‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 24 sur 47 · DE · texte numérisé non relu

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Le cheralier de Lille, capitaine au régiment de Champagne, ëtait un homme aimable et spirituel , qui faisait avec facilité des chansons agréables et des noêls satiriques. Ces^ noêls , dont on a de nos joors perdu l'usage et pres^ que le souvenir, se composaient de couplets, où , vers la fin de décembre , sur uu air populaire , à l'occasion de» trois mages et de la crèche , on lançait une foule de traits qui n'étaient ni fort décens ni fort chrétiens. Ces teipps , dont on nous vante sans cesse la piété sincère , se permettaient d'étranges licences à rapproché des jours coh^crés par la religion. Grimm noua a conservé Tuil des noêls du chevalier de Lille. La plàisatiteriè â'y exerce libremeiit sur des sujets^ trop respectables pour que je puisse en rapporter les couplets les plus saillans. Je citerai seulement céltd-ci , sur Tun

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des trois rois; il aurait pu de nos jours trouver plus d'une application :

J'en conyiens, l'Église le dit,

Gaspard était un peu mulâtre ;

Mais sa démarche le rendit

Aux yeux de Dieu blanc comme albâtre.

Messieurs, la couleur ne fait rien,

Et tout sied bien , Pourvu que Ton soit bon chrétien.

Le chevalier de Lille ajoutait :

Il faut surtout l'être k propos.

L'Église est en réjouissance :

En son honneur, versons des flots De punch et de vin de Constance.

Le Terre en main , chantons cent fois

Vivent les rois !

Vivent les rois! q^and Us sont trois!,.,,

La royauté, comme on voit, n'était guère plus ménagée dans ces couplets que la religion \ c'était le ton du jour. Ces sarcasmes amusaient des cercles frivoles, où l'on ébranlait, en se jouant , les bases des institutions sociales. Les philosophes en riaient en secret-, ils appku-

SUR LA COUR DE FRANCE. aa3

dirent surtout fort vivement un petit apologue dans lequel le chevalier de Lille amenait la Vérité aux portes de la Sorbonne. a Qui étesvous? lui demandait le syndic. — La Vérité, répondait-elle. — Fuyez , ou je monte en chaire , et je crie à l'impiété ! » Alors la Vérité répondait :

Vous me chassez; mais je Inespéré J'aurai mon tour, et je l'attends , Car je suis la fille du Temps, Et j'obtiendrai tout de mon père. '

Cet apologue a du bon , je l'avoue , puisque , même après cinquante ans , il conservait encore, il y a six mois, tout le mérite de rà-pro»pos. Rien de cela, toutefois, n'annonce que le chevalier de Lille fut un poète remarquable ;

' Le cheyalier de Lille , dans sa yerve caustique , ne ménageait pas plus les ministres que la Sorbonae. On lui attribue la chanson fameuse, dans laquelle, à l'occadon des réformes proposées par Turgot , la révolution se trouyait prédite en qaelque façon quinze ans d'ayance. Il pouvait se tromper sur les causes, et bien juger l'événement. Cette chanson est trop connue pour que je la rapporte ici.

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mftis il «vàit du goât^ un esfirit tîf, une cou- Tersation piquante. Ces agrémens , et ramitié de MM. de Cotgny^ qui aimaient et qui saTaieut honorer \e% talené^ le firent admettre dans la mk ciétë de la dudbesse de PoUgnao.

Son salon , qu'honoraient de leur présence les personnages les plus élevés , réunissait à la fois des femmes remarquables psur leur beauté , par leurs grâces , par les charmes du commerce le plus doux , et des hommes que distinguaient leur naissance , leur caractère , ou l'originalité de leur esprit : le duc de Guiche et MM. de Cèign-y, le baron de BezenTal et M. de Vandeuil ^ et parmi les étrangers illustres , le duc dé Dcrtrâét , ambassadeur d'Angleterre , et le prince de Ligne , l'un des hommes les plus brillans de son siècle.

(( Le prince de Ligne , a dit de lui madame de « Staël dans un portrait un peu flatté , est le seul « étranger qui , dans le genre français , soit de- « venu modèle au lieu d'être imitateur. Il y a a toujours de l'esprit dans ce qui vient de lui , a ajoute-t-elle -, mais son style est souvent du

« Style parlé , si Ton peut s'exprimer ainsi. H c< faut se représenter l'expression de sa belle « physionomie , la gaité caractéristique de ses « contes , la simplicité ayec laquelle il s'aban- <c donne à la plaisanterie, pour aimer jusqu'aux « négligences de sa manière. »

Un homme d'un esprit aussi fin , d'un goût aussi délicat , devait se montrer difficile dans le choix de ses correspondans. C'est à lui que sont adressées les lettres du chevalier de Lille. Les anecdotes de la cour, les secrets surpris à la diplomatie , les nouvelles de l'armiée, sont le sujet de ces lettres ; mais elles renferment surtout, dans un cadre piquant , un tableau fidèle et curieux , un intérieur de la plus haute société. Le ton de cette correspondance est vif, léger, rapide : c'est du style parlé, pourrait-ron dire, comme de celui du prince de Ligue, et ce rapprochement, qui , sous d'autres rapports se trouverait encore exact , ne serait assurément pas le moindre éloge qu'on en pût faire.

Les lettres du chevalier plaisaient à des hommes moins faciles à contenter que le prince de

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Ligne. La correspondance de Voltaire contient la lettre suivante au cbeValier de Lille : « Vous « m'avez écrit , monsieur, des choses bien plai«^ « sautes. Je reçois de gros paquets de livres nou- « veaux , je les jette au feu , et je lis'vos lettres c< pour me consoler. II parait que vous Toyéz le « monde et que vous le peignez 'tel qu'il est. Je K suis bien malade*, mais si vous voulez que je « meurs gaïknent , faite&-moi la grâce de m'écrire « lorsque vous trouverez le genre humain bi^ « impertinent , et que vous aurez du loisir pour « vous en moqtrer. »

Voltaire avait un jour chargé le chevalier de Lille d'une commission qui fut mal Faite ; Voltaire l'en gronda. L'on sait ce que lui répondit de Lille : «U faut, monsieur, que vous soyez « bien bête pour ne pas voir, etc., etc. » Et Voltaire rit aux éclats d'un reproche qui avait en effet pour lui le mérite de la nouveauté.

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