Suet.. Claud
MARCHE VERS L'UNITÉ POLITIQUE. ni
« Rome, lui dit-il, quand on ignore la langue de « Rome *. »
Cinquante-cinq ans s’étaient écoulés depuis le recensement qui, sous Auguste, avait produit 4,163,000 inscriptions au registre censorial, ce qui pouvait représenter 16,652,000 citoyens : Claude voulut constater les accroissements que l’empire avait reçus depuis lors. Le dénombrement auquel il présida, comme censeur, dans l’année 800, vingt-septième de notre ère, fournit 6,944,000 inscrits, environ 28 millions de citoyens, hommes, femmes et enfants. L’augmentation pendant ce demi-siècle se trouva donc être de 12 millions.
L’affection de Claude pour les nations transalpines provoqua, en l’an 58, une discussion où le système de l’affranchissement progressif des provinces et de l’homogénéité de l’empire fut controversé solennellement dans le sénat. Quoique j’aie parlé ailleurs de cette discussion et du résultat qu’elle eut pour la Gaule, je ne puis la passer ici sous silence : son importance est trop grande dans la question qui m’occupe ; elle résume en effet, avec la vivacité des passions contemporaines, les deux opinions qui partageaient alors sur cette grave matière la haute société de Rome.
1. Negans, Romanum jure esse, qui sermonem eum nescirct. Dio, lx, 17.
Les notables de la Gaule chevelue, dotés depuis longtemps du droit de bourgeoisie, mais non du droit des honneurs, c’est-à-dire de la capacité de remplir les fonctions publiques, réclamèrent aussi ce dernier privilège*. La demande coïncidait (non pas fortuitement sans doute) avec un projet médité par le prince, celui de combler les vides nombreux que présentait en ce moment le sénat. On devinait aisément que la Gaule, désirant profiter des faveurs que son protecteur habituel allait bientôt dispenser, se mettait d’abord en mesure.
De la part de quelqu’une des provinces d’Orient anciennement réunies à l’empire, plus anciennement civilisées, ou, en Occident, de la part de tel canton de l’Espagne encore privé du droit des honneurs, une pareille prétention eût serfiblé moins hardie ; on l’eût combattue avec moins de dédain. Mais une conquête récente, dont la date ne remontait qu’à César; mais un peuple encore à moitié barbare : c’était là une objection que faisait sonner bien haut le parti aristocratique, gardien opiniâtre des privilèges de l’Italie, et toujours grand fauteur de ^exclusion. On disputait de part et d’autre avec acharnement, et même autour
1. Primores Galliæ qtiæ comata appellatur, fondera et civitatem romanam pridem associai, jus adipiscendorum in urbe konorum expetecbant. Tacit., Ann., xi, 23.
du prince dont on devinait le penchant secret, l’opposition se faisait écouter.
a Elle représentait que l’Italie n'était pas tellement « épuisée qu’elle ne pût fournir un sénat à sa capi- « taie *. Les seuls enfants de Rome, disait-elle, y suf- « Usaient bien jadis; et certes, on n’avait pas à rougir « de l’ancienne république : que de prodiges de gloire a et de vertus avaient, sous les mœurs antiques, illus- « tré le caractère romain ! Était-ce peu que des Yé- « nètes et des Insubres eussent fait irruption dans le « sénat? devait-on y introduire en quelque sorte la « captivité elle-même avec un ramas d’étrangers*? « A quels honneurs pourraient désormais prétendre « ce qui restait de nobles et les sénateurs pauvres du « Latium? Ces riches, dont les aïeuls et les bisaïeuls, à « la tète des nations ennemies, avaient massacré les « légions romaines, venaient maintenant tout envahir « à Rome 3 . Que de désastres n’avaient pas fait éprou- « ver à la république ces mêmes Gaulois qu’on voulait «importer dans le sénat; eux qui avaient brûlé la « ville et assiégé le Capitole! Qu’après tout cela on les « laissât jouir du nom et des avantages ordinaires du « citoyen romain ; mais qu’on ne vînt pas leur pro-
1. Quum de supplpndo senatu agitaretur. Tacit., Ann., xi, 23.
2. An parum quod Veneti et Insubres curiam irruperint, nisi c mus alienigcnarum, velut captivités inferatur. (Id., ibid.)
3. Oppleturos omn'a divitcs illos quorum avi proavique, hosliliutn nationum duces... (Id., ibid.)
« stituer les décorations sénatoriales et les ornements « des magistratures 1 2 ! »
Le prince résista à ces raisons; et après les avoir souvent combattues en particulier, il y répondit au sénat par un discours préparé dont le temps ne nous a conservé qu’un fragment, mais que, par bonheur, Tacite a résumé dans ses Annales.
Remontant à l’origine même de la ville, Claude expose comment elle s’était agrandie, en empruntant autour d'elle son éclat et sa force. Combien d’illustres familles elle avait reçues du dehors! Les Julius étaient d’Albe ; les Coruncanius de Camérie ; les Porcius de Tusculum; le fondateur même de la famille des Claudes, Attus Clausus, né parmi les Sabins, avait été admis le même jour dans Rome au double titre de citoyen et de patricien. Ceux qui repousseraient ces exemples comme trop reculés, comme perdus dans l’obscurité des vieux temps, en retrouveraient de pareils aux époques les plus glorieuses de la république. L’Étrurie, la Lucanie, l’Italie entière fournissaient alors des membres au sénat. Le peuple avait été admis aux magistratures après les patriciens, les Latins après le peuple, les autres nations itaüques après les Latins*.
1. Fruerentnr sane vocabulo civitatis; at insignia patrum, décora magi'tratuum ne vulgarent. Tacit., Ann., xi, 24.
2. Plcbei magistratus post patricios ; Latini pose plebeios; c® 1er arum Italie gemium post Latines. (Id., ibid.)
« La paix, ajoutait le prince, fut assurée, et notre puis- « sance affermie au dehors, quand les nations d’au « delà du Pô firent partie de la cité, quand la distri- « bution de nos légions dans tout l’univers eut servi « de prétexte pour y admettre les meilleurs guerriers « des provinces, et remédier ainsi à l’épuisement de « l’Italie. Qui peut regretter que les Balbus soient vert nus d’Espagne, et d’autres familles non moins illus- « de la Gaule narbonnaise ? Leurs descendants sont « parmi nous, et leur amour pour cette patrie ne le « cède point au nôtre *. » Il prononça alors ces paroles remarquables que j’ai déjà citées plus haut : « Pour- « quoi Lacédémone et Athènes, si puissantes par les « armes, ont-elles péri, si ce n’est pour avoir repoussé « les vaincus comme des étrangers, tandis que notre « fondateur Romulus, bien plus sage, vit la plupart « de ses voisins en un seul jour ennemis de Rome et « ses citoyens 1 2 ? »
Cet avis prévalut, et, par un sénalus-consulte, les villes de la Gaule chevelue furent admises au droit des honneurs; mais l’opposition aristocratique s’en aigrit davantage, et prit texte là-dessus pour calomnier les libéralités de l’empereur; pour dire qu’il jetait sans discernement aux étrangers tous les droits de la ville;
1. Manent poster! eorum, nec amore in hanc patriam nobis concelunt. Tacit., Ann. il, 2 h.