‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 15 sur 47 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

M. DIDEROT A M. FALCONET

Non , monsieur, je n'ai point esquwé par adresse les flammes de la bibliothèque d!A^ lexandrie. C'était un épouvantail à présenter à ceux qui y ont péri, mais non pas à nous. La foudre tombera quelque jour sur la Bibliothèque Royale ; un jour les tourbillons de la fomée et du feu disperse**

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ront dans les airs, les cendres et les feuillets à.detni brûlés des ahcknâ et des modernes qu'on, y a rasseiàblés : tant pis pour 4e {iublic , la nation , le inonarque ; mais Homère , Virgile , Corneille , Racine , Voltaire, n'en souffriront rien ; ils continueront d'être lus en cent lieux de la terre au moment même de l'incendie. 11 ne Êiilt, k présent, grâce au progrès de l'esprit humain et à l'art de Fournier, rien moins qu'un déluge universel, une déflagration générale pour détruire ce qui vaut la peine d'être conservé. Et pourquoi vouliez-vous que je répondisse à votre émulation machinale^ à votre engagement de Voui^rage avec V ouvrier? Le sentiment de l'iminbrtàlîté, le respect de là postérité est solivënt préeiristdnt dans l'homme à cet engagement. D'ailleurs, je ne nie point- la force et la réalité de ces; motifs; niais je dis qi» si le poëmé de Thomas devait périr au même ihsttiiii que lui ^ il ne le ferait pbiftt^ et .c'est d'bprès lui que

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je parle. Je deiqande qiielle était la pensée et la consolatioA de Milton * cherchant à Londres im imprimeur qui voulût bien risqpaer vingt guinées à la première édition dé son poème 9 et ne le trouvant point; je demande ce que ce génie étonnant se disait à lui-m^éme lorsque la nation se taisait y ce qu'il disait à son imprimeur lorsque celui-ci se plaignait que tout le poëme restait en pile dans le magasin , ce qu'il pensait lors» qu'il voyait ces piles sortir du ma^shi et passif sous sa fenêtre pour aller che^ le cartonnier, et Dieu, et Satan, et les atiges,^ €t l'enfer et le paradis jetés dans le pourris^ soir? Il en appelait à Âddison, qui ne devait ét^ que lon^^tcpfips après , et il avait raison : Âddison est tout homme de goût, et il ne piç»»Yait manquer de paraître.

Encore une fois^ il y a mille circonstàrnces où il ne reste à Thamme généreux, à Tartiste malheureiix, que la- conscience d'avoir bien fiaiit mi de bîei) faire, et l'espoir d'w^

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ayenir plus juste que. le présent. Fondez ensemble leà âmes de Gicéron, de Démo* sthène, d'Ëschine et de Carq^de pour anéantir dans l'iiomitte ce sentim^it; on s'amusera ou iW s'indignera de l'éloqu^aice du rhéteur^ mais le sentiment restera : c'est la nature que yous poursuivez à coups de fourche. Plus ce sentiment est isolé , plus l'action nous paraît grande et belle^ plus l'âme humaine nous étonne. Mon ami, tous ne voyez que les petites jalousies du tripot académique. Laissez cela , voyez en vous ; placez-vous deirant votre ouvrage quand il est fini , et, surtout , que vous en avez assez du suffrage de vos contemporains.

Laissez-mm en repos, vous dis^je, avec votre petit et mesquin qu'en dirait-on ? Le vrai qu'en dira-4-on, c'est le iwen; je ne demande pas seulement, qu'm dira-fc-on demain et après, mi^s qu'en dira-t-on dans cent ans. Parbleu! si votiie qu'«n </im-^*on d^nuiin peut exalter le génie , apparemment

que mon qu'en dira-t-on« demain et dans vingt siècles ne le déprimera pas. Plus j'embi^sse d'espace^ pli^s j'appelle de juges, plus je suis convaincu de la perfectibilité 'de l'homme et de ses ouvrages , plus la* tâche que je m'impose est forte; j'ai le même tribunal que vous^ et je m'en suis fait \m autre plus sévère encore que celuMÎ. 11 n'y a point de cause sans effet ; je porte en moi une cau^e de plus^ et si vous voulez être efirajé de la véhécQ^nce de cette cause , promenez votre imagination un moment dans l'histoire^ et puis voyez si mon silence, $i toutefois je me suis tu, est un hommage rendu à ce qu'il vous plaît d'appeler la vérité, ' ^

Moi, ingrat en^f ers mes contemporains l moi ! Je fais le plus grand cas de leur estime, quand elle est sincère, éclairée et constante. Où avez-vous pris que cette ambition, qui porte mes vues au--delà démon existence et de la leur, qui est une pointe de plus à mon

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éperon^ et qui , dans mille sentiers épineux devenant la seule qui lui reste , puisse jamais être attaquée ? Pour juger les honunés , il né s'agit que de trouver leurs vraies voix, et voici la mienne. Jfedis à mes contemporains : « Mes amis , si je puis vous plaire sans me mépriser, sans me plier k vos petites fan- ^isies, a vos faux* goûts, sans trahir liai vérité; sans pflfenser la vertu, sans mécomiaitre ta beauté et la bonté , je le veux ; mais je veux plaire aussi à ceux qui vous sùGcéd^cmt et n'auront aucun de vos préjugés , et si je n'avais que vous en vue , je nç plairais peutrêtre pas à ceux-ci, et je risquerais de ne pas vous plaire long-temps k vous-mêmes. Je n'ai trouvé qu'un moyen de m'assurer la durée de votre éloge quand je l'ai mérité, de l'espérer quand il m^à manqué , de me consoler quand j'en désespère, c'est d'avoir sous les yeux le grand juge qui nous jugera tous. »

Socrate disait aux Athéniens , lorsqu'il

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oubliait devant en^ la caitse. de sa vie pour plaider celle de leur honneur : « Athéniens^ i< je sais bien comment on vous fléchit ^ « coniment on vous touche y comment on (c obtient .grâfçe de yqu^; niais j'aime mi^ux (( péril* €[ue ^e recourir à des moyens que M je ne blâme pas dans les autres y mais qui i< qe vont poifit k mon caractère* Ç'ea/t u quand je ne serai plus ^le vous vous ifapr u pellerez ma conduite et nfes discours* K Athéniens , vous me regretterez. . . » Est-ee que uous ne sommes pas tous deux dans Athènes? est-ce que le même dernier exil ne nous attend pas ? estMse qu'il ne nous est pas doux de jouir par anticipation des regrets d'une patrie ingrate ? Heureux celui que cette idée accompagne jusqu'aux portes de la ville ! ^

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