‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 14 sur 47 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

M. DIDEROT A M. FALCONET

f^ovs craignez le mépris, la honte^ tiwi^ Us sèment y et moi aussi , Falcoilet. Vous êtes plus sensible aux reproches quà V éloge ; je vot» ressemble encore eri ce '^intl Mais il est un sentiment que je porte bien plus loin que vous; et qui est^<^e qui me blâ* mera de ne vouloir être blâmé ni du pi^^ent ni de Faveftir? de redouter le théprîs et de ceux qui sont et de c^iit qui ne sont pas; rkvilisîsement dans un temjto où je ine transporte ? de rdugir, par àtiticipâtion , d entendre la réclamation de noà neveux? Eb quoi î parce que l'idée qute les hommes fouleraient un jour aux pieds ma cendre exécrée, brisemient des monumens usurpés, substitueraient aux lignes sacrilèges de ta flatterie la vérité cruelle ; parce que cette idée nie tourmente, me révolte, m'est in-

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$uppo|*tablç ; p;irce qui!elte me fait sauter é^ dessus mon fauteuil, 6t dire ayeol;rati^x>rt : Non^ cela ne sera paa; j'aime mieux éti^ déchiré par des bétes féroces qui m'environnent : j'en appelle à la^ postérité ; tous m'appellerez ^z^^ insensé! Ah ! mon ami^ puisse cette race de fou^ se mult^lier à l'inr< fini ! Tout ce que les siècles passés ont' eu de braves gens en ont été ; ils l'ont dit , ik l'ont écrit.

Maî^ cette atteinte est H^ incertaine. E3|e n'^ jamais été trompée j l'dÀt-elle été autrefois > elle ne le sera plus. U faut re^ monter jusqu'aux temps fabuleux , aux siècleç; qui oi>t précédé la gneiire de Troîe , pour y supposer des noms célébras ignanési . . Elle est bien creuse*..* Moins tous lui ae-^ cor4ez de valeur , pki5 il est ^néreux de;^ s'en contenter. Mais il faut vcdr cornsment Gicéron^ Qémosthène^ Alexaadre, tout ee qu'il y a en d'bqmm^ extraordinaires s'en sont entêtés. Dites-moi y pourquoi plus uoe

âme antique (îit héroïque y pim je la trotiTe pleine de cet- enthousiasme?

Je reviens à cet ami qui a adressé son ouvrage à cews qui viendront après lui. A qui cet honm^e petMmt-a en écrivant sapréface ? de qui s'est-il occupé dans le cours de son ouvrage? à qui a-t-il parlé? avec qui a-t-il conversé? Aveela postérité, mon ami, avec nos neveux. Auriez-vous eu le front de dire à cet auteur qu'il était /bu? Faurrezvous pensé ? Mais je voudrais que vous le vissiez , lorsque je suis seul avec lui dsQis son muséum, me montrer du doigt ses posthumes , et me dire : Ils les auront un jour^ Je voudrais que vous vissiez la joie qui éclate sur son visage lorsqu'il ajoute :

Les scélérats hypocrites ^ les stupides oppresseurs en seront réduits à frémir autour de ma tombe!... Cette joie n'est-elle pas réelle? ce sentiment n'ést-il pas juste, noble, naturel, honnête, sensé? Pour être sage, à votre avis , fallait-il que cet homme restai

dans Toisiveté? Exigeriez - vous qu'il demeurât indîftérent , stupide vis-à-vis de ses productions ? et le blâmerez-vous de se repaître d'avance du bien qu'elles feront et du jugement qu'on en portera?

Non , non , monsieur, vous- vous trompez ; que le grand artiste astronome sache tout seul , ou sache avec toute la nation , qu'il est un moment ûs^ où la terre, sera rencontrée dans un point de son orbite par un corps céleste qui la dispersera en mille pièces, et cette découverte flétrira son âme ; et je ne me persuaderai jamais qu'elle n'opère pas sourdement en lui, et que là perfection de son ouvrage n'en soufire. C'est une causp de dégoût ; quelque légère que vous la supposiez , elle aura son éflèt.

Je vous l'ai dit et je vous le répète : notre émulation se proporticmne secrètement au tem^ps , à ta durée , au nombre des témcmis.

Vous â)aucheriez peuf>être pour vous ; c'est pour les autres que vous finissez* Or, tout

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élant égal d'ailleurs .entre tous el rmcÀj ménfiie «easibilité ^ même talent, tnéme amourde la considération actuelle, même crainte du blftme préseht , si j'y joins l'idée de postérité, ai j'accrois le nombre de meè^ approbateurs et de mes détractem^s existans, de la sraltitude infinie des jugés à venir, j'aurai, pour bien Êiire, un motif <de phis que* vous ; vous serez l'homme du catafalque qu'on élève aujourd'hui et qu'on détruit demain ; je serai rhomme de l'arc de triom^phe qu'on bâtit pour l'éternité.

L'énergie de ce , i«ssort particulier n'est bien: connue que de ceux qui l'ont. C'e^ l'homme avec la fièvre, et l'homme de-sang*fi[t>id ; mais jugez*^n par le idisdours et les actions-' Plus ils ont tenté de choses difficiles ^ plus ils ont attaché de prix à la vie fuiture, moins ils en ont mis à la vie présenl:e. Ils ont été surtout à mille lieues pardelà la petite ambkion de surpasser un rival. Jl s'agit bien de mieux peindre ceUe galerie

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que Yon m'a confiée y que celui qui peiiît la galerie voiMhe. Je né s^s ce qu'il se {>ropose; pour moi 9 je projette uii inbhumént qui m imDlortalisé ; * j'aurais fait irifinimént mieux que lui que je poiirrais être déses^ péré. J'en veux à radmiiàtion dé mon siècle et des siècles suivans^ et si je pduyaié ima-* giner un temps où, mon travail sera méprisé^ toutes les exclamation^ de mes concitoyeiis ne m'étourdiraient pas sur le brîiit imper^cepitible du sif&et à venir.

hfi sentiment de l'immortalité ^ le respect de là postérité , n'excluent aucune soï'te d'émulation ; ils oht^ de plus , je ne sais quelle analogie secrète avec la verve et la poésie.

C'est peut-être que les poètes et les pro^ phètes commercent pat* état avec lés tembs passés et les temps à venir; c'est qu'ils interpellent si souvent les morts , ils s'adressent si souvent aux races fiitures^ que le moment de leur petisée est toujours en deçà ou au-delà de celui de leur existence :

x%% LëTTRSS lNÉDIt£$

espèce d'êtres bien rares , bien extraordir nairès. Ce n'est pas de la maladie ^ c'est de la poésie qu'il fallait dire le ro esïop.

Voilà Thoma^ qui va tenter le czar Pierre, poème épique. Il est de 4a santé la plus délicate ; il a sur les joues la pâleur incarnate du poitrinaire. L'entreprise sera longue et pénible : il le sent , il le craint ; il . ne demande qu'autant de vie qu'il en faut pour achever. Cet homme aura à peine le temps de recueillir l'éloge de ses contemporains, s'il l'a. Est-ce là ce qui le séduit? La véritable folie , ce serait de s'immoler, de se consumer pour entendre crier : w Oh ! que cela est beau ! ...» et passer. Ce n'est pas là ce qui soutient Thomas ; c'est , pendant toute la durée de «on travail, mon éloge qu'il fait bien de saisir par anticipation ; car il pourrait aisément ne pas l'obtenir autrement. A chaque beau morceau qu'il produit , il me voit , et il dit : « Quel plaisir cela va faire à Diderot , à Voltaire , à Marmontel ! . : . » Je

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suis la postérité relativement au moment de son transport. Mais il faut l'entendre lui^ même lorsqu'il compare le temips que son ouvrage exige, avec la courte durée qu'il s'accorde ; vous verriez si l'espoir d'exposer aux siècles à venir son buste à côté de celui d'Hoinère et de Virgile n'est rien pour lui j vous verriez s'il ne consentirait pas à cette condition , d'expirer en mesurant le dernier hémistiche Ae son poëme.

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