‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 44 sur 47 · EN · texte numérisé non relu

EN

Oif ii'atlead pas dé moi ^ dans un si court esfMicev un Essai sur la vie de Mirabeau. Je ne saurai» même avoir le projet de porter un jugement sur son caractère ou s«nr soa génie. L'un et l'autre , malgré l'éclat dont a bnllé. Mirabeau y n'ont été qu'imparfaitement connu». Amis et détrac» teurs se sont également trompés sur les motif» de sa conduite ; amis et détracteur» ont ignoré de son vivant , et peuJ^^tre ne eonnaîtront de long^temps encore , tous ses titres à la célébrité. Comme publiciste et eomso^ homme d'État , on* t'a jugé sans le connaître, à peu près comme ces^ "toyageura qui , dans les contrées de l'Egypte ^ prétendent deviner l'attitude et mesurer la hauteur et les dimensioned'un colosse dont les trois quarts sont encore ^isevelis sous le sable.

Beaucoup se flattent d'avoir connu le secret de ses actions , qu'il n'y a peut-être jamais ini«> tiës. Quelques uns se disent possesseurs de ma-ûuscrits précieux , qui n'ont probablement sur-

chargé leurs cartons que d'un fatras de papiers inutiles. Ses papiers importans , tous ceux auxquels il attachait, avec un noble orgueil, Tidèe de sa gloire à venir, sont entre les mains d'un des plus grands seigneurs de TEurope. Pour cet homme seul Mirabeau n'a pas eu de secrets; à cet homme seul il a montré constamment le fond de son cœur et de sa pensée ; et celui-là seul , qui , placé par son rang dans la plus haute confiance de Louis XYI et de la Reine , osa leur donner le conseil de recourir à Mirabeau, et d'ouvrir avec lui un commerce de lettres , est aussi demeuré l'unique* dépositaire de cette mystérieuse correspondance entre le prince assis sur un trône chancelant et le sujet qui avait le plus ébranlé ce trône , mais qui voulait enfiti le raffermir.

Cette correspondance politique , commencée dans de si graves circonstances , et qui fut l'objet de tant de vagues soupçons, était jusqu'à ce moment demeurée couverte d'un voile épais.

On eut pu croire que les doubles battans d'une nouvelle armoire de fer la retenaient cachée

dans un impénétrable asile. Mais le dévoument et la loyauté d'un ami fidèle sont, encore de plus sûrs gardiens que les grilles et que les verroux. Puisque le noble possesseur des lettres autographes de Mirabeau au Roi m'a permis de publier celle qui commença cette correspondance , je donnerai seulement, à ce sujet, quelques détails puisés dans des entretiens dont le souvenir m'honore , et qui seront pour moi un éter^ nel sujet de réflexions et de reconnaissance.

« Mirabeau est l'âme d'un parti : il a mis sa (( redoutable éloquence aux gages d'un prince « ambitieux. De riches domaines, des pensions, « des trésors , alimentent ses plaisirs , entrece tiennent son zèle, et soudoient soil patrio- « tisme. » Voilà ce que disaient hautement ses ennemis dès les premiers momens de la révolution , et voilà ce que n'osaient ou ne pouvaient démentir se)s plus zélés pactisans. Hé bien , en 1789, dans ces jours précurseurs de l'orage, et qui allaient décider du sort de la France 5 quand la voix puissante de Mirabeau avait déjà fait reculer les baïonnettes devant les représen-

tans de la nation , quel était son ^ort , et de quoi Yivait-il? Mirabeau avouait , dans ce moment même , à Thomme dont les généreux sentimens lui étaient le mieux coninia, à M. le comte de ***, qu'il n'avait pas de quoi pttjrer son laquais! « Mirabeau , lui dit le comte de ***^ ne vous « adressez jamais qu'à moi ^ ear, dans la conduite « d'un homme tel que tous , tout doit porter lui. n grand cafactère. d'indépendance, d ^

Trop éclairé , trop pénétrant pour n'avoir aperçu de bonne beure^ dsu^ les écrits de Mirabeau j les germes vigoureux d'un génie puissant , et placé trop haut par son rang et sa fortune pour craindre de descendre jusqu'à l'homme que de grands désordres avaient, malgré sa naîssanjee j presque perdu dans l'opinion publique , le comte de *** s'était faiit souvent un- plaisir de recevoir chez lui Mirabeau , long-rtemps avant, que la ré^ v<dutioa éclatât. La confiance que lui montra Mirabeau , en lui faisant l'aveu de sa. détresse ,

' Mirabeau , dans un court espace de temps , dut jusqu'à sept cents louis à la bienveillance particulière du comte de *•*.

devait les raf^rocher daviiBtage. Tout devait exciter l'intérêt d'one âme ndtile dins ce spectacle d'im boamie aux prises avec les regret» de sa .vie passée , les befioÎBs de .sa skaation pré-» sente » les intéréis qui faisaient palpiter son coeur y et l'avenir qu'il aspirait à dominer de tout l'empif e d'une volonté forte et d'une in« telligence imposante.

Alors commencèrent entre M. le comte de *** et Mirabeau les plus graves entreliens sur l'état de k/ France. Le gouvernail était , selon Mira* beau 9 remis à des màiustrop faU^les pour le diriger au milieii des^ éclats de la tempête. « Ces <( gens-là se perdent , disait-il ^ jamais ils ne ré- <c sisteroat à l'Assemblée. --^ Fort bien ! vous tt criez, à l'inoendife après avoir attisé le feu ! (c PcMirqum donc vous ranger du côté de .l'op- « position ? — C'est leur faute : il me faut une « force , et je la prends où eUe est. »

Mirabeau sentût la. sieime . et se croyait seul en état de sauver la France. Mais il ne pouvait se dissimuler tout ce qu'une célébrité malheureuse opiposait d'obstacles, à l'élévation qu'il dé-

38o LETTRE SECRÈTE

sirait , et sans laquelle tout mouvement réparateur, toute direction puissante , lui devenait impossible. Il déplorait alors , avec amertume , ses longs égaremens ; et souvent avec un accent profond , où l'on reconnaissait les regrets du grand citoyen plutôt que les désirs d'un ambitieux , il s'écriait en présence du comte de**^ : Ah ! que r immoralité de mu jeunesse fait de toH à VÈtat ! .

Jamais, malgré les plus trompeuses apparences et les plus absurdes calomnies, jamais il ne prit la moindre part aux événemens du mois d'octobre 1789. Il passa presque toutes les journées du 5 et du 6 avec M. le comte de ***. En lui parlant de ces épouvantables' scènes , il était pâle d'horreur. Quand la cour quitta Versailles, « Le Roi est mort, dit-il, s'il reste à « Paris ; on battra son cadavre » ^ et comme le comte de *^* reculait glacé d'eflfroi devant la sinistre énergie d'une expression semblable , <c Oui , reprit-il plusieurs fois , on battra leurs « cadavres ; ils l'auront voulu ! »

Que faut-il faire ? lui dit-on. AGrabeau ré-

digea un mémoire : il fut porté au Luxembourg , et remis à l'un des plus grands personnages de rÉtat après le Roi. Ce mémoire fut lu tout entier avec la plus sérieuse attention. On Tapproui^a dans plusieurs parties; on le combattit sur d'autres^ mais on ne voulut pas le remettre au Roi.

Le temps arriva bientôt où la cour fut obl^ée de prendre des résolutions plûs> sérieuses. De momens en mômèns les périls augmentaient.

On crut enfin Mirabeau seul en état de faire tête à l'orage ; ce fut le comité autrichien i^ui en donna le conseil. Ce femeax bomité , dont on a tant parlé , ne fût jamais composé que de deux personnes , le comte de i Merci , ambassadeur de la oour de Vienne à Paris, .et M. le* comte de ^^. Ses avis semblèrent fixer un mof ment les volontés lesplùs incehaines. Mirabeau prit l'engagement de servir Louis XYI*, on doit croire qu^il cédait bien moins à des vues intéressées qu'au désir de s'immortaliser par un grand service , et de relever la monarcbie en donnant de larges bases aux lib^tés publiques.

Quand on lui promit une pension de trois

mille franès par mois , il se montra comblé de reconnaissance. On fit entendre au Roi qu'il convenait peut-^re d'#cquitter encore seâ dettes* Louis XVI y consentit. On les croyait énormes^ et sa première exclamatiim de surprke et de joie , lorsqu'on tui en parla ^ pouvait confirmer cette opinion» Ce fut a grand'peine qu'il en rassembla l'état : elles ne s'élevaient pas à plus de 220,000 francs \ mais tel était son déscNrdre, qu'il devait encore jusqu'à Boa preinier liabit de noces.

On voulait solder directement ses* crésA^rst il se facha^ dit qu'il n'était |Âus un enfant, reçut les fonds , prit un équipage, ariieta des livres^ * eut une maison de campagne , et ne paya qu'use très faible partie de ses dettes. Son luxe révéla bientôt le secret du traité qui l'unissait à la cour. Recevait-il trois mille francs par mois , il en dé^ pensait six. Et quand cette pension s^accrut en<^ eore , ses prodigalités augmentèrent da^os les mêmes proportions»

Pour mieux encourager son sèfe , et fKMv l'attacher à l'appât d'une magnifique néieom-

peme^ Louis XYI écrÎTit et signa de sa main quatre faons de aSo^ooo fr. cliaqtie. M. le comte de *** les fit voir à Mirabeau. « Le Roi , lui K dit*-il , m'autorise à toi» les remettre dés que « je jugerû^ moi , qu'ils vous seront acquis par « vos services, — Dites an Roi , reprit Mirabeau^ a qu avsM^t trois mois j'aurai mérité le million ! » Six semaines après il n'était ipkns, , Quelffne temps avant cette fin prématurée , dont les causes furent l>eaueonp plus âmf^es et plus naturelles qu'on n'affecta de le^ croûne, Alirabeau ei M. le comte de *** causaient en'semble sur les morts célèbres dont l'antiquité nous a transmis le récit. Mirabeau disserta longtemps, avec beaucoup d'éloquence , sur le poignard de Lucrèce, sur la eiguê de Socrate et l'épée de Caton. k Vous avez admirablement n parlé , lui dit le comte de ^** ; mais ces grands « personnages étaient soutlsnus par de grandes « passions. Ils attachaient sur eux les regards de (( tout un peuple , et pouvaient entendre d'avance <i les éloges de la postérité. Je connais une mort u dans laquelle il entre peut*étre encore plus

(( de simpUcité , de force d'âme et de véritaUe « grandeur. — Laquelle donc ? reprit Mirabeau. « — Cest la mort d'un pauyre soldat que la « mitraille vient de mutiler sur un champ de « bataille ; qu'on jette dans une charrette dont c( chacun des cahots lui cause d'horribles souf- « frances^ qu'on abandonne dans un hôpital « où l'on ne saurait trouyer un chirurgien pour (cle panser, un lambeau de linge pour arrêter « son sang , un verre d'eau pour étancfaer sa « soif; qui a vécu obscur, qui meurt de même , <( loin de ses parens , sans amis , sans consola-

« tions, sans secours , et qui meurt sans

« se plaindre ! — Âh ! s'écria Mird»eau , vous « pourriez bien avoir raison. »

Il avait exigé, comme. on le verra dans sa lettre, que toutes celles dont se composerait sa correspondance lui fussent exactement remises. La cour avait rempli scrupuleusement cette condition du traité : toutes ses lettres existaient dans son portefeuille. Quand les progrès du mal dont il mourut ne laissèrent plus aucun espoir, on trembla des suites que pour-

DE MIRABEAU AtT ROÏ. 386

rait avoir la révélation d'un pareil mystère. M. le

comte de ***, en lui parlant de ses papiers , osa

lui en proposer le sacrifice, ce Que me deman-

(( dez-vous ! s'écrkii Mirabeau. Vous voulez donc

<c que je meure tout entier ! Quelques succès de

(( tribune ont à peine effacé le souvenir de mes

<( désordres •, mais c'est là , dans ce portefeuille ,

(( qu'est ma justification ; là qu'est ma gloire ; là

« qu'on aurait appris à connaître mes vues , mes

<( plans 9 mon âme , mon génie ^ tout ce qui

« m'aurait montré comme je suis aux yeux de

« mes concitoyens 5 tout ce qui m'aurait grandi

« dans l'avenir : et vous en exigez le sacri-

<c fice!.... » Le comte de *****, qui savait à quel

point son cœur était accessible aux sentimens

généreux, lui représenta que plus un pareil

Page 1