TB
ET LE BÉGENT. a3
mente 9 vous rend malheureux^ vous ne pourrez pas l'en putiir ? Permettez à Brissac de vous le dire, monseigneur^ votre faiblesse pour ces gens-là est cent fois moins excusable que tout ce qu'on ne leur pardonne pas. — Viens m'embrasser^ mon brave et loyal Brissac; crois, ne doute point que Boulainvilliers et Saint-Simon surtout , ne m'en aient dit autant; mais impossible , îm* possible, te dis-je. Le duc de Saint-Simon t'expliquerait cela s*il voulait; car ce que je sais encore mieux que lui, il ne l'ignore pas tout-à-fait. Je ne saurais maintenant te faire cette triste confidence, mais je te la promets aussitôt que tu m'auras rendu à moi-même ; ne pense en ce moment qu'au parti que je dois prendre.
« Veux-tu aller à Dijon? — Qu*y dire?
qu'y faire? reprit Brissac. —Je croîs en effet que tu as raison , lui répondit le Régent ; il faut te ménager, te réserver pomme rendre le service que j'attends de toi
a4 MADiMË DE PARAJBÈEŒ
seul .... Je vais exiler à son tour mon infôme. Elle ne sera plus demain au soir à Dijon , mais sur le chemin de sa terre en Nonnan-r die. C'est là, mon cher Brissac, que pour me donner ma liberté, tu iras de ma part lui offrir la sienne. — Commient! reprit Brissac, tout cela est déjà vu, voulu, conclu? vous allez vite en afiàires, monseigneur! — Ah! sans doute, mon cher firissac, le pouvoir suprême est-il bon à autre chose ? il faut bien que ses abus me dédommagent parfois de ses ennuis continuels. — Ainsi donc, monseigneur, malheur à qui vous déplaît , et même , à votre compte, à qui vous console. Vous me miettez fort à Taise vis-à-vis de vous ! — Sans doute , reprit le Régent , car je ne te dissimiule rien. Tu veux avoir mon secret; hé bien ! en voilà déjà une partie , et tu l'auras tout entier, dès que j'aurai le temps de te
parler sans aucune réserve. Mais laisse-mioi
jouir un peu de la tranquillité que tu me
ET LE RÉGENT. aS
fais entrevoir, laisse-moi déjà sentir le prix de ton amitié et t'en remercier avec transport. ... tu m'as donné un excellent conseil ! — Un excellent conseil! reprit Brissac, je vous ai conseillé tout autre chose que ce que vous allez faire. — Oui sans dout«, reprit alors le Régent , tes paroles ont exprimé un autre projet; mais tes regards, ton maintien, m'ont bien convaincu- que tu voulais me secourir, me servir, n'est-ce pas? hé bien ! ta présence a suffi pour m'inspirer le seul parti qui me convienne; je vais l'exécuter. Reviens dîner seul avec moi. Peutêtre t'emmenerai-je ensuite attendre à Versailles le temps nécessaire pour recevoir des nouvelles des voyagetws.... J'ai besoin de la contrainte de Versailles pour m'y sentir moins gêné qu'ailleurs. Ce sera donc la première fois qu'au lieu de fuir l'ennui, j'irai le chercher I — Quel dommage ! reprit Brissac; cpie de talens perdus! — - Et qu'en faire , mion pauvre garçon ? reprit le Régent :
a6 MADAKE DE PARABÈRE
j€i te conterai tout cela ; il est bien juste que je t'ouvre mon cœur, puisque vous y versez le baume salutaire d'une bonne et franche amitié. Mais laissez-moi donner des ordres , et m'habiller ensuite. Revenez à deux heures ; passez par mon petit escalier; ^ous ne rencontrerez personne, nous dînerons tête à tête. »
Brissac étant revenu , « On est d^à , lui dit le Régent , sur la route de Dijon , et madame de Parabère sera bientôt sur celle de Normandie. . . • Mais mangeons un morceau, et partons pour Versailles.
J'ai fait dire à Dubois de travailler à Paris, d'y attendre mon retour, d'y préparer un gros portefeuille. Je n'ai voulu voir ni Brancas ■, ni Ganillac; j'ai écrit deux mots au duc de Nevers , et lui
'Le duc de Brancas vivait à la cour du Palais>< Royal dans la familiarité la plus intime; mais au milieu même de ses desordres, le ftëgeint avait su tracer une ligne de démarcation entre ceux qui
ai m^ndé qi;ie j'allais à Versailles > et peutêtre pour y passer quelques jours. Je l'ai fait dire aussi au duc de Saint-Simon y en ajoutant qu'il ne tenait qu'à lui de venir me voir, d la cour. Mangeons vite un morceau^ et partons.. Qui m'eût dit autrefois que j'eusse quitté Paris pour Versailles avec autant d'empressement ^ je ne l'eusse y ma foi , pas cru. Voilà ce que c'est que de vivre , mon cher Brissac ! la vie apprend qu'il ne faut jurer de rien. — - Ma foi , lui répondit Brissac y je ne crois pas que la mienne m'apprenne jamais cela, et dussiez-vous vous moquer de moi, je vous réponds que je jurerais fidélité à ma maîtresse, sans craindre de me parjurer tant qu'elle me serait fidèle. »
C'est en causant ainsi qu'ils se trouvèrent à Versailles , où Brissac ayant suivi et laissé
avaient part aux affaires et les compagnons de ses plaisirs; ce qui faisait dire spirituellement au duc de Brancas : J*at beaucoup tle/apeur, e^n'ai nul crédit.
!i8 MADAME DE PARABÈRE
le Régent chez le Roi y alla faire quelques visites , et vint le soir chez madaQie de Ventadour^ où il rencontra madame la duchesse de Duras. \
« Il est donc vrai , lui dit madame de Ventadoup^ M. le Régent couche à Versailles, y reste demain , et vous y amène au lieu du Cardinal ou d'un ministre? Allez-rvous bientôt entrer au conseil? — On le dit fort, madame la duchesse, reprit Brissac, et beaucoup trop ce me semble pour que M. le Régent en vienne à son honneur, -r- Et pourquoi pas? reprit madame de Ventadour; n'est-il pas venu à bout de faire Dubois cardinal? — Oh! reprit madame la duchesse de Duras , je ne trouve pas que ce soit la même chose : car Dubois , cardinal , a fait rire : etBrissac, ministre, ferait peur. — Mais, reprit madame de Ventadour, quand le maréchal de yilleroi enleva au maréchal de Catinat le commandement de son armée, tout le mond^eut peur aussi, et nous avons
ET LE RÉGENT. ag
VU cela se passer sous Louis XIV. C'est un grand exemple pour son neveu. Ainsi ^ le plus sûr pour nous , madame la duchesse y est dès ce moment de demander à Brissac ses bontés. Pensezr-y un peu sérieusement, et vous serez de mon avis. — Oui-da , reprit madame la duchesse de Duras, nous ferons bien de nous envoyer écrire chez Brissac. — Cela serait fort habile , répondit Brissac ; car je iie sais pas trop où je coucherai. M. le Régent m'a pourtant dit qu'il me donnerait une chambre , mais où? Je n'en sais rien; et me voilà sans avoir appris ou pu deviner ce qu'il veut faire ici de moi. — Hé bien ! re-
prit madame de Ventadour, madame la duchesse de Duras et moi, qui sonunes, (X)nune on dit, de vieilles et fines mouches, nous allons vous apprendre le secret du Régent ; écoutez : Son départ de Paris , et son séjour ici, est pour la cour de Versailles l'annonce d'une grande aventure à la cour du Palais-Royal. — Sans doute, reprit madame
3o MADAME DE PARABÈRE
de Duras ^. il est clair que M. le Régent a eu le malheur de tomber dans la disgi^ce de quelque illustre coquine : et que pour en cacher la honte à Paris , il yient montrer sa puissance à Versailles*
i< Gomment 9 teprit Brissac^ savez-vous cela? — Qui cpie ce soit ne nous en a dit tm mot y continua madame de Duras ; mais nous ne sommes pas moins sûres d'en être parfaitement instruites. — Je vois , reprit Brissac , que^ sans tirer les cartes y tous allez dire la bonne aventure de M. le duc d'Orléans et la mienne. Celle-ci est très bonne pour moi y puisqu'elle me prociu*e y ce me semble y le bonheur de vous amuser ; mais puisqu'il en est ainsi y apprenez-moi donc pourquoi je suis à Versailles ; pourquoi M. le Régent n'y a pas mené toute autre personne que m^oi y et surtout im ministre y car y restant deux jours y il doit y donner quelques signatures; et vous me voyez réellement étonné qu'il n'ait point amené ici le Cardinal. — Mais^
ET LE RÉGENT. 3i
reprit madame de Ventadour, au lieu de venir travailler ici , s'il y venait danser ? — Oh ! dit madame de Duras ^ le Cardinal est bon à tout; il est bien vrai que s'il nous priait de danser une contredanse , lious pourrions bien ne pas aller en mesure avec lui ; mais ce n'est pas tout cela. M. le Jlégent n'a pas douté qu'en vous laissant à Paris , vous ne vous occupiez à raccommoder ses afiàires et ne les gâtiez encore plus : il leà a donc, confiées à Dubois^ sachant bien que si Dubois 9 en sa qualité de coquin y voudrait les rendre pires, il est obligé, en sa qualité de ministre, de les rendre bonnes. — Ainsi indépendamment de vos premières bontés pour moi, vous ne dédaignez pas, reprit Brissac, de me paraître infiniment aimables! j'en suis déjà confus; mais vous ne sauriez croire combien ce que vous me dites me parait extraordinaiie et curieux. Vous êtes, assurément les dignes héritière^ des druides vos ancêtres ; vous devinez l'avenir.
3fl MADAME DE PARABÈRE
« Nous le voyons, dit madame de Ventadour y et ne le devinons pas. Aussi ce que nous vous âisons, est-il vrai, sans exister peut-être en ce moment; mais comme tout est présent pour nous, vous ne sauriez vous croire trompé que de quelques heures sur le cadran que vous regardez sans cesse , et sur lequel nous ne jetons jamais les yeux. Voilà ce que c'est, Brissac, que d'être de la vieille cour. — Permettezmoi l'une et l'autre, reprit Brissac, de tomber à vos genoux et de les baiser. Je vous voyais tout à l'heure sortir des forêts de la Gaule, vous me transportez maintenant au milieu de la cour de Louis XIV.
Bon Dieu ! quel siècle ! — Sans doute, reprit madame de Ventadour , c'est à la cour qui forma ce siècle , quoi qu'on en puisse dire , que Molière trouva son Misanthrope et son Tartufe ; que Racine vit les jeunes princesses , modèles d'ime telle perfection* qu'il n'avait pas d'exemple siu* le théâtre , et qu'il
£T L£ RÉG£NT. 33
y reste sans imitation. C'est à la cour de Louis XIV €|ue "Bossùet y Gondé et Tureime se rencontrèrent. Les grands hommes font naître les grands éyénemens^ lesquels à leur tour préparent les grands écrivains. On ne saurait dire que des sottises sous le règne d'un sot y eAjue des extravagances sons le règne d'un extravagant : il n'o^t permis qu'aux savans d'avoir toujours le sens commun y parce que y heureusement pour les sciences, rien n'est plus étranger à l'histoire du monde que celle de la terre et du ciel. — Cela est si vrai, reprit madame la duchesse de Ihiras y qu'on ne sait te qu'on dit quand on ne sait plus ce qu'on fait, et cela devient plus difficile à savoir à mesiu^e que l'on connaît davantage M. le Régent. U rend inconcevable ce qu'on voit et ce qui se passe; car on ne saurait douter cpi'il ne soit appelé à rjsmplir les plus hautes destinées. Valeur ^ esprit, talent , bonté, séduction; cpi'attend- 11 pour faire usage de tout cela?
« Il semble^ en eflèl^ reprit madame de Ventadour^ que tout lui «oit égal , jusqu'à ce qu'il soit le maitre de tout changer. Mais qu'il y prenne* garde : gare qu'il n'arrive à son systèia^ politique la même chose qu'à son système de finance. J'ai fort bien com-r pris ce que Mëton et Du Tôt m^ ont dit. On n'avait à craindre que la cujndité pubUque.
M. La^ ne pensa c^'à l'exciter y et M. le Régent ne put résister a ce torrent d'espérances et d'illusions. Les chiffres ne font pas tout en finances. . . «— Et encore moins en politique , reprît madame de Duras ; aussi ne sais^je ce que Hil. le duc d'Orléans médite. Je craindrais presque pour la France; on dirait qu'il enrpiiépare la ruine. Il a ré*pandu autour de lui une dissipation dans les mœurs et dans l'esprit ^ à laquelle rien ne résiste,' et par conséquent avec laquelle rien ^ae subsiste long-temps : c'est à peu près mot pour mot ce que notre ami M- de Saint-jSimon mie disait encore il n'y a pas huit jocu^.
H Cî'ert ce qu'il tue di«ait aussi, ajouta msudame de Veotadonir, et à propos de ses pix^ofi , il feut que je vous raconte ce qui lui ^mà par la téte à la suite d une conver* satiou sur tout cela. !1 se lève tout à eoup^ se met à la cheminée devant moi , n'ouvre pas la bouche , me regarde feng-temps , et puis ioë dit,: « Madame la dwhesse, «n votre quart lité de ^uvemaute des enfans de France c< rte pourriie&*vous pas battre M. le duc d'Or- « léanspT- Hélas î lui (fis-je, je ne demande- « rais pas mieux de traiter le neveu en fils de w £»mUe. Dieu veuille qu'en èoni^issant les « cbarmes et lés défauts de son esprit , je ne « péiiètre poiut lès seqpets de son caractère ; u mais je tremblerais cpie pwar le corriger a WÊté eâbrts ne fussent aussi impûissâiss que « les viûlres. » Piour vww, m^i cher &*issac €MAihuà-l*elle^ aimez-le , car il est bien aimahle,«t serveii-le , car il mérite bien d'^e servi par un brave jeune homme conunè vous. -*âa .vous crayez seulement, reprit
Brissac en prenant congé d'elled y avoir enchanté ma raison ^ je tous assure que vous avez fait encore plus d'impression sur mon cœur. Puissé-je vous apprendre un jour combien ce que j'ai l'honneur de tous dire est véritable ! »
M. le duc d'Orléans sachant Brissac rcTenu dans sa chambre ^ lui fait dire de descendre dans la sienne. « Pourquoi , lui dit-il y u'es-tu pas entré tout déduite chez moi ? «^ Ma foi ^ dit Brissac, j'allais foire annoncer à Votre Altesse Royale que j'ai la migraine, et que j'allais boij:*e de l'eau chaude et me coudier. .*-- Tu n'aurais. pu dormir, lui répondit le Régent ; il faut donueip quelque chose à boire et à miinger à la migraine ; c'est un axiome de l'abbé de Ghaulieu et de La Fare : on les
croyait ivrognes e1^ gourmands , pas du tout ; ils étaient sujets à la migraine , et s'en guérissaient à table. J'ai ici de la tisane de Champagne, voilà celle qu'il faut encore aux gens qui se portent bien; car, pauvres bu-
mains que uous sommes^ nous ayons tou-« jours besoin de remèdes. J'ai donc partout de cette tisane^ et' nous en boirons en mangeant un poulet ; ensuite nous irons nous coucher comme d^ poules , le morceau dans le bec. Je viens de me baigner^ je m'en trouve bien; je suis moins a^té^ et j'espère dormir un peu. — Et moi , beaucoup^ reprit Brissac.
— Hé bien! lui dit le duc d'Orléans, préparons-nous au sommeil. Fais-moi de la morale, tu m'ennuieras, j« bâillerai bientôt, tu bailleras à ton tour, et nous ronflerons en nous mettant au lit. »
Le chevalier de Brissac évita donc ainsi les cpiestipns de M. le duc d'Orléans , et surtout il évita de lui parler de la conversation qu'il venait d'avoir, avant d'en trouver une occasion favorable.
Le lendemain arrivé , M. le duc d'Orléans reçoit toute la cour, monte chez le Roi , le suit à la chapelle, revient à son. dîner, partage de la manière la plus aimable les soins
que madame de Ventadom* eeM. de Villeroi prenaient de sa jeunesse trop langiiiasante ; retourne chez lui , y donne un grand diner, et fait entrer ensuite sucoessiTement les mi^ nistres dans son cabinet ; va le sok- rendre une TÎsite à madame de Yentadour, rentre chez lui pour y recevoir les, belles dames et leur donner à souper ^ est poli avec les hommes, galant ayec les femmes, et leur propose enfin unbjil pour le lendemain, u Si vous avez la bonté, leur dit^il , de vous rendre chez moi à six heures , vous y trou-^ verez le Roi : il n'aura pas encore l'honneur de danser avec vous , mais vous lui donnerez déjà une fête ; nous souperons ensuite , et à minuit le bal commencera pour nous. »
Chacun se regardiait et le regardait ; on en était charmé. Jamais il n'avait joui du plaisir d^étonner et de plaire autant ; enfin , lorsqu'à sept heur^ du matin , le bal étant fini , Brissac et le Régent restèrent seuls l'un devant l'autre : « Qu'en penses-tu, dit-il.
ET 1.B RÉGE^TT. 39
TBoim cher.Briseac? «-^. Monseigneur veutil le saToir franchement ? — Franchement ^ At le Régetit. — Hé Uen! rej^it Brieisac y je n'y comprencb nen ; mais je suis dans renckantement. A qui en ayè^Touâ donc? — Je gagne ainsi ^ Fe|H?it le Rég^l toï haussant les épaules y le t&naps êxk retour de mon courrier. U a bien fallu occujper la GOic^ de {daisirs pour l'empêcher de s'occuper., de>mës ennuis; mais ils Yont finir ^j'espère; nouâ^attèns tout de su^teà faris. Mon hoDEmie y doit être de retour au plus tdiîd dans quelques heui*es^ çt en l'attendant nous sommies iissez fatigués pour dormir un peu y sans avoir besoin de bâiller cœnme à notre téte-à-têt,e d'hier; n'est-il pas vrai? Tu coucheras dana le lit de ma chambre de bains , et dès que mon courrier me réveillera, je te ferai appeleor:* » *
.Tout cela étant exéeilté ^ et le courrier étant arrivé , M. le Aégaat dit à Brisée en se réveillant : « Hé bîen ! mackmei d^ Para-
40 MADAME DE PARABÉRË
hère était à Dijon avec Beringhen. Elle a Ëdt le diable. : mais la voilà exilée dans sa terre en Normandie ; elle y est arrivée sans s'arrêta:* un raœnent, m'a-t-on dit , et dans un état horrible ; que Êiuf>-il faire ? — Ma foi y monseigneur, je vous le demande. — r- La secourir d'abord , - rejH^it le Régent , la consoler ensuite y puis la ramc^ner. — Voilà bien des choses^ Monseigneur, pour M^en charger : vous la dites myalade y je ne suis pas médecin; ;^ous la dites désolée, votre abbé d'ÂIègre la consolerait mieux que moi.
Ce que je fera^g mieux que personne , c'est de vous la ramener d'un trait. Mais voudrat-elle partir, me suivre, arriver? Je n'en crois rien. Si vous m.e voyez arriver sans elle , vou^ croirez sans doute n'avoir aucun reproche à faire à mon dévoûment pour Votre Âlfissse Royale; mais bien à mon esprit, mais bien à mon adresse.— -Croyez, m^on cher chevalier, reprit le Régent, que personne ne réussira , si vous ne réussissez pas. — Ce
que je crois, monseigneur, c^est que vous Tou^ moquez de moi , et ce n'est pas trop l'occasion. — Je ne prétends pas, répliqua le Régent^ que* tu fasses des yers comme Chaulieu , et que tu parles comme Brancas ou Nevers ; inais si madame de Parôbère n'a pas plus d'esprit qu'eux tous , aucun d'eux n'en a autant qu'elle, et par conséquent ne saurait la battre en employant les mêmes armes. D'ailleurs , elle' n'aime aucun d'eux , et les estime encore moins ; mais elle vous fait' l'honneuF^ ainsi qu'à* Saint-Simon de TOUS détester. Elle m'a souvent dit de toi qu'elle doutait que nous ^vinssions à bout de vous. Il est séçèrepour moi y ajoutait-nelle , mais plein d!hofmeur. Si quelqu'un peut réussir auprès d'elle , c'est donc toi , mon cher Brissac ; elle saura , en. te voyant , tout ce que tu peux lui dire. Ainsi parle beaucoup ou peu, c'est égal. Elle ne s'attend pas non plus, qu'en te remettant une lettre pour elle, je lui aie préparé le plaisir de la déchi-
4% MADAME D£ F^RABÈRE
rer devant toi. Mais^ en une fois comme en imUe^ je .sni» sur qu'elle te paiiera, ^tje ▼eux aavoiir ee qu'elle t'aura dit.
' H C'est donc là tout y monteigneur? reprit foissac. ~» Oui, tout^ lut répondit le Ré»
gent;^ lout> alisolmnent tout. Ainsi tu peux putir demain âoatin. Combien fèut-*il pour airiver }à? huk ou neuf heures au j^kos^ vous sot^eres ensemble ,.* Si tu reviens le len^^ demain y je compterai sur une grande colère de k dame ; si tu restes un jour^ je serai tenté dé croire cjue tu l'as rendue douce Gontme un mouton : ainsi reviens le lende^ maiii si tu n'as rieÇi guigné , et reste si die t'y engage. — C'est donc absolument tout^ monseigneur? — Oui, d'honneur, mon cher chevalier, lui dit le. Régent en l'embrassant. • J'espère ne te revoir que le troisième jour ; s'il en est ainsi , vous aurez encore dîné avec elle : je ne t'attendrai doi*c que de a&xe heures à minuit, et tu me trouveras seul dans mon cabinet. » '
ET LE RÉfcEWT: ^3
Le troisième jour arrrwé , et minuit pa»
taicore sornië , Brîssaé était chez le Régent. u Hé bien } mon cher chevalier, commeiit edt-eBe? Que t'a-t-elle dit? J'avais peur de tB revoit* hier. Que vas-tu m'apprendre ? -i- Fhisieurs choses , reprit Brissac; mais Votre i^ltesse Royale veutr-elle tout savoir, ou seu^ lement ce qu'il faut (pi'elle sache? — Je ^veux , M dit lé Régent , tout apprendt^e. —^ Hé bien ! monseigneur, à poine annoncé dans la maison , Félii^ité vint à, ma rencontre :
i< Ah I c'est vous , monsieur le chevalier, me « ^H&Ue; madame, en entendant une chaise a de poste arriver dans la cour, craignait que (f ce ne fî^ tout autre. Va voir , Félicité y u m'a-t-elle dit , si c'est Canillac , Brancas ou « La Fare. Je vais dire à madame que c'est (cvous : vous la trouverez très soui&ante « dans son lit. — La fièvre? dis-je. — Non , t< pas tout-à-fait, reprit-elle, mais de l'agite tatioti. Cqiendant depuis son retour elle (C ne parle presque plus. Elle m'appdle sou^
^timiwmm'^^i^^ff^m
« vent^ quoique je ne bouge <le sa chambre; « j'arriye à son lit; j'étais là, lui dis-J€,iiia- « dame. — Met^toi plus près de moi, Fëlia cité; prends une chaise, appuie-la^ conti:^ << mon lit , reste-s-y . Et puis die se retourne a de l'autre coté , et ]>e dit plus le mot. -^^ « Prend-elle quelque nourriture ? , lui de- « mandai-je. — Elle mange du. fruit et un u peu de pain », me répondit Félicité. Et c'est en parlant ainsi que nous traversâmes les an^ tichambres et le saloti. Félicité me ditalors : « Restez ici un moment , monsieur le che»
(( talier, je vais vous annoncer : votre prête sence l'étonuera encore assez, quoiqu'elle c( ne puisse plus en être trop saisie. » Quelques instans après Félidté m'ouvre la porte, et j'entre. « J'ai mieux aimé vous recevoir « dans mon lit, me dit madame de Parace bère , que ^e vous faire attendre , et a de retarder moi-même le plaisir de vous H voir. Mais permettez à Félicité de vous (c mener dans votre chambre ; car dussiez-
ET LE RÉGEWT. 45
« votts m'être toujours sévère ,* je vous rea tiens au moins demain tout entier; et penu dantquevousferesvotretoiiette^je ferai la « mienne. » — w-Eh hienl qu'as-tu répondu à cela y mon cher fiïissac? lui dit le Régent. — Ma for, monseigneur, je crois n'avoir pas ouvert la boucbe y et m'en être tiré avec des révérences, des r^jards, et peut-être quelques mots (pi'elle ne me donnait pis le temps de proférer, et que je ne cherchais pas à ratr traper: — La coquine ! rqirit M. le IVégent, comme «lie est maîtresse d'elle-même! -^ Vous commencez donc , reprit Brissac , à. ne la plus plaindre autant. — Sans doute , mon cher chevalier, j'aurais voulu que vous la trouvassiez tin peu malade ; Car je connais son esprit en santé > et je n'aurais pas été fôché que vous^ la trouvassiez un peu abat-^ tue : mais voyons , poursuis. — Hé bien I monseigneur, elle m'a fait demander sûr le soir si ma toilette était faite , et si je voulais descendre, (c Nous souperons de- bonne
4$ MADAHE DE PARABERE
(f heure , fèe dit -elle en me yoyanl; car (f j'imagine que le Toyage et le ffwckd air « vous donnent de. l'appétit : nous soupe* «, rons aussi tête à t^^ car la compagnie H que M« le Régent ma donnée pour aru river ici ayec moi ^ a eu la discrétion t^d'y entrer à peine; et juslqu'à présent | K loin d'être tnitée d ounrir ma )>tfrte h i< €fm quss ce soit, je me suîs'en&rmée u entré quatre rideaux. >x^** a Hé bien ! ctié-
^ier, qu'as-»tu dit a cela? — Et que répeindre , monseigneur, à une chose aussi Traie et dite aussi simplement? --«•Ah I repril; M. le Régent , comme elle me tourmenté enoore I Commentl point de reproches , de justifications,* d'amertume ou d'aigreur?
-^ Rien du tout ^ reprit Brissac ; un pro* dîgieny pouroir sur elle-même , une grande liberté daiis l'esprit, et une politesse exquise. — ' La voilà fx>ut entière ! reprit M. le Ré^ gent , rien n'en peut yeniir à bout. Maiç pscrdon , cher Brissae , poursuis. -— Hé birâ !
m LE ftéoËNT. •h^
moiiseigueur, dès que nofQ& &anes à taUe ^ et^qu'elle eat fait retirer les domwstiqaes 2 «r Vous .croyez hien , monsieur le ckevalier^ K iDB ddt-eHe, que je ne me méprends poiiil i( sur ce qiaî me procure Vhonnèur de vous « recevoir. Je ne d(>is pas tous bisser la u mokidre incertitude à eet égard: Mais en «r me, permettant' dé ne tous parler cpie t( demain de ce qui nous occupe l'un et a l'autre^ IrouTCK \}Qm que j^ vom assure « que je suis charmée que l'esprit de M. le « li^^t ne l'ait paijégaré dans le c^oix a qu'il aidait à faire parmi ses • infjmes ^ iic pour obtenir de Tallûliéde l'un d'êbx de a venir de sa psa^tioi. ») Cela dît, ^lé cessa d'être sérieuse y sans s^eeter d'être gaie;-dé^ vînt extrémemeiit aimable y sans ' aucune oeqnetterie dans 1 e^nt;- et le 'souper âni", dans lequel elle ne prit qu'un, potage et une Mté-^le po):^, elle me [Nro{K>s»sis rokfide piquet, afin, ajouta-^-etle , d'avoir l'air '^le feire, -«fuelque chose «n ne fiiisant pourtnrt
48* MADAME DE PARABEHE
rien ; et tout le t^nps xlu jeu , elle park si agréablement de choses indifiërentel» , qu'il me fiit impossible de prévoir ce qu'elle m^e dirait le lendemain. -î- La yoilà encore I reprit M. le Régent^ là voilà toujours! .Enfin , chevalier, venon;» au lendemain. r-nSon conciei^e 9 reprit Brissac y en me Conduisant la veille dans ma chambre , m'avait ofiert, de la part de sa maîtresse, de chasser le matin dans le parc avant de venir diéjeun^ à onze heures avec elle , et n'a jant. rien de mieux à faire , j'allai me promener ^avec un fiisil. A peine allions-nous déjeuner, qu'elle me dit , en versant du chocolat. «Trouvez bon, monsieur /(( le chevalier, que nous ne causions qu'après (( le déjeuner, et si vous le voulez bien , eh « nous promenant dans le jardin. — Hé bien !
re{»*it M.* le duc d'Orléans, quand il fallut qu'elle parlât , qu'a*-tr-elle dit? — « Si vous « avez douté, me dit-elle alors, monsieur
« le chevalier, que je fussiç charmée de vous i< ^r 9 et non pas un autre ami dç M. le Régent ,
(c VOUS séfèz bientôt per^àdé que rien n'esi « moins complimenteur^ mais que rien n'est « plus sincère. Je sais que vous ne pouvez (t ine souffrir : permettez-moi de ne pas m'en « plaindre ; mais at»ssi je sais que vous ne (( cessez de conseiller à M. le Régent de re- « noncér a moi , de m'abandonner^ et perte mettez-moi *de vous en remercier. Vous « pouvez maintenant , continua-telle , m'en- « tretenir de ce dont M. le Régent vous a « chaîné pour moi. — Il m'a déterminé, lui « dis-je,*a venir chez vous, madame, en me « parlant avec une douleur extrême de votre « rupture; il m'a paru , continuai-je, extré- « mement jaloux de Beringhen. — Oh ! oui , « dit-elle, il lui fait cet honneur; et, en « vérité , je ne sais comment il est devenu (( suspect , car il devait rester ridicule : cela « n'a pas le sens commun. — Cela sera aussi « peu raisonnable que vous voudrez , re- « pris-je ; taah disconviendrez-vous cpie cela « ne soit naturel?. » — Hé bien , interrompit
5o MADAME D£ PARABÈRE
1^ Régept^ qu'a^-«He répliqué à ta réponse?
-^ Un inoment , mouseignieur ^ voici la sienne : « Nati^*el9 dites-vous? vous pouvez « le croire 9 mais je vous assure qu'il n'en est « rien. » — ^ Comment ! reprit le Rég^t^ elle a entrepris de te prouver que cela n'était pas naturel? -^^ Ovây monseigneur. ««*- Oui^ momeignem-I reprit le Régent; tu croi& peut-être qu'elle en est venue à bout? — Pas mal , dit . Brissac. — Parbleu ! reprit M. le Régent^ il ne manquait plus que cela. J'avais cru envoyer mon chel* cheva^ lier danois à ceue Armide y et le voilà enchanté lui-^inêm^ ' — Je ne le suis, mon-^ s€iigneur^ que dçi votre esprit; maïs pourquoi ^e pas convenir de£iits incontestables?-*^ Hé biçpl cachons donc, reprit le Régent , les faits dont- je ne saurais disconveriir. -*-^ Dé bien ! repHt Bri^sac, voici ce qu'elle m'a dit : j^ i^e vous le répéterai poin( sans doute avec cet art qu'elle m^t à^tonit dire; mais VOUS) de.vinerez ce qu'elle seule peut expri-^
ET LE RÉGÉNt. 5t
mer. Elle prétend que votre jalousie oofitre , Berînghett, loin d'être naturelle, c'est-à-.
dire chsrrfielle y est tellement spiritudle y ^'ellé est absolument idéale : et je vous jure que je n^ai pu résister aux preurès qu'elle est Venue à bout de m'en donner, et eela sans qu'elle eût à en rougir, ni que je pusse, moi , en être embarrassé. C'est à la suite de cette cotiversation qu'elle m'a dit vous avoir proposé de faire ses noces avec Beringhen. — Comment, elle t'e»a parlé, mon clier Brissac? — Assurément , monsei* gneur; mais croyant que mon esprit est moins amoureux que le vôtre d'étranges voluptés, elle n'est entrée avec moi dans quelques détails sur ce projet que pour me foire sentir qu'elle vous avait proposé la chose la plus singulière , afin de vous faire prendre la résolution la plus sage.
u Et dis-moi, Brissac, l'a-t-elle encore ce projet?— Elle en a changé, monsei-^ gnew , et je puis vous f annoncer. — Est-il
vraf, Bi'issac? -^ Très yrai^ monsèigneiir; je ne ffrétends pas que celui auquel elle s'arrête tous soit infiniment agréable. Ge^ pendant , quelle que soit la paix qu'elle tous propose^ je pense que vous en signerez le traité. Mais puisque vous voilà sûr de votre fait ^ que vous êtes son maître y ne le s^re^vous jamais de vou^même ? J'espère que vous l'êtes du inoins assez pour souf&ir qu'en ce moment je réclame l'exécution de la parol^ que j'ai reçue de vous avant de partir^ monseigneur : j'ai des raisons si fortes pour vous en pressery que sans cela je ne retourne point chercher madame de Parabère, qui pourrait bien ne revenir qu'avec moi y et. n'aurait plus l'honneur d'approcher de Votre Altesse Royale. Ainsi ^ monsei-»
gneur^ chassez madame de Parabèreet Dubois y et tout sera dit alors ^ sans avoir parlé; ou bien^ £iites-moi comprendre ^ ainsi que vous me l'avez promis , pourquoi vous ne sauriez vous détacher ni de l!un ui de
Fatitre. — Comment, tu penses encore à tout cela, mon dier Brissac? — Oui, monseigneur, et plus qu'en tout autre moment.
— Eh bien ! lui dit alors M. le Rëgent , il faut céder à ton impatiaice et surtout à Testime que tti m'jinspires. Mais comment te ferai-je lire dans le grand livre du monde, à peine ouvert pour toi, beaucoup de choses qu'on ne voit point ailleurs? — C'est , reprit Brissac, ce que madame de Ventadour et la duchesse de Duras disaient dernièrement à Versailles, en m'apprenant votre bonne aventure et la mienne : en me disant pourquoi vous étiez à Versailles, pourquoi vous m'y aviez mené avec vous , pourquoi vous aviez laissé Dubois à Paris , pourquoi.... — Je te jure, reprit M, le liLégent, n'en n'avoir pas dit le traître mot à qui que ce soit. — Aussi, n'pnt-elles eu garde, monseigneur, d'accu^r personne d'avoir trahi votre secret , car elles prétendent au contraire n'avoir eu besoin d'au-
64 MADAME D£ PARABÈRË
cune confidence pour le savoir. — Eh bien i reprit le Régent > pourcjuoi ai-je cpiitté Paris? — ^ A cause , m'ônt-elles dit , d'une rupture «itre Votre Altesse Rojale et l'une de ses coquines. — Pas. trop mal , reprit le Régent; mais pourquoi ai-je été à Versailles? pou;*quoi y ai-je donné un bal? — Afin , reprit Brissac^ de couvrir par le bruit de cette fête les miumurès de Paris sur eette histoire. — C'est assez bien vu , continua le' Régent 9 et pourquoi t'ai-je mené avec moi? — De peur qu'en voulant raccommoder vos afiaires à Paris ^ je ne les gâtjisse. — Et pourquoi ai-je laissé Dubois à Paris? — Parce que vous savez , monrseigneur y qu'eu sa qualité de premier ministre il est forcé de vous plaire^ lors même qu'eii sa qualité de coquin il aimerait mieux vous nuire. — Ma foi, reprit le Régent, je r^onnais vos sorciœes et. mes vieilles amies : tout cela est presque vrai, j'en conviens. — Vpus voyez donc à pré-
sent y monseigneur, lui dit Brissac y que la confidence que yom avez à me faire ne sera pluS' si difficile y si longue^' car, en vérité, il ne me reste plus qu'à comprendre comment, avee des qualités qui sont presque des vertus'; •avec tant d'esprit^ de taletis, tOFCis n'èteis que le plus aimable des hqpi^ mes , et non pas le plus puissant , le plus respectable. •— Ah! ah! reprit le Régent, tu me répètes un sermon du carême que le duc de Saitït-Simon a faii pour la chapelle qu'il a cru m'ouvrir, et dans laquelle assurément il a voulu me faire entrer. Mais pour trameher court , du moins autant qu'il est possible , écoctteHmoi4 Je suis neveu de Louis XrVf la Cour des- Pairs a fait droit à mon hicontestable prétention à ]m régence^ Le royaume , tel qu'il était lorsque j'en ai pris les rênes , était donc un véritable dépât en mes mains , et celui que je devais ren4re à. l'héritier du trône, à Louis XV. Vous savez tout ce qu'on a répandu sur mon
56 MADAflfE DE PARABÈRE
projet d'en faire descendre Tenfant royal qxd m'était confié , pour y monter moimême. Le maréchal de VHlars o$a me dire un jom* en plein conseil : Nous sommes très persuadés que vous désirez la T^ie du Roi^ comme nous la désirons tous tant qjue nous sommes ; mais il ny a personne qui puisse s'étonner que vous portiez vos vues plus loin^. Vous devez savoii* enfin que, dernièrement encore, le Roi étant malade , la duchesse de La Ferté ^, assise au chevet de son lit, osa dire, après avoir examiné son visage : Il eàt empoisonné*
« Quiconque m'eût connu, aurait su que je suis incapable d'une infamie. Mais comment être connu de ces gens -là? aussi a-t-il fallu conserver le trône et le mo-
narque^ et rester à leurs pieds. Toute autre chose m'était possible, cependant; ainsi il
* Mémoires du maréchal de Fillars, t. n, p. Sgi.
* Elle était sœur de madame la duchesse de Ventadour.
est bien claîr que je n'ai pas voulu faire ce que je n'ai pas fait. Mais, tandis que le duc du Maine était assez méchant en sa fausse modération , et sa femme assez folle en ses Hoirs projets, pour feindre de combattre les bruits qu'ils, avaient fomentés et fait cepàndre par leurs complices, d'autres gens profitèrent de l'inquiétude que ces bruits causaient dans Paris , potœ essayer mon am-^ bition. Us l'attaquèrent en me parlant de gloire, de bien public, et de l'honneur de ranimer la vigueur de la France, vieillie avec Louis XIV, en la rajeunissant sous les formes antiques, vigoureuses et sévères des états-généraux. Je me trouvai donc bientôt pressé entre le comte de Boulainvillîers et le duc de Saint-nSimon , sans pouvoir et surtout sans vouloir les repousser.
« Boulainvilliers jouit avec justice d'une grande réputation de savoir et de probité ■; et le duc 'de Saint-Simon d'une
* Boulainvilliers regardait sérieusement l'existence
«IMWMWMwMMi
56 MADAME DE PARABÊRË
haute considération à Versailles et à Paris.
Le brave et savant Boulainvilliérs ne doutait pas> en me prouvant que lés idées dont il m'entretenait * étaient anciennes ^ étaient monarchiques , de rassurer mon esprit contre le danger des nquveautés^ et de m'attacher à ses idées , à mesure qu'il me garantirait des inijuiétudès qui entourent les projets , et surtout les entrejwîses. Aussi me répétait-il souvent : Que craignezr^ous ^
du système féodal comme le pkis haut degré de félicité dont peut jouir une nation. Parmi ses nombreux ouvrages , on compte six Mémoires présentés au duc d* Orléans y régent de France. Le premier de ces Mémoires renferme an projet pour la convocation des états-généraux ; le quatrième est relatif au débat des princes du sang avec les princes légitimés. Montes» quieuy dans V Esprit des Lois^ a dit du comte de Boulainvilliers « qu'il avait plus d'esprit que de lu- « mièresy et plus de lumières que de savoir; mais « que ce savoir n'était pas méprisable , parce que , de « nolrcr histoire et de nos* loi^ , il savait ttès bien les <» grandes chosea. )>
monseigneur? ï expérience est faite. C'était là son argument 9 ou plutôt son erreur , puisqu'il comptait pour rien l'intervalle de huit siècles* J^'cxpérience qu'il me proposait comme faite depuis long-temps était si nouveUe , que le duc de Rohan , qu'on n'appelle . pas sans raison le grand duc dé Rohan ^ et ton aieul^ le duc de Brissac, alors gouverneur de Paris, furent obligés de renoi^er a leurs tentatives de révc^ution y quoiqu'il y eut réellement moms d'intervalle de leur temps à celui de Saint- Louis, qu'entre le siècle de Louis XIII et le nôtre. Tu sais enfin que là duchesse du Maine et ses beaux esprits , Malézieux et le cardinal de Colignac , avaient fait proposer par le prince de CeUamare au roi d'Espagne, dont il était ambassadeur ici , de demander la ccmvocation des étals-généraux , et d'accepter la régence de la France, qu'ils lui cuiraient dès qu'ils seraient convoqués.
Tu sais encore cjue cette méchante femm^.
6o MA.DAME DE PARABÈRE
trop bien aidée par ÂJbéroni, n^ajant pu soulever tout à coup la France contre moi , tâcha d'y parvenir en fomentant des troubles dans la Bretagne : tu peux compter en outre parmi les ^élémens de la discorde civile que la duchesse du Maine espérait irriter contre moi , les événemens qui préparèrent le système et leurs suites inévitables.
« Les ennemis de l'État ne décent pas me pardonner de l'avoir soulagé entièrement des dettes qui l'écrasaient , et tu peux te ressouvenir aussi de la pitié cruelle du chancelier d'Aguesseau pour les gens que la chambre de justice devait poursuivre , et qu'il parvint a cendre plus dangereux, en conservant leurs coupables fortunes. Mais que te dirai^je sur les événemens que tu ne puisses connaître déjà?
C'est pourtant au milieu des mécontentemens qu'ils excitèrent que le tomte de Boulainvilliers et le duc de Saint-Simon
me pi^essaient de conYoquer les états-généraux.^ Je ne les soupçonnais assurément pas d'entilsr dans les projets qui les fît désirer à la duchesse du Maine : cela m'était im^ possible; les uns et les autres étaient ennemis déclarés et réels. Enfin l'érudition de Boulainvilliers me parut expliquer sa conduite à mon égard, et devoir m'en répondre j et je m'y fiai toujours. Quant au duc d# Saint-nSimon y c'est autre chose :
je n'ai jamais trc^ cotnp;?is comment il aimait tant la^irie et si peu la noblesse ' ;
• ' Saint r Simon s'est peint lui-^mêpe, dans ses Mémoires, avec son éloquence véhémente et* rapide^ son caractère passionné, ce zèle du bien public , cet amour de la vérité , qui semblent l'animer sans cesse , et cet , intérêt personnel qui le domine à son insu , « et le maîtrise à tel pomt , dit Marmontel , qu'il ne voit dans la nation que la noblesse^ dans la noblesse que les ducs et pairs, et dans les -ducs et pairs que lui-même ou leurs rapports avec lui. » ' .
62 MADAHIE DE PARABERE
sa lôanie tient assurément à de grands tri»-^ vers dans l'esprit. Le sien est trop bizarre ponr être parfaitement juste. SainIrSi'mon est hargneux j quinteux et ambitieux : ai]fesi ne douté-je pas que s'il thx né du tem|is du cardinal de Retz 5 loin de céder à sa supé^ riorité^ il lui eût disputé mademoiselle de Chevxeuse et surtout l'archevêché de Paris.
11 n'en va pas moins faire des retraites k la Traite ^ et en revient avec rafesoluftioiy'; à la boiHie heure.* Je n'ai pas de peiné non phis à le croire beaucoup plus hon^ nête homme que les coquins qui intriguent à la cour^ à la viHe, dans l'Église et au parlement ; d'ailleurs il parait m'avoir été fort attaché, et prétend m'aîmer à la folîe.
•Tai donc voulu croire, et suis réellement parvenu à croire que ses passions l'aveuglaient sur ma position , toute remarquable qu'elle soit, puisqu'elle est unique, et qu'elles l'empêchaient de sentir que c'est précisément ce qu'elle a d'unique qui m'é-
£T LE RÉO£NT. 6S
loignait des idées que j'aurais pu avoir dans une autre situation^ puisque je ne pcmyai^ les condamner qu'en moi seul : aussi ai-je^ eu soin de cxmtenir Sainte-Simon dans les généralités politiques, et de l'empêcher de me ccfnfier le secret de ses projets, car alors j'eusse été forcé de Fen punir. Mon secret à moi a dépendu du parti que j'avais pris d'attendre le moment de remettre au R<H s<Hi royaume tel que je l'avais reçu, pour lui proposer de suivre mes conseils , ou pour lui annoncer, en cas de refus, qu'il aurait besoin d'employer sa puissance contre ma résolution de renfermer la sienne dans ses anciennes limites. L'exemple du grand Condé m'a donné une terrible leçon. Sa gloire fut unique , mais sa honte doit l'être aussi. Enfin , puisque mon devoir m'empédiera de m'élever au-dessus de tout, il sera de mon honneur de ne pas ramper audessous.
a Tu comprends maintenant qu'en at-
64 MADAME DE PARABÊRE
tendaiit un autre ordre de choses^ tout me soit égal dans celui-ci y excepté la sottise qui m'impatiente , et l'ennui qui m'accable.
J'ai mis un chapeau rouge sur la tête de Dubois, comme on met uti haillon, une guenille au bout d'un bâton , pour efirayer les corbeaux. Dubois fait peur aux jésuites dans la personne du comte de Noailles ; aux jansénistes dans celle du cardinal de Bissy ; et aux parlementaires , dès quHl les menace de l'éloquence de d'Aguesseau. Tu ne seras donc plus étonné que les représentations , les exhortations et surtout les déclamations de Saint-Simon, pour me faire observer les dangers que j'allais courir en nonunant Dubois premier ministre, aient échoué contre l'impudence véridique du faquin.
Écoute : (( Je sais, m'a dit un jour Dubois, « tout ce qu'on vous corne aux oreilles (( contre moi , pour vous empêcher de me (( nommer premier ministre ; mais qu'avez- « vous voulu , monseigneur, en me faisant
« seci:^taire d'État? vous débarrasser non « pas des afiàires , mais des importunités « qui entourent le pouvoir. Que désiré -je w maintenant en vou^ demandant le titre « de premier ministre? qu'on cesse de jouer « aux barres entre vous et moi ; que vous K éleviez une barrière dont vous aurez seul ct la clef, et qui empêchera d'arriver à vous « ceux auquels vous ne l'ouvrirez pas. Ma « fortune, dit-on, serait trop extraordinaire? «Ce qui l'est davantage, c'est que je sois « le seul homme en France à qui Votre « Altesse Royale la puisse faire impuné- « ment. A qui pourriez-vous donner cette « place, monseigneur, qui ne crût y avoir ff des droits? Richelieu, Mazarin, n'osèrent- « ils pas dire qu'elle leur était due? Mais « moi , fils d'un mauvais apothicaire de « Brives-la-Gaillarde, j'eusse porté la livi^ée « si mon maître Saint-Laurent en avait eu cr une. Je n'ai point de parens à la cour, ni « dans la robe; seul de ma race, je suis à
(( VOS pieds. Quant à mon mérite ^ personne i< s'avise-t-il de m'en trouv» ancun? on sait « que je ne prétends qu'au bonheur de vous u convenir ; et quant à ma réputation , (( n'est^ile pas détestable ? Quel parti y quelle (f faction y quels intérêts pourraient se ral- « lier à moi? je suis absolument votre caréa- (( ture. Ainsi ^ monseigneur.... » — A mer^ veille^ lui dis-jè, je n'ai pas un plud indigne homme à prendre y ni un meilleur choix à faire : tu seras nommé demain ; mais que la tête ne te tourne pas , ou tu seras à Bicêtre après-demain. » *
' Duclos ne raconte pas la chose précisément de la même manière. Le jésuite Lafiteau venait d'arriva* de Rome; Dubois le chargea, prétend rhistorien, de vanter au Régent les talens et la conduite admirable du Cardinal , et d'insinuer qu'on s'attendait à le voir premier ministre.
« A peine Lafiteau eut-il effleuré la matière , que le Régent , voyant où l'évêque en voulait venir, Tinterrompk : « Que diable veut donc ton cardinal ? je lui
Voilà notre traité : voyons maintenant celni que madame de Parabère me propose; car si Dubois me débarrasse des sottises publiques , je dois encore me garantir des ennuis de Tintérieur , et madame de Parabère m'amuse souvent^ me plait quelquefois^
« laisse toute Tautorité d'un premier ministre ; il n'est « pas oontenl: s'il n'en a pas le titre ! Eh ! qu'en fera- «c t<*il? combien de temps en jouira-^^l? il est tout
«pourri de v Chirac, qui Ta visité, m'a assuré
« qu'il ne vivra pas six mois. — Cela est-il bien vrai,
«monseigneur?— Très vrai; je te le ferai dire. —
«Cela étant, reprit Tévêque, je vous conseille de le
« déclarer premier ministre , et plus tôt que plus tard.
« — «• Comment? — Attendez, monseigneur. Nous ap-
« prochons de la majorité ; vous conserverez sans
« doute la confiance du Roi : il la devra à vos ser-
« vices , à vos talens supérieurs ; maiç , enfin , vous
« n'aurez plus d'autorité propre. Un grand prince
« comme vous a toujours des ennemis ou des jaloux ;
«ils chercheront à vous aliéner le Roi. Ceux qui
« l'approchent de plus près ne vous sont pas le plus
« attachés ; v vous ne pouvez pas , à la fin de votre
68 MADAME D£ PARAfiÈRE
m'étonne sans cesse et m'occupe toujours.
— Eh bien I reprit Brissac , il faut la revoir, monseigneur; et il ne tient cpi'à tous. EUe veut seulement se retrouver telle qu'elle était. Mais comme vous avez exilé Beringhen pour elle , et l'avez elle-même eidlée pour lui , elle ne reviendra pas sans que je lui annonce
K régence, vous faire oommer premier ministre : cela « est sans exemple. Faites cet exemple dans un autre. H Le Cardinal le sera, comme l'ont été les cardinaux « de Richelieu et de Mazarin ; à sa mort , vous suecé- « derez à un titre qui n'aura pas été établi pour vous, « auquel le public sera accoutumé , que vous aurez <t l'air de prendre par modestie et par attachement « pour le Roi , et vous aurez en même temp3 toute « la réalité de la puissance. »
<t Le raisonnement de l'évéque frappa le Régent , encore plus sollicité par l'ennui des affaires; il ne voyait plus que le cardinal Dubois sur qui il put s'en reposer. Sans appuis personnels, il n'existerait que par celui qui l'avait créé; ce parti pris, le Régent n'était arrêté que par la honte de le déclarer. »
DucLOS, Mémoires secrets sur la Régeitce,
de TOtre part que^y^us avez prié Beringhen d'aller la chercher dans sa terre , et de revenir îivec elle à Paris, — Comment ! elle np peut donc pas se passer de Beringhen ?
—Je n'en sais rien, monseigneur; mais telle e^ sa résolution. Que sait-on? c'est peut^ être une épreuve qu'elle veut faire sur vous? — ?Eh bien ! reprit M. le Régent, j'en tenterai une autre sur elle. Je vais écrire à Beringhen que madame de Parabère et vous l'attendez chez elle pour revenir ensemble à Paris. Vous pouvez dès demain aller annoncer, cette nouvelle à madame de Parabère ; mais de grâce , mon cher Brissac , que tout soit tellement disposé pour le retour, qu'à l'instant même de l'arrivée de Beringhen chez madame de Parabère , elle descende pour le faire monter en voiture. Il te sera facile de ne pas leur donner le temps de se dire un mot auparavant. Us n'auront rien de mieux à faire que de revenir ici sans pei^ dre un seul instant. Vous direz en route k
70 MADAME BË PARABÈRE
Beringhen, que vous avez proposé de ma part à madame de Parabère ^ de descendre plutôt qa'ailleurs dans sa maison ^ et qae j'aurai eu soin de faire préparer un soupçr pour quatre personnes. Du reste ^ arrive ce que pourra : je pense que vous aurez tout l'air de voyager dans une voiture publique , où personne ne se connaît et n'ose parler ; cela sera charmant. Tu n'as plus rien aine refiiser, mon cher Brissac, puisque ton amitié a vaincu le silence que je gardais sur les motifs de ma conduite. Ainsi pars dès demain matin. Tu poiuras m'écrire un mot a\sat l'arrivée de Beringhen ; car je ne vous attends que samedi au soir. Ce sera quatre jours et demi pour ces courses , et il n'en faut pas davantage; mais il n'en Ikut pas moins. »
Le moment attendu étant arrivé, et les voyageurs à peine descendus chez madame de Parabère^ M. le Régent lui donna la main pour monter chez elle.
£n y entrant y on n'y reconnaissaât plus rien. Pas un meuble qui ne fiïkt nouveau y fr^ ou magnifique : lustres y porcelames y tableaiicx, tout était changé. M» le Rég^it^ qui la menait partout sans prétendre lui faire rien remarquer 9 l'arrêta pourtant dans son cal^inet de toilette, a Vous Yoyez y dit^-il à madame de Parabère y (jue votre toilette a besoin d'être arrangée par Félicité. » En eflet y on y voyait des corbeilles pleines de dcai*teUes^ d'autres remplies de bijoux; des étoffes péle-méle, et des diamans partout. M. le Régent , beaucoup trop délicat pour chercher l'étonnement dans les yeux de madame de Parabère y et la confiision sur la figure de Beringhen, ne regardait que Brissac. Enfin^ il fallut descendre dans la salle à manger. La vaisselle était neuve ^ superbe. La table était de quatre couverts. Mais Brissac* n'ayant plus à dire à Beringhen^ et à chaque porte : Passez donc, monsieur, je vous prie, f aurai Vhonneur de vous suii^re, Beringhen
fji MADAME D£ PARABÈRË, etc.
crut que c'était le moment de s'échapper, et disparut.
(( Il me semble , dit un moment après madame de Parabère à Brissac , que Beringhen a eu l'esprit de deviner que notre partie carrée devait devenir un tête-à-tête ; n'est-ce pas^ mon très aimable chevalier? Mais per^ mettez, ajouta-t-elle en lui donnant la main, qu'en ce moment, qui change tant de choses et nous prépare des jours heureux , je vous demande votre amitié, et vous assure à jamais de la mieime. »
DE