DE L'ORÉNOQUE
Dans la dernière séance publique de cette académie*, j'ai peint ces plaines immenses dont le* caractère est diversement modifié par le climat 3 qui tantôt , sont des déserts prirés de toute végétation , tantôt des step-
* Ce mémoire a cté^ amsi que les précédens^ lu dans les séances publiques de TAcadémie de Berlin, en 1806 et 1807.
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pes OU des savanes couvertes d'herbes. Aux lianos delà partie méridionale du nouveau continent , j'ai opposé l'afireuse mer de sable que renferme l'intérieur de l'Afrique , et à celle-ci, la steppe élevée de l'Asie centrale, séjour de peuples pasteurs et conquérans , qui jadis refoulés du fond de l'Orient , ont répandu sur toute la terre , la barbarie et la désolation.
J'ai alors hasardé de réunir dé grandes masses dans le tableau de la nature, et de présenter à cette assemblée des objets dont le coloris répondît à la disposition de nos âmes; aujourd'hui me renfermant dans un cercle plus circonscrit de phénomènes , je vais esquisser le tableau riant d'une végétation abondante et de vallées arrosées par des eaux écumeuses. Je décris deux gran«des scènes que la nature a placées au sein
SUR LBS CATARACTCS. 211
de la Guyane , dans les solitudes d'Atnrès et de Mayporès , ces cataractes de l'Qré* noqne , si célèbres , mais, avant moi , peu visitées par les Européens.
L'impression que laisse en nous l'aspect de la nature , est moins déterminée par les détails particuliers à un canton , que par le jour sous lequel se montrent les montagnes et les plaines ; tantôt éclairées par un ciel d'un bleu aérien , tantôt ne reoeyant qu'une luipière terne à travers les
nuages amoncelés- De même les peintures de cet aspect varié produisent sur nous un effet plus fort ou plus faible ^ Buivaut qu'elles sont en harmonie avec les besoms de notre sensibilité ; car c'est dans l'intérieur de notre ame que se peint l'image exacte et vivante du monde phy^ique• L^e contour des montagnes <[ui , dans un loin-
tain vaporeux , bornent l'horizon , l'obscurité des forêts de sapins , le torrent qui s'en échappe et qui se précipite avec furie au milieu des rocher^ suspendus ; en un mot , tout ce qui constitua la physionomie d'un paysage , a eu de tout temps des rapports mystérieux avec la vie intérieure de l'homme.
De ces rapportsdéconle la plus noble partie des jouissances que nous donne la nature. Nulle part elle ne nous pénétre plus du sentiment profond de sa grandeur, nulle part elle ne nous parle plus fortement que sous le ciel des Indes. Cest pourquoi si j'ose aujourd'hui présenter encore à cette assemblée un nouveau tableau de ces contrées , il m'est permis d'espérer qu'elle ne sera pas insensible à l'intérêt qu'il inspire. Le souvenir d'une terre lointaine et fé-
SUR LES CATARACTES. 2l3
conde, l'aspect d'une végétation libre et vigoureose, raj en nissent et fortifient l'ame; et oppressé par le présent , l'esprit aime à s'occuper de la jeunesse du genre humain et de sa sublime simplicité»
Les Tents alises et les oourans qui portent à l'occident, favorisent la navigation sur le tranquille bras de mer * qui remplit la vallée immense située entre le nouveau continent et l'occident de l'Afrique. Avant que la côte d'Amérique sorte de la surface arrondie des flots, on remarque le bouillonnement des vagues qui se croisent et se choquent en écumant. Les navigateurs qui ne connaissent pas ces parages , pourraient supposer le voisinage de bas- £Dnds, ou la sortie singulière d'une source d'eau douce , au milieu de l'Océan , comme on en voit une entre les Antilles ""•
Sl4 CONSlDÉHATfONS
Plus près de' la côte granitique de la Guyane, on aperçoit la vaste embouchure d'un grand fleuve qui paraît comme un lac sans bords , et de ses eaux douces couvre au loin l'Océan. Ses ondes verdàtres, aes vagues d'un blanc de lait au-dessus dea écueils, contrastent avec le bleu foncé de la mer qui I^s coupe par une ligne bien tranchée*
Le nom d'Orénoque donné à ce fleuve , par ceux qui les premiers l'ont découvert, et qui doit sans doute son origine à une confusion de langage , est entièrement inconnu dans l'intérieur du pays. En e£fet , les peuples encore simples et grossiers ne distinguent , par des noms particuliers, que les objets qui peuvent être confondus avec d'autres. l'Orénoque , la rivière des Amazones et celle de la Madeleine , ne sont
SUR LBS CATARACTES. ai5
appelées que la rivière , quelquefois la grande rivière , la grande eau ; maia les halntans qui vivent sur leurs rives , désignent par des noms propres , les plus petits ruisseaux.
Le courant formé par i'Qrénoque , entre le continent de rAmérique du Sud et l'Ile de la Trinité alK>ndante en asplialtc , est «i fort que les naTire», qui, favorisés par un vent frais de l'ouest , veulent voguer à pleines voiles contre sa direction , peuvent à peine le refouler. Cet çndroit solitaire et redouté, s'appelle le golf<^ Triste» L'entrée en est formée par la bouche du Dragon. Cest là que , du milieu des flots furieux , s'élèvent d'énormes rochers isolés, reste de la digue antique ' renversée par le courant, digue qui joignit jadis l'île de la Trinité à la côte de Paria.
âl6 CONSIDÉRAtlOVSr
Ce fut à l'âspect de ce. lieu ^e Goloiub f ce hardi navigateiur qui découvrit un inonde nonvean , fut convameu , pour la première fois , de l'existence du continent de rAmérique. ce Une quantité si prodige gieuse d'eau douce, i> ainsi raisonnait cet homme qui ecftinaissait parfaitement la nature , <c n'a pu être rassemblée que par « un fleuve d'un cours très prolongé. La a terre qui donne cette eau , doit être un ce continent , et non pas un île« )> Les com^ pagnons d'Alexandre , après avoir franchi le Paropamisus couvert de neige ^ , crurent reconnaître un bras du Nil, dans rindus abondant en crocodiles * \ Colomb qui ignorait la ressemblance de physionomie qu'ont entre elles toutes les productions du climat des palmes , pensait que le
♦ Arrian. MUt, \\\u VI, inîlîo.
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nouveau continent étsàt le prolongement de la côte orientale è% l'Asie. La douce fraieheur de l'air du soir , la pureté éthérée du firmament, les émanations balsamiques des fleurs que la brise de terre lui apportait, tout, comme le raconte Herrèra ^ dans ses décades, fit conjecturer à O>lomb, qu'il ne devait pas être éloigné du jardin d'E« den, ce séjour «acre des premiers humains. L'Qrénoque lui parut un des quatre fleuves , qui , selon les traditions respectables du monde primitif, sortaient du paradis terrestre pour arroser et partager la terre nouvellement d^cor^e de plantes. Ce passage poétique de la relation du voyage de G)lomb , a un intérêt particulier et sen* timental. 11 nous révèle que l'imagination créatrice du poète parle chez le Navigateur qui a découvert un monde comme chez tous les hommes doués d'un grand caractère.
lorsque l'on considère l'immense rolume d'eau que rOréttoq[«e porte à l'ooéan atlantique , on^rst tenté de demanda le* quel de l'Oréaoque , de la rivière des Amazones^ 9Q du Aio de la Plata , est le pins OHisidérable. La question est trop vague ^. de même que tonte idée de grandeur physique. L'embouchure du Rio de la Plata , art la plus large ; elle a vingt^ferois lieues d'une rive à l'autre. Mais relativement à l'Orénoqu^ et à l'Amazone , ce fleuve est , comme ceux de l'Angleterre , d'une longueur médiocre* Son peu de profondeur^ dèsBuenos-A3rreS| rfketolfetAcle àsanavi*gation ) en remontant Ca livière des Amazones est le plus long de tous les fleuves*^ Son cours, ilepuis sa source dans le lac de Lauricocha Jusqu'à son embouchure est de 720 lieues . Mais sa largeur dans la province de Jaen de Bracamoros, près de la cata-
racte de Rentania où je la mesurai au-dessous de la montagne pittoresque de Patachuma , égale à peine celle du Rhiu^ à Bfayence.
L'Orénoque , à son embouchure , parait plus étroit que le Rio de la Plata et la rivière des Amazones. D'après mes ol^sery ations astronomiques , son cours n'est que de 260 lieues. Mais dans la partie la plus reculée de la Guyane , à 140 lieues de son embouchure, je trouvai que , dans le temps des hautes eaux , ce fleuve avait 16,200 pieds de largeur.
Le gonflement périodique de ses eaux élève lemr niveau de quarante-hnit à cinquante-deux pieds au-dessus du point où elles sont les plus basses. Pour faire une comparaison exacte des fleuves prodigieux qui coupent le continent de TA-
5220 CONSlDERÂTiONS
mérique du sud y nous manquons de matériaux suffisans. 11 faudrait connaître le profil du lit des fleuves, et leur vitesse qui doit di£fércr dans chaque partie de leur cours.
Par le Delta qu^enferment ses bras subdivisés en une infinité d'autres et non encore explorés, par la régularité de son gonflement et de son abaissement , par la grosseur et la quantité de ses crocodiles , rOrénoque offre plusieurs traits de l'essemblance avec le JNil que la nature forma sur une échelle plus petite. 11 en existe un autre encore entre ces deux fleuves : ils ne sont long-temps que des torrens impétueux qui, au milieu des forêts , se frayent un cours à travers des montagnes de granit et de syénite , jusqu'à l'instant où, bordés de rivages sans ar-
SUH LES CATARACTES. 221
bres , ils coulent lentement sur une surface presque absolument horizontale. Depuis le fameux la cf de Gogam , situé dans les ^Ipes de l'AByssinie , jusqu'à Syène et Elephantine , le Nil perce à travers les montagnes de Changalla et de Sennaar.
UOrénoque sort de la pente méridionale de la chaîne de montagne^, qui, sous le 4* et le 5* parallèles nord , s'étend de l'est à l'ouest, depuis la Guyane fran* çaise , jusqu'aux Andes de la Nouvelle Grenade vers l'Ouest. Les sources de rOrénoque n'ont été visitées par aucun Européen, et même par aucun naturel qui ait eu quelque relation avec les Européens.
Dans l'été de l'an 1800, lorsque nous naviguions sur l'Orénoque supérieur, nous arrivâmes aux embouchures du Sodomoni
ana G01I8IDÉ1UTI0NS
et du Gaapo. Là y s'élève bien an-dessus des nues la cîme sourcilleuse du Duida $ montagne dont Taspeot offiie une des scènes les plus imposantes que la nature .étale sous les tropiques. La pente méridionale est une savane sans arbres. L'air humidedu soir est embaumé du parfum qu'exhalent les ananas dont les tiges succulentes croissent au milieu des plantes basses de la prairie : au-dessous de la couronne de feuilles, d'un vert bleuâtre, leur fruit doré brille au loin. Dans les endroits où les eaux sortent du tapis de verdure, de hauts palmiers en éventail forment des groupes solitaires. Dans cette région brÀUmte , nul courant d'air rafraîchissant ne vient agiter leur feuillage.
A l'ouest du Duida, commence une épaisse forêt de cacaotiers sauvages , qu'en-
tourent le Bertholetia excelsa *, cet amandier célèbre , la prodaction végétale la plus vigoureuse des tropiques. C'est là que les naturels viennent recueillir les matériaux pour faire leurs cors \ ce sont des chalumeaux de graminées gigantes- <pies , qui d'un nœud à l'autre ont des arti* culalionis longues de dix-sept pieds. Quelques moines franciscains ont pénétré jusqu'à l'embouchure du Chiguiré , où l'Orénoque est si étroit , fue près de la cataracte des Gaaharibes, les naturels y ont jeté un pont fait de lianes tressées. Les Guaïcas , race d'homme d'une blancheur surprenante , mais très petits , empêchent d'à*
vanccr plus loin vers Test , le voya-
* Juvia ou Bertholetia excelsa. Voyez Plantœ jEquinoctiales, T. I, p. 122, et Relation historique , T. 11 , p. 474-495-556—562.
^234 CONSIDÉRATIOHS
geur qui redoute lears flèches empoisonnées.
Aussi tout ce que l'on rapporte sur le lac dont TOrénoque tire sa source est- il fabuleux. Cest en vain qu'on chercherait dans la nature le lac appelé Laguna del Dorado , qui , sur la carte la plus récente d'Arrowsmith , a une longueur de vingt lieues et parait une mer intérieure. Le petit lac couvert de ipseaux , d'où le Pirara, affluent du Mao , tire sa source, aurait*il donné lieu à cette fable ? Mais ce marécage est situé cinq degrés plus à l'ouest que le canton où l'on peut supposer que se trouvent les sources de l'Orénoque. Au milieu est l'île de Pumacena , qui probablement est un rocher de schiste micacé y dont le brillant ^ depuis le seizième siècle , a joué un rôle remarquable , mais
Aouvent fetel pour la crédule liuuianité y en donnant naissance à la fable de l'Eldo* rado.
Selon la tâeidition de plusieurs natureUr, los nuées de Magellan du ciel austral , et même les magnifiques nébuleuses du pais^ seau Argo, ne sont que le reflet de l'éclat métallique que jette la montagne d'argent de Parimé. Au reste , c'est une TÎeille liabitude des géographes par théorie y de faire sortir de lacs , tous les grands fleures du monde.
]Li'Orénoqueestdu nombre de ces fleuves singuliers qui , après avoir fait beaucoup de détours à l'ouest et à l'est, suivent enfin une direction tellement rétrograde, que leur embouchure se trouve presque dans le même méridien que leur source* Du 1- i5
a^ COMSlDiKATlONS
Ghigairé et da Gehettè au Gaaviarè , l'Orénoqae court à l'ouest , comme s'il tou*lait porter ses eaux au grand Océan. Dans cet espace , il envoie an sud un bras très remarvpable , appelé le Casaquiarè , peu connu en Europe , et qui se réunit au Rio- Negro ou , comme le nomment les natureb, au Guaïnia, exemple unique de l'embrinchement de deux grands fleuTCs*
La nature du sol et la jonction du Gnaviarè et de l'Atakapo avec raréHoque, dé<terminent ce dernier à se diriger tout d'un coup vers le Nord. Par ignorance delà géographie, on a long-temps pris le Guavîtrè pour la véritable source àer l'Qrénoque» Les doutes qu'un géographe célèbre , M« Buache ^, a élevés dès 1797 sur la possi* bilité de l'union de ce fleuve a veccelui des Amazones , sont , je l'espère , entièrement
dissipés par mon voyage. Une navigation non interrompue de quatre cent soixante^ douze lieues sur un singulier réseau de fleuves y m'a conduit du Rio Negro par le Gasfiiquiaré dans IXDrénoque , ou bien des frontières du Brésil , par l'intérieur du continent, jusqu'aux cAtes de Caracas.
Dans la partie supérieure du bassin de ces fleuves , entre le 3* et le 4^ parallèle nord, la nature a plusieurs fois répété le phénomène singulier dé ce qu'on appelle les eaux noires. L'Atabapo dont les rives sont ornées de carolinea et de melastomes arborescens , le Terni , le Tuamini , et le Guaïnia ont des eaux d'une teinte couleur de café. A l'ombre des massifs de paliflîcrs , leur couleur passe au noir foncé, mais dans des vaisseaux transparens, les eaux sont d'un jaune
3a8 CONSIDERATIONS
doré* Uiniage des constellatioiis attstralte' se reflète avec un éclat singulier dans ces rivières noires. Partout où leurs eaux coulent doucement , elles ofirent à Tastronome qui observe avec des înstrumens de réflexion , un excellent^horisson artificiel.
le manque de crocodiles et de poissons, unefraicheurplusgKinde,unmoindrenombre de moustiques piquantes et un air sa hibre distinguent la région des ri^ères noires. Elles doivent probablement leur couleur à une dissolution de carbure d'hydrogène , à l'abondance de la végétation , et à la multitude de plantes dont est couvert le sol qu'elles traversent. En effet, sur la pente occidentale du Gbimborazo , du ùtté du grand Océan , j^i remarqué que Veau qui sortait du Rio de Guayaquil pre^ nait graduellementune teinte jaune dorée^
SUR LBS CATARACTES* nag
fois tine coalenr de café qaand elle avait séjourné pendant quelque temps sur les prairieai.
A peu de distance -de l'embouchure du Guaviarè et de rAtaimpo ^ on trouve le palmier de la forme k plus uoble , le piri-» guao*. Sou tronc lisse , haut de soixante pieds, est terminé par un bouquet de feuilles délicates comme celles des xoseaux, et frisées sur les bords. Je ne conj nais pan de palmier qui porte des fruits
aussi gros et aussi agréablement colojrés ; ils sont , comme la pèche , jaunes et pqpuv prés. Béunis au nombre de soixante à quatre-vingts, ils forment des grappes mofistroeuses dont, sur chaque tronc.
* Kunth dans Not^a gênera de Humboidt et Bonplaiid, T. I, \K 5i5.
d3o COSSIDÉRATIONS
irom murÎMeot tous le» ans. On pourrait nommer ce sqpejcbe végétal » le palmier^ pécher. Ses fruits charnus sont la plupart sans semences à cause de la vég^tion farop abondante en socs. Ils fournissent 9iux naturels un n^tto n<Hirrissant et £àmr neux , qui peut , oomme |çs bananes et les pommes de terre y être appiété àt plu^ sieurs manières difféi^entea,
Juscp^à cet endroit) ou jusqu'au con^ fluent dii Guayiarè , TOréncque cofile le )ong de la pente méndionale de la mAotagme de Padmé, Depuis sa rire gau<^ ^ jusque bien au-delà de l'équateux au |5* degré de latitude australe^ s'ét^ad le baasin immense pt boî^é de k rÎTièfe de9 Amazones. Mais à San -Fernando de Atabapo , l'Oréncque y tournant brusquement au nord, perce une partie de
SUR LES CATAmACTCS. 33l
la chaSne de montagnes. Ceat là que sont sitnéett les grandes cataractes dTAtiirès et de Maypurès. Là le Ut dn fleuve est rétréci par des masses de rochers gîgantes* qùes , et comme partagé en diiFérens réservoirs par des dignes naturelles*
An milien d'm gpnffre où les eaux tourbîMonnent vis à vis l'embouchure du Meta, s'éknee une énorme roche isolée que les naturels ont nommée avec raison la pierre de patience ; car lorsque les eaux sont basses, les voyageurs qui rssnontent le fleuve, sont quelquefois obligésde «Y arrêter pendiMit deux jours eitfiers. Lefleuve en pénètsant très avant au miliea4e8 terres , formé dans le§ toc^ des baies très pitto^ resques. Vis à ris la mission deCarichana, le voyageur est surpris par un aspect ex* Iraordinairc. L'œil se fixe involontaire-r
:^3 :^ coNSiDÉ&iTioiis
ment sur le Mogoié de Gocnyza , rocher raboteux de granité de forme cubique y qui élève perpendiculairement ses flancs escarpés g deux cents pieds de hauteur , et porte sur son plateau supérieur une foré^ de grands arbres. $em|rfable à un monument cyclopéen simple dans sa grandeur , cette massp de rocs dépasse le faîte des palmiers qpi l'entourent , et par ses con^ tours fortement prononcés , tranche le bleu foncé du ciel , et présente une forêt au-dessus d^une forêt.
Si V<m descend plus bas icers la mission de Carichana, o« arrive à un potet où le fleuve s'est«>uveM un passage par Icdéfilé très étroit du Baraguw* Oa reoonnakpartout les traces d'un chaos de bouleversemens. Plus au Nord , près d'Uruana et d'Encaramada , sélèvent des masses de
SVh. LES CATAEACTXS. 1^3
granité^ d'ira âipeet grotesque. Partagées par des hachtires e:xtra(»?âiixaires , et éblouissantes de blancheur , elles resplendissent an loin du milieu d'un massif de verdure.
|!^n8 caille contrée, depuisrejnlbouchure de l'Apuré y le fleuve quitte k chame de granité. Se dirigant à l'est ^ il sépare , jusqtt'àUDoéaft ^l^sfbréts impénétrables de la Guyane y des sanian^ , oà dans un lointain sans bornes repose la voûte du ciel. AÎBsir, rOréBoqii^ entoure de trois côtés y au Sud , à l'Ouest , et au Nord y le groupe de hautes montagnes qui remplissent le vaste espace entre les sources du Jao et du Caura. Depuis Cariehana, jusqu'à son embouchure 9 le fletive est libre de rochers et de tourbillons y à l'exception de la bouche de l'enfer ( Boca del infiemo ) ,
3S4- caM8li[9|ftAT10NS
près de Muitaco , oà les rochers oocasionent un tourooieitient , mais ue iKurrent pas le lit entier du fleuYe , comme à Atm*èsefe à Maypurès. A Muitaco, près de la mer , les marins ne connaissent pas d'autre danger que celui des véritables radeaux naturels, contre lescpiels les piro-* gnes viennent souvent échouer pendant la nuit. Ces radeaux se forment de grands arbres, que le fleuve, en se débordairt , déracine et entraîne* Couverts, comme des prairies, de plantes aquatiques, ils rappellent les jardins flottans àeê lacs de Mexico.
Après avoir jeté ce eoup-dWl rapide sur le cours de l'Orénoque , et sur ce qu'il o&e de remarquable en général , je passe à la description des cataractes de May pures et d'Aturès.
Du groupe des hautes montagnes de Cunavami y edtjce les sources du Sipa* po et du y entuari , une ehainè granitique se prolonge à l'ouest , et s'avance vers les monts Uniama. De cette chaîne sortent quatre ruisseaux qui elnbrsssent en quelque sorte les cataractes de Maypurès ; savoir : sut la rive orientale de l'Orénoque , le Sipapo et le Sanariapo, et sur sa t;h^ obeidentale , le Gameji et le Toparo. Dans Fendroit où est le village de Maypurès j les montagnes forment une vaste gorge auvôrte au sud-oiie$t«
Aujourd'hui \e fleuve roule 9e& flots écumans , au bas de la pente du pha^n oriental de la montagne j mais on recoii'naît au kûn du cdté occidental ^ l'ancten rivage qu'il a abandonné. Une vaste sa^l'^ane s'étend d'un côté à l'autre. Lesjéstiitcft
936 CON81DiRATIONS
y ont construit , avec des troncs de palmiers ^ une petite église. Cette plaine est à peine-^evée de trente pieds au-dessus do niveau do Qeuve.
L'aspect giognostique de ces lieux , la forme insulaire d^ rochero de Kèri et d'Oco , les cavités que les flots ont creusées d&n^-iç premier de ces coteaux, et qui sQUt placées précisément à la même hau* teur qpe les excavations qu'on aperçoit dans rtle d'Uivitari , située vis à vis ; ces apparences réunies , prouvent que toute cette anse aujourd'hui à sec , était jadis couverte par l'Orénoque. Les eaux formè^nt . probablepient un lac inmi^ise, aussi long-temps que la digue du Nordleur résista. Lorsqu'elle fut renversée , lasavane habitée par les Guarèquès, parut d'abord comme une île. Peut-être le fleuve
SOK I.ES CATARACTES. ad?
cnloura-t-il encore long-temps les rochers, {lîttoresqnés àe Rèri et d'Oco , qui sortent de son ancien Ut, semblables à deux antiques forteresses. En diminuant graduellement, les eaux se retirèrent tout-à- &it Teis te ehaïnoi^oriental ies montagnes.
Cette conjecture an
grand nombre de £ à ,
comme le Nil près i la
propriété remarqua )ir
les masses de granit d'un blanc rongeâtre qn*illaTedepuisdesmilUers(Fannées. Jusqu'à la ligne ^'atteigaent les eaux , on observe le long du rivage , une enveloppe couleur de plomb, qui contient du carbone , et pénètre à peine d'un dixième de ligne dans fintéfieur de la roche. Cette eouche noirâtre et les cavités dcmt atus
ââ6 COlfSIDÊllATlOXS
avons parlé plus haut, font connaître l'ancienne hauteur des eaol de l'Oréno- ^e.
Dans le rocher de Kèri , dans les tles des cataraetes , dans la chaîne des montagnes de Camadaminari qui passe au-dessus de nie de Tomo, enfin , à l'embouchure du Jao , on voit de ces cavités noirâtres élevées de cent cinquante à cent quatrevingts pieds au-dessus du niveau actuel des eaux ; ces vestiges nous révèlent ce que le lit de tous les fleuves d'Europe nous a fait remarquer, c'est que ces courans dont la masse excite encore aujourd'hui notre admiration ne sont que de faibles restes des inmienses volumes d'eau qui sillonnèrent la surface du monde primitif.
lies observations aussi simples n'ont pas
StE LBS CAtAHàCTtS. 23q
échappé aux grossiers habitant de la Guyane. Partant ils nous faisaient remarquer Fanoieiine hauteur ilto eaux. Au
milieu d'une savane , près d'Uruana , on voit un rocher i»lé de gramt ; «ùvant le vécît d'hommes dignes de^foi , il présente à une élévation de* quatre-vingts pieds des images du soteil y de la lune , des figures de pli|3ieurs animaux et entr^autres de crocodiles et de boa y creusées sur la surface et disposées à peu près par rangées. Personne maintenant ne pomorait, sans le secours d'un écliafaudage , grimper le long des parois perpendiculaires de ce rocher qui mérite un examen attentif de la part des voyageurs futurs* Cest dans une position tout aussi remarquable qu'on trouve les traits hiéroglyphiques gravés sur les montagne d'U** ruana et d'Encaramada^
i4^ CON9IBÉHATIONS'
Si l'on demande aux natoreU comment ces traits ont pu être creusés , ils répondeoft que M fut jadis aux j.oacs deahantas eaux, quand leurs pères naviguaient à cette élévation. Une pareille luotteor des eaux a donc subsisté postérietu^iuent à ces mo^ numens grossiers de l'industrie des hommes» Elle indiqpie un état de la terre qu'il ne faut paii confondre ûvec celui oà la première parure végétale de notre pla^ nète,* les corps gigantesques êfeaipèceh éteintes de quadrupédas , et les habitans de l'Océan du monde primitif ont trouvé leur tombeau sous l'enveloppe endurcieit de jjia terre.
L'issue .des çatacactes vers le norà> est célèbre ]par les images dja soleil et de la lune que la nature a tracées. Le rocher Kéri dont j'ai parlé plasîeuTS fois , doit
son nom à une tache blanche qui relqit au loin , et à laquelle les naturels préten-dent trouver une ressemhlance frappante avec le disque de la pleine-lune. Je n'ai pu gravir sur ce roc escarpé, mais la tache blanche est probablement un très grand nœud de quartz que forme la réunion de' plusieurs filons sur le granit d'un nK>it grisâtre.
En face du Kéri , les Indiens montrent avec une admiration mystérieuse , sur la' montagne jumelle de basalte de Hic d^Oui^ vitari , un disque semblable qu'ils adorent comme l'image du soleil ( Camosi ). Peutêtre la position géographique de ces deux rochers a-t-elle aussi contribué à leur faire donner ces noms , car je trouvai que' Kéri était tourné au couchant et Camosi' au levant. Les hommes qui s'occupent de'
2^^ COMlDÉRATIOIfS
l'étade des langues , trouveront dans le mot amèricainCamosibeaucoupdeiessem* blance arec Camoch j nom du soleil dans un des dialectes phéniciens.^
Les cataractes de Maypurès n'ofl&«nt' pas y eomme le saut du Niagara y haut de cent-quarante pieds y la chute d'un énorme volume d'eau cpii se précipite à la fois tout entier ; ce ne sont pas non plus des défilés étroits à travers lesquels le fleuve pénètre en accélérant son cours , comme au Pongode Manseiiché de ,1a rivière des Amazones. Elles se forment d'une quantité innombrable de petites cascades, qui se suivent en tombant de degrés en degrés** Le raudaly c'est ainsi que les Espagnols nomment cette espèce de cataracte, est déterminé par un archipel d'ilbts et de rochers qui rétrécissent tellement le lit da^
fleuve 9 large de huit mille pieds, que souvent il ue reste pas vingt pieds de libre pour La navigation. Le côté de FOrient est aujourd'hui beaucoup moins accessible et plus dangereux que celui de l'Oo* èident;
Au confluent du Gameji et de l'Oréno- ^ue on décharge les marchandises; on confie les canots vides ^ ou les pirogues , à! des naturels qui connaissent bien le raudal et en désignent chaque degré , chaque roche par un nom particulier 3 ils guident les canots jusqu'à l'embouchure du To« paro, où l'on regarde le danger comme passé. Lorsqu'il n'y a que des rochers £solés ou des degrés qui n'ont pas plus de deux à trois pieds de haut , ils se hasardent à les descendre en canot. Mais en remon-^ tant le fleuve, ils nagent en avant, paï^-
^44 tolfSlDEEATIONS
viennent , après bien des efforts inatiles ,<> à fixer une corde à une des pointes de rocher qui sortent des eaux , et au moyen de cette corde ils tirent à eux la barque , qui durant ce travail pénible, est souvent chavirée ou entièrement remplie d'eau.*
Quelquefoiis , et c'est le seul accident ^e redoutent lies naturels , le canot se brise ôontre les rochers. Alors les pilotes, le corps' tout sanglant , cherchent à éviter le tourbillon, et à atteindre la rive à la nage. Lorsque les degrés sont très hauts , et que la digue des rochers barre entièrement le fleuve, l'embarcation légère est portée à terre , et avec l'aide de branches d'arbresf (^u'on place dessous en guise de rouleaux ,on la tire jusqu'au prochain rivage.
Les degrés les plus célèbres et les plus*
(difficiles sont ceux de Purimarimi et de Manimi ; leur hauteur est de neuf pieds^ Un nivellement géodésique est rendu impossible par les ol)staples insurmontables qu'opposent les localités et l'air infect et rempli de myriades de moustiques; mais en me serv^ant du baromètre , j'ai trouvé avec surprise , que la chute entièije du raudal^ depuis l'embouchiyre àjjL Cameji , jusqu'à celle du Toparo, était à peine de vingthuit à trente pieds. , Je ,dis ayec surprise , puisque le fracas terrible des vagues écur meuses est dû non pas , comme on le croirait , à la hauteur de la cataracte , mais au irétrécissement du fleuve par un nombre infini de roches et d'îlqts , et au contrer courant occasioné par la forme et la situation des masses de rochers. C'est ce que l'on reconnaît facilement , lorsque du village de Ma jrpurès , on descend au bord
^4^ COnSIDÉRATIOMS
da fiettire, en franchisant le rocher de Manimi.
Cest là qu'on jouit d'un aapect tout-àfait merreilleux. Les yeux mesurent soudainement une nappe écumeuse d'un mille d'étendue. Des masses dQ rochers d'un noir de fer sortent de son sein comme de hantes tours ; chaque ilôt , chaque roche se pare d'arbres rigoureux et pressés en groupe ; au-Kiems de l'eajj, est sans cesse suspendue une fumée épaisse ; à travers ce brouillard vaporeux où se résout l'écume , s'élancent les cimes des hauts palmiers. Dès (^e le rayon brûlant dusoleil du soir vient se briser dans le nuage humide, lesphénomènes de l'optique présentent un véritable enchantement, l^es arcs colorés disparaissent et renaissent tour k tour , et, jouet léger de l'air, leur image sebalance sanscesse.
SUE JXS CATAKICI^ES. ^^J
Aiitonr des rocs pelés , les eaux murjniirantes ont , dans les longues saisons des ^pltties , entassé des îles de terre végétale • Parées de drosem , de mimosa an feuillage .d'un blanc argenté , et d'une multitude de plantes , elles forment des lits de fleurs , au milieu des roches nues; elles rappellent à FEurcfléen ces blocs de gtanit solitaires ;et couverts de fleurs^ que les habitans des Alpes appellent co2^;:^/9 , et €[ui percent les .placiers de la Savoye.
Dans un lointain bleuâtre , l'œil se pose sur la chaîne des montagnes de Gunarami longuement prolongée et dont les flancs escarpés se terminent par une cime tronquée. Lie dernier chaînon de ces montagnes , auquel les naturels donnent le nom de Calitamini , nous parut au coucher du soleil comme une masse rougeàtre ardente .
Cette apparence e^t chaqae jour la même. Personne ne s'est jamais approché de cette montaf^e ; son éclat singnUer naît peutêtre du jeu des reflets produits par le talc ou le sfibiiife micacé.
Pendant les cinq jours que nous passâmes dans le voisinage de la cataracte , noua remarquâmes avec surprise que le fracas du fleuve était trois fois plu3 fort pendant la nuit que pendant le jour* En Europe on observe la même singularité à toutes les chutes d'eau. Quelle en peut être la cause , dans un désert ou r^en n'interrompt le silence de la nature? Il faut probablement la chercher danp le courant d'air chaud ascendant q|ii , le jour , arrête la propagation du 99^ 9 et qui cesse pendant la
puit lorsque la surface de la terre est refroidie.
SUft LES CATARACTES. ^49
Les naturels nous montrèrent des traces d'ornières de voiture. Ils parlent avec rarissement des animaux cornus ^i traîr naient sur des voitures les canots le long de la rive gauche de l'Qrénoque .depuis l'embouchure du Cameji , jusqu'à celle du Toparo, dans le ^emps où les Jésuites poursuivaient par leç convei*sions leurs conquêtes dans cette partie du monde.
Alors les emliarcations restaient chargées y et n'étaient pas détériorées comme aujourd'hui par l'échouement et le i&ottement continuel jcontre Ie9 rochers raboteux.
Le plan que j'ai tracé de tout le pays environnant , prouve qu'on peut ouvrir un canal entre le Cameji et le Toparo. hs^ vallée où coulent ces deux rivières très abondantes en eau , est presqu'unie. Le canal dont j'ai proposé l'exécution au gou-
•JSo COHSIDéRATIOKS.
rerneur-général de Tene^uela dans Tété de 1800, deviendrait un bras navigable ,de rOrénoque, et rendrait saperflae la navigation dangereuse de Fanden Ut du fieuve.
Le raudal d'Aturès est entièrement jsemblable à celui de Maypuirès. Il con-siflte y comme celui-ci , en une multitude 411ot0 entre lesquels le fleuve se fraye un passage dons une longueur de trois k quatre mille toises ; un massif de palmiers tfj élève de même du milieu de la surface écumeuse des eaux. Les plus célèbres degrés de cataractes sont placés entre les iles d' Avaguri et de Ja variveni , entre Suripamana et Uirapuri.
Lorsque M. Bonpland et moi j nous revenions des bords du Rio^Negro, nouif
jSUA LES CATARACTES. !àSl
nous hasardAmes à û^anchir dans nos canots chargés cette dernière moitié du randal d'Atarès. Nous grimpâmes plusietirs fois sur les rochers qui , semblables à des digues y joignent les îles les unes aux au* treSé Tantôt les eaux se précipitent aa-de^ là de ces digues , tantôt elles tombent en dedans avec un bruit sourd. Aussi des por* tions considérables du lit du fleuve sont<^ elles souyent à sec , parce qu*il s'est ouvert une issue par des canaux souterrains. Cest dans cette solitude que niche le coq de roche de couleur d'or {pipra Pupicola) , Tun des plus beaux oiseaux dés tropiques y bel« liqueux comme le coq domestique des Indes , et remarquable par la double crête de plumes mobiles dont s^ tête est décorée.
Dans le raudal de Ganucari , dos cubes escarpés de granit forment la digue. Nous
aSl CONSIDÉRATIONS
entraînes en rampaat dans l'intérieur d'ane cayeme dont les parois humides étaient couvertes de conferves et de bissus pfaosphorescens. Le fleuve presse avec un fracas terrible ses flots tumultueux au-dessus de la caverne. Nous eûmes, par hasard y l'occasion de jouir de cette grande scène de la nature plus long-teiîipsque nous n'aurions voulu. Les indiens nous avaient <piittés au milieu de la cataracte. Le canot devait longer une île étroite pour nous reprendre à son extrémité inférieure , après avoir fait un long détour. Nous restâmes une heure e% demie exposés à une efiBroyable pluie d'orage. La nuit s'approchait, nous cherchâmes en vMn un abri dans les fentes des masses de granit. Les petits singes^ que depuis plusieurs mois nous portions avec nous dans des cages tressées, attiraient, par leurs cris plaintifs, des crocor
SUR LES CATARACTES. a53
diles dont la grossenr et la couleur d'un' gris plombé annonçaient le grand âge. Je ne ferais pas mentûm de cette apparition très conunune dans FOrénoqne , ai les naturels ne nous avaient pas assuré que jamais on n'avait vu de crocodiles dansr les cataractes. Pleins de confiance dans leur assertion, nous avions plus d'une fois osé nous baigner dans cette partie du fleuve; •
Cependant y avec chaque minute, ao-^ croissait pour nous la crainte de nous voir contraints, mouillés comme nous étions, et étourdis par le fracas de la cataracte , de passer sans dormir la longue nuit de la' zone torride au milieu du raudal. Enfin* les Indiens parurent avec notre canot. Le degré par où ils avaient voulu descendre était impraticable à cause dvt peu de pro-
a54 GCNUIDiftATIOMS
fondeur des eaux. Les pilotes avaient été' forcés de chercher dans le labyrinthe du canal un passage plusaccessible.
A Feutrée méridionale du raudal d'Atnrès , sur la rive droite du fleuve, est la oavo^ne d'Atamipé , très célèbre parmi les^ indigènes. Les environs ont une physionomie grandie et imposante , telle ijulls semblent avoir été d'avance destinés par la nature , à servir de sépulture à une nation. On gravit avec peine , et non sans danger , fliir un roc degranit, escarpé et entièrement^ nu. 11 serait presque impossible de fixer le pied sur sa surfaice lisse, si de grands cristaux de feld-spath, défiant le pouvoir de la décomposition, ne sortaient çà et là hors^ de la roche*
A peine a-t-on atteint le sommet,
SUR LBâ CATARACTES. ^55
qa'on est surpris par le ooup-d'oeil étendu de tout le pays d'alentoor. Da lit écmneiur des eaux s'élèvent des collines ornées de forêts. De l'autre côté du fleuve, au-delà de sa rive occidentale, le regard se repose sur la savane inunenae du Mèta« A Thori- «on 9 la montagne d'Uniama parait comme une nuée qpii s'élève « Tel est le lointain ; mais autour de l'observateur , tout est dé* sert et resserré. Les engoulevens croassans et les Vautours volent solitaires dans la 'dallée profondément sillonnée , et leur ombre mobile glisse lentement sur les flancs'nus du rocher.
Cet abime est borné par des montagnea dont les sommets arrondis portent d'énormes blocs sphériques de granit dont le dia* mètre est de quarante à cinquante pieds.' Ils semblent ne toucher que par un seul
i56 CONSIDÉRATIONS
point la roche qui les soutient , et être près de rouler au fond du précipice à la moindre secousse de tremblement de terre.
La partie la plus reculée de cette vallée est couyerte d'une épaisse forêt. Cest dans cet endroit ombragé que s'ouvre la caverne d'Ataruipé ; c'est moins un antre qu'un ro-cher très saillant où les eaux ont creusé un enfoncement lorsqu'elles atteignaient à cette hauteur. Là est le tombeau d'une peuplade éteinte, r^ous y comptâmes environ six cents squelettes bien conservés ; chacun l*epose dans une corbeille faite avec des pétioles des feuilles de palmier. Gette corbeille , que les naturels nomment mapirèsy a la forme d'une espèce de sac torré ; elle est d'une grandeur proportionnée à l'âge des morts , même pour les enfans moissonnés à l'instant de leur nais-
SUR LES CÀTAKACTES. :à5'J
sance. Tous ces squelettes sont si entiers qu'il n'y mancpie ni une côte ni une phalange.
Les ossemens sont préparés de trois manières ; ou blanchis, ou peints en rouge ayec PonotOy matière colorante tirée, conune le rocou, du Bixa oreUana ; ou , comme les momies, enduits de résine odorante et enveloppés de feuilles de bananier.
Les naturels racontent que l'on mettait pendant quelques mois le cadavre frais dans la terre hnmidQ , afin que les chairs se consumassent peu à peu. Ensuite on l'en retirait , et avec des pierres aiguisées on raclait la chair rertée sur les os. Plusieurs hordes de la Guyane pratiquent encore cette coutume. Auprès des mapirès, ou
corbeîUes , on trouve ai|8si des urnes d'une argile à moitié coite , qui paraissent œntenir les os de familles entières.
Les plus grande de ces nmes ont trois pieds de haut et cinq pieds et demi de )ong; elles sont d'une forme orale asses agréable^ et d'one couleur verdàtre; elles ont des anses £aiites en formes de crocodiles on de sexpens, et le bord d'en haut est dé* coré de méandres et le labyrinthes. Ces omemens sont entièrement semblables à cewc qui CQuyrent les mun du palais megdoaiii près de Mitla. On les retrouve sous toutes les zones et dans les degrés de oirilisatian les plus dipSrensy ijbtt les Grecs et les Romaips , dana le temple du Deus Bediculuâ , à Rome, et sur les boucliers dea Taïtiena y partout où une répétition rhythmique de formes négulières
SUR LES CATARACTES. 25g
flattait les yeax. Ces causes , comme je l'ai développé ailleurs, tiennent trop intimement à la nature intérieure des dispositions de notre ame , pour qu'elles paissent prouver l'origine ocNnmnne ou les relations anciennes des peuples.
Nos interprètes né purent pas nous donner des notions précises sur Fantiq[uité dé ces vases. La plupart des squelettes ne paraissaient pas avoir plus de cent ans. llcirbule une tradition chez les Guareques^ c'est que les belliqueux Aturès , poursuivis par les Caribes anthropophages, se sont sauvés sur les rochers des cataractes , séjour lugubre où cette peuplade resserrée s'éteignit ainsi que son langage. Dans les parties les plus inaccessibles du Raudal> on trouve de semblables catacombes 7. 11 est très vraisemblable que les
dernières familles des Aturès ne se sont éteintes que très tard ; car dans Maypnrès, et c^est un fait singulier , rit encore un vieux perroquet dont les habitans racontent quW ne le comprend point y parce qu'il parle la langue des Aturès.
Nous quittâmes la caverne au commencement de la nuit ^ après avoir , au grand scandale de notre guide, pris plusieurs crânes et le squelette complet d'un homme âgé» Un de ces crânes a été figuré par M. Blumenbach dans son excellent ouvrage craniologique* Quant au squelette , il a été perdu sur la côte d'Afrique, ainsi qu'une grande partie de nos collections, dans un naufrage qui priva de la vie notre ami> notre can:iarade de voyage, Fray Juan Gonzalez , jeune moine franciscain*
SUR LES CATAllACTES. HÔl
Gomme émus da pressentiment d'nne perte aussi douloureuse , tristes et rêveurs , nous nous éloignâmes de ce tombeau d'une peuplade entière. Cétait par une de ces nuits sereines et fraîches , qui sont si ordinaires sous la zone torride. La lune , entourée d'anneaux colorés, brillait au zénith ; elle éclairait la lisière du brouil^ lard, qui, comme un nuage à contours fortement prononcés, voilait le fleuve écumeux. . Une multitude innombrable d'insectes répandait une lumière phospho* rîque rougeâtre sur la terre couverte de plantes. Le sol resplendissait d'un feu vivant, comme si lés astres du firmament étaient venus s'abattre sur la sa^vane. Des bignonia grimpans, des vanilles odorantes, et des banisteria aux fleurs d'un jaune doré , décoraient l'entrée de la caverne. Au-dessus, les cimes
j62 COMSIDéRATIONS
des palmiars se balançaient en frémissant.
Cest ainsi çie s'éranonissent les gênérations des hommes ; que s'éteint pen à pea le nom des peafdes les plus célèbres ! mais lorsque chaque fleur de l'esprit se flétrit, lorsque les ouvrages du génie orateur , périssent dans les. ojrages des temps, une vie nouvelle s'élance éternellement du sein de la terre. Prodigue , infatigable, la nature génératrice Êat sans cesse éçlogre les tendres boutons et ne s'inquiète pas , si les hommes , race perverse et implacable, ne détruiront point le fruit dans sa ma- ^urilé.
ÉCLAIRGISSEMENS
BT
ADDITIONS
ÉCLAIRCISSEMENS
IT
ADDITIONS
1 Le tranquille bras de mer, p. ai 3.
Entre le 33*^ parallèle sud , et le 70^ parallèle nord , l'Océan atlantique a la forme d'une longue vallée qui est découpée sur ses bords, et dont les angles saillans et rentrans se correspondent exactement. J'ai donné de plus grands développemens à cette idée dans mon essai
^66 CONSIDiKATIOHS
d'un tableau géologiq[ae de rAmérique méridionale. ( Impniné dans le tome LUI da Jomnal de Physique , pag. 61 . ) Depuis les îles Canaries , et surtout depuis le 3i« degré de latitude boréale , et leaS* de longitude occidentale y jusqu'à la côte du nord-ouest de l'Amérique du sud y la surface de la mer est si tranquille , et les ▼agues y sont si pea élevées , qu'un canot peut y naviguer avec sécurité.
* Entre les Aniillei| p. ii3.
A la côte méridionale de Cuba, an sud* ouest du port de Batabano, dans la baie de Xagoa; mais environ à deux os troi4 tiettes de la terre , des sources d'eau douce sortent du milieu de l'eau salée , probablement par l'éffiet de la pression hy-
SUR LES CATAJUtCTBS. 267
drostatique. Leur émption se fait avec tant de force , que l'approche de ces lieux 'fameaxest dangereuse pour les petites embarcations, à cause des lames qui sont très hautes et se croisent en clapotant. Les navires côtiers approchent quelquefois de ces sources pour y prendre ^ au milieu de 1^ mer, une provision d'es^u douce, Plus on puise profondément , plus l'eau est douce. On y tue souvent des lamantins (Trichecus manati) , animal qui ne se tient pas habituellement dans l'eau salée. Ce singulier phénomène dont on n'avait paft encore fait mention , a été examiné avec la plus grande exactitude, par don Francisco Lemaur , qui a relevé trigooométri* quement la baie de Xagua. J'ai été plus au sud, dans le groupe d'îles appelées ^ar-* dînes del re, (Jardins du roi) et non à Xagua même.
268 CONSlDEftJLTIOlîS.
^ Reste de U digue antique , p. ai5.
Du temps de Strabon et de Pline il y avait encore , dans le détroit de Gibraltar entre les colonnes dllercnle , un banc ou ressif qni réunissait les deux continens et qp^on appelait , d'un nom bien caractéristique , le seuil de la mer Méditerranée. A quelle époque ont disparu ces écueils dangereux pour les navires carthaginois ? Les lies qui, suivant le témoignage de Strabon et de Mêla , étaient situées dans le détroit , sont-elles les mêmes que celle que nous trouvons encore aujourd'hui sur la côte d'Afrique ?
^ ht Paropamisus couvert de neige, p. a 16.
En lisant la description que Diodorc
St& LES CATARACTES. ^69
Lib. Xyil , pag. 553 , éd. Rhodom. , fait du Paropamisiis , on croit reconnaître un tableau des Andes du Pérou* L'armée macédonienne passa par des lieux habités , où il tombait tous les jours de la neige.
^Herrera, p. ai7«
Historia de las Indias Occidentales , Dec. I,libro III. Gap, ia,p. 106. Ed. i6oi. — ^Juan Baptista Munos , Histoire du Nou^ peaur-Monde^ 1. 1, p* 367.
^ Un géographe célèbre , p. ia6.
M. Buache. Voyez sa carte de la Guyane,
2^0 CONSIDÉBATIOHS $UK LES CATARACTES.
7 De semblables catacombes, p* aSg.
En 1800 y quand je parcourais les forêts de rorénogue , on fit , d'après un ordre du roi , quelques recherchesdans ces cavernes ossuaires. On accusait, mais à tort, le missionnaire des cataractes d'y avoir déterré des trésors que les Jésuites y avaient eachés avant d'abandonner le pays.