Auxiliamini reipublicæ cujus mcmbrum tenetis. Jornand. R
nesse de sang barbare que renfermaient les colonies létiques et déditices accourut également sous les drapeaux d’Aétius. L’histoire nous dit ce que firent ces vaillantes milices à la bataille de Châlons , dans cette journée où se jouait pour l’Europe, et peut-être pour le monde entier, la grande partie de la civilisation contre la barbarie éternelle.
Mais ces services mêmes accrurent l’orgueil des fédérés, leur confiance en leurs propres forces , leur prétention d’indépendance vis-à-vis d’un État dont ils pouvaient se dire les sauveurs. De cette époque , en effet , date un système d’agrandissement continu que les Yisigoths, les Burgondes , les FraDks suivent en Gaule, et qu’imitent les Ostrogotbs reçus en Pannonie, après la mort d’Attila. Les fédérés se lient ensemble par des alliances politiques et religieuses; ils opposent gouvernement à gouvernement dans l’intérieur de l’Empire ; la nationalité barbare devient leur mot de ralliement politique, l’arianisme leur mot de ralliement religieux. A l’instigation des Yisigoths, ceux d’entre eux qui étaient catholiques se font ariens 1 ; une scission profonde s’opère dans la chrétienté occidentale, où le Romain et le Barbare représentent
1. De gallicans Gothorum regione hoc pestiferum virus advectum. Idat. Chron. ann. 465. — Cf. Isidor. Chron. — Les Suèves et les Vandales apostasient. — Les Burgondes du temps d’Orose étaient catholiques ; peu à près on les trouve ariens persécuteurs.
RÉACTION Dl' MONDE BARBARE. 461
deux communions différentes et ennemies. La même opposition s’organise dans la législation par la rédaction des lois nationales barbares, mises en regard de la loi romaine 1 ; le partage des terres, suivant des règles déterminées, achève la séparation ; et des monarchies barbares se constituent en souverainetés libres, au sein des populations romaines.
Cette tendance à la destruction de l’unité politique fut précipitée par la faiblesse et les crimes du gouvernement romain. Valentinien III attire sur l’Occident des calamités sans nombre : il tue de sa propre main Aétius, le vainqueur de Chàlons, et meurt lui-même assassiné par Maxime, dont il avait déshonoré la femme. Maxime force la veuve de Valentinien à l’épouser ; mais celle-ci appelle à son aide les Vandales et leur livre une porte de Rome. Il n’y eut dans la prise de Rome par Genséric qu’un coup de main de pirate sans rapport, ou du moins sans enchaînement direct avec la marche ascendante des souverainetés barbares; mais elle fut fatale à l'unité de l’empire, en enlevant à la ville reine des nations , devenue si facilement la proie d’un bandit, le dernier rayon de son auréole. On peut dire que depuis ce jour il n’y eut plus ni
1. La loi des Franks-Saliens fut rédigée antérieurement au règne do Clovis, suivant l’opinion la plus commune. Gondebaud fit rédiger la loi Burgonde, et Euric la loi des Gotlis. Sub hoc rcge (Euricoj Gotlii lcguni instituta scriptis liabere cœpet'unt, antea moribtts et consuetudiue tenebantur. Isid. C/iroti.
m TABLEAU DE L’EMPIRE ROMAIN.
empereur, ni empire. Des provinces ou des parties de province se séparent de l’Italie : la Dalmatie prend pour chef un général illustre , nommé Marcellinus; le comte Égidius, maître des milices au delà de la Loire, se rend indépendant dans son commandement; la Romanie se dissout en face des nationalités barbares qui s’accroissent de ses ruines. Plusieurs de ces gouvernements particuliers se liguent avec les fédérés et les soutiennent contre l’Italie ; il se crée une anarchie sans nom , au milieu de laquelle on voit les Franks-Saliens, qui venaient de chasser leur roi national, déférer la royauté de leurs tribus au comte Egidius 1 , souverain des provinces belgiques, en scission non-seulement avec l’Italie, mais encore avec le midi de la Gaule. Beaucoup de provinciaux favorisent les empiétements des fédérés, et vont chercher sous des gouvernements demi-romains une sécurité que Rome ne savait plus donner.
Le pouvoir impérial, frappé d’impuissance , laissait ainsi tomber avec lui la société romaine : une révolu-
tion militaire le releva pour un moment. L’armée, composée presque uniquement d’auxiliaires, prit en main le gouvernement, et sous le nom de patricial,
une dictature barbare domina l’empereur et ce qu’il
i. Franci, hoc ejecto fChildgrico), Egidium sibi , ,qucm sqperius magistruni militum a republica inissum diximus, onanimiter regem adsciscunt. Grog. Tur., Itist., 11. 12.
restait de l’Empire. Le Suève Ricimer, général de toutes les troupes d’Italie , fut le premier de ces dictateurs à vie, et le souverain absolu du monde romain occidental, de l’année 454 à l’année 472. On le vit faire et défaire successivement cinq empereurs, et essayer même, pendant un interrègne de deux ans, le gouvernement purement dictatorial. A sa mort, l’héritage du patriciat et les pouvoirs de la dictature passèrent à son neveu Gondebaud, roi burgonde exilé en Italie. Un ancien ^secrétaire d’Attila, Oreste, enlève la dictature à Gondebaud et nomme empereur son propre filsAugustule; mais il est tué, et Augustule dépouillé de la pourpre est exilé par Odoacre, soldat ruge, que les auxiliaires Barbares proclament roi, et les Romains, patrice. Sous la pression du nouveau dictateur, le sénat abolit la dignité impériale en Occident, renvoie à Constantinople les ornements des Césars, et déclare placer désormais Rome et ses provinces sous le gouvernement de l’empereur d’Orient. Cette souveraineté nominale et la dictature du patrice-roi Odoacre durent environ dix-sept années; Théodoric survient en 489 avec les Ostrogolhs, tue Odoacre , et mettant fin à la fiction qui régissait l’Occident , prend le titre de roi d’Italie'.
Tout pouvoir central est dès lors détruit, malgré la
1 . On peut consulter sur le détail des faits les Récits de l’ Histoire i omaine au cinquième siècle. — Fin de l’empire d’occident. 2 L édit. Chez Didier, libraire, 1861.
suprématie morale que s’attribue Théodoric comme maître de la ville éternelle. En vain groupe-t-il autour de lui les monarchies demi-romaines dont Odoacre avait favorisé l’indépendance et l’accroissement; en vain ces monarchies adoptent-elles les éléments d’administration qu’elles recueillent dans les débris de l’Empire; il leur faut, pour croire à leur propre légitimité , reconnaître la suprématie de l’Auguste d’Orient. « Notre royaume, écrivait Théodoric à l’empereur Anastase, n’est qu’une imitation du vôtre, lequel est l’empire par excellence, l’empire unique : notre gloire est de vous suivre, et c’est par là que nous l’emportons sur les autres nations de l’univers. » Et il ajoutait : « Vous êtes l’orgueil de nos royaumes, le gardien salutaire du monde : nous le reconnaissons à bon droit, nous autres qui régnons, car nous savons qu’il existe en vous quelque chose de particulier que nous n’avons pas *. » La formule adoptée sous les monarchies démembrées de l’Occident fut celle-ci: des rois barbares, lieutenants de l’empereur d’Orient en qualité de patrices ou de consuls ; et cette formule représentait sincèrement la situation morale des choses.
Ainsi la société romaine privée de la tète qui l’avait dirigée pendant cinq siècles cherchait à se reconstituer
. Vos estis regnorum omnium pulcherrimum decus; vos totius orbis salutare præsidium; quod cæteri dominantes jure suscipiunt, quasi in vobis singulare aliquid inessc cognoscunt. Cassiod. Var., 1. 1 .
sous d’autres formes politiques ; mais elle rêvait encore l’unité, quand le pouvoir impérial avait disparu de fait et que le lien des deux empires était rompu.
Ce fut un grand malheur, assurément, pour la société romaine, que ce passage du pouvoir politique aux mains de peuples qui ne pouvaient pas l’exercer dans l’intérêt de tous. Leur avènement, amené par des circonstances fatales , fut prématuré , et s’il eut pour résultat d’élever le niveau de la barbarie, il abaissa celui de la civilisation ; favorable à la première, il fut funeste à la seconde. Pourtant ni les sentiments, ni les idées que Rome avait pour mission de répandre ne furent étouffés dans le monde : ils se propagèrent toujours, quoique avec moins d’éclat. La demi-barbarie s’éclaira; elle reprit l’œuvre de la Romanité contre les purs Barbares, restés au delà du Danube et du Rhin, savoir : les dominations asiatiques qui s’enracinaient dans l’est de l’Europe, et les païens saxons ou normands qui en dominaient le nord et l’ouest. Les royautés sorties de l’Empire continuèrent son travail par les mêmes moyens , le christianisme et les conquêtes: Théodoric, Dagobert, Charlemagne furent, dans les destinées de l’humanité, de légitimes successeurs des Césars.
Tandis que la société romaine éprouvait en Occident ces transformations, elle persistait en Orient, sous la vieille forme de l’unité impériale. Cette différence tenait
au caractère des races barbares en contact avec, la Romanie orientale, depuis la fin du quatrième siècle. Quand les Huns eurent balayé vers l’ouest et le midi la partie la plus intelligente des nations teutoniques , le nord-est de l’Europe ne fut plus qu’une annexe de l'Asie, le domaine incontesté d’une barbarie qui repoussait la civilisation, et que celle-ci repoussait à son tour. Constantinople eut à combattre successivement sur le Danube trois dominations asiatiques redoutables, même après celle des Huns : les Avares, les Hongrois et les Mongols ; tandis que le fanatisme mahométan déchaînait sur les provinces grecques d’Asie, l’Arabie, la Perse et les tribus du Turkestan. Le christianisme, attaqué en Asie par l’islamisme, en Europe par le chamanisme, s’identifia de plus en plus avec la civilisation et prolongea autour de la Rome de Constantin la durée de l’unité romaine. La part de l’empire byzantin, dans ces nobles et saintes luttes, fut la plus héroïque peut-être ; et lorsque enfin , au bout de neuf siècles de combats , il acheva de périr sous les coups d’un peuple dont les ancêtres figuraient dans les bandes d’Attila , il remit aux nations latines , dégagées alors des entraves du moyen âge, le dépôt des lettres et des sciences religieusement préservé; son dernier souffle fut comme une nouvelle âme qui vint vivifier l’Occident.
CONCLUSION
J’ai essayé de tracer, dans cet ouvrage, une esquisse de l’histoire de Rome considérée du côté qui
nous importe surtout, à nous, enfants de l’Europe moderne ; du côté où cette histoire se rattache à nos his-
toires, comme leur commune origine et leur inévitable point de départ.
J’ai fait voir comment la vaste destinée de Rome se trouvait contenue, pour ainsi dire fatalement, dans sa constitution primitive ; comment la petite association des bords du Tibre fut le germe de cette société qui, s’élargissant de siècle en siècle , finit par embrasser tous les climats et tous les peuples.
Entrant dans le détail des faits, j’ai exposé la formation successive de chacune des unités dont la réu-
nion constitua la société romaine , et j’ai recherché la loi de cette formation.
J’ai montré comment l’association romaine s’étend d’abord par des agrégations matérielles; comment ensuite interviennent les concessions de droits. Les alliés et les vaincus italiens , classés autour de Rome dans des conditions diverses et inégales , s’élèvent graduellement jusqu’à elle. Le parti démocratique favorise l’extension de la communauté et le nivellement
des conditions ; le parti aristocratique combat l’un et l’autre. La guerre sociale éclate ; elle a pour résultat l’unité de l’Italie.
Le tour des provinces arrive bientôt. Dans le but d’obtenir aussi une place à droit égal dans l’association, elles s’allient au parti du peuple contre celui du sénat ; la république est renversée, et le principe de l’égalité universelle est reconnu sur les ruines de la liberté aristocratique.
Alors commence, sousla direction du gouvernement impérial, un long travail de centralisation administrative et politique. Chaque province est admise, plus tôt ou plus tard, suivant son degré de civilisation , à la jouissance des institutions de la cité et à l’égalité des
CONCLUSION
droits; la constitution de Caracalla établit l’unité poli-
tique de l’Empire.
En même temps , par l’action des écoles publiques, parla propagation des langues latine et grecque, par l’étude des mêmes modèles , par la mise en commun de toutes les idées, il se forme, parmi tant de nations diverses, une sorte d’unité intellectuelle qui marque de son cachet, d’un bout à l’autre du monde , les
sciences, la littérature et les arts.
Le droit des gens, droit des nations vaincues, après s’être élevé à côté du droit quiritaire , droit primitif de Rome, se substitue à lui peu à peu, et l’unité du droit civil est créée.
Mais vainement le gouvernement romain travaille à
fonder l’unité religieuse par la réunion et la fusion de
tous les cultes de l’empire ; le christianisme , appuyé sur la conscience de sa vérité, lutte seul contre tous, triomphe de tous, et apporte à la société romaine sa dernière unité.
Tel est l’ordre social qui se trouve en face de la barbarie européenne, lorsque Rome tente de la soumettre ou de l’attirer dans son sein. Le travail d’assimilation, conduit avec une constance héroïque, est deux fois in-
terrompu par des révolutions sorties de la barbarie elle-même. .Une première fois, sous l’influence religieuse de l’odinisme, les nations Scandinaves, rejetées vers l’est et le midi, compromettent le progrès obtenu et forcent la civilisation à recommencer son œuvre. Une seconde fois, ce sont les hordes nomades de l’Asie qui viennent avec les nations finnoises écraser les races européennes, en partie civilisées, et les précipitent sur
l’Empire romain. Il y a dès lors une lutte, à l’intérieur
même de cet Empire, entre Rome et des peuples façonnés par elle, mais qui ne sont encore qu’à demi-romains. Dans cette lutte domestique, la forme politique périt ; l’unité du gouvernement est brisée ; et de l’organisation des peuples barbares, jetés sur le territoire romain, sortent les nations modernes. -
Toutefois la société est toujours debout, l’unité politique a seule disparu : l’association subsiste encore dans ses autres unités , sous les conditions politiques les plus diverses et malgré l’affaiblissement temporaire de la civilisation. Nous-mêmes, Européens du dix-neuvième siècle, quels idiomes parlons-nous pour la plupart? A quel cachet est marqué notre génie littéraire? Qui nous a fourni nos théories de
CONCLUSION
l’art? Quel système de droit est écrit dans nos codes, ou se retrouve au fond de nos coutumes? Enfin, quelle est notre religion à tous? La réponse à de telles questions nous prouve la vitalité de ces institutions romaines, dont nous portons encore l’empreinte après quinze siècles; empreinte qui, au lieu de s’effacer par l’action des lumières modernes, ne fait, en quelque sorte, que se reproduire plus nette et plus éclatante, à mesure que nous nous éloignons de la barbarie féodale. C’est donc pour nous un devoir d’aborder, sans prévention, en toute liberté d’esprit, l’étude d’une histoire trop injustement méconnue, et qui, par la comparaison du passé , peut seule dire au présent ce qu’il est, à l’avenir ce que Dieu lui réserve.
TABLE DES MATIÈRÊS
Préface I