Suet., Aug.y Al
2. J’ai exposé dans la suite de cet ouvrage les moyens employés par le gouvernement pour créer dans l’empire l’uniformité des études et une sorte d’unité d’idées.
Auguste, en accumulant sur sa tète, avec le principat du sénat, toutes les magistratures républicaines, la puissance tribunitienne, la puissance du généralat, la puissance consulaire, la puissance proconsulaire et la puissance censoriale, avait possédé de fait le pouvoir absolu ; il ne l’avait possédé pourtant que sous une forme indécise et transitoire. L’ancienne organisation du gouvernement subsistait toujours ; le mouvement en était suspendu, mais on pouvait tenter de lui rendre la vie. Le vieux triumvir, fatigué de révolutions, laissait à son successeur la tâche ardue de trouver une formule définitive à la constitution impériale. Concentrer tout le gouvernement dans le sénat, afin de placer ensuite le sénat dans la main du prince ; détruire l’existence indépendante de cette assemblée, comme corps politique, pour en faire un haut conseil d’administration délibérant sous le prince, agissant pour lui et par lui, l’environnant de toutes les splendeurs de la naissance, de la richesse et du talent, et formant avec lui une haute représentation du peuple romain : ce fut le système que Tibère combina et vers lequel il marcha, comme il savait marcher, dans l’ombre et le sang. 11 commença donc par sup- ' primer les comices et toute réunion de l’assemblée populaire pour des objets de gouvernement 1 ; mesure
1. Tarn primum e Campo comilia ad patres translata sunt; nam ad
qui ne produisit qu’une faible sensation*, attendu qu’aucune barrière n’existait plus entre les plébéiens et les patriciens, et que les premiers jouissant des mêmes capacités politiques que les seconds, la classe qu’on déshéritait du droit de donner ou de vendre son suffrage au Forum n’était plus que la portion la plus ignorante et la moins honorable du peuple. Par la suppression des comices, la nomination des consuls et
le vote de toutes les lois se trouvèrent de fait transfé-
rés au sénat.
Mais quand il s’agit de contenir ce sénat, légataire universel du peuple, les embarras se multiplièrent. Malgré tous les remaniements 8 , malgré l’introduction d’un nombre considérable de plébéiens et de provinciaux, l’esprit de corps y était tenace, et l’apparente adulation des formes ne suffisait point pour cacher le fond à l’œil pénétrant de Tibère. D’ailleurs, le patriciat n’était pas tellement abattu qu’il n’espérât se relever quelque jour; dépouillé de ses privilèges, il vivait puissant dans les mœurs, par les souvenirs récents, et par l’histoire, qu’il remplissait presque seul. Sous
• c&m diem, etsi potissima arbitrio principis, qusedam tamen studiis tribuum flebant. Tacit., Ann., i, 15. — Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, 14.
1. Neque populus ademptum jus questus est nisi inani rumore. (Id., ibid.)
2. Auguste en fit un complet & deux reprises différentes. Suet., Aug., 27, 35. — Dio, lt, 13.
Rome impériale, la gloire de Rome républicaine semblait en effet son patrimoine ; il la revendiquait à ce titre ; et c’était à lui que s’adressaient, après les regrets de l’ancienne liberté, les espérances de retour que beaucoup d’hommes conservaient encore.
Certes, l’enfantement de l’unité sociale ne s’opéra point sans d’immenses douleurs, et la révolution qui devait frapper l'individualité de Rome au profit des nations de la terre frappa en même temps de nobles choses, puisque la liberté y périt. Il était donc bien permis à de vieux Romains de déplorer la chute d’un régime brillant pour Rome, et jusqu’à cette communication de la cité, qui paraissait à des yeux prévenus une abdication du peuple-roi. Il se forma, au sein des grandes familles, comme une religion de regrets pour le passé, comme une religion d’aversion pour le présent. On entretint dans le cœur de fia jeunesse patricienne, contre les nouvelles institutions et les hommes du nouveau pouvoir, la haine antique, la haine dévouée et enthousiaste qui avait poussé par deux fois le fer d’un Brutus dans le flanc des tyrans.
Et sous Tibère, nous devons le dire, cette haine ne sc réduisait pas, comme elle fit plus tard, à de vaines malédictions, à d’impuissantes conspirations philosophiques : les partis étaient vivaces, et n’attendaient que le moment pour agir. Auguste, parvenu au pouvoir après les horreurs du triumvirat, s’était vu en
TABLEAU DE L’EMPinE ROMAIN.
quelque sorte protégé par la lassitude universelle et par le découragement du parti vaincu ; et pourtant sa vie fut fréquemment menacée. Le temps, en effaçant le souvenir des malheurs publics, et l’inexpérience des générations nouvelles rendirent de la vigueur aux passions; et, vers la fin du règne d’Auguste, Rome contenait une foule d’esprits ardents, prêts à tout tenter pour renverser l’empire ; la famille même des Césars, si l’on en croit quelques mots des historiens, ne fut pas toujours inaccessible aux convictions ou aux séductions républicaines Cette résurrection du parti vaincu à Pharsale et à Philippes avait frappé le vieux triumvir, qui lui opposa dans Tibère un homme fait pour ces luttes sourdes et persévérantes qui réclament plus d’astuce et de cruauté que d’audace. Mais la pente des représailles politiques est glissante, et le nom de Tibère, génie de gouvernement, véritable organisateur de l’empire, n’est arrivé à nous que chargé d’une juste exécration qui en a pour jamais terni la gloire.
1. Odium advenus necessitndines, in Druso pritnum fratre detexit, prodita ejus epistola, qua secum, de cogendo ad restituendam libcrtatem Augusto, agcbat. Suet., Tib., 50. — Nec (Drusum) dissimulasse unquam, pristinum se roipublicæ statum, quandoquc posset restituturum ; undc existimo suspcctum cum Augusto... Id., Claud., i.
tiermanicus, fils de Drusus, faisait espérer comme lui le rétablissement de la république. — Vcra pronus de Druso seniores locutos, displicere rcgnantibus civilia filiorum ingénia; neque ob aliud interceptos, quam quia populum romanum æquo jure complecti, reddita libertate, agitaveriut. Tacit., Ann., u, 82.
Ce combat corps à corps entre le pouvoir impérial d’un côté, et de l’autre les noms et les idées de l’ancienne Rome, remplit de ses affreuses calamités le règne de Tibère, et se continua sousCalus, sous Claude, sous Néron, sous Yespasien même, pour ne se terminer que sous Domitien. C’était, suivant l’énergique expression d’un poète qui en fut spectateur et victime, « la guerre civile achevée dans le sénat * ; » guerre hideuse, lutte d’embûches et de vengeances, duel impie entre le poignard et la hache du bourreau. A ce jeu, les premiers empereurs devinrent presque tous des monstres qui frappèrent l’ennemi privé sous le manteau de la politique, qui tuèrent par ressentiment, par avarice, par folie de cruauté. A mesure que le temps marchait, la lutte offrit un spectacle de plus en plus déplorable; car le peuple cessa de s’intéresser aux victimes : il fait bon marché, nous le savons, des idées qui tombent et des hommes qui les soutiennent. La minorité stoïcienne, au sein de laquelle Rome républicaine expira, eut souvent besoin d’appeler à son aide l’inflexibilité de ses doctrines morales, et de se cuirasser d’indifférence contre l’indifférence des mas- ■ses. Le peuple ne trahit point le courage de Thraséa, d’Helvidius, de Sénécion, noms augustes, dignes à jamais du respect des hommes; mais le peuple ne
1. lmpiaque in medio peraguntur bclla senatu. Lacan., Phars.y
sympathise qu’avec ce qu’il comprend; et bientôt il eut peine à s’imaginer que ces grands martyrs mourussent véritablement pour sa cause.
L’insensé Calus Caligula pesa pendant quatre ans sur les provinces, non moins que sur l’Italie ; on cite de lui cependant quelques louables concessions qui étendirent la cité romaine.
Mais Claude fut vraiment le père des provinces. Né à Lyon, nourri au milieu des populations de la Gaule, il prit de bonne heure pour ce pays la prédilection dont il donna plus tard tant de marques, et qui influa, comme on peut le croire, sur ses sentiments à l'égard des provinces en général. Sans négliger la Grèce et l’orient de l’empire, Claude s’attacha à l’Occident, qui promettait de devenir un jour plus intimement romain. Il compléta l’organisation des provinces gauloises suspendue depuis la mort d’Auguste; et il introduisit dans l’Ile dé Bretagne, dont il conquit l’est et le midi, les premiers germes de la civilisation et de la langue de Rome *. L’histoire a loué ce prince de son ardeur à propager l’idiome officiel de l’empire. On raconte à ce sujet qu’un citoyen romain, originaire de Lycie et député à Rome par ses compatriotes, n’ayant pu répondre en latin aux demandes de l’empereur, celui-: ci lui retira son privilège : « On n’est pas citoyen de