocs de rochers, des pierres, des billots de bois achevèrent le carnage et la déroute ; peu échappèrent, presque tous blessés. Les morts jonchaient la terre.
Les Suisses parvinrent à séparer leurs deux colonnes ; avec un corps de réserve de 5 à 600 hommes, ils auraient remporté la victoire, mais il leur manquait des troupes, un plan, un chef; leurs commandants faisaient l'office de simples carabiniers. A la fin, les deux ailes et le centre de l'armée française s'avancèrent simultanément. Le Rozberg fut pris, l'artillerie suisse réduite au silence; vingt-cinq hommes et douze femmes mordirent la poussière ; le reste s'enfuit à Stanz ou à Buochs. Les Français annoncèrent leur victoire à leurs frères d'armes par l'incendie de la chapelle de Win-
kelried.
Sur le lac, ils firent des attaques pendant plusieurs heures sans succès; leurs trente bateaux, munis d'une formidable artillerie, ne purent aborder nulle part; les défenseurs de la patrie combattirent en désespérés au
milieu des boulets qui sifflaient autour d'eux. Au signal donné par Tarmée de terre, les bateaux touchèrent enfin au rivage. Une nouvelle lutte s'engagea; mais les prodiges de la valeur suisse n'arrêtèrent pas la victoire des Français.
Pendant que tout un peuple se battait héroïquement, Liîssi disait la messe et donnait la communion à des ioldats, même quand ils avouaient n'être pas à jeun, il attendit en angoisse l'issue de la lutte. A la première nouvelle des progrès de l'ennemi, il courut tout pâle à sa maison, s'écriant : « Les jugements de Dieu sont impénétrables; il faut prier sans relâche. » A l'approche des Français, il prit la fuite. Kœsli et Paul Styguer s'enfuirent entraînés par la même terreur.
L'horloge de l'église de Stanz marquait onze heures et demie lorsque les premiers ennemis entrèrent dans ce bourg. Le président du district et un autre habitant se présentèrent à eux un petit drapeau blanc à la main; ils imploraient la clémence du vamqueur. A cet instant, dit-on, un coup de feu imprudent abattit de cheval l'officier de l'avant-garde. Les deux intercesseurs tombèrent percés de balles. La fureur des Français ne connut plus de bornes : le pillage, le massacre, l'incendie, marquèrent tous les pas de l'armée. Des
fuyards se battaient encore dans les prairies, derrière les buissons. Des femmes, des enfants, opposaient aux ennemis une résistance impuissante. Bâtons, massues, haches, faux, tout devint une arme aux mains du désespoir. On demandait grâce; nul ne faisait grâce. Les vainqueurs égorgèrent femmes, vieillards, enfants au berceau. Ils perçaient de leurs baïonnettes des nourrissons sur le sein de leurs mères et les lançaient dans le brasier de l'incendie. Les flammes et la fumée s'élevaient de toutes les habitations.
Le curé sexagénaire Lùssi, celui-là vénérable, implorait dans l'église la miséricorde divine, entouré d'un petit nombre de fidèles. Au moment où il élevait l'hostie, une balle l'étendit mort au pied de l'autel. Un prêtre fut brûlé dans sa maison. Deux autres, sur le lit de mort, venaient de recevoir les derniers sacrements; ils moururent égorgés.
On entendait de toutes parts le vagissement des enfants, les cris des victimes, des coups de feu, le pétillement des flammes, le craquement des maisons qui s'écroulaient. En présence de ce spectacle, des mères et leurs filles étaient, dans les rues, exposées aux plus sanglants outrages : les soldats mutilaient les femmes qui les bravaient, leur coupaient les joues, les tuaient
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à coups de baïonnette ; ordres ni menaces ne les arrêtèrent.
L'humanité se réfugia dans le cœur de quelques officiers. L'histoire doit conserver le nom du général Mainoni et du chef de la légion noire , le colonel alsacien Mûller, anges sauveurs au milieu de leurs hordes.
Les horreurs de la victoire continuèrent tout le jour et toute la nuit. L'arrivée de Schauenbourg les modéra plutôt qu'elle n'y mit fm. Elles se répétèrent ailleurs. Les habitants de Buochs, excités par Paul Styguer, qui couvrit sa fuite par de belles paroles en leur jetant une bourse d'or anglais^ résistèrent aux Français et en tuèrent dix. L'incendie réduisit en cendres leur magnifique village. Le célèbre peintre Wiirsch, àcette heure vieillard aveugle, assis devant sa porte^ expira dans les flammes de sa maison. Le pillage et le sang signalèrent quelques jours encore la victoire. Le massacre et l'incendie marquèrent, de village en village, de vallée en vallée, chaque pas du vainqueur. Le Bas-Un terwalden offrit l'aspect d'un tombeau d'où s'élevait une épaisse fumée ; semblable à un nuage, elle couvrit pendant deux jours la haute vallée d'Engelberg et obscurcit l'éclat du soleil; durant la
première nuit, la rougeur funèbre du ciel attrista les
regards.
Le lendemain du massacre, le Directobe pria Schauenbourg d'ordonner que l'arbre de la liberté fût planté dans tout le pays qu'il venait de soumettre.
D'après les enquêtes officielles, une église, 8 chapelles, 316 habitations, 229 granges et 38 petits bâtiments étaient devenus la proie des flammes. On évalua la perte causée par le pillage et l'incendie à 1,498,606 florins; 414 personnes perdirent la vie; dans ce nombre plus de 130 femmes, jeunes filles et enfants. Environ 90 hommes seulement tombèrent sur le champ de bataille. Les autres victimes ne furent guère que des vieillards et des malades. Il y eut peu de blessés.
Les Français payèrent chèrement leurs succès. Schauenbourg, dans une lettre au général Jordy, avoue 350 blessés pendant la seule journée du 9 septembre. « C'était une journée des plus chaudes que j'aie jamaisvues, » écrivit-il. On n'a pu savoir le chiffre des tués; les généraux le portèrent à plusieurs mille. La plus grande perte des vainqueurs, c'est le souvenir d'une victoire si difficilement remportée par une armée considérable et aguerrie sur une petite troupe de pâtres sans chef, et le souvenir d'une victoire souillée par des atrocités.
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Aujourd'hui de belles habitations ont pris la place de tant de ruines fumantes ; chaque année Dieu revêt de magnificence ces monts et ces collines; où se voyaient des mares de sang^ une population vigoureuse et gaie travaille et chante sur de vastes pelouses. On oubhe de maudire les prêtres qui égarèrent le dévouement de leurs ouailles; on voudrait oublier les crimes du vainqueur. Que reste-t-il donc de tant de maux dans ce doux pays? Une admiration et une reconnaissance éternelles acquises à un peuple qui^ même séduit, sut mourir pour un bien immatériel, la religion, et pour un intérêt général, la patrie. Cet exemple, gain de la postérité, fut perdu pour Fheure présente. Dix mois plus tard, combinée avec d'autres soulèvements, la résistance de Nidwalden eut délivré la Suisse de Toppression étrangère. Mais tout devait montrer dans ce temps la puissance du patriotisme religieux et l'impuissance de l'héroïsme sans concorde.
Le général français s'honora plus encore par la pitié que par la victoire. 11 fit entendre des accents de douleur à la vue du désastre de cette belle contrée. Il rappela les habitants réfugiés dans les forêts, ordonna de leur distribuer chaque jour 1,200 rations de pain et de viande, de garder ce qui restait de leurs provisions de
blé, de sel et d'autres denrées, de rassembler les troupeaux dispersés et de les rendre à leurs propriétaires. Ce général ayant frappé d'une contribution forcée de 60,000 francs le district de Schwyz, qui posa les armes, de même qu'Uri, le Directoire helvétique le pria d'accepter cette somme comme marque de sa reconnaissance pour lui et pour l'armée qu'il commandait. Schauenbourg répondit : « La contribution pour la a perception de laquelle j'avais donné des instructions « n'était destinée qu'au soulagement des malheureux a instruments du fanatisme et de la sédition : mon plus a grand désir, comme celui de l'armée que je com- (( mande, est que les sommes perçues ne reçoivent pas « d'autre emploi. » Le chef étranger et ses farouches soldats ne virent plus sur ce sol ravagé que des victimes ; le Directoire helvétique et les Conseils surent y distinguer des patriotes et des rebelles.
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Il serait difficile d'imaginer une situation plus déplorable que celle du gouvernement helvétique. La désaffection de la grande majorité de la nation^ sa dépendance de la France, les maux de l'occupation militaire, la pénurie d'argent étaient des causes de misère qui s'enchaînaient les unes aux autres et s'aggravaient les unes par les autres. Elles formaient un cercle vicieux dans lequel le gouvernement de l'Helvétie traînait une existence tour à tour fiévreuse et languissante. Le plus grand malheur d'un gouvernement, c'est d'être en opposition avec les habitudes et les affections du pays. Si les contrées, affranchies de leur ancienne sujétion, et parmi elles les cantons nouvellement formés, se montraient satisfaits de la constitution unitaire, des sentiments tout opposés animaient les anciens cantons^
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soit aristocratiques, soit démocratiques. La masse du peuple, indifférente pour la nouvelle charte, n'y voyait qu'une perturbation de ses habitudes. L'inertie populaire se soulevait même contre les améhorations. Le gouvernement, placé entre la tâche de tout centraliser et un fédéralisme cinq fois séculaire, ne put doter le pays d'institutions utiles. L'aversion croissante pour le nouvel ordre de choses changea les rapports du gouvernement avec une grande partie de ses administrés en un état de guerre journalière.
Sans base sur le vieux sol de la Suisse, l'unitarisme helvétique, le Directoire surtout, chercha son point d'appui dans la France et sa force dans la présence des troupes étrangères. Sa dépendance volontaire d'un autre gouvernement lui aliéna tous les sentiments de sa propre nation, et l'armée française, qui devait le protéger, l'humiliait par sa protection même et ruinait ses ressources, son crédit et son autorité.
La calamité de l'occupation militaire qui pesait sur la Suisse depuis l'origine de la révolution était affreuse et s'appesantissait chaque jour. En dépit du traité d'aUiance, le général en chef dut permettre à ses agents de puiser dans les magasins publics des grains pour remédier à l'imprévoyance intéressée des fournisseurs;
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et pourtant, malgré rincertitude des récoltes et Tépuisement de la Suisse, le peuple n'aurait pas murmuré peut-être ; mais des souffrances directes, immédiates, lui arrachèrent des cris et des larmes. Les logements militaires Taccablaient : on voyait des corps nombreux accumulés dans un petit espace de pays; 20, 30, 50 hommes dans chaque maison, même chétive, sans compter les chevaux. Quand, sur la plainte d'une commune, on déplaçait une compagnie pour ses méfaits, on la remplaçait par deux autres, afin d'apprendre aux habitants à souffrir sans se plaindre. Le mouvement continuel des troupes augmentait le mal; ainsi, dans l'espace de cinq mois, 110,000 Français passèrent le Saint-Gothard. Ces passages avaient lieu parfois contre la teneur du traité d'alliance, sans que le gouvernement fut prévenu et au mépris de ses réclamations. Des réquisitions ordonnées par les commissaires français, qui ne les payaient jamais et ne remplissaient au(;un de leurs engagements, écrasaient particuliers et communes. Les commissaires chargés de pourvoir l'armée aux frais de la France, ordonnaient des fournitures et n^en faisaient pas; en revanche, ils prodiguaient les bons; mais, quand on les leur présentait, on était mal accueilli et molesté. Avaient-ils reçu
des avances, ils n'en forçaient pas moins les paysans à fournir à tous les besoins, et, au moindre refus, ils les abandonnaient aux plus mauvais traitements.
Quelques-uns des faits nombreux qui constatent ce régime de désolation suffiront ici. Au mois de novembre 1798, 23,000 Français entrèrent par Bàle et se rendirent en Italie par une direction éloignée de la route convenue. Nulle annonce officielle n'en fut faite. La ruine, les vexations de tout genre, treize assassinats, marquèrent ce passage. Les entrepreneurs fournirent quelques approvisionnements, mais de si mauvaise qualité, que le soldat les rejeta et vécut, le sabre à la main, aux dépens de l'habitant.
Vers la fin de la même année, l'armée de Masséna, faute de vivres, était menacée d'une dissolution. Le Directoire helvétique dut mettre à sa disposition 6,000 quintaux de grains et un crédit de 150,000 francs.
Des exactions aggravaient le mal : le général Lauer exigea de quelques communes schwyzoises une contribution de 40,000 francs, et du couvent d'Engelberg 20,000, sous prétexte d'une contribution échue; il mit le numéraire de l'administration sous scellé. Les administrateurs voulurent en informer le Directoire; ils ne purent détourner de leur pays le fléau du ressenti-
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ment de L^uer qu'en lui portant 400 louis ramassés à la hâte et 50 pour ses adjoints. De simples commissaires se permettaient de donner des ordres aux agents du gouvernement helvétique et d'empiéter sur la souveraineté nationale. Au mépris du traité d'alliance^ un commissaire près de l'armée répondit au Directoire qui se plaignait de ses usurpations : « La République « française est propriétaire de tous les magasins en « Suisse, et les autorités helvétiques n'en sont que les « dépositaires. » Des hommes rapaces substituaient donc aux stipulations expresses de l'alliance le régime de la conquête.
Le paysan exténué se voyait contraint de livrer aux chevaux de l'armée les derniers restes de son fourrage, et aux soldats les dernières subsistances de sa famille. On prenait son attelage qu'on abîmait de fatigue, et, pour nourrir les chevaux de la cavalerie, on enlevait son froment. Le militaire d'une maison absorbait dans un jour plus que la famille ne consommait dans une semaine. La subsistance de l'avenir disparaissait avec celle du présent, car il ne restait plus de blé pour ensemencer la terre..
D'autres maux encore affligeaient ces figures pâles, sombres, amaigries. Le père de famille n'avait plus un
morceau de pain pour sa femme et ses enfants, que le soldat étranger exigeait encore des vivres. Rien dans le jardin, rien dans la maison ; souvent les habitants étaient près d'abandonner ces demeures du désespoir. Les exigences étaient accompagnées de violences de toute sorte. Les soldats, pour extorquer des comestibles et de l'argent, tiraient à balles dans les maisons, maltraitaient les habitants, ajoutaient le vol aux brusqueries et le brigandage au vol. Quand leur avidité n'avait pu s'assouvir, ils tâchaient, à force de vexations, d'exciter un mouvement qui autorisât le pillage, ou encore ils mettaient les paysans en prison comme suspects. Tel général encourageait ce désordre par son exemple, et si un créancier lui demandait de l'argent, il le menaçait du cachot ou de coups de bâton. Des femmes, des hommes outragés, maltraités, blessés, sabrés, massacrés, mettaient le comble à la désolation.
De cette façon se justifia pendant longtemps ce mot prononcé dans une séance du Grand-Conseil, où l'on retraça les méfaits de la soldatesque libératrice : a Mieux vaudrait gémir sous la tyrannie que jouir d'une pareille liberté ! »
En lui dénonçant ces faits, en exhalant ses doléances, le gouvernement de la Suisse perdit les bonnes
grâces du gouvernement français. Loin de voir diminuer ses charges^ il dut continuer le cours de ses sacrifices. Jusqu'au mois de janvier 1800, les fournitures faites à Tarmée française dépassèrent vingt-trois millions de francs, sans compter les voitures des communes, ni Tentretien des généraux, des commandants et des troupes, qui tombaient à la charge des municipalités.
La conséquence inévitable d'un tel régime fut nonseulement la misère générale, mais aussi la pénurie du gouvernement. Le Directoire renouvelé trouva, dès son début, le trésor vide. Il fut réduit à emprunter de Rapinat 350,000 francs sur l'argent enlevé par lui aux Suisses. Les Conseils, ayant décrété un système d^impositions, durent, pour vivre, anticiper la perception d'une contribution provisoire. Quelques mois après, ils décrétèrent un emprunt obligatoire. La multiplicité des décrets financiers atteste qu'on vivait d'expédients. Dans l'été de 1799, la pauvreté du trésor força de diminuer les traitements des représentants du peuple et de tous les hauts fonctionnaires; encore ne put-on leur payer que des à-compte. Parmi les particuliers la pénurie d'argent était telle dans plusieurs contrées, que le receveur de l'Oberland, par exemple.
fut autorisé à percevoir les impôts en foin et en blé. Six mois plus tard l'Helvétie était épuisée; trois millions avaient été dépensés inutilement pour la mise sur pied d'une vingtaine de mille hommes; les finances étaient ruinées et les impôts ne se percevaient que difficilement. La somme des arrérages s'élevait à 6,750,000 francs; les traitements des fonctionnaires publics étaient arriérés de dix-huit mois, ceux des législateurs les plus favorisés et des membres du pouvoir exécutif de onze mois. On laissa pendant près de deux ans la plupart des ecclésiastiques sans payement, gémissant avec leurs familles dans la misère et dans l'appréhension de l'avenir. A l'heure des repas, leurs enfants se dispersaient dans les cabanes voisines pour recevoir, de la bienfaisance et de la pitié, les aliments nécessaires à la conservation de leur vie.
L'inexpérience des affaires, les attaques et les séductions de la tribune, la susceptibilité de l'indépendance nationale, le manque de ressources et le manque de confiance de la part du peuple, la domination française, la présence et les besoins d'une armée étrangère entravaient journellement le gouvernement helvétique et l'empêchaient de travailler au bien général. Lorsque les deux Conseils législatifs se transportèrent à Lucerne,
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au mois d'octobre 1798^ les deux présideuts, en ouvrant la session, déplorèrent six mois employés avec peu de fruit.
La partie de sa tâche à laquelle le gouvernement dut donner le plus de soins, ce fut la plus ingrate. La République helvétique, par le traité d'alliance avec la République française, s'était engagée à former et à entretenir un corps de 18,000 hommes, comme auxiliaires des troupes françaises contre l'ennemi que k gouvernement français désignerait. Une convention spéciale, conclue à cet effet le 30 novembre, obtint d'urgence la ratification des deux Conseils le même jour. Cette hâte, l'introduction des exercices à la française, les périls d'une guerre imminente, disposèrent mal la jeunesse helvétique au recrutement. On en vint à répartir le recrutement sur toutes les communes de THelvétie. Des gens même de la dernière classe du peuple déclarèrent qu'ils tueraient leurs fils plutôt que de les laisser servir sous les drapeaux français. Les jeunes gens émigrèrent. Une loi statua contre eux la perte des droits civiques et dix ans de fers; contre les embaucheurs et les provocateurs à l'émigration, la peine de mort.
Ces diverses causes de mécontentement maintenaient
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parmi le peuple d'une grande partie de la Suisse un état de fièvre. Les agitations et même la guerre intérieure se promenaient de contrée en contrée ; le malaise subsistait presque partout. Propos séditieux, projets hostiles formés ou annoncés, voies de fait, révélaient une irritation profonde. Ici les Glaronnais, encouragés par la lenteur ou l'incertitude des succès des Français au delà du Rhin, n'attendent que leur défaite pour égorger, à ce que l'on dit, les membres des autorités helvétiques, qu'ils appellent des ca Français indigènes. » Là de jeunes réfractaires conduits dans la prison de Soursée, et délivrés au bruit du tocsin, produisent une panique à Lucerne, siège du gouvernement central. Les emblèmes de la liberté disparaissent; les prisons se remplissent. Pour les vider, afin de pouvoir les remplir de nouveau, tel tribunal condamne les détenus tour à tour aux travaux forcés et au service dans les 18,000 auxiliaires.
Nulfe part la révolution n'avait des ennemis plus décidés qu'au sein des Hautes-Alpes. Là grossissait à vue d'œil une masse hostile. Le peuple accueillait avidement des bruits mystérieux. Des habitants du pays, mendiants, chaudronniers, marchands d'allumettes et des vagabonds du Hasli, de l'Entlibouch, de
Fribourg, du Tyrol, parcouraient les campagnes, les agitaient par des nouvelles et trompaient la \igilance de la police. Ils remuèrent partout les esprits, mais ne les unirent pas. Une rébellion fut préméditée, mais non combinée d'après un plan unique suffisamment mûri. Les succès des Impériaux en Italie et la haine redoublée contre les Français refoulés en Suisse à la suite de leurs revers, mirent le feu à la mine. La révolte, échevelée, sanglante, promena ses fureurs dans les cantons d'Un, de Schwyz, d'Unterwalden, de Zoug et dans le Haut-Valais; elle s'arma du fer, de la carabine et des torches incendiaires.
Une réaction se préparait dans les cantons orientaux et n'attendait pour éclater qu'une victoire des Autrichiens.
Le Directoire était dans une position désespérée. De quelque côté qu'il tournât les yeux, il voyait des ennemis et des obstacles. Pour défendre ou pour cacher sa faiblesse, il proposa ou prit des mesures d'une énergie ou d'une violence sans rapport avec son peu de force et avec les mœurs de la Suisse. Il fit adopter d'urgence de graves lois militaires, pénales, financières : une loi relative à la mise sur pied d'une armée de 20,000 hommes et des bataillons d'élite pour ga-
rantir les frontières d'une invasion ennemie; des lois statuant, contre ceux qui exciteraient à la déhvrance d'un prisonnier autrichien , dix ans de fers ; contre tout citoyen qui refuserait de marcher avec l'élite, la mort; contre tout citoyen ou étranger qui blâmerait les mesures du gouvernement pour la défense de la patrie, ou détournerait un autre de l'obéissance aux lois et du service militaire, la mort ; contre les auteurs ou fauteurs d'une insurrection ou d'un mouvement révolutionnaire, la mort. Ces lois préludaient au Code pénal qu'on discutait pendant ce temps et que, à l'imitation du Code français, on écrivait avec une plume de fer trempée dans le sang et les larmes.
Redoutant au dehors une victoire des Autrichiens et ses conséquences inévitables, au dedans l'activité de ses ennemis, le Directoire recourut, pour sa sûreté, à toutes les mesures d'exception si souvent et si amèrement reprochées aux aristocraties: arrestation et déportation d'un grand nombre d'anciens magistrats et de personnes éminentes de Zurich, de Berne, de Soleure et d'autres cantons; otages pour la sûreté des membres du gouvernement; invitation aux journahstes à écrire dans un sens favorable au système du jour; feuilles publiques placées sous la surveillance immé-
diate de la police; journaux étrangers interceptés à la frontière ; espionnage sous tous les déguisements ; violation du secret des lettres dans des proportions inconnues aux Conseils d'autrefois ; mise en état de siège de cantons mal disposés; voilà le système de terreur par lequel le gouvernement trahissait son impuissance, mais ne pouvait prévenir les insurrections.
Contre le danger des armes autrichiennes, on décréta la mise sur pied de trois corps d'armée et Ton ouvrit des crédits : mais les hommes n'arrivaient pas en nombre suffisant, et Targent manquait. Lorsque les Autrichiens, sous Farchiduc Charles, eurent débuté dans leurs opérations en Suisse par Toccupation des Grisons, une loi plus précise que les précédents décrets qui investissaient le Directoire de pouvoirs extraordinaires, Tautorisa pour six semaines et Tinvita même à prendre les mesures les plus promptes pour la répression des bruits perfides et des écrits hostiles au nouvel ordre de choses.
Afin de constater plus complètement la gravité des circonstances, les Conseils interdirent les spectacles dans toute FHelvétie, de peur que les citoyens et les législateurs ne parussent se divertir de ces images des jeux de la vie, au moment où la Suisse servait de
théâtre pour une tragédie sanglante, dans laquelle on destinait un rôle à la nation.
Le Grand Conseil et le Sénat décrétèrent dans des séances secrètes, le 17 et le 18 mai, la transformation de FHelvétie entière en un camp. L'éUte et la réserve furent déclarées de piquet pour le service intérieur de la République et mises à la disposition du Directoire pour la défense de la patrie. On augmenta la légion. Pour subvenir à la solde, à Tentretien et aux autres besoins, on ouvrit un crédit de 850,000 francs de Suisse (1,275,000 francs de France) sur le trésor sans numéraire.
Quand en présence d'une armée envahissante Tamour de la patrie ou l'honneur national fait entendre un cri d'alarme, vous voyez souvent un peuple se lever comme un seul homme, et, l'enthousiasme suppléant la tactique, remporter la victoire. Mais maintenant la majorité des peuplades suisses ne voyaient pas leur honneur intéressé à défendre un gouvernement mtroduit et soutenu par des baïonnettes étrangères; elles n'avaient pas d'amour pour un état de choses qui dénaturait leur antique patrie. Le principal ennemi c'était la désaffection.
Une autre cause encore de la haine nationale poui*
le système créé par la révolution, ce fut la guerre étrangère amenée sur le sol de FHelvétie. C'est le propre de la guerre de mettre le comble à tous les maux. Si elle produit des bienfaits éloignés, les contemporains les payent au prix d'inexprimables souffrances. Les Suisses réprouvèrent lorsque leur pays servit de champ de bataille aux armées françaises luttant contre les Autrichiens et les Russes.
Mais à côté de tant de maux, la guerre déploya sur le sol accidenté de THelvétie sa funèbre grandeur et sa poésie sauvage, en harmonie avec ce théâtre de rocs, de précipices, de glace et de torrents. Le courage s'exaltait aux Heux où règne le vertige ; les périls de la nature enflammaient Théroïsme qui brave les périls des combats. De brillants faits d'armes s'accomplirent dans les deux batailles de Zurich, dont la seconde est réputée le plus beau des sanglants fleurons de la couronne de Masséna.
Au sein du massif central de la Suisse , Lecourbe , l'ancien chasseur des Pyrénées, semblait, comme l'aigle, planer au-dessus des Alpes, quand il dirigeait, par quatre lignes en partie presque impraticables, quatre colonnes de troupes, et, par un calcul exact, les amenait à point nommé à se rejoindre pour une
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entreprise d'ensemble. Les généraux Soult et Molitor déployèrent aussi leurs talents au milieu de ces montagnes. Bonaparte accomplit le fameux passage du Saint-Bernard. Macdonald passa le Spluguen avec moins d'éclat, mais avec plus de difficultés, au milieu
des neiges et sur la glace.
Dans les rangs opposés, des noms déjà illustres acquirent une nouvelle gloire : l'archiduc Charles à la tête des Autrichiens, dans les Alpes rhétiennes; Hotze, Jellachich, Simpschen dans les cantons du centre.
Souwarow, apparition étonnante, force bizarre, égala peut-être la célébrité de la victoire de Novi par une audacieuse attaque et par une retraite plus audacieuse encore, franchissant par la puissance de sa volonté ces sommités que la nature semblait avoir rendues infranchissables.
Ces luttes et ces lauriers laissaient chaque fois à la Suisse, pour résultat, une nouvefle misère. Nous n'en retracerons pas les aspects variés; nous nous bornerons à faire passer rapidement sons les yeux du lecteur les gouvernements qui se succédèrent encore dans l'Helvétie unitaire et marquèrent les phases de son marasme.
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Dans les conditions où la République helvétique naquit et se développa, ni la nation ne pouvait trouver le repos, ni le gouvernement prendre une bonne assiette. L'état des choses dut amener des révolutions dans la révolution. Rien n'était permanent dans une situation fausse ; il n'y avait de constant que les souffrances et l'irritation produites par l'occupation étrangère.
Dans la période de son pouvoir presque absolu, mais sans puissance, le Directoire exalta le principe unitaire jusqu'au despotisme. Il exaspéra la nation, dont il outrageait superbement les habitudes séculaires et l'antique liberté. Au sein des conseils mêmes, il ne souleva pas moins par ses violences les esprits généreux, qui