EN 1784 ET
J'arrivai à Postdam et ensuite à Berlin^ étonné de trouver au milieu des sables qui forment un désert deux de^ plus agréables villes de l'Europe. J'écrivis au Roi le lendemain de mon arrivée^ ainsi que c'était l'usage, pour lui demander la permission de lui faire ma cour et d'assister à ses revues en Silésie. J'eus sur-le-champ la ré-
ponse du Roi^ conçue dans les termes les plus honnêtes, ^^ j^ 1^^ rendis, selon ses ordres, à Postdam, où je trouvai le comte de GrOërts, son chambellan, cpii me mena à Sans-Souci j à un quart de lieue de cette
3a4 CONVERSATIONS
ville, pour me présenter au Roi. Gomme ce priMe était monté à cheyal après la pa-
, rade, où il allait régulièrement^ j'eus le temps de voir, en détail , Tintérieur du petit palais qu'il habitait.
Sans-^oucij (|ai était la résidence ou plutôt la retraite du Roi pendant une partie de Tannée y est situé sur une éminence où Ton n'aperçoit qu'un petit corps de logis simple avec un jardin de peu d'étendue.
Quelques dépendances , composées d'un re&* deH:faaussée, entourent ce corps de logis.
Lacour^ qui en est assez resserrée, et où les voitures n'eutrait pas, est entourée d'une colonnade en galerie. Le (oit est à l'ita* lienne} l'élévatioii sur laquelle le bâtiment est fHBoé est un peu escarpée : les chevaux et les voitures restent au pied; de sorte que, quand on pense que ce petit palais, qui domine la plaine , est la demeure d'un héros , on se représente aisément le temple
s de la Gloire.
AVEC FRÉDÉRIC, etc. SaS
Parvenu dans la oo«É*^ j'entrai dans un vestibule où je tîs ^ près d'un mur> un buste de Charles XII en bronze ^ qui n'ëtait pas placé sur son piédestal. Je passai de là <jbns. un sakm rond y très bien orné^ mais d'assez Huédiocre proportion , et qui donne sur la terrasse du jardin ; à gauche en entrant est la salle à manger^ qui peut oonftenir doiiase personnes. EUe est omée de qudques ta-* bieaux; j'y remarquai le portrait de ma** dame de ChâteaurouK, h première mal^ tresse de Liouis XV. On troure ensuite un petit salon où il y avait un dbVeoitaA €'étoit là que le Roi prenait son café aprèa lé dîner, et faisait la conversation ayec une ou deux personnes jusqu'au moment où il rentrait chez lui pour signer ses lettres ou pbkir d'antres af&ires. Ce salon oonduisaît à sa chambre à coucher^ grande ^ txiès éclairëa 9 très dorée et omée de glâoes. La balustrade qui la traverse semblait destinée à renfer-* mer un lit; mais ce lit se trouvait, au con-
3a6 CONVERSATIONS
traire y placé près île la cheminée , derrière un paravent. C'était un mauvais lit de camp couvert d'un vieux tafietàs cramoisi^ et trèsmalpropre y ainsi que les autres meubles, a cause de la quantité de chiens dont la chamr- »bre était remplie, et que le Roi aimait beaucoup. Son bureau et plusieurs autres tatbles étaient couverts de livres en désordre. Je remarquai dans le nombre plusieurs auteurs latins traduits en français , entre autres Ci» céron. Tacite, Tite-Live, et des ouvrages militaires également en français , tels que VArt de la Guerre de Puységur.
Je vis dans un fauteuil, au milieu de la chambre , un portrait de l'empereur Joseph II. fc C'est un homme , disait Frédéric à l'occasion de ce portrait , c'est un homme que je ne dois jamais pardre de vue » : aussi dés portraits de l'Emiperewr étaient-ils placés de même dans lés appartemens de Berlin et du nouveau Postdam.
A droite du vestibule j il y avait trois p€k*
AVEC FRÉDÉRIC, letc. 32x7
tites chaBab]:es très joliis , où logeaient des généraux, et des amis que Frédéric inTitait« Il était environ midi quand le Roi desQendit de cheyal. Nous l'attendions dans le sal<»Q y son chambellan le comte de Goërts et moi.
Il était seul , ôta son clmpeau , me salua , eti causa avec moi d'upe manière très gra<cieuse sui* la guerre des lies principalement et sur l'Angleterre. Il me fit des questions sur la manière de faire des descentes ^ en me disant très obligeaimnent que fauais pro^ fessé dans cette partie. Il parla de l'Angleterre et des Anglais en homme qui ne les aimait pas : a Ils ressemblent, me dit-il, à des malades qui ont eu la fièvre chaude , et qui; ne connaissent leur état que lorsque Faoeès' est fini. » Il me parla aussi de Charles Fox , qu'il regardait comme un brouiUon y et du jeune Pitt , dont il admirait les talens : il paraissait frappé surtout de sa prudence* et de^ sa modération ; « Car , monsieur y me dit^l a arec vivacité , je ne conçois piis oommeM.
(f un hmnine, je ne dis pas deson âge^ mai»
a quel €[a'il paisse être, peut s'entendre (( non setdement contredire ^ mais ricKcu^ (( lîser et ini^termèmé sans jamais sortir « des bornes dti sang -froid, et sans s'é- «r châiiffi^ ; cela psrl^ît au-dessus de la pa- (f tience hmnaine. » Il me congédia ensuite aTec beaucoup de bonté, en m'àssurant qu'il serait fort aise de me voir en Silène , où il kllait incessamment passer se» rcTues, sdon l'usage ordinaire.
Ce prinoe aTait alors soixahte-douase ans.
Il était de petite taille , très Toàté, et marchait à l'aide d'une canne en béquille.
D était vêtu d'un justaréorps de panne bleue , assez usé , à boutons d'argent , paremens et revers rouges boutonnés; d^une ve»te de drap jaune , d'une culotte de panne noire, de bottes fort larges et fort sales qui lui remontaient au-dessus du genou ; son épée, qui était de cuivre, sortait derrière la basque de son habit. U avait, de plus.
AVEC ntahM, etc. 3.9
une perruque ^ssee mal frisée y a^ec une»
longte qtteue et un ekapeiu ofni ^^nni d'un plumet devenu grûàtre pior Tétasté. Son
^ costume ëtaôt Je nnâme tdute l'atlnëe y excepté led jonrs de grande cérémonie k sa cotar 9 où qudiquefois il mettait , m'a^t-oo*
' dit/avec des bas noirs roulés sur le ^on, un habit couleur de rose ou bien céleste ; car il aimait beaucoup ces couleurs y commej'eus^ fhad tard, occasion de le reniar({uer dans un de ses appartemens^ Au bal, les jours de fête y il pwtait un domino de tatf^ fetas rose avec ses bottes. Il aimait les bijoux; il avait des tabatières d'une matière précieuse, enrichies de diamans; il prenadt beaucoup de tabac d'Espagne, et, comme chacun sait, sa figure et ses habits en étaient couverts.
En sortant de chee le Roi , je fus prié à dîner chez le prince de Pmsse ' , quoique je
tv
* Depuis Frédérîc-Giiillâume- II.
33o CONTEISÀTIONS
œ lui fasse pnésenté y ainsi qu'a la princesse de Prusse, <|u'uoe demi*heure avant le dîner. L'on voit par la que le cérémonial de cette cour était peu rigoureux. Ce prince était logé dans la maison d un brasseur, Ifune des plus médiocres de Postdam, d'où il ne pouvait découdier sans une permission du Roi. Il avait alors cependant quarante •et un ans. Les appattemens de cette maison étaient petits et mesquins , les meubles sales et déchirés. Ce log^nent était indécent, jc: œ dis pas pour l'kéritier du trône , mais pour un simple colonel ; et le prinœ ^it lieutenant-général. Sa maison se composait d'un chambellan et d'un aide-de-camp : celle de la princesse , d'une dame d'honneur, d'un grand-maître de la cour et de deux demoir selles de compagnie appelées filles d'honneur. Ce prince était d'une taille colossale. Il me parut sérieux, réservé. A table, il parla beaucoup de guerre, et de celles de Louis XIV. La princesse était égaleinent.
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 331
d'une complexion très forte. Ses enfans, c'est-à-dire les deux princes , alors âgés de quatorze et treize ans, dînèrent avec nou», ainsi qu'une espèce de gouverneur, qui était militaire. Il n'y avait qu'un seul étranger avec moi. Le prince de Prusse me parut avoir beaucoup de mémoire ; du jugement , du sangrfroid, peu d'activité de corps et d'esprit, et une grsmde polites^. On lui accordait beaucoup de loyauté et de franchise; de l'humanité, Mn grand amour pour k justice : il était aimé de l'armée, qui lui supposait des vertus militaires. On blâmait la dm*eté que le Roi hii témoignait; et l'ennui d'un long règne, ainsi que les^ espérances qui se tournent toujours vers lé successeur, redoublaient Fintérét qu'on lui portait. Cependant on lui reprochait un goût' immodéré pour les femmes. Le Roi faisant enlever à l'instant de la haute socii^é celles qui paraissaient occuper, le cœur. du prince, la contrainte dans laquelle il vivait.
COlfVERSATIOllS
et son goàt pour les fdatnrsy amuent fini par l'oitramer dans un genre de Iflberdiiage asses bad. Placé dans la même sîtoatian que ces jeunes gens anxqœk leurs panms re-* fiisent lonly il avait contracté pour pios de quarante millions de dettes en Hollande et en France, en £ûsant ce qu'on appelle des affîiires; niais ce qui d^jikisait le plus an Roi, c'était de toît le prince Ëyré à la secte des Illuminés , fort répandue alors en Allenu^e, et dont il était nn des pre* miers crayana et des princîpaiix appuis.
Peu de jours après , je partis pour Bres^ bu , et de la pour Nrâs, où le Roi devait passer une partie de ses trcocqies en revue.
Ce prince était arrivé la veille. Les troupes campaient non loin de la place. Je me rendis le lendemain de mon arrivée , à cinq heures du matin , chez le Roi, pour lui £ure ma odur au moment où il devftit monter a cheval. U était logé dans une nuûson particu-*' lière. Tous les ofliciers-généraux , le prince
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 333
rôyal à leur tête, l'attendaient dam la lue^ devant sa. maison. Je me réunis à eux^ ainsi que plusieurs officiers étrangers , la plupart français ou anglais; car ceuxrd sont curieux des cân^ conune d'autres choses. Au bout d'une demi*keure , le Roi parut ^ nous salua très gracieusement , et monta à chey;^ sans dire mot ; il atait eu la lïonté de s'informer^ la ydile, si j'étais arrivé. Il faisait, ce jou]>là, ce qu'on appelait les revues spéciales, inspections particulières des réginlens et de^ compagnies , qui pi^écédaient les grandes manoeuvres. Nous le «uivlmes au camp ; il marchait ordinairement seul , ne parlant à personne, et c'est alors qu'il avait son regard terrible, et que tous les traits de sa figure prenaient l'empreinte cb k sévérité , pom^ ne pas dire plus.
Après avoir fait mettre son armée en ligne, d'après les ordres qu'il donnait à son général, il passait en revue tous les rég»mens les uns après les autres ; il faisait sortir
une compagnie^ examinait les recraes, puis feisait feice l'exercice et le feu. Le Roi voyait ensuite les cadets et les bas-oflGiciers gentilshommes de chaque régiment y et désignait kd^-méme ceux qui devaient remplir les places vacantes. J'observerai que les officiers étaient tous gentilshommes ; le Roi n'en souffrait aucun qui ne le fôt, la noblesse étant très nombreuse et très pauvre dans ses États.
Après la revue, je fus prié à dîner par un des coureurs du Roi , ainsi que c'était l'usage, et je me rendis chez lui au moment où il devait donner Tordre ; tous les étrangers s'y rendaient alcRrs pour lui £iire leur cour. Les généraux, les colonels et les adjudans se rassemblaient ou dans une salle ou dans la cour , chacun des derniers avec son livre d'ordre : le prince de Prusse était parmi eux. Le Roi faisait entrer les généraux , leur indiquait les manœuvres qui devaient s'exécuter le lendemain , et leur en expliquait les
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 335
dispositions , qu'ils écmaient sur leurs ta^ blettes ; ceux-ci sortaient ensuite y et donnaient en conséquence l'ordre aux colonels, appelée commandeurs ( tous les régimens étaient commandés par des officiers-^génél'aux), ainsi qu'aux adjudans^qui tous récrivaient également pour le distribuer à leur régiment. Le Roi, un quart d'heure après/ sortait , et saluait tout le monde , en ôtant très affectueusement son chapeau , qu'il remettait ensuite ; il prenait alors^ son yisage doux y parlait aux étrangers àyec beaucoup de politesse , et rentrait avec les .personnes invitées à diner avec lui. Je suivis le prince de Prusse; et nous nous mîmes à tablç , où , le Roi compris , on était quatorze, * tou^ ^néraux ou colonels à son service, excq)té le baron de Rieidezel , son ministre à Vienne, et moi. Je i^ placé en face de lui, parce qu'il destinait de préférence cette place aux étrangers , pour être plus à portée de les voir et de causer av€;p eux. La table
336 CONVËitSA'SlONS
éuit bien swvie^ et la chère très redifirchée^
telle qa'on la faisait à Paris il y a Tiogt ans. On ne buvait que du fin de Champagne ; mais le Roi avait son Tin paiticuli^y qui était un petit vin blanc de Bœgerac^ en Périgord. Dès la soupe ^ le Roi amunenga à parler, en adressant la paroleÀ M* de Riddazel et à moi ; il fiit question des guerres de Louis Xjy et des grands capitaines de ce siècle 9 les Condé y les Turenne , les Luxtm^ bourg, que le Roi appelait les grands maîtres dans l'art militaire. Il fît un grand éloge du maréchal de Sava* U parla tour à tom* d'administration , de poHiique et de finances; puis j reyenant à la guerre^ il parla de l'artillerie que les armées traînaient à leur suite. « Dans la campagne de 177^^ j'avais a plus de d0U2se cents pièces de canon ^ de « quarante obusiers, dit-il ; il faudra que les « Français en aient aussi beaucoup s'ils Yto«- <c lent &ire la guerre avec égalité : à présent « livrer bataille , c'est battre en brèche l'ar^
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 33^
u mëe qu'on a deyant soi. » D désapprouva la maison du roi de France^ « corps, disait- « il^ aussi dispendieux qu'inutile. » La conversation changeant alors y il parla du Pape^ et le plaignit. « On le verra réduit un jour, « dit-il , à n'être plus que le premier'aumô- « nier de l'Empereur. » Il nie répéta souvent y pendant le dîner : « Ici y monsieur, i< liberté tout entière y comme si nous étions u au cabaret. »
Le lendemain, il y eut ce qu'on appelle une grande manoeuvre ; l'armée était composée de onze bataillons de ligne et de quatre de garnison , de quinze escadrons de cavalerie et de vingt escadrons de hussards. L'artillerie était à la tête des troupes , et donnait le signal des différentes évolutions. L'infan-* teric se meut lentement, soit pour se former, soit pour marcher en bataille, le pas étant réglé à soixante-quinze par minute.
Rien n'était plus imposant que cette ligne de bataille , où régnait d'abord le silence le
phia profond 9 l'immobilité la plus complète. Tout à coup> à un signal donnë^ la marche de oette armée y qui ne formait plus qu'un seul corps , qui n'avait qu'un mouvement , et 4'où sortaient souvent des torrens de feu^ présentait un des plus beaux et des plus grands spectades qu'on pût voir. Le Roi ne commandait pas lui-même ; mais il suivait l'^iécution des manœuvres d'un regard prompt y attentif et sûr^ réprimandant les généraux et les commandeurs quand ils faisaient des fautes^ et les redressant lui-même avec autant de chaleur et de promptitude que s'il eût été devant l'ennemi.
Il y eut encore une grande manœuvre , c'est^-^re un simulacre de bataille et des mouvemens préparatoires ; et, le lendemain, le Roi partit, dès qu*il fiit jour, pour Breslau , où on avait rassemblé un autre camp.
Cehii-ei avait duré cinq jours, depuis le 20 jusqu'au ^5. Je me rendis à Breslau, où j'anivai le même jour. Le Roi y était déjà
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 33^
liepoîs plusieurs hcfures ; il voyageait extrêmement vite dans une berKne attelée de cheraux de paysans ^ sans autre suite qu'une voiture et un fourgon , qui transportaient quelques ^ets, quelques valets, ses cuisiniers et ses chiens; car ce prince ne traîrtait avec hii ni ministre, ni secrétaire, ni grandsofficiers. Il avait ordinairement un de ses gèoéraux dans sa voiture, deux hussards, qui étaient ses valets de chambre, derrière, un cocher sur le siège; deux pages le suivaient sur des chevaux de paysans , et deux cuisiniers dans l'autre voiture : ses chevaux de selle le précédaient.
Le camp devait être assemblé à peu de distance de Breslau , sta* le célèbre champ de bataille de Lissa; il ne fut établi que le 28 d'âo6t, et le Roi employa ce» trois jours à foire les revues spéciales des troupes e» ^nison dans cette ville, et à régler tout ce qui était relatif à Tadministration de cette province.
Je dînai le :25 et le 26 avec le Roi dans son palais. Le second jour^ ayant de se mettre à table , le Roi me dit : u Vous ne « devineriez pas ce que j'ai fait ce matin? (( j'ai réglé les finances de mes Jésuites : avec « tout leur esprit , ils n'y entendent rien. Je « les tiens sous ma main^ ajouta le Roi y et (( ils me sont très utiles y parce que je les ai « chargés particulièrement d'élever et de « former des jeunes gens pour mon rlergé « catholique ; puisque je suis obMgé de l'en- « tretenir , je veux qu'il soit éclairé. J'ai « arrangé cette âffiiire avec le Pape , dont «je suis très content, et qui est de mes (( amis. » Il me fit voir, de la fenêtre , un couvent de capucins, en me disant : ((Ceux-' « ci m'importunent un peu avec leurs clo- (( ches ; ils m'ont fait offrir de les faire éesser « la nuit , je n'ai pas voulu. H faut laisser « à chacun faire son métier; le leur est de « prier, et je leur aurais fait beaucoup de i< peine de les priver de leur carillon. » Nous
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nous mimes à table ; elle était plus nombreuse à Breslau. L'évêque y dînait, ainsi que l'abbé Basthiani; le comte de Heine, ministre ; plusieurs seigneiu*s du pays ; quelques étrangers , la plupart princes polonais , et le même nombre de généraux et de colonels.
Le Roi parla de religion, et il fit des plaisanteries assez fortes, sur cette matière^ àrévêqué de Breslau, qui y répondit en homme d'esprit, appuyé par l'abbé Basthiani , qui n'avait pas plus de religion que le Roi , mais qui lui ripostait par des reparties très spirituelles et en même temps très libres, et que le Roi aimait beaucoup. On sait celle que lui fit un évêque de Warmie , en Pologne, dont une partie des revenus était sur le territoire que la Prusse avait acquis lors du partage de ce royaume, et que le Roi avait ajoutée aux siens par droit de conquête. Il lui dit un jour : « Monsieur « l'évêque, lorsque je me présenterai devant
^4« CONVERSATIOÏÎS
(c saint Pierre pour titrer ai paradis y il me « refusera la porte ccmune hérétique ; mais^ (f je me oacherai sous votre manteau^ et H j'entrerai avec vous, — Sire y lui répondit « Féreque, Votre Afajesté Ta si fort rognée t< qu'il n'en restera plus assez pour la couce vrir, » Le Roi fiit très content de cette repartie, et en rit beaucoup. A un des dînersoù j'assistai, à fireslau, nous étions depuis plus de quatre heures à table , lorsqu'il sur* vint à l'abbé Basthiani un besoin si pressant;, qu'il se leva. Le Koi lui dit : « Où allez^vous « donc , Fabbé ? » Gelui<^i lui répondit :
«r Je n'en puis plus. -^ Mais, dit le Roi, que « ne faites*vous comme moi? — Oh ! Sire , « c'est que, chez Votre Majesté, tout est « grand , jusqu'à la vessie. » Tout le monde éclata de rire.
Je pris congé de S. M. peu de jours après,, parce que je désirais voir le camp que l'Empereur assemblait à Prague; j'en prévins le Koi, en lui demandant la permission de
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rerenir. Il m'en pressa lui-^méme avec befiiU^ coup de bontét h Je ne suis pas trop content ^ (( me dit-il ^ ded manœuvres que je voua ai a fait voir; j'aurais youIu vous montrer da-^ u Tantage^ mais je ne saurai» tous donner le , (c spectacle d'une descente : je n'ai ni vais^ « seatiXy ni marina ^ ni port de mer. » Puis^ comme l'uniforme de lieutenant-général que je portais était bleu ^ il ajouta i u Frênes (c garde à vous^ car dans le pays où vous (( allez on n'aime pas les habits bleus ( c'esl « la couleur de l'uniforme prussien ) ; et « votre Reine a conservé les répugnances de « sa famille y car elle ne les aimie pas non (< plus. ')
Les montagnes qui séparent la Silésie de la Bohême forment deux chaînes parallèles^ séparées par un vallon y dont la |^us élevée appartient au roi de Prusse, ce qui lui donne une grande facilité {lour entrer en Bohême.
Les chemins sont étroits cit difficiles | inais les gorges sont si m^tdtipliées du côté dé la
Bohême , qu'il est très aisé d y pénétrer. On trouve, en y entrant , une ville que l'Empereur a fait construire depuis la guerre
de Sept ans, ville que l'art, autant que sa situation , rend très forte ; son emplacement a été choisi avec d'autant plus de discernement, sânsi que celui de Thérésienstadt , également au débouché des montagnes, qu'elles appuient d'excellentes positions , devant lesquelles le roi de Prusse a consumé toute une campagne, en 1778, sans pouvoir rien entreprendre contre les armées de l'Empereur, qui les occupaient.
J'arrivai à Prague, le 5 septembre, après avoir traversé un très beau pays. La Bohême forme, comme l'on voit, une plaine entourée circulairement par une chaîne de montagnes qui peut avoir trente -cinq lieues de diamètre , et traversée du sud au nord par la Moldau, qui est un bras de l'Elbe; c'est sur cette rivière qu'est situé
AVEC FRÉDÉRIC , etc. 345
Prague , une des plus belles villes de l'Europe.
L'Empereur n'y était pas encore arrivé ; mais le camp, composé de trente mille hommes 9 dont vingt- huit bataillons et ' trente-sept escadrons^ était d^à rassemblé.
Il était placé sur la rive gauche de la Mol- , dau y dans la position qu'occupait une partie de l«rmée autrichienne lors de la fameuse bataille qui se donna en lySy, où elle fut complètement battue par Frédéric. Le camp était commandé par le général comte de Wallis. L'Empereur arriva , le 6 , avec les felds - maréchaux Lascy et Laudon, qui n'étaient que simples spectateurs. Le premier, favori de l'Empereur, lui servait de conseil* pour tout ce qui regardait l'organisation militaire : le second était l'idole de l'armée ; mais l'Empereur l'aimait peu , quoiqu'il ne pût s'empêcher d'admirer ses talens. Le duc d'York était arrivé , la veille , avec quelques officiers anglais, et entre autres un général
Gren ville, homme très estimable, et qui lui servait de mentor. L'Empereur n'amena point de suite ; il avait la manie de copier le roi de Prusse dans les petites choses : il ' eût été à désirer pour lui qu'il l'eût imité dans les grandes , et surtout dans l'administration de ses États.
Je lui fus présenté, le lendemain de scm arrivée , à la manœuvre de son infanterie , n'ayant pu l'être plus tôt , parce qu'il n'y avait aucune étiquette; il fut seulement informé que j'étais à sa suite, et me fit appeler par son aide-de--camp , M« de Bi*owne. Il m'adressa quelques questions avec beaucoup de bonté, et me fit dire par M. de Browoe de venir diner avec lui , autant que cela me conviendrait , et d'inviter chaque jour deux officiers français, dont une vingtaine se trouvaient à ce camp.
La manoeuvre de l'infanterie ftit très mal exécutée; je vis des troupes superbes, parfaitement entretenues , mais qui ne savaient
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pas marcher, et qui étaient instruites sur de mauvais principes par des officiers ignorans. Je remarquai une très grande différence entre les troupes prussiennes , dont elles n'avaient que l'immobilité et la lenteur commune^ à tous les Allemands. Conune il n'y a aucune communication entre ces deux armées , et que l'entrée des États respectifs des deux souverains est interdite réciproque-* ment à leurs suj^s, ils sont bien éloignés d'adopter aucun des principes ni des méthodes employées chez leurs rivaux et leurs ennemis. Il faut convenir que le mépris est le saitiment des Prussiens envers les Autrichiens, tandis que la haine la plus forte anime ceux-ci contre les Prussiens , depuis le soldat jusqu'au général. Si c'est une politique , elle est bien observée ; au reste , les Autrichiens haïssent égalemetit les Français. Us montrent vis-à-vis d'eux ^le hauteur extrême 5 dont j'ai eu plusieurs fois occasion de m'apercevoir ; et autant j'avais éprouvé de
politesse des officiers prussiens y autant j'éprouvai peu d'égards des généraux autrichiens y qui afiectaient de traiter d'une manière distinguée Içs Anglais. L'Empereur était bi^n loin de leur donner cet exemple; car je n'ai pas connu de souverain plus aimable y plus poli et plus aflàble^ principalemient envers les étrangers.
" Je fiis , après la parade y chez ce prince , qui était logé dans une maison petite et peu commode^ derrière le camp de ses troupes.
Nous attendîmes quelque temps dans une salle où étaient réunis beaucoup de généraux , colonels et autres officiers de l'armée , et quelques étrangers , la plupart anglais y paxmi lesquels était le fils du roi d'Angleterre , le duc d'York. L'Empereur parut un moment avant le dîner, et on se mit sur-lechamp à table. Le prince d'Angleterre était à sa droite, et l'Empereur me fit l'honneur de me faire placer à sa gauche. Nous étions environ quarante personnes ; le dîner était
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servi simplement^ comme il aurait pu l'être dans une bonne auberge. Cette réunion d'honmies de difiërens pays et d'officiers de tous grades , car les subalternes de l'armée mangeaient avec l'Empereur, donnait à ce repas l'apparence d'une table d'hôte; les domestiques étrangers servaient leurs maîtres, et rien n'annonçait que l'on fut à la table du ch^ de l'Empire , chacun parlant hautement et librement , sans contrainte et sans gène : contraste frappant avec le silence respectueux qui régnait à la table de Frédéric.
L'Empereur causa beaucoup avec moi :
la conversation roula particulièrement sur la France , dont il me parla avec éloge , en se permettant toutefois quelques plaisanteries sur notre gouvernement. Il me parla aussi de la guerre de l'Amérique , et un peu des Prussiens avec éloge et avec envie, disant le Roi quand il parlait de Frédéric , et s'exprimant avec estime et avec vénération sur ce prince , qui n'en témoignait pas autant
35o CONVERSATIONS
pour lui. L'Empereur était fort question*neur^ et faisait en même temps, la demande et la réponse ; il avait le ton aésez brusque et décidé , ce qui paraissait une suite de son caractère. Je ne fus pas, au reste y dans cçtte première conversation , à portée de juger de son esprit et de ses lumières. Nous restâmes une heure à table ; et , dès qu'on en i^t sorti , il rentra sur-le-^^hamp dans son cabinet pour travailler. C'était le souverain de l'Europe qui travaillait le fJus; mais j'ignore si c'était avec cette nkéthode sans laquelle le travail devient plus nuis3)le qu'utile aux afiàires.
Je ^n^i le lo, pour k secoiade fois, chez l'Empereur. En apercevant le maréchal de Laudon placé visrà-vis de moi, je pris la liberté de dire à l'Empereur que j'avais une graïade satisfaction de connaître un homme aussi célèbre, ce II est aussi remarquable par u sa modestie que par ses talens militaires» , m^e dit ce prince ; puis jsut montrant le Mdr
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 35i
ii^arécbal de Lasoy : « Voilà, me dit^-il , un « homme d'uir grand mérite. — Son mérite, repris-j€ , mie parait être d'un genre diflëi^nt. On regarde M. de Lascy comme un des hommes les plus capables d'organiser une armée, et M. de Laudon comme un des généraux les plus dignes de la commander. L'un est un administrateur , l'autre un capitaine , et ce sont ceux*-là qui gagnent des bat&illes, et font la destinée des empires. » Là^dessus l'Empereur me dit de venir le lendemain dîner avec lui , qu'il me donnerait occasion de connaître plus particulièrement M. de Laudon.
L'Empereur causa beaucoup ensuite sur la Russie , et il me dit que la Russie montrait plus de puissance qu'elle n'en avait réellement; que le cadre était beau et brillant, et que ce qu'il renfermait n'y ressemblait pas. Il fit beaucoup de plaisanteries sur notre cour, sur madame de Polignac , et me demanda qui serait gou-
35a CONVERSATIONS
yemeur du Dauphin. Je lui dis que je l'ignorais. Il me repartit avec vivacité :
« J'espère 9 au moins, que ce ne sera pas (c M. de Polignac; mais, qui que ce soit, (c qu'on apprenne bien au Dauphin qu'il (c n'est pas d'une autre espèce que le reste « des hommes, et que la seule difl^rence « de lui à eux , c'est qu'il a de plus grands « devoirs à remplir. »
Je dînai donc le lendemain avec l'Empereur, qui fit efiectivement mettre M. de Laudon auprès de lui, et qui me dit : « M. de « Bouille , miettez-vous auprès du feld-ma- « réchaL » Je lui obéis avec empressement.
Je causai av^ ce célèbre général, qui ne démentit pas, par sa conversation , l'opinion que j'en avais conçue. Il me dit quelques maximes de guerre parfaitement d'accord avec son caractère militaire , qui était l'activité , l'audace et le sang -froid dans les plus grands dangers. Il fit l'éloge de la tactique , de la discipline et de l'instruction
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 353
des troupes.prossiehnes ^ et il m'assura qu'il faudrait un *demi-siècle pour que l'armée autrichienne pût devenir aussi manœuvrière. U me parla de quelques unes de ses actions 9 et malgré sa n^odestie , son amourpropre n'y perdait rien.
Excepté les maréchaux de Lascy et Laudon 9 je ne vis pas de généraux qui annonçassent des talens, encore moins qui en eussent montré. On me cita, cependant, parmi les uns et les autres , le général Wurmser ', qui avait commandé, avec succès, un corps détaché dans la guerre de
Bayière, et on m'indiqua les généraux-ma* jors Clairfait, le comte deBro'wne, l'anglais Fabrice , comme des généraux en espérance.
^ Le même qui a si mal commandé l'armée autrichienne en Alsace, en 1793, où il a été complètement battu par Pichegru; qui n'a pas eu plus de succès, en 17^6, contre Bonaparte en Italie, et qui a fini par se jeter dans Mantoue, où il a fait une belle défense. [Note de M, Louis de Bouille,)
Deux d'entre eux ont Gommandé deptris : la postérité les jugera. *
Je quittai Prague le lendemain du départ de l'Empereur, et je retournai à Berlin pour ▼oir les revues d'automne , qui sont de véritables écoles de guerre. Le lendenain de mon arrivée y je fi]& de bonne heure à Postdampour assister aux manœuvrea. L'ar^mée y cx)mposée de dix->huifc bataillons et de viogt^huit esoadrona, fut divisée en deux corps d'égale force. Le Roi prit le commandement de l'une > et la général MoUendorf de l'autre; et ils exécutèrent les manoeuvres les plu» savantes. Ce jour^là, MoUendorf attaquait le Roi , et fut repoussé après avoiir déployé tout l'art de la tactique dama ses mouvemens, qui n'étaient pas concertés d'avance comme en Silésie. J'avoue que rien n'offrait une plus vive image de la guerre.
Le Rt)i, avec qui j'eus l'honneur de dîner ce jour-là > me reçut avec infiniment de bonté , et me combla de politesse.'
AVEC FRÉDÉRIC, «te. « 555
Jamais je n'oublierai ce dlner^ ni les convives f ni surtout le lieu du festiii. Là table ^ qui était d'environ quarante cou-* verts , était servie dans l'ancienne orangerie; Frédéric y avait Ëiit disposer deux pièces très belles et très vastes ^ dont l'une servait de salon ^ l'antre de salle à manger. Les meuble^^ en étoffes de soie> étaient àsoï^ la première dé couleur bleue oé*-
leste 5 dt dans la seconde^ couleur de rose , avec des franges^ des crépihes et des ba^^ guettes d'argent. A toutes les comiôhes étaient placés des petits amours dorés en relief, ainsi que sur les portes et sur les trumeaux des glaces, qui ornaient en grand nombre ces appartemens. Qu'on se figure ensuite quarante vieux guerriers en cheveux blancs, bottés, éperonnés, portant de longues épées ou de grands sabres à leur côté , et le vieux Frédéric, assis au milieu d'eux , servi et entouré par une douzaine de pages , beaux comme des amours, vêtus les uns de
velours couleur de rose, les autres de velours bleu céleste , avec des broderies en argent ; autant de coureurs avec des petits jupons couleur de rose, et des petite bonnets chargés de plumes ; enfin des hussards superbement vêtus, qui lui servaient de valets de chambre, et des valets de pied à sa livrée , avec de magnifiques galons : cet ameublement , ces pages , cette recherche voluptueuse et galante, digne des goûts d'un sibarite, formaient avec les traits sévères, le modeste costume, le ton brusque et l'air guerrier des convives, un contraste qui m'étonna et me frappa beaucoup.
Dès que le Roi fiit à, table , il me parla du maréchal de Richelieu, dont je lui avais présenté le petit-fils ' avant dîner. A ce sujet , il conta beaucoup d'anecdotes galantes
' Le duc de Richelieu , qu'on appelait alors le comte de Chinon , qui a été depuis premier ministre en France en i8i5 et en i8ao, et qui est mort presque disgracié le 17 mai 182a.
AVEC I^RÉDÉRIC , eïc. 35?
et d'intrigues de cour. 11 s'étendit énsnite sur le siècle de Louis XIV, qu'il appdait le beau siècle àe notre xïdXxon. 11 fit l'apologie de ce monarque , de son gouyernemeut et de son règne avec une grande sagacité, beaucoup d'esprit et une connaissance parfaite des moindres particularités. 11 excusa ses' défauts et ses faiblesse; il releva ses qualité^ et ses vertus, mais il blâma la révocation de l'édit de Nantes, quoique la Prusse en eût beaucoup profité, à cause des manufactures que les réfiigiés y transportèrent. (( Ces malheureux ayaîent con- « serve , dit-il , un attachement si yif pour « leur patrie , un respect si profond pour le « roi de France, qu'ils ne pouvaient s'em- (c pécher de témoigner leur chagrin des « échecs qu*éproùv^t leur nation. Le croiw riez-vous? sous Louis XIV, ils se rassem- « blaient encore avec leurs familles et leurs « amis, le jour de Saint>-Loms.,. pour celé- « brer la fête du Roi qui les persécutait^ ».
358 CONYfiMATIONS
Quoique Frédéric parlât aTec jpeu d'éloge»
de Louis XV, il excusait cependant sa bonté pour ses favoris , et la facilité qu'il montrait ' à leur accorder des grâces, et à prodiguer des trésors pour satisfaire leur cupidité: (f Car, monsieur, me disait-^-il, un prince « qui est bon et bienâiisant ccHnrae celui-là « Tétait, est bien aise que les personne qui « l'entourent , et qu'il voit sans cesse , soient « heureuses et contentes; rapprochent d'un « air riant , et avec un visage satisfait. S'il (f leur refuse ce .qu'ils désirant et ce qu'ils « demandent , ils seront tristes et sérieux ; « leur tristesse se répandra sur le prince , (c leur humeur sur la sienne; il sera malce heureux lui-même de leur mécontente- « ment ; et pour sa satisfaction et son bon-^ « heur personnel , il lair accordera ce qui K lui coûte si peu, une signature , un orcte (Y à donner. Tels sont la plupart des princes, (c qui sont bien k plaindre , et qu'on juge à (f la rigueur. »
AVEC FRÉDÉRIC » etc. 359
Je dinaî aTec le Roi les troi^ jours que durèrent les manoouTret. Les ëtran^rs remarquables étateut le duc d'York > le grand-duc de Courlaude^ et un priiife de SabloïK^wski y polonais ^ que le Roi persifla beaucoup. Il prétendait que les seigneurs en Pologne avaient tous des Juifs ^ qui afier^ maient leuxi» terres , touchaient leurs re- Tenus ^ faisaient toutes leurs aflaires^ et jouissaient de toute leur confiance* a Je crois^ (r en vérité ^ disait-41 y que les seignieurs po^ H Icmais se défieraient plutôt de leurs fiemmes li et de leurs enfsacis que de leurs juifs. U est « vrai y continuBit41 y que les dames polo«* If nâises dépensent beaucoup* Les Russes^ « leui^ voisines ^ n'ont pas moins de lujce. U f( est bienprodigue^ il est bien étrange ce Inxey (f si ces darnes^ comme on l'agsure^ ne se fc contentent pas de porter des dianums aux a doigts, siiir la téte^ au cou et sur les bras^ »
Le Roi pariait souvent de la France, et avec un înlérét extrême. H me dexuMda ce
36o CONVERSATIOWS
qu'étaient devenues les familles les plus connues dans notre histoire y en citant tous les traits qui les caractérisaient : peu de Francis en étaient mieux instruits. Il disait qu'il ne connaissait pas un meilleur peuple que les Français^ plus brave, plus industrieux, plus attaché à ses Rois et à son pays; mais que la cour gâtait tout. « Que « voulez-vous , disait-il , qu'on fasse de vos (c talons rouges à la guerre? Tous ces jolis « messieurs , qui ont les nerfs si délicats, sont « de très mauvais guerriers , doublement à (r chargedanslesarmées^parlemauvaisexem- H pie qu'ils donnent aux soldats), et les intri- (c gués qu'ils trament contre le général en « chef. Voyez le maréchal de Saxe, qui est (C mon maître dans l'art de la guerre, il m'a « souvent assuré que dans ses campagnes de (( Flandre , les gens de la cour lui avaient a donné plus d'embarras que lé duc de Cum- « berland. » U me demanda si je comimandais dans quelque province , et si j'étais en acti-
AVEC FRÉDÉRIC, etc. 36 1
vite. Je lui -répondis que non. «Et pôur- « quoi? me dit-il. — C'est , lui dis^je , que je viens de faire la guerre, et^que toutes les places sont occupées. — « Oh ! je vois , me « dit-il ; chez vous il y a des officiers pour « la guerre , et d'autres pour la paix. Ce luxe « peut convenir à la magnificence d'un roi H de France; mai^ m^oi je ne suis pas assez i< riche pour en faire autant. »
U avait .établi , en Prusse y une école où l'on 'élevait des jeunes gens de qualité aux fixais du gouvernement. On payait poiu»
chacun mille écus d'Allemagne. On n'en pouvait admettre que quinze : ils recevaient l'éducation la plus recherchée. L'objet de cette institution était de former des hommes destinés un jour à remplir de grands emplois dans l'armée , dans l'administration , dans la diplomatie. Ce qu'il y avait de paiv ticolier, c'est qu'on n'y enseignait qu'en français, les miathématiques , les fortifications , la tactique , la morale , et jusqu'aux
règles du style y pour lesquelles il existait un maître particulier. L'instruction que Frédéric ayait faite pour régler ce ooui% d'éducation y que j^ai lue , était très curieuse; les méthodes étaient excellentes. J'avais eu la curiosité d'allœ^ visiter cette académie , dont un général était gouverneur. Gomme je savais qu'on y admettait quelquefois des étrâingers distingués, avec la permission du Roi, en payant toutefois la pension , je deman-»
dai à ce prince d'y vouloir bien admettre mon fils aîné, qui avait alors quinze am.
Je ne pouvais lui faire micnox ma cour : aussi accueillit -r il ma demande avec beaucoup de bieilveUlarifse , lorsque je la lui fis en dînant avec lui.
Après dîner, je pris congé de lut, fort aise d'avoir une occasion de le revoir , me pn>po8ant de eonduire moi..niénie mon fife à Berlin, le printemps suivant; car ce que j'avais vu de plus curieux , et de plus inlé^ ressaut dans mon voyage en Prusse , c'était
AVEC FRÉDÉRIC , etc. 363
Frédéric. Ge motif était aasaz pui$$;a|it pour me f^ire reoommencer un voyage aufisi long et aussi fatigant : ce prince voulut lÀeu m'y engager. Quand je le quittai ^ le a4 octobre^ il me dit , avec beaucoup trop de bonté :
« J'espère que je vous reverrai maréchal de (c France : je le désire pour vous et pour a votre pays. »
S{on départ de Berlin fiit suivi d'un prompt retour dans cette ville; j'y passai deux jours pour veiller à rétablissement de mon fils. Le prince Henri avait eu la bonté de m'en &cilit«r tous les moyens ^ en confiait le nouvel élève aux soins particuliers de l'un des professeurs. Je fetoumai , le 17, à Postdam pour y voir la cevue des troupes 'de la garnison^
Je dinai avec le Roi, à qui j'apjMris la mort du duc de Choîsieul : îl me répondit , en secouant la tête y a qu'il n'y avait pas « grand mal. » U ne l'aimait pas, à cause ^ de ses rapports avec la maison d'Autriche.
Il parla sur-le-champ du vieux maréchal de Biron : «Voilà, dit -il vivement, un i< homme que j'aime et que j'estime , et qui (c a conservé le ton , les manières et le ca- (( ractère des anciens seigneurs français. »
Il Alt question de M. de M aurepas , dont il fit un portrait très vrai , et tel que les Français qui le connaissent auraient pu le faire , ajoutant : « Ce n'était pas là l'honmie qu'il « vous fallait. » U fit quelques épigrammes sur la reine de France, et il finit par me dire : « Tâchez donc de donner une msà- « tresse à votre Roi , cela vaudrait mieux. »
Je jugeai que le prince Henri , son frère , lui avait rendu compte du peu. d'égards et d'attention que «cette princesse lui avait . montrés. U parla avec éloge .du duc de Ni-"^ vemois ; et il avait raison , personne n'ayant plus de mérite , et personne n'étant plus attaché , en France , au système prussien.
Frédéric park de la Russie , et des Russes qu'il avait eu^s à ses ordres dans la dernière
AVEC FRÉDÉBIC , etc. 365
armée de la guerre de Sept ans ; il fit l'éloge de ces troupes, de leur patience, de leur sobriété et de leur fermeté. Il parla peu de rimpératrice , et avec discrétion ; il dit que quand il ^avait eu les corps de cosaques à ses ordres il en passa la revue , et que ces genslà, qui avaient de grandes barbes, y portaient la main à mesure qu'ils passaient devant lui. « Je crus d'abord qu'il s'agissait , « continua-t-il , d'une espèce de salut qu'ils « me faisaient ainsi à leur manière, et je «leur rendais le salut; mais point du tout.
« L'empereur Pierre III avait ordonné qu'on « les fit raser j et leurs, démonstrations *n'a- (( vaient pour objet que de m'intéresser à (( leurs barbes , pour qu'ils la conservassent. « Je m'y prêtai volontiers : je réussis ; ils me (( comblèrent de bénédictions.
« Pierre-le-Grand, continua-t-il , n'in- {< trodùisit pas sans peine une isi^mblable « réforme parmi ses boyards; il lui fallut « déployer une rigueur qui n'était, au reste.
ic €[ue trop conforme à son caractère : set a grandes qualités^ ses vertus mémes^ foreiit H souTeiit ternies par ses croautés. Quand il « vint à Berlin y il sortait souvent à pied dé « la maison qu'on lui avait pr^Kir^e, et veff nait ainsi rendre visite au Roi. Le peuple^ « avide de le voir, % pressait en foule sur (( son passage. — Frère ^ dit-il un jour au w Roi, vos sujets rri incommodent ; ils ms H mxmquent de respect : faites-^en pendre « plusieurs pour éloigner les autres. » On ne suivit pas son conseil; mais on mit des faai^ rières dans les rues pour écarter les curieux. m'A Charlottetnbourg » % continua Fré^ dëric, que nous écoutions attentivement, (c le Czar se mit , après lé dîner , k un bal- (( con qui donnait sur le jardin } beaucoup « de monde s'y trouvait rassemblé : tout à « coup il grinça des dents , et commençait à « donner des signes de foreur. L'impératrice
* Maison 'de campagne des rois de th'usse , anprès de Berlin.
AV££ FRÉDÉRIC, etc. 36;
K Catherine y qui était ayec lui ^ s^en aperçut : H Qu'on éloigne , dit-elle à l'instant y cet fc homme que je vois là , dans la foule y en « perruque Monde ^ autrement je crainte drais un malheur. » On fit retirer l'homme (f à la perruque y et Pierre reprit son sang* (( froid. Catherine disait qu'il était très sujet « à ces e^ces d'attaques de frénésie ; et^ lor»- (( qu'elle l'y voyait disposé y elle lui grattait « la- tête y ce qui le tempérait. » Après avoir raconté ces traits extraordinaires du Czar, le Roi m'adressa la parole^ et me dit : Voilà, monsieur, les grands hommes î
 mon retour en France y le Roi venait d'acheter Saint*-Cloud à M. le duc d'Orléans ; cette acquisition était faite au nom de la Reine ^ qui en avait témoigné un grand désir. Le Roi avait voulu lui donner cette marque de tendresse; mais on trouvait que le moment n'était pas favorable y à cause de l'embarras des finances.
Le Roi vint y pendant l'été y passer quel-
ques semaines à Saint-^oud avec là Reine et une partie de leur maison ; il y avait tous les jours du monde. Le Roi dînait ayec la Reine , ses firères , soeurs et belles-sœurs , et il soupait avec les gens de la cour qui se faisaient écrire , et auxquels il le faisait dire. J'y soupai peu de jours après mon arrivée.
Le Roi m'avait reçu avec beaucoup de bonté , et il me fit mettre à côté de lui à table ; il me parla beaucoup du roi de Prusse. Je lui en fis le portrait y sans dissimuler tout ce qu'il y avait de méiSant dans son caractère. « Frédéric, reprit tiouis XVI, « a la plus mauvaise opinion des hommes. — Les Rois, dis-je à mon toiu*, sont en cela bien excusables : ceux qui se pressent dans leurs palais semblent se charger trop souvent du soin de justifier leur dé&aiuce ; mais quand ils cherchent ailleurs que dans leurs cours , ils peuvent encore , avec du discernement, trouver des hommes vertueux et sincères. — « Je le pense comme vous , dit
AVEC FRÉDÉRIC , etc. 369
(( Louis i^LYI; mais Frédéric semble prendre à « tâche de donner lui-même à ses courtisans K des leçons de duplicité. » Et sur-le-champ il en cita un trait dont il était révolté.
Lorsqu'il fut question de négocier la ces^ sion de la Crimiée à la Russie y après bien des
difficultés^ Frédéric y consentit ; mais y après
avoir donné son adhésion par écrit , il chargea son ministre. à Gonstantinople d'engs^er le capitan^-pacha , . cpi'il savait très porté pour, la guerre , à faire ses efforts pour Saàre rompre ce traité, l'assursuit qu'il assisterait les Turcs contre les Rubsos. Cet anibassadeur était un malheureux auquel Frédéric donnait mille écus pour le représenter auprès de la Porte. L'ambassadeur obéit aux ordres qu'il reçut; mais le Turc, plus rusé que l'Allemand,. lui demanda la lettre de son souverain. L'agent de Frédéric eut l'imprudence de confier cette lettre ; elle > fiit à l'instant remise au divan, et la mauvaise foi du Roi ftit bientôt connue des ministres
des autres puissances. Alors , se vo^rant déeouTert , il rappela son trop simple ministre, et le fit enfermer à Spandau , où il ëtait alors , et où il est resté jusqu'à la mort du Roi. Ge trait n'est pas tout-à-Êiit d'un roi philosophe ; et malheureusement , dans la vie de Frédéric , on eu cite plus d'un sem- ^ blable.
Le Roi , dans sa conversation y me parut assez porté pour la Prusse; mais il suivait aveuglément la route que son ministre lui traçait , et celui-ci était retenu par des considérations personnelles. Il fiit question ensuite de l'Empereur, et jusqu'alors je n'avais pas osé en parler : c'était une corde délicate à toucher. Le Roi me mit bientôt fort àl'aise : je jugeai qu'il ne pouvait pas le souffrir.
« Pour cdui4à j me dit4l , il voudrait copier « le roi de Prusse ; mais il lui est bien infé- « rieur, non seulem^afit en fait de gu^^re , (( mais faa toutes choses. » Il désapprouvait tous les diangemens qu'il faisait avee plus
AVEC FR£DÉMC, etc. 371
d'étoixrdme «t de précipitatitMa que de me« sure, det prtéToyance et de sagesse; il ma ^ parla de mm csaactère jaloux^ inquiet et ambitieux. J'appnyai son am de itie^ )ré* flexions , et je vis avec plaisir qu'il n'aimait pas ce prince y et qu'il le connaissait parfaitement. (( Il manque de dignité » ^ disait-*iL J'entrai dans son idée, et je saisis cette occasion de remarquer combien la Êimiliarité française avait besoin d'être contenue par le respect; j'ajoutai qu'à Prague certains Français s'étaient montrés y auprès de l'Empereur, familiers jusqu'au ridicule.
J'aurais pu citer au Roi des exemples semblables au milieu de sa cour même; mais ce malheureux prince ne s'en apercevait pas. Cette disposition à franchir les distances qui doiveirt , en France surtout , séparer les sujets du souverain, ne ftit pas, à mon sens , une dés moindres causes de la révolution; elle était siu* le point d'éclater, et j'allais avoir à donner à la monarchie de
37 a CONVERSATIONS , etc.
nouTdUies preayes.de déroûment y au Roi de nouTeaux témoignages du vif attachement
que je devais à ses bontés y et que m'inspiraient ses vertus.
DE