LETTRE PREMIÈRE
DIDEROT A SON AMI FALCONET
Oui , je veux vous aimer toujours ; car je ne vous en aimerais pas moins , cpiand je ne le voudrais pas. Je pourrais presque vous adresser la prière que les stoïciens faisaient au Destin : « Destin, conduis-moi où tu voudras, je suis prêt à tç suivre, car tu ne m'en conduirais , et je ne t'en suivrais pas moins, quand je ne le voudrais pas. »
Tu sens que la postérité m'aimera , et
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tu en es bien content ; et tu sens bien mieux qu'elle t'aimera aussi , et tu ne t'en soucies pas : comment peux - tu faire cas pour un autre d'un bien que tu dédaignes pour toi ? S'il t'est doux d'avoir pour ami. . ) je m'arrête là ; je crois que j'allais faire un sophisme qui aurait gâté une raison de sen-' timent.
Il est doux d'entendre pendant la nuit un concert de flûtes qui s'exécute au loin et dont il ne me parvient que quelques sons épars que mon imagination y aidée de la finesse de mon oreille , réussit a lier , et dont elle fait un chant suivi qui la charme d'autant plus que c'est en bonne partie son ouvrage. Je crois que le concert qui s'exécute de près a bien son prix ; mais le croire^vôus , mon ami ? ce n'est pas celui-ci , c'est le premier qui m'enivre. La sphère qui nous environne et où l'on nous admire , la durée pendant laquelle nous existons et nous entendons la louange , le
DE MDEROT.
lai
nombre de ceux qui nous adressent dillectement l'éloge que nous avons mérité d'eux y tout cela est trop petit pour la capacité de notre âme ambitieuse ; peut-€tre ne nous trouyons-4ious pas suffisamment récompensés de nos travaux par les ^nuflexions d'un monde actuel. A côté de ceux que nous voyons prosternés , nous agenouillons ceux qud ne sont pas encore. Il n'y a que cette foule d'adorateurs illimitée qui puisse satisfaire un esprit dont les élans sont toujours vers l'infini. Les prétentions , direi&-^ous , sont souvent au-delà du mérite; d'aceord. Mais n'y voyez-vous pas un hommage payé de reflet à nos contemporains ? n'est>-ce pas leur dire : Vous me^ trouvez un homme merveilleux y vous me l'avez dit, et certainement vous êtes trop éclairés, tous tant que vous êtes, pour que l'avenir ait jamais l'audace de penser autrement que vous?
Vous voyez, mon ami, que je me
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mMpie de tout oela ^ que je me persifle moi)^ tomtes. les autres mauvaises têtes eonmie la mieiitte. £h bien ! tous l'avoue^ rairje ? en r^rdant au fond de mon Goeur^ j'y retrouve le sentiment dont je me moque; et mon oreille , ]^us vaine que philosophique^ entend même en. ce moment quelques sons imperoeptihles du con* cert lointain. O curas hominum ! o quan-^ tum est in rébus inane! cela est vrai:
mais réduisez le bonheur au petit sachet de la réalité y et puis dites^moi ce que ce sera. Puisqu'il y a cent peines d'qpinion dont il est presque impossible de se délivrer ^ permettez à ces pauvres fous de se frire, en dédommyag^oaent , cent plaisirs chimériques. Mon ami y ne soufflons p^int sur ces fantôme», puisque notre souffle n'écarterait que ceux qui nous^ suivraient toujours d'un peu plus près ou d'un peu plus loin.
le joli moment ! comme la tête allait
s'ea^her^ si j'>ayais le temps 4e la laissa:
faire! mais il faut que je tous quitte pour aller à des êtres qui ne nous iraient pas y sans flatterie ^ et. pour des ^^loses dont* la postérité ne s'entretiendra pas.
£n vérité y œtte postérité serait une in^ grate, si «Ue m'oubliait toulr4i--£ait , mot qui me suis tant souvenu d'elle.
Mon ami 9 prenez garde que je ne fais nul cas de la. postérité pour les morts > mais que son éloge , légitimement «présiH mé y garanti par le sufi&*age unanime des contemporains y est un plaisir actuel pour les vivans y un plaisir tout aussi réel pour vous que celui que vous savez vous être accordé par le contemporain qui n'est pas assis tout à côté de vous y mais qui parle de vous quoiqu'il ne soit pas entendu de vous.
L'éloge payé comptant , c'est celui qu'on entend tout contre , et c'est celui des contemporains. L'éloge présumé, c'est celui
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qu'où entend dans l'éloignement , et ^'est telvâ de la postérité.
Mon ami, pourquoi ne voulez-vous accepter que la moitié de ce qui vous est dû ?
Ce n'est ni moi , ni Pierre , ni Paul , ni Jean 9 qui vous loue, c'est le bon goût, et le bon goût est un être abstrait qui ne meurt point : sa voix se fait entendre sans discontinuer , par des organes successifs qui se succèdent les uns aux autres. Cette voix immortelle se taira sans doute pour vous quand vous ne serez plus; mais c'est elle que vous entendez à présent ; elle est immortelle malgré vous, elle s'en va, et s'en ira disant toujours : Falconet ! Falconet !
BE DIDEROT. ia5