‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 12 sur 47 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

M. DIDEROT A M. FAI.CONET.

Je suÎTrai le oonsmi que tous m'avez donné : je reprendrai vos lettres ; je les i^bcerai devant moi y et j'écrirai à mesure que je les relirai. Si je ne réponds pas à tout y ce ne sera ni dissimulation , ni finesse y ni même insuffisance , mais inadvertance pure. Si vous connaissiez mes amis y avec qui je £^Taille ^ns cesse ^ ils vous diraient tous que personne n'avoue plus franchement que moi une bonne botte bien appliquée.

Je vous présenterai mes , idées isolées les unes des autres y parce que ce sera vous épargna la peine de las découdre. Je vous les présenterai d'une manière courte y secte et abstraite y parce que ^ sous cette forme y elles en donneront peut - être moins dé prise à votre subtilité. Je les dépouillerai de tout le faste oratoire , parce que voui

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êtes omhrageuxy et que ma cicéronnerie pourrait vous mettre en défiance. Il n'y en a presque aucune qui n'eût échaniffé mon âme et pris une teinte de pathétique ; mais on risque de vous faire rire en cherchant à vous faire pleurer. Vous êtes, le plus miaudit adversaire qu'on puisse avoir en tête. J'ai voulu essayer ce qu'on obtiendrait' de vous en s'abandonnant à votre discrétion ^ et si vous auriez la lâcheté de battre un homme qui se couche à terre , car c'est se coucher à terre que de s'assujettir à la méthode scolastique et sentencieuse dans une affaire de verve, de sentiment et d'enthousiasme.

Parmi tant d'idées superstitieuses dont on a entêté les hommes , je suis toujours surpris qu'on ne leur ait pas persuadé qu'ils entendraient sans cesse sous la tombe le jugement qu'ils agiraient m.érité : l'homme de bien, la voix de la louange et du regret ; le méchant , la voix de Fana thème et de l'exécration.

Ma comparaison du concert lointain est douce y dites-'TOUs^ mais elle n est pas juste. Pour la faire juste ^ il aurait fallu dire :

J'entends un concert lointain. Hé bien , soyez content , je l'entends. Tous les grands hommes Font entendu; il ne tient qu'à moi de ^ vous le faire entendre. Ecoute , Falconet , lorsque ton Pjjgmalion aura passé aux ^ècles à venir, voici ce qu'ils en

diront ' Mon âoge est celui du présent

et (Je l'avenir.

Vous continuez : Quoi! ri y Or-t-^il que cette foule d'adorateurs futurs et illimités qui puisse vous satisfaire? Je ne dis pas ^ cela , je n'en exclus aucun ; et pourquoi exclurais-je ceux qui ne sont pas ? Est-ce que si tu as fait un ouvrage aussi parfait que le Gladiateur^ ce n'est pas l'éloge de la postérité que tu entends dans celui d'Âgasias? Âgasias n'est plus; mais son

* Ce qu'i/y en diront a été oublié par le copiste.

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ouvrage achevé, était-il ridicule qu'au milieu des acclamations des Athéniens il dis-* cernât la voix de Falconet qui n'était pas encore ?

Insatiables philosophes y nous dites-vous, appréciaieurs simulés des vrais biens , vous jouissez de Junon ^ et vous courez encore après la nu^^^élas ! mon ami, laissez Êdre l'homme, il fait bien : c'est son sort que d'être plus heureux en embrassant la nuée qu'entre les bras de Junon. Je dispose de la nuée, et Junon dispose de moi. Pensez*y bien , et vous verrez que la nuée est aussi réelle et plus douce que la déesse. Eh ! combien de fois le rêve du matin ne m'ar-st-il pas été plus doux que la jouissance de l'aprè^midi !

Ne me détachez pas de la meilleure partie de mon bonheur. Celui que je me promets est presque toujours plus grand que celui dont je jouis. Ce n'est pas chez moi , c'est dans mon château en Espagne que je suis pleinement satisfait. Aussi quelque événe-

ment le renverse-t-il ? je me hâte bien vite d'en rebâtir un autre. C'est là que je me sauve des fâcheux , des méchans , des importuns , des envieux; c'est là que j'habite les deux tiers de ma vie ; c'est là que vous pourrez m'écrire quand vous ne pourrez pas venir.

Voilà la diftérence qu'il y a entre un Zoïle et moi : celui-là trouble la douceur du concert présent; moi j'accrois tant que je puis la douceur de ce concert , et je porte encore aux oreilles de Voltaire la douceur du con-^ cert à venir. Combien de fois ne lui ai-*je . pas écrit : « Laissez brailler maître aliboron y et écoutez dans ma bouche ce que disent et pensent de vous les habiles gens , les honnêtes gens vos contem^porains^ et avec eux ce qu'en diront et penseront tous les hotinétes et habiles gçns des siècles à venir ! )>

Lorsque mes ccmtemporains modestes m'apportent avec leur éloge ceiui - de la postérité , ce sont les représentans du présent et les députés de l'avenir; et quelle

raison puis-je avoir de séparer eii eux ces deux caractères y d'agréer l'un et de dédaigner l'autre? Us ont comme représentans et comme députés les m.émes lettres de créance , la lumière de leur siècle et le bon goût de la nation . Ils ont y par la comparaison qu'ils font de moi avec les hommes les plus honorés des âges antérieurs.^ par Texpression de leur propre sentiment , par la perspective glorieuse qu'ils ouvrent devant moi, réuni le passé, le présent et Tavenir pour m'ofirir un honimage plus précieux ; et il me parait difficile de démêler ces parfums sans les aflkiblir. S'ils sont bons juges du passé , ils sont bons tém^oins du présent et garans sûrs de l'avenir. Si vous contestez leur garantie^ rejetei leur témoignage^ récusez leur jugement, et fermez la porte de votre atelier.

Ah ! qu'il est flatteur et doux de voir une nation entière jalouse d'accroître notre bonheur, prendre elle-même la statue qu'elle

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tious a éleT'ée, la transporter à deux mille ans sur un nouvel autel , et nous montrer et la race présente et les raoes à yenîr prostfèrné^I i

Mais si l'on encourage l'homme aux gratta des choses en lui montrant son nom qui va d'âge^ en âge accompagné d'acclamations^ de bénéjiiotions 9 de yoîx et de transports d'admiration^ je vois qu'on réussit également à l'ef&ayer des mauvaises en lui faisant entendiie le jugement sévère de la pos^ tenté. Les pères portent cette voix terrible, aux oreilles de leurs enfans, le^ citoyens aux oreilles de leurs concitoyens, les nations aux oreilles de leurs souverains. Dites à un homme : Si tu fais aii^si , ton nom sera béni dans tous les siècles et ses entrailles en tressailliront. Dites-lui : Et si tu fais autrement, ton nom sera exécré... et il en frémira.

Vous aurez bien de la peine à ne pas prendre pour un monstre celui qui n'au-

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rait ni tressailli ni frémi y et pourquoi cela , s'il vous plaît ?

Les Égyptiens exposaient le cadavre de leur souverain sur les bords du Nil , et là ils lui faisaient son procès et le jugeaient en présence de son successeur. Croyezvous que pour peu que ce successeur eût une âme douce , honnête et sensible^ cette cérémonie ne l'aflèctât pas , du moins pour le moment ; qu'il ne se mît pas par la pensée à la place du mort ; qu'il ne se dît pas à lui-même : w Un jour^ qui sera peut-être demain , je serai exposé comme celui-là ; c'est ainsi qu'on prononcera contre moi? »

Je suis sûr que Henri IV se serait écrié :

V^entre saint gris ! qu ainsi ne soit.

La postérité ne conunence proprement qu'au moment où . nous cessons d'être ; mais elle nous parle long-temps auparavant.

Heureux celui qui en a conservé la parole au fond de son cœur !,

Mais qu'est-ce que la voix du présent ?

Rien. Le présent n'est qu'un point , et la voix que nous entendons est toujoul^s celle de l'avenir ou du: passé. Demain n'est pas plus pour vous que l'année 99999. U tous serait plus doux et il ne vous serait pas plus difficile d'entendre le concert lointain de 99999 que celui de demain. Le ton est donnée il ne changera pas.

Mais je vous entends : Tant de grands noms oubliés ! Tant de grands hommes dont les ouvrages sont détruits ! Tant d'autres dont les oui^rages sont attribués

à ceux qui ne les ont pas faits! Vous

m'objectez un péril auquel vous n'êtes et ne serez jamais exposé. Il n'y a plus à craindre pom» les ouvrages, les actions et les noms des hommes illustres, que la rencontre d'une comète. Il faut que tout subsiste ou périsse à la fois. Mais, ce qu'il y a de singulier, c'est que le sentiment de l'immortalité , le respect de la' postérité, n'ont jamais été plus vifs que dans les â^es

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OÙ VOS réflexions auraient eu cpielque force. L'illustration à venir n'a perdu sa valeur que depuis que la durée étemelle du inonde entier lui est assurée. C'est que les âmes ont moins d'énergie , c'est qu'il est plus court et plus aisé de mépriser que d^obtenir le suffrage des temps a venir. Cher^ chez bien au fond de ce sac, et vous y trouverez l'insuffisance et la paresse. ,

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