‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 43 sur 46 · DE MIRABEAU AU ROI · texte numérisé non relu

DE MIRABEAU AU ROI

dans un impénétrable asile. Mais le déyoument et la loyauté d'un ami fidèle sont encore de plus sûrs gardiens que les grilles et que les -verroux. Puisque le noble possesseur des lettres autographes de Mirabeau au Roi m'a permis de publier celle qui commença cette correspondapce^ je donnerai seulement, à ce sujet, quelques détails puisés dans des entretiens dont le souvenir m'honore , et qui seront pour moi un éternel sujet de réflexions et de reconnaissance.

(( Mirabeau est l'âme d^un parti : il a mis sa (( redoutable éloquencie aux gages 4l'un prince a ambitieux. De riches domaines, des pensions, « des trésors , alimentent ses plaisirs , entre- (( tiennent son zèle , et soudoient son patrio- <( tisme. » Ypità ce que disaient hautement ses ennemis dès les premiers momens de la révolution , et voilà ce que n'osaient ou ne pouvaient démentir ses plus zélés partisans. Hé bien , en 1789, dans ces jours précurseurs de l'orage, et qui allaient décider du sort de la France*, quand la voix puissante de Mirabeau avait déjà fait reculer les baïonnettes devant les représen-^

378 LETTRB SECRÈTE

tans de la iiatâoa ^quel était son sort , et de quoi yÎTaît<tt? Mirabeau avouait, dans ce moment même » à l'homme dont tes généreux senttraen» lui; étaient le mieux ccmnus^à M. le comte de**^^^, ijuil n avait pas de, quoi ptgrer son laquais l ^ M^ubeau , lui dit le comte de ***, ne voua « adressez jamais ipi'àmoi^ car, dan&la eondnite « d'un homme tel que tous ^. tout doii porter ua « grand caractèref d'ind^ndance. » ^

Tri)p ;éclairé., trop pénétrant pour n'avoir squerçu de bonne heure, dans les écrits de Mirabeau 9 les germes Tigonr^ix d'un génie puissant , et placé tr(^ haut par son rang et sa fortune pour craindre de descendre jusqu'à l'homme .que de grands désordres avaient, malgré sa naissance , presque perdu dana l'opinion puUique j le comte de^^^ s'était £sitsottFmt un -plaisir de reeevoir chez lui Mirabeau , long-temps avant ^e la. ré-* v(dution éclatât. La confiance que lui montra Mirabeau , eu lui faisant l'aveu de sa. détresse ,

' Mirabeau , dans un court espace de temps , dut jusqu'à sept cents louis à la bienveiUance particulière du comte d«,***. .

DE MiftABEAir AU ROI. 879

devait les raj^roofaeir daviuitage. Tout devait exoiti»* rinléret d'une âme ndble dans ce- spec^ tacle d'un bontme aux prise» avec les regrets de sa. vie passée ^ les besoms de sa: situation présaute , lep intérêts qui faisaient intlpiter son cœiiE^ et l'avenir qu'il aspirait à dominer de tout l'empire d'une volonté forte et; d'une in^ tc^gence imposante.

Alors commencèrent entre M. le tomte de*** et. Mirabeau les plus graves entretiens sur l'état dahjL France. Le gouvernésl était, selon Mira-* b^u» remis à des matins trop faibles pour le di^ riger. au nûlieu des éclaté dé la lenapète* a Qea a geftia4à se perdent , dkait^l; jamais ils ne ré- «sist^Ofl^ à l'Assemblée. -^ Fort bien! vous <c crîez à l'ineendie après avonr attisé le feu ! «^ Pottitpiiûî ddné' vous ranger du coté de l'dp- « pesi|i^9 ? «-^ C'est leur faute : il ine faut une «i forc^ , et je la. prends où éie est. »

Mfr$j>aii|l sentait la sienne , et se croyait seul ei| état de<sauyer la. France. Mais il ne pouvait se dissimuler tout ce^ qu'une célébrité malheu-' reuse oppesait d'obstacles à l'élévation qu'il dé-

38o LETTRE SECRÈTE

sirait , et sans laquelle tout mouyemeRt répara'»teur, toute direction puissante , lui deyenait impossible, n déplorait alors, ayec amertume , ses longs égaremens ; et souyent ayec un accent profond, où Ton reconnaissait les regrets du grand citoyen plutôt que les désirs d'un ambitieux , il s'écriait en présence du comte de *** : ^h! que r immoralité de ma jeunesse fitit de tort à rÈtat l

Jamais, malgré les plus trompeuses apparences et les plus absurdes calomnies , jamais il ne prit la moindre part aux éyénemens du mois d'octobre 1789. Il passa presque toutes les journées du 5 et du 6 avec M, le comte de***. En lui parlaùt de ces épouvantables scènes , il était pâle d'horreur. Quand la cour quitta Versailles , (( Le Roi est mort , dil-il , s'il reste à f( Paris; on battra son cadavre » ; et comme le comte de *** reculait glacé d'effroi devant la sinistre énergie d'une expression semblable , « Oui, reprit-il plusieurs fois, on battra leurs « cadavres ; ils l'auront voulu I »

Que faut-il faire ? lui dit-on. Mirabeau ré-

DE MIRABEAU AU ROI. SSi

digea un mémoire : il fut porté au Luxembourg , et remis à Tun des.plus grands personnages de rÉtat après le Roi. Ce mémoire fut lu tout entier avec la plus sérieuse attention. On Taj^prouva dans plusieurs parties; on le combattit sur d'autres^ mais on ne Toulut pas le remettre au Roi«

Le t^nps arrÎTa bientôt où la cour fut obligée de prendre des résolutions plus sérieuses. De momens en momens^les périls augmentaient.

On crut enfin Mirabeau seul en état de faire tête à l'orage ; ce fut le comité autrichien qui en donna le conseil. Ce fameux comité , dont on. a. tant parlé, ne fut jamais composé que de deux personnes , le comte de Merci , ambassadeur de la cour de Vienne à Paris , et M. le comte de ***. Ses avis semblèrent fixer un moment les volontés les plus incertaines. Mirabeau prit l'engagement de servir Louis XYI; on doit croire. qu'il cédait bien moins à des vues intéressées qu'au désir de s'immortaliser par im grand service , et de relever la monarcbie en donnant de4arges bases aux libertés publiques.

Quand on lui promit une pension de trois

3$% LETTRB SECHÈTE

odHle francs par mois , il se montra comblé de reconiiaissance. On fit entendre au Roi qu'il convenait peat^étre d'aoqaitter encore ses dèttCB* Louis XVI y consentit. On les croyait énormes, et sa première esdamation de surprise et dé joie , lorsqu'on lui en parla , pouvait loonfirmer cette opinion. Ce fut à grand'peine qu'il en rassembla Fétat : elles ne s'élevaient pas à plwi de %%OjOOo francs ; maïs tel était son désordre , qu'il devait encore jusqu'à son premier habit de noces.

On voulait solder dineetement ses ciéuu^e^ ; il se fâcha ^ dit qu'il n'était|4ns un enfant^ recrut ies fonds , prit un équipage , acheta des livfes'^ eut une maison de campagne , et ne paya qu'une très &ible partie de ses dettes. Son luxe ré«\âa bientàt le secret du traité qui l'unissait i la cottf* Recevait41 trois mille francs par mois ^ il eb dé^ pensait six. Et quand cette penéiùn s'accrut eit<* Gore , ses prodigalités augmentèrent dans tes mêmes proportions.

Pour mieux encourager, son éAB y 'et • pMn* l'aMaeher à Tappât d'une magikiftquè ré0(ta-

DE BitaABEAII ATI ROI. a8B

f)lenae, Louis XVI écrivit et sight de sa main quatre bons de sSo^ooid fr. chaqi^. M. lé eomte de*** les. fit voir à Mirabeau. « Le Roi, lui « dit41 9 m^AUtorise à vous les remettre dès que c( je jugerai, moi, qu'ils vous seroirt acquis par 4i VOS services* — Dites au Roi , reprit Mirabeau, « qu'avant trois m<NS j'aurai mérité le million ! » Six semaines après il n'était plus»

Quelque temps avant cette fin prématurée ^ dont les causes lurent beaucoup plus simples et plus naturelles qu'on n'affecta de le citiire, Mirabeau et M» le ooorîe de *** causaient en* semble sur les morts célèbres dont l'antiquité nous a transmis le récit* Mirabeau disserta long^ temps, avec beaucoup d'éloquence, sur le poi-^ ffaard de Lucrèce, sur la ciguë de Socrate et l'épée de Carton, a Vous avez admirablement <c parlé , lui dit le comte de *** ; mats ces grands a personnages étaient soutenus par de grandes « passions. Bs attacbaient sur eux les regards de « tout un peuple ,èt pouvaient entendre d'avance n les éloges de la postérité. Je connais une mort «dans laquelle.il entre peut-4tre encore phis

a de simplicité, de force d'âme et de véritable « grandeur. — ; Laquelle donc ? reprit Mirabeau. « — C'est la mort d'un pauvre soldat que la « miu^ille vient de mutiler sur un champ de « bataille ; qu'on jette dans une charrette dont (( chacun des cahots lui cause d'horribles souf- « frances ; qu'on abandonne dans un hôpital n où l'on ne saurait trouver un chirurgien pour H le panser, un lambeau de linge pour arrêter « son sang, un verre d'eau pour étancher sa a soif ^ qui a vécu obscur, qui meurt de même, (i loin de ses parens , sans amis , sans consola-

«. tiens, sans secours , et qui meurt sans

m se plaindre ! ^— Ah ! s'écria Mirabeau , vous « pourriez bien avoir raison. »

Il avait exigé, comme on le verra dans* sa lettre , que toutes celles dont se composerait sa correspondance lui fussent exactement remises. La cour avait rempli sciupuleusement cette condition du traité : toutes ses lettres existaient dans son portefeuille. Quand les progrès du mal dont il mourut ne laissèrent plus aucun espoir, on trembla des suites que pour-

THE MIRÀBËAtJ AU ROI. 385

rait aT6ir laTét^lationd'on pareil mystère. M. le coaite de ***^ en lui parlant dé a^ papiers , osa " loi en proposer le sacrifice. « Que me deman- Il dee^voùs ! s'ëcria Mirabeau. Vou» Toulez donc % que je meuretoàt entier ! Quelques sucèès d^ (( tribune ont k fieiné effiicë le souvenir de mes « désordres ; mais e'est là ^ dans ce portefeuille , a qu'est ma jtmtfication ; là qu'est ma gloire ; là <( qu'on aurait appris à connaître mes vues , mes « fdbms , mon ftme , mon génie -, tout ce qui tt m'aurait montré eomme je suis aux yeux.de t( mes oèncitoyenB ; tout ce qui m'aurait grandi « dans l'avehir : et vous en exigez lé sacri- « ficeL... ^ Le comte de***, qui savait à quel point son coeur était accessible aux séntiiliens généreiix; hii représenta que plus un pareil acte lui semblait pénible , plus il ^tait- àigne de lui. « Voulez-vous , lui dit-il , tromper la « confiance d'un Roi qui n'avait mis qu'en vous « l'espoir de son salut ? Ne serez-vous pas touii cbé du sort de la Reine, de cette princesse (( dont vous honorez le caractère , et dont une c( imprudence pourrait si cruellement aggraver

Page 1