LETTRE PREMIÈRE
, Versailles, 1 6 janvier 1779.
Quel dindon que celui que nous venons de manger chez madame la comtesse Diane !
Mon Dieu , la belle bête ! C'est M, de Poix qui l'avait envoyé dé la Ménagerie '. Nous étions huit autour de lui : la maîtresse de la maison , madame la comtesse Jules % ma-
* Le prince de Poix, fils du maréchal de Noailles- Mouchy, était gouverneur de Versailles.
^ Madame la comtesse Jules c^ui fut depuis duchesse de Polignac.
a%S LETTRES INÉDITES
dame d'Hënîn et madame de la Force ; M. le comte *^, M. de Vaudreuil, le chevalier de Crussol ' et moi. Pendant que nous le mangions, mais sans que ce fut à propos de lui , quelqu'un a parlé de vous , mon prince : voyons que je me rappelle qui....
C'est une dame ; non, c'est un homme. Oui , sûrement , c'est un homme , car il a dit :
Chariot et nos dames n'ont point de
ces familiarités-là. C*est un homme qui était à table , à gauche de madame la comtesse Jules. Comptons : moi, j'étais auprès du poêle; ici, le chevalier de Crussol; là, M. de Vaudreuil , et puis.... m'y voijià , c'est M. le comte ^*; c'est lui, j'en suis sûr à présent. 11 a dit ; a A propos, qui-est-ce
* Homme d'esprit, ami très éclairé des lettres et des arts , M. le comte de Vaudreuil est n\ort gouvei^ neur du Louvre depuis la restauration.
- Quant au chevalier, depuis bailli de Crussol, il était, à l'époque où ces lettres furent écrites, capitaine des gardes de M. le comte d'Artois.
tr qui sait si Chariot est arrivé à Bruxelles? (c — J'ai dit : Moi, monseigneur, je le sais, « car j'ai quatre lignes de sa propre main, « et je m'en vais mêm.e lui écrire. Qui est-ce « (Jui veut lui faire dire quelque chose ? ># Tout le monde a répondu en choeur : « Moi !
« moi ! moi ! » J'ai démêlé dans la confusion des paroles : « Je l'embrasse , je l'aime ; « dites-lui qu'il vienne, qae nous l'attendons. » Et quand le tintamarre a cessé, la douce voix de madame la comtesse Jules m'a fait entendre plus distinctement ceci : « Dites-lui que s'il « avait daté sa lettre d'une manière lisible , (( je n'aurais pas manqué à lui répondre; « mais qu'aidée par plusieurs experts en « l'art de déchiffrer, il ne I^'a jamais été (c possible , même de soupçonner le lieu d'où (( venait sa lettre, ni celui, par conséquent, K OÙ devait aller la mienne. » Là-dessus , nous avons parlé de vous, de l'amiral Keppel, et puis du dindon; et puis de la prise de nos deux frégates, et puis des boufïbns.
23o LETTRES INÉDITES
et puis de l'incjuisition d'Espagne , et puis d'un gros fix>mage de Gruyère que notre ambassadeur en Suisse vioit d'aiToyer à ses enfans, et puis de l'étrange conduite des Espagnols à notre égard , et pilis de mademoiselle Théodore^ qui danse upe £bis mieux que jamais y et qui nous a ^ hier, autant charmés par son talent que mademoiselle Cécile par ses jeunes attraits \ La Reine verra deiiiain tout le monde pour la première fois : elle n'avait vu jusqu'ici que lés entrées. Elle e^ un peu maigrie; mais sa santé ne laisse rien à désirer. Lié Roi se montre 9 chaque jour^ bon mari^ bon père ^ bon homme ; on ne peut le connaître sans l'aimer sincèrement et sans estimer en lui la probité même ; je vous assure que nous som^mes heureux d'avoir ce ménage-là sur notre trône. Que le ciel, qui l'y a placé dans
* Mesdemoiselles Théodore et Cécile étaient danseuses à rOpéra. Ce fut la première qui voulut être servante de J.~J. Rousseau, et qui le lui demandb.
sa bonté, veuille nous le conserver long** tempsi,... Le ministre du Roi à la cour de Bruxelles ' passe ici) toutes ses. journées/ Je viens > de le laisser, faisant la^cbouett^, au ti:ict](*ac à la priaoesse ' goi:ff ernalite et at^ cQmtiej de Coi^y^P. Noos nous en allons tous demain à Paris , célébrer la dédicace de la charmante petite -maison que le duc de Goigny s'est donnée, >et dams laquelle on mettra... (que croyez-vous qu'on mettra? Je parie que vous voilà tout de suite dans l'ordure ) on mettra couteau sur table pour la première fois. Nous y aurons facéties, pro-
* Le comte Dandlau.
* Frère du duc et du chevalier de Coigny ; il eut pour fille madame Aimée de Coigny, duchesse de
Fleury. Ce fut pour elle, comme on sait, qu'Andfé Chénieb composa. la pièce de veirs qui est inlitalée la Jeune Captivje. L'esprit, l'instruction, la grâce et tous les attraits réunis , plaçaient la duchesse de Fleury au premler>{ rang pavmf les feitimes ^e son
temps. ^ . ,; : \ \r *
verbes y couplets , joies de toute espèce : ce . sera une très belle cérémonie. A propos de couplets y vous n'avez pas vu ^ui que j'ai fait pour la Reine ^ en la menaçant de lui jouer le tour qu'elle redoute le plus^ qui est d'être nommée au bal de l'Opéra. Le voici :
Jlir de Joconde,
Dans ce temple où l'incognito
Règne avec la folie , Vous n'êtes , grâce au domino ,
Ni reine ni jolie.
Sous ce double déguisemen^
Riant d'être ignorée , Je vous norame ; et publiquement
Vous serez adorée.
Je vous en prie, mon prince, mon bon.
prince, n'allez pas sabrenauder * mon couplet , en lui faisant l'honnem* de le chanter par vous-même : laissez-en le soin à ma cou-
' Nous laissons scrupuleusement ce mot tel qu'il est dans le manuscrit.
SUR LA. COUR DE FRANCE. a33
sine, qui le mettra en pleine valeur. Adorezla pour moi : dites-lui que j'irai à Paris tout exprès poiu* elle , fôt-ce sur la tête , et aimezmoi tous deux.