LETTRE III
M. DIDEROT A M. FALCONET
Vous n'êtes point bête y je vous le jure; TOUS avez fait seulement un peut pas du côté du vrai ; si j'en fais un autre nous pourrons bien nous donner la main.
Je ne méprise pas le comptant y ni vous non plus y je ne serai pas embarrassé de vous montrer que l'idée présente que j'ai du jurgement de la postérité est du comptant ^ puisque j'en jouis et que j'en suis heureux.
Vous en jouissez vous-même, moins que moi peut>-être , quoique vous y ayez plus de droit , parce que c'est une affîdre de caractère ; mais vous en jouissez , puisque vousconvenez assez franchement qu'après tout il vaut mieux être préconisé par une voix qui loue sans cesse que par une bouche qui se tait j quand nous n'avons plus d'oreilles. II faudrait que vous fussiez fou ou peu vrai ,
si YÔus n'ayouiejK du moins que l'idée actu^e en e^ plus flatteuse^
Vous m'accusez, de rim^oir pas répondu a tovuty et d'avoir fait Va^^eugle quand je vous accusais defcdfe le sourd. Je n'ai pas mon giiflbn&a^ tout présent ^ mais je ne crois pas votre réponse bien fondée.
Je* ne tiens point votre dernière lettre pour répondue. Au demeurant ayes la bonté de considérer^ mon ami y que c'est voua qui défendez le paradoxe^^t que^ par conséquent c'est , à la vérité , le côté vrai qui est pour moi , mais que c'est vous qui avez le bote ansiusant.
Vous plaisantez tant qu'il vous plaît ^' et il faut, moi, que je sois tox^our^ sérîetix.
Diable I il n'est pas question de plaisante^ quand il s'agit de la vapeur qui i«pait les narines des dieux , de la fumée odoriférante qui end>aume nos temples, et du bonbeur de mâcher la feuille sacrée qui fait les prophètes..
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A propos, pourriez-voUs bien me dire, mais là, en votre âme et conscience, comme si vous étiez devant Dieu , que la trompette sonnât , que nous l'entendissions tous deux , et que je pusse lire au fond de votre cœur, pourriezvous me dire si , tandis que moi qui ne regretterais ni un louis , ni deux, ni trois, ni quatre (voilà mes moyens), pour rendre votre Pjrgmcdion et plusieurs de vos ouvrages à jamais invulnérables par la main du temps, vous ne donneriez pas , vous qui en êtes le père , et qui devez avoir des entrailles , un écu pour assurer la même prérogative à ces précieux enfans-là? Si je vous fais une fois lâcher un écu , prenez garde.
Et vous aurez bien de la peine a ne pas lâcher le premier écu , car il serait , pardieu, aussi fou de tenir les cordons de sa bourse serrés pour ce que je vous demande , qu'il le serait de ne pas rendre au même prix l'immortalité avec toute la friicheTu» de la jeunesse à des enfans de chair et d'os à l'édun
cation desquels on aurait donné des soins infinis, et qui feraient un honneur universel à Tin^itution paternelle.
Est-ce que tu n'es pas père ? est-ce que tes enfans ne sont pas de chair ? est-ce que quand tu t'es épuisé sur un morceau qui te satisfait, après le souris d'approbation, il ne te vient pas un soupir de regret sur la lèvre en pensant que passé le présent , tribut précaire du jour, tout sera fini demain pour l'ouvrier et pour l'ouvrage ?
Et certes, regardant et voyant ces pieds, ces mains, ces tètes, ces membres si délicats, je me suis quelquefois écrié douloureusement : Pourquoi faut-îl que cela finisse ! et c'était du plus profond de mon cœur. Pourquoi le même sentiment, la même peine n'auraif>-€lle pas été au fond du tien plus ou moins fortement sentie et prononcée ?
• J'ai dit de ton ouvrage ce que j'ai quelquefois dit de Voltaire même , lorsque son poëme m'enchantait et que je pensais à la
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caducité qui le touche ( et la caducité a uu pied sur le tombeau et l'autre pied sur le gouffre ) : Pourquoi faut-il que ceJa meure !
Allons y mon ami > là, avoue^moi que tu es y que tu as été , et que tu seras un peu plus que tu ne dis. Si tu avais Êiit une mauvaise chose 3ur laquelle il y eût écrit Fùioo^ net fecit ^ qu'elle fiiit placée de manière à rester après toi , et que tu apprisses qu'elle est brisée , certes, tu t'en réjouirais. A Tapplication.
Aves-vous le diable au corps, moniieur Falconet , de me faire saboter comme un pot , et d^enfourner dans un courant d'étude ma. tète que d'autres êtres appellent ? Au premier instant de loisir et de bomie humeur, et puis je reprends mon Olinde. Bonjour, sophiste.