LETTRE VIII
M. DIDEROT A M. FALCONET
Il me vient une idée que je ne veux pas
perdre. Jïaus avons peut-être pris l'un et l'autre le parti qui nous convient. Vous êtes
sculpteur, et moi je suis littérateur. Mille causes physiques menacent votre chefd'œuvre et peuvent en un instant le mettre en pièces. Le sentiment de l'immortalité, s'il était vif, deviendrait un supplice pour vous. Mon chef-d'œuvre est à l'abri de tout événement, et il ne peut périr que dans le bouleversement de la nature.
Que votre condition devienne la mienne , et que la mienne devienne la vôtre , je vois si communément nos opinions, nos jugemens, nos mépris, nos engouemens, nos principes, notre morale même subir la loi des circonstances personnelles, que je ne serais pas étonné que vos prétentions ne
s'étendissent d'autant que les miennes se restreindraient. Nous n'avons pas la même certitude d'être jugés au tribunal à venir.
Homère j dites-vous, a peut-^ire menrdié son pain en chantant fions les rues son^ poème 4i^in; et j'ajoute qu'au même temps peut-être quelque Chapelain grec était assis à la table des rois. Après? Qui e^t-ce qui empêchait Homère dans la rue de penser qu'un jbur il serait sous le chevet d'Alexandre , et que le Chapelain serait dans la rue ? Vous qui parlez , auriez-vous changé la misère et V Iliade contre l'opulence et la Pucelle ?
Ce n'est point à Homère comme poète cpie Platon et d'autres hommes sages ont refiisé le^r* hommage , c'est à Homère comme théologien. Platon est son imitateur perpétuel. Horace à dit, à- la vérité,
Aliquando bonus dormitat Homerus ^
mais lisez l'épitre
Trojani betU 9cnptoremy maxime LoUt, Dum tu déclamas Romofy Frœneste relegi, ^
et vous verrez qu'il le préfère aux philosophes Chrysippe et Crantor. Lisez Fendroit de son j4rt poétique où il le compare a d'autres poètes , et vous verrez le cas infini qu'il en fait : c'est celui-là, dit-il, qui
Nonjumum exfu^ore, sed exfumo dare lu^em Cogitât; ut speciosa dehinc miracula promut y Antyphaten, ScyllumquCy et cum Cyclope Charyhdim}
Si vous saviez , pion ami , quelle çât F^orça^ diffërence de tous les poètes du monde \ celui-là ! La langue de Ja poésie , il la parle comme si c'était ^ sie^nn^. ]pes au^s me présentent les plus nobles ^ le^ plus grande^, les plus savantes acad^pies ; Iql , jl a tpiites ces qualités et j^m^is rien d'^cqd^oaiçpie.
Mais pour rentrer dans notre thèse, Ho-
^ Horace, épître ii dans le livre I des Épttres. * HoRArK, Art poétique.
DE IHDëRÔT. 173
mère ^ ccHiime Achille , a sbn laloii Ttdnérâble j et fe'est tôUjotirs un làcke qiai le trouve.
Prendre la voix de Zbîle pour celle de la postérité , c'efet prendre k feuille de Fréron pour le jugement de notre siècle ; fôt-ce là ce que vous votJez dire? Chàqiie âge ii'â pas son Homère^ mais chaque âge a ses alîbdrons.
QtLune Jbnune soit enivrée du plai^ sir de saififir quon la voit belle où elle ri est pds^ elle est heureuse; elle a rai^ son. Ce sont vos moti», ^t je les répète.
Le sentiment de la postérité ne l'occupe guète. D'accord ; c'est quié ce n'est qu'une caillette. Mais Hélèrie vous eàt-elle pard bien folle ^ si elle eût dit au statuaire :
« Prends ton ciseau , et montre à k curio* site» de& nations à venir cette femme pour laquelle cent mille hommes se sdrit égor* gés; fais que les vieillards des sliècles £u* turs passa»! d^aat ton ouvrage s'écrient
comme les vieillards d'Uion lorsque je passai devant eux : « Qu'elle est belle ! Elle {( ressemble aux immortelles jusqu'à inspiw rer comme elles la vénération ! »
Et de quoi diable me parlez-vous? de vos petites débauchées qui se font peindre à l'insu de leurs pères, de leurs mères, de leurs époux, et qui ^recèlent dans le dessus d'un étui ou le dessous d'une boîte à mouches l'image hontleuse d'un adultère clandestin? Est-ce que ces femmes -là sont Élites pour loger le sentiment de la postérité , le zèle de l'immortalité ? Est-ce à cela qu'il appartient d'en appeler aux siècles fiitiu's? Cet appel, c'est le cri de la vertu qui succon^ sous l'oppression; c'est le cri du génie transporté de son propre ouvrage ; c'est le cri de l'héroïsme ; c'est le cri de la conscience après une^action sublime, et ce cri n'est jamais ridicule ni dans le moment, ni dans l'avenir, lorsqu'il est autorisé par le suffrage d'un
peuple éclairé par. la vérité, ou lorsqu'il est arraché par la barbarie d'un peuple féroce ^ stupide.
Ce n'est pas seulement Pausanias y ce n'est pas seulement Pline qui dépose du talent de Phidias. et d'ApeUe^ c'est V Hercule de Glycon , c'est V Antinous , c'est la t^énus MédiciSy c'est le Gladiateur d'Agasias ; voilà le vrai garant de leur mérite , et ces panégyristes-là ne louent pas platement.
L'histoire nou^ apprend un fait populai]::é , c'est que tous ces artistes étaient rivarix les uns des autres. €'est que tu témoigneras un jour pour Bouchardon et Pigalle; c'est qu'ils témoigneront dans l'avenir pour toi.
Ne sait-on pas que tu fois comme eux ? Pour que la postérité fût injuste , il faudrait que le siècle présent mentit sur un fait qui n'est pas ignoré des enfans ; pour qu'elle fôt muette , il faudrait que les chefs-d'œuvre et des artistes , et des philosophes , et des poètes, et des orateurs et des historiens
|>érissent en un momeht : $u|>pobitioii îm^ possible.
Vous m'objectez les boris oiU^ràges dé^ traits et les màwais éphrgnés pett le temps^ et vous rie vous apercevez pas que cette ré^ flexion ne prouve qu'une chose ^ c*est l'intérêt que l'artiste peut avoir à iie laisser après lui aucune production niédiocre / et combien cet intérêt est naturel et légitime.
Il est juste > il est nattirel qu'il craigtie qu'on n'oppose un îriorceau défectueux à l'éloge écrit des contemporaiiis , et que l'envie ne fasse d'une piètre àexÈs. céups ^ et la satire de l'artiste i et celle du panégjrriste. Le vrai panégyriste de Turenrie, c'est MontécucuUi; de Frédéric ^ c'est Daùn«
Malgré ikôij je prends ifttérêt à mon siècle, et à l'aspect d'une belle chose, je seÉis (^'elle distingue l^âge oà je vis; Je suis et nous so ternes tôua un (ieu^ coihiiàe le soxcffl.éur de l'orgue ijui disait : Aùjourd'htd nous avons été subliities. L'honneur du
DE DIDEROT. j'j'j
siècle est un loyer que je partagerai sans qu'il m'en ait coûté ; c'est ce sentiment sen cret qui émousse un peu la pointe de l'envie que l'homme ordinaire porte a l'homme de génie. Mais si j'aime les grands hommes qui m^entourent par la seule pensée qu'ils recommanderont mon siècle aux siècles à venir, pourquoi ces grands hommes mémies ne se complairaient-ils pas dans la même pensée ? Pourquoi leur en di^puterais-je le droit ?
Le présent est un point indivisible qui coupe en deux la longueur de la ligue infinie. Il est impossible de i-ester sur ce point et de glisser doucement avec lui, sans tourner la tète en arrière ou sans t^egarder en avant. Plus l'hoinme remonte en arrièire, plus il s'élance en avant, plus il est grand.
Je dirais à l'hiâtorien du siècle : Si tu veux louer dignement Frédéric, agrandis tant que tu poiu^ras les généraux qu'il a vaincus , donne cent coudées de ha^ut à Daun.
Ne dédaignez pas mes deux lignes : ces deux lignes resteront; le temps anéantira tout, excepté ce que j'écris. S'il est important que l'artiste ne laisse subsister aucune production médiocre qu'on oppose au té»
moignage du littérateur, il ne l'est pas moins que le littérateur soit éclairé, soit juste.
Ah ! :si je pouvais arracher de Racine V Alexandre et l£s Frères ermemis ! Si je pouvais réduire tout Corneille à huit ou dix pièces ! Mais heureusement l'idée d'un monde , résultant de la comhinaison fortuite d'une matière homogène , est moins folle que la supposition qu'il ne restera de ces grands hommes que la balbutie de leur enfance et de leur décrépitude.