DE 1765 A
De tous les hommes célèbres de son temps, Diderot est peut-être celui qui a le plus perdu au jugement de notre âge. Son talent, ses opinions , ses écrits ont été sévèrement appréciés. La critique lui a reproché de n'avoir pas su faire un livre ^ la morale a rougi souvent du cynisme de ses tableaux ; et les attaques de son audacieuse incrédulité n'ont pas moins affligé la saine philosophie que la religion.
Il faut, convenons -en, souvent blâmer le philosophe; il faut choisir dans l'écrivain. Toutefois, les gens de goût, en condamnant les écarts de son imagination, avouent aussi que cette originalité piquante , ces momens d'enthousiasme , ces inspirations soudaines qui donnaient tant d'attrait à sa conversation , ont passé bien souvent^ de ses discours, dans ses écrits. Ses contemporains ont rendu justice à son caractère. Son esprit ne rêvait, disent-ils, que projets
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d'améliorations sociales^ son cœur était rempli des passions les plus bienveillantes. Enfin , Marmontel a dit de lui : <( Cet homme , l'un des plus ((' éclairés du siècle , était encore Tun des plus « aimables ; et sur ce qui touchait à la bonté K morale , lorsqu'il en parlait d'abondance , je (( ne puis exprimer quel charme avait en lui (( l'éloquence du sentiment. Toute son âme était a dans ses yeux , sur ses lèvres ; jamais physio- (( liomie n'a mieux peint la bonté du cœur. » Malgré ses erreurs ou ses torts , on peut désirer de connaître celui qui méritait cet éloge.
Une fennne de beaucoup de mérite , la (ille de Diderot, madame de Vandeuil^ aussi remar-
quable par son caractère que par son esprit , a laissé , sur la vie de son père , des manuscrits précieux^ L'ami qui les avait entre les mains a bien voulu me les confier. Ces manuscrits ren-* ferment ua assez bon nombre d'anecdotes. Quelques unes ont été recueillies par Naigeon, et quoiqu'elles aient perdu leur couleur dans la . diffusion de son style et dans Tapprét de ses dédamations , je ne les citerai point ici. Heu-
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reuseinent eelles qui peignaient le pim naWemient Diderot, ses goûts, ses pencbans, son humeur, ont échappé à la dédaigneuse emphase de Naigeon. Je vais les extrati'e, àrec f^erre, des manuscrits de madatme de Yandeuil. Quel-* ^aefois je la laisserai parler elle^iiléme, avec cette affection qui ne lui permettait d'apporter aucun art dans ce qu'elle écriTait sur son père; mais qudquefois aussi je prendrai la parole à mon tour, pour mettre plus d'errdre ou plus de variété dans le rédt.
Que la vie du même bbmmé offre souveat de singuliers contrastes ! Diderot , qui le croi-rait! fut dévot dans sa jeunesse. Élève des jésuites, séduit par leurs promesses, peut-être aussi par les hasards d^'une carrière consacrée aux missions lointaines , il fut sur le point de fuir la maison paternelle pour entrer dans leur société. Son imagination n^isiante excitant alors sa faveur, il priait, il jeûnait, il portait un cilice. Ce grand zèle dura fort peu .: le scepticisme le plus hardi ne tarda point à remplacer ces élans d'une foi passagère , et Diderot , d au*
LETTRES INÉDITES tant plus coupable à ses yeux qu'il avait été plus fervent, se hâta, ^ l'on peut s'exprimer ainsi ^ d'expier ses austérités.
n faut pourtant le dire à sa louange, cet homme, qui depuis professa constamment d'autres doctri-* nés , ne prétendit jamais les imposer à ceux dont il était entouré. Dans sa maison , sous ses yeux , au sein de sa famille , il permit que sa femme , dont la piété fut toujours respectable, parce qu'elle était douce et sincère , élevât ses enfans dans les principes les plus religieux. Il soufifrit même que la tendresse maternelle cherchât des consolations, des espérances, presque des garanties dans la bonté céleste. « Mon père , dit madame de Vandeuil , avait eu trois enfans , et lés avait perdus. Le premier mourut en nourrice -, son second fils périt à cinq ans , emporté par une fièvre aiguë -, le troisième tomba des mains de la femme qui le portait, sur Ids marches mêmes de l'église où l'on allait le baptiser. Ma mère, qui avait beaucoup de religion , fit vœu d'habiller de blanc et de consacrer à la Vierge le premier enfant qu'elle mettrait aui
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monde; cet enfant , ce fut moi, et ma mère conserva tonjonvs la pensée que je devais Texislence à ce vœu. » Diderot n'y mit aucun obstacle; un paceil trait n'est point d'un philosophe intolérant.
Le sacerdoce, lorsqu'il unissait des vertus bienfaisantes au caractère sacré qui le rend vénérable, obtenait ses égards et même ses , éloges : seulement alors il louait encore à sa manière. J'en vais citer un exemple. Diderot voulait obtenir une bourse pour le fils de M. Damilaville , son meUleur ami. La bourse dépen* dait de M. l!archevéque de Paris. Ce siège se trouvait alors occupé par le célèbre Christophe de Beaumont , dont le zèle était quelquefois trop ardent , mais dont la charité fut toujours sans bornes. Diderot, pour arriver jusqu'à l'archevêque , traversa la foule des pauvres qui remplissaient ses antichambres: il se nomma, reçut un accueil poli, fit sa demande, et quelcpies jours après obtînt la bourse. Diderot écrivit à l'archevêque pour le remercier , mais toujours^ d'accord avec ses principes, n Non, Monseigneur,.
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lui d[isaîl)-il ^ ncm^, Mi n'est pas pour Dieu que TOUS faites le bien; vous^voyeslesiâaUieBreux «Tant tout y et fiissiez^vous mufti à Con^uiti-o nople , votre habit n'en serait pas moins peroé par le coude. »
<( Tous les gouits de mou père ëlaieut simples , dit madame de Vandeuîl; il était ^«os luxe , sans detles, sansaffiôres y sans ambition. Le plus grand bien (jtue ton puisse faire aux hommes, dîsaitH'il souvent, est dik)endre leurs connais*sances. Les sîeftnes appartenaient à tout le monde* U a beaucoup travaillé; cependant ke trois quarts de sa vie ont été employés à se«eouirir toils ceux qui avaient besom de sabourse , de ses talens , de ses dëmaitshes. Il était souvent mal payé de sa facilité.
« Un jeune homme vint le voir uin matin :
« lisez, je vous prie, -ce manuscrit , monsieur, (( dit-il à mon père , et mettez vos observations (( à la marge. » H sort, mon père prend le cahier : c'était une satire ainère de sa personne et de ses écrits, v Monsieur , dit mon père à (( lautenr quand il revint deuK jours après , je
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« ne TOUS connais point , je n ai Jamais pn tous « blesBer en lisn , apppeneift-nioi donc les motifs « d'tme pareitte conduite. — Je n'ai point de f( pain; j'ai fait cet ottvragë^ ^ j'^ pensé qœ K ron!& me donneriez quelques écus ai je le sup- <( primais. — Vous ne sériée pas le premier dont f< on paierait volontiers le silence. Mais vous (( pouvez tirer meilleur parti de ce libelle. <( M. le duc d'Orléans, qui est retiré à Saiiite<^ « Geneviève^ me bait depuis longtemps ; il est « dévot) dé([ttez4iii v^otre satire; qu'on la relie « avec ses armes; portez4ui l'ouvrage un matin, « vous en obtiendrez quelques seoour». -^^ Mais « je ne connais point ce prince , et l'épîtrre dé-* (( dicatoire m'embarrasse. -^ Asseyez^vous là ; « je vais vous la faire. » Mon père éorit l'épitre dédicatoire , l'auteur l'emporte , va chez le prince, en reçoit vingt-^nq louis, et revient quelques jours après remercier mon père , qui lui conseilla doucement de choisir un genre de vie moins honteux. »
C'était pour Diderot un plaisir que de raconter différentes aventures de sa vie. On s'est plu
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à les recueillir, à les citer. Je ne rapporterais point celle qu'on va lire si les manuscrits de ma* dame de Vandeuil ne terminaient cette aventure par un trait qui n'est point connu. Diderot avait fait rencontre d'un M. Rivière, beau, jeune , éloquent , ayant le niasque de la sensi-* bUité , d'ailleurs pauvre et malheureux. U en &llait bien moins pour exciter son intérêt^ H aida ce jeune homme dans quelques ouvragés, et plusieurs fois lui donna quelques louis. Un jour, dans le désir de rendre son sort |dus doux , Diderot lui fit des questions sur sa famille. « J'ai a un frère ecclésiastique et fort riche , lui ré- (( pondit Rivière ; il pourrait me secourir , mais « il DQe hait ; dans ma jeunesse je lui ai fait ((quelques espiègleries, et dans l'âge mûr je « l'ai empêché d'être évêque. — Mais comment (( diable empeche-t-on quelqu'un d'être évê- « que ? — Rien n'est plus simple. Mon frère <( prêcha un carême devant le Roi : ses sermons (( étaient éloquens , la cour en fut fort satis&ite. (( On devait le nommer au premier évêché vatt cant *, je fis cent plaisanteries sur ses talens, et
« dis à tottt le monde que ^es sermons étaient « de moi. — Vraiment , cette conduite est fort « ridicule* Cependant , votre frère peut être « indulgent; je veux essayer de vous raccom- (( moder. Je le verrai demain : peut-être en ob- <( tiendrons-nous quelque chose. )>
Diderot s'habille, va chez l'abbé , se fait an* noncer. On le reçoit avec politesse. A peine a-t-il.
dit quelques mots sur le aujet qui l'amène ^ que l'abbé pâlit et s'agite , ses yeux s'allument : « Monsieur ! monsieur ! s'écria-t-il , connaissez- « vous mon frère ? — Je crois le connaître : il c( ne m'a point caché les motifs que vous aviez a de vous plaindre de lui. — Il est impossible , « monsieur, qu'il vous ait dit ce que je vais voua « raconter. » Alors il déroule un tissu de bassesses et de noirceurs plus odieuses les unes que les aittres. Pendant ce récit , Diderot , confus , accablé du poids de tant d'infamies , cherchait du coin de l'œil sa canne et son chapeau. Heureusement l'abbé parla long-temps : Diderot , reprenant courage , attendit avec plus de calme la fin d'une sortie si violente. Enfin , l'abbé s'ar-
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réta. c( Je savais tout cela , reprit Diderot avec a sang-froid, et vous ne m'avez pas encore tout K dit. •*-« Juste ciel! monsieur, et que pouvez- « TOUS donc savoir de plus ? ^^ Vous ne m'avez « pas dit qu'un soir, lorsque vous reveniez de <i matines , vous l'aviez rencontné tout près de « votre porte , et que tirant un poignard , il avait « voulu vous l'enfoncer dans le sein. — Si je ne (( vous l'ai pas dit, monsieur, c'est que cela n'est a pas vrai. » Diderot se lève alors, s'approche de l'abbë , lui prend le bras vivement , et s'écrie : m Hé hien ! monsieur, quand cette horrible <i action serait vraie, il n'en faudrait pas moins « donner du pain à votre frère 1 . . * » Un mot imprévu suffit souvent pour ébranler l'âme la plus ferme. Cet homme, interdit, ému, se laissa, convaincre, et promit d'asstirer 600 livres de rentes à son frère.
Vous croyez l'histoire achevée , vraiment non. Ceux qui l'ont racontée jusqu'à prés^it n'ont dit que la moitié de l'aventure. Laissons madame de Vandeuil elle-même en terminer le récit. « Le lendemain , Rivière arrive pour savoir le succès
de la négociation. «Monsieur, lui dit mon père,- « TOUS m- avez trompé, vous ayez fkit cent vilaines n actions , mais je n'en ai pite moins réussi. Votre « frère vou» donnera de quoi vivre ; renoncez s'il a vous est possible à ce caractère odieux qui ferait a le malheur de votre vie , le tourment de votre a famille et la honte de vos amis.... » Rivière, fort content du succès, remercie mon père et de ses services et de ses conseils , cause encore un quart d'heure , et prend congé de lui. Mon père le reconduit : quand ils sont sur l'escalier, Rivière s'arrête, et dit à mon père : a Monsieur «Diderot, savez-vous l'histoire naturelle? — a Mais un peu -, je distingue un aloés d'une laitue, c( et un pigeon d'un colibri. — > Savez-vous Thfe- « toire du formica-leo ? — Non. — C'est un petit « insecte fort industrieux. Il creuse dans la terre « un trou en forme d'entonnoir, il en couvre la «surface d'un sable fin et léger 5 les insectes « étourdis s'y laissent tomber ; il les prend, il les « suce , puis il leur dit : mçnsieur Diderot^ j'ai « bien l'honneur de vous saluer. » Mon père rk comme un fou de cette impudente saillie. Quel-
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que temps après y il sort : un orage le force à se réfugi^rdansun café, il y trouve Rivière. Ce misérable ose l'aborder et lui parler. « Éloignez- (( vous, lui dit mon père , vous êtes si méchant , « si profondément corrompu , que si vous aviez « un père opulent , je ne le croirais pas en su* « reté dans la même chambre que vous. — Hélas ! « pour mon malheur, je n'ai point de père opu- « lent. — Vous êtes un abominable homme. — « Allons donc , philosophe , vous prenez tout au « tragique. »
Diderot était sensible , confiant , généreux ; souvent il fut la victime de sa générosité-, mais que de fois aussi n'en a-t-il pas été payé par la plus vive reconnaissance ! et quelle joie pour lui quand il pouvait soulager un malheureux ou défendre un opprimé ! Fallait-il réparer un tort, venger une injustice , attendrir un cœur endurci par l'avarice ou par un vil égoîsme ? ni le nom ni» le rang ne pouvaient l'arrêter '.
' Son éloquence , naturellement si passionnée , prenait même en présence des hommes les plus élevés , un caractère de force et d'autorité yéritablement imposant. On sait
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Qu'on en juge par le fait suivant. Le due de La VriUière avait eu long-temps de rattachement pour une femme que depuis il avait laissée dans l'oubli. Elle vendit, pour vivre, ses diamans, ses bijoux , ses meubles , puis s^ vétemens. Réduite à la dernière misère , elle écrivit au duc; ce fut en vain. Dans l'espoir qu'un style plus touchant obtiendrait davantage , elle vint trouver Diderot. Voici le premier billet qu'il écrivit au nom de cette infortunée :
« Tant que j'ai pu vivre , monseigneur, avec
. a les dons de votre tendresse, je n'ai point sol-
(( licite les secours de votre pitié ; mais de toute
que la plupart des écrits de Diderot , copiés souvent par des mains furtives , se vendaient manuscrits sous le manteau. La police, comme de raison, s'en prenait à-lui. On mêles a dérobés, répondait-il; et cette excuse était souvent très réelle. Un jour qu'il était obligé d'y recourir encore , à la suite d'une longu^ conférence avec le garde des sceaux, ce magistrat lui dit : Hé bien, monsieur, je vous défends d*itre 'volé. On racontait cette anecdote en présence du dernier prince de Gondé : « Comment diable , dit-il , le garde des sceaux est bien hardi ! il a osé comparaitre devant Diderot ! »
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<t ta passion que tous aTei eue pour moi , il ne « me FiBSte que rotre portrait. Demain , si vous (( ne remédiez à ma misère , je serai forcée de le « vendre pour avoir do pain. »
Cette £aiçon d'écrire parut nouvelle au duc.
Le lendemain , un chevalier de Saint--Louis vint trouver cette malheureuse femme , lui remit cinquante louis, et la pria de lui dire le nom de son secrétaire. Elle nomma Diderot, car il ne voulait point se cacher. Un long. intM'vaUe de temps s'écoula sans qu'il entendit parler de cette infortunée. Il pensait qu'elle avait cessé de vivre, lorsqu'il apprit que, tombée dans le dernier degré de misère et d'infirmité , elle n'avait pu se traîner jusque chez lui. Elle demandait comme une grâce une place aux Incurables. Diderot écrivit à l'instant au duc de La Vrillière :
(( Monsieur le duc , lui disait-il , toujours au nom de cette pauvre femme, la malheureuse que vous avez si long -temps aimée est sur le point d'expirer dans un grenier. Je ne demande point , monseigneur, de prolonger une existence que vous avez rendue si douloureuse , je vous
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demande un lit aux In^curables pour y aller mourir. Si vous ne m'accordez pas cette . retraite , si honteuse pour tous deux , je me ferai porter à rhôpital; j'y rendrai le dernier soupir, vos lettres à la main , et c'est de ce lieu qu'elles vous seront renvoyées. » Elle eut à l'instant même un lit aux Incurables.
C'est ainsi'que Diderot employait ses momens: il écrivait des épitres dédicatoires pour des musiciens , des plans de comédies pour des soi-disant auteurs dramatiques^ préfaces, prospectus, tables alphabétiques, il consentait à tout faire. Un homine vint le prier un jour d'annoncer sous le titre d'^m au public une pommade qui faisait pousser les cheveux : il rit beaucoup , mais il fit l'annonce. Il travaillait pour des corporations, pour des magistrats \ il a fait des discours au Roi , des remontrances du parlement , tous morceaux qui lui étaient payés , disait^il , trois fois plus qu'ils ne valaient. Enfin , dans sa jeunesse , il avait écrit des sermons. Un missionnaire lui en commanda six pour les colonies portugaises.
C'est la meilleure affaire que foie faite en ma
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7fie, ajoutait Diderot en racontant cette anecdote : on me les paya cinquante écus chaque.
Assurément il avait plus de mérite qu'un autre à les bien £aiire.
On sait avec quelle générosité Timpératrice Catherine , en achetant la bibliothèque de Diderot,, lui fit assurer une pension de mille francs par an pour qu'il en restât le bibliothécaire. I^r une ingénieuse «t noble négligence, on laissa le paiement de la pension s'arriérer. Au bout de deux ans , le prince Galitzin demande un jour à Diderot s'il reçoit régulièrement sa pension. c( Je n'y ai plus songé, répondit-il avec ce désintéressement qui sied si bien aux gens de lettres : je suis trop heureux que Sa Majesté m'ait acheté ma boutique et laissé mes outils. — * L'Impératrice ne l'entend pas ainsi » , dit le prince ; et quelque temps après Diderot reçut cinquante mille francs à la fois, afin que de cinquante ans le paiement n'éprouvât de retards.
Il conçut vers ce temps-là le projet d'aller en Russie, pour y porter lui-même ses remerci-
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mens à son auguste bienfaitrice. Ambitionnant tous les genres de célébrité, devenue conque-^ rante et législaliice , flattant les philosophes, aimant les lettres et protégeant les arts, Catherine voulait élever dans ^es États , à la gloire de Pieife P', un monument qui fut di^e du génie de ce prince. Plusieurs figures exécutées avec une grande vérité d'expression, un Milon de Crotoncy un PygmaUon, un saint AnArQÙe de Milan, plaçaient alors Fâlconet au nombre des meilleurs sculpteurs du temps : ce fut sur lui que tomba le choix de ^Impératrice , ^t ce fut Diderot qtii négocia les conditions du voyage de F^alconet a Saint-Pétersbourg.
Le philosophe aimait les arts^ le statuaire cultivait les lettres \ les mêmes goûts les unissaient , mais non les mêmes sentimens , comme on le verra bientôt. Ils se voyaient, ils s'écrivaient familièrement.
(( Mon père , dit madame de Yandeuil , admirait Falçonet \ mais il ne concevait pas qu'on pût avoir une âme froide et du génie. » L'admiration et le génie étaient , je crois , de trop dans
tout ceci ^ mais ce qu'il y a de certain , c'est que Falconet , avec un grand talent dans son art , a presque autant tenu la plume que le ciseau. J'aimerais mieux cependant , pour lui comme pour nous , qu'il eut laissé quelques statues de plus et quelques volumes de moins. Natuftllement porté vers la contradiction, il est^ dans quelques uns de ses écrits, subtil -et systématique à l'excès : on en jugera par la discussion seule qui donna lieu aux lettres qu'on va lire*, il fallait avoir en effet uii esprit bien amoureux du paradoxe, ou, comme le dit ndadame de Vandeuil, une âme bien froide ^ pour soutenir que l'idée de la postérité apparaissant dans l'éloi* gnement, ne pouvait, ae, devait enflammer
' ' Elles furent éerites peu cfe temps avant le départ de Falconet pour la Russie. Le manuscrit que je possède ren» ferme les lettres du sculpteur et celles du philosophe; mais comme Falconet ne met presque jamais en avant que de froids sophismes , privés de la magie du style , et que Di* derot , dans ses réponses , re[1roduit les argumens de son adversaire dans toute leur force , pour les attaquer et les détruire, je n'ai publié que ses tettres, et j^ suis certain qu*on «|*en saura gré. ^
d'aucune inspiration le génie du poète ou de l'artiste.
U s'en fallait bien que Diderot partageât de pareilles idées. On admire la complaisance qu'il met à, répondre dans ses lettres ^ par des argumens calmes et méthodiques, aux sophismes adroits de son adversaire. Il se borne d'abord à fortifier ses raisons des vives saillies de son esprit : peu à peu l'humeur le gagne , $a verve s'échauffe , il saisit les côtés passionnés, du sujet : tous lessen^imens honnêtes, vertueux, toudians, abondent dans son cœur, et s'épanchent âous sa plume \ les plus nobles mouvemens agitent son âme, et quand il montre, après vingt siècles d'intervalle , vingt peuples différens honorant la mémoire des grands hommes et déposant des couronnes sur leurs tombeaux , il atteint , sans y prétendre , au plus haut degré d^éloquence. « Postérité. sainte et sacrée, s'écrie-t-il, soutien des malheureux qu'on opprime; toi qui es juste, toi qu'on ne corrompt point, qui venges l'homràie de bien , qui démasques l'hypocrite \ idée sûre , idée consolante, éclaire -moi, guide- moi, ne m'abandonne jamais ! »
Chose étrange ! rhomme de lettres frémissait d'espoir, d'attendrissement ou de respect à la seule idée de l'av^r , tandis que le philosophe accréditait tristement des dogmes Umt contraires. Que sa raison parait petite et |rôide quand on la compare a l'enthousiasme de son esprit ! ou {dutôt n'est-ce pas qu'essayant en vain d'étouffer des vérités douces et consolantes, et voulant échapper lui-même à la rigueur de ses principes , il s'efibrçait de substituer un monde moral, à l'autre monde des hommes religieux.^ En dépit de ses principes , il sentait le besoin d'être et d'aimer au-delà du tombeau ; il se plaisait à l'image dHine génération future qui distribuait le blâme ou l'éloge : idée bien moins élevée que celle d'un Dieu qui punit ou récompense, mais bien moins effrayante aussi que les solitudes du néant. N'hésitons point à le dire ici : Diderot, moins dominé par le besoin d'une singularité téméraire, eut été peutrétre l'un des plus éloquens panégyristes dé la Divinité.