CHAPITRE II
SOITK DU PRÉCÉDENT
Époque littéraire gallo-latine. — Propagation des idées romaines en Gaule par les littératures latine et grecque. — Caractère de l’ancienne poésie celtique. — Études latines en Gaule au premier et au deuxième siècle. — Leur marche rapide au troisième : Junius Postumus, Numéricn, rhéteurs et empereurs. — L’éloquence fleurit en Gaule sous les princes de la Tétrarchie : Eumène. les deux Mamertins, Nazarius, Pacatus. — École poétique gallo-latine : Ausone, Paulin, Sidoine Apollinaire. — L’Age gaulois est le dernier de la littérature latine.
Tandis que, l’étude des sciences, le goût des lettres, la recherche du beau, en un mot le mouvement intellectuel de la société romaine semblait s’être réfugié dans les provinces d’outre-mer, l’Italie restait dans un silence de mort. On désertait ses écoles qui ne produisaient plus de philosophes, d’historiens, de rhéteurs, mais à peine quelques poètes élégiaques; et où la langue latine elle-même dégénérait en un jargon barbare sous la plume de Lampride, de Sparlien, de Trébellius Pollion. L’œuvre des Salluste, des Tite- Live, des Tacite, trop élevée pour l’intelligence des écrivains et pour celle des lecteurs, n’était plus continuée que par des biographies, de froides compilations,
sans imagination, sans critique, sans art; des recueils d’anecdotes à la manière de Suétone *, modèle privilégié des époques de décadence. Comme pour contraster avec l’abaissement des lettres profanes, paraissaient, par intervalles, quelques panégyriques du christianisme persécuté, tracés parfois avec une mâle énergie : telle fut, durant le troisième siècle, la faible part de l’Italie dans le tribut des lettres latines.
Mais, au même moment, un quatrième âge littéraire se préparait dans les écoles de la Gaule. La vie intellectuelle y revêtait une nouvelle forme, au milieu d’éléments nouveaux; et le sceptre des lettres allait passer aux races occidentales, en même temps que la supériorité guerrière et la suprématie politique. Ces peuples, à l’épaisse chevelure et aux braies flottantes, dont Cicéron 2 déplorait le goût littéraire comme mortel à l’urbanité romaine, furent seuls à lui donner des successeurs qu’on ne jugea pas indignes de lui ; et des plages du grand Océan, où Virgile voyait le bout du monde, arrivèrent au poète de Mantoue des imitateurs et des émules.
Nous avons exposé plus haut comment la Gaule narbonnaise, grâce à ses nombreuses colonies, avait fourni
1. Voir le recueil intitulé : Historiœ Augustœ scriptores, composé sur des biographies plus étendues, mais écrites d'après le même système.
2. Cicéron, Epist ., 1. tx, ad. ML Varron, et cætcr., 15. — On peut consulter pour tous ces détails mon Hist. des Gaulois , I. vui, c. 1.
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à la communauté romaine, dès le premier siècle de notre ère, et môme avant, son tribut d’historiens, d’orateurs et de poètes. Ce fut une dérivation de l’esprit italien retournant à sa source; mais les conquêtes de Jules César eurent besoin d’une assez longue culture pour produire aussi leur moisson. Le gouvernement romain mettait au premier rang de ses moyens d’action, sur les races conquises, la propagation des études latines : il s’y joignit dans le midi de la Gaule un courant grec 1 venu de Marseille, la phocéenne Massalia ; et dans beaucoup de cités de l’Aquitaine on vit l’enseignement des lettres helléniques marcher de pair avec celui des lettres romaines. Cette double influence se fit sentir avec autant de promptitude que de force au sein de la jeune noblesse gauloise qui, dès le temps de Tibère, se pressait sur les bancs des écoles. Plus tard, elle affronte les hasards de ce concours poétique de Lyon, si follement réglé par Caligula 2 ; pendant la révolte de Civilis et de Classicus, elle ne montre plus qu’un dégoût superbe pour les mœurs et les traditions de ses pères 3 : l’empire l’avait conquise par l’esprit plus rapidement que par les armes.
1. Strab., 1. iv, p. 131. — Tacit., Annal., 1. ni, c. 43. — Hist. des Gaulois, I. vin, c. 2.
2. Sueton., Calig., n« 20. — Dio Cass., Hist.,\. ux, c. 22. — Juven., Sa/., 1. v, 44.