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DANS LES DIFFÉRENTES RÉGIONS DU GLOBE

En considérant l'influence que les progrès de la géographie et les voyages scientifiques entrepris dans des régions lointaines ont depuis des siècles exercée sur l’élude de la nature, on ne larde pas à reconnaître combien celle influence a varié suivant que les recherches portaient sur les formes du monde organique ou sur la masse inerte du globe, sur la connaissance des roches, leur âge relatif et leur origine. Dans chaque zone la terre est animée par des espèces différentes de plantes et d’animaux, soit que la température change selon la latitude géographique cl les courbures multipliées des lignes isothermes, soit qu’elle varie dans le sens vertical, sur la pente escarpée des chaînes de montagnes. La nature organique imprime à chaque région son cachet physionomique particulier. 11 n’en est pas de même de la nature inorganique dans les points où la croûte terrestre est privée de son lapis végétal, Dans les deux hémisphères, de l’équateur aux pôles, on rencontre les mêmes roches, comme si elles s’attiraient et se repous-

saienl par groupes. C’csl avec une joie mêlée d’élonnemenl que le navigateur reconnaît souvent, dans une île lonlaine, au milieu de plantes étrangères sous un ciel où brillent d’autres étoiles, le schiste argileux de sa contrée natale: on dirait une vieille connaissance de la patrie.

Celte indépendance des conditions géologiques de tout rapport avec la constitution actuelle des climats ne diminue point l'influence bienfaisante que des observations nombreuses, faites dans des pays étrangers, exercent sur les progrès de l’oryclognosie et la géognosic physique: elle imprime, au contraire, à ces sciences une direction spéciale. Chaque expédition enrichit l’histoire naturelle de nouvelles espèces de plantes et d’animaux. Tantôt ce sont des formes organiques qui se rattachent à des types depuis longtemps connus et qui nous présentent, dans sa perfection primordiale, la trame régulière, souvent interrompue en apparence, des espèces vivantes; tantôt ce sont des productions qui se montrent isolées, comme des débris de races éteintes ou comme des membres inconnus de groupes qui restent encore à découvrir.

Une telle variété d’objets ne s’offre pas certes à l’élude de la croûte terrestre. Celle-ci nous révèle, au contraire, dans ses parties constituantes, dans le gisement et l’alternance des diverses masses rocheuses, une uniformité qui excite l’clonnement du géologue. Dans la chaîne des Andes, comme dans les montagnes centrales de l’Europe, telle formation semble, pour ainsi dire, provoquer telle autre. Des roches de même nom concourent à des configurations semblables: le basalte et la dolérile composent des montagnes jumelles; la dolomite, le grès compacte et le porphyre, forment des pentes rocailleuses, escarpées; le trachyte vitreux, riche en feldspath, s’élève en dômes ou en cloches. Dans les zones les plus distantes on voit de gros cristaux se détacher uniformément, comme par un développement intérieur de la masse compacte primitive, s’enchàsser réciproquement, s’agglomérer par couches subjacentes, et annoncer souvent le voisinage d’une formation nouvelle indépendante. C’est ainsi que tout le monde inor-

— oi.) —

ganique se dessine plus ou moins nettement dans chaque montagne d’une étendue considérable. Cependant, pour approfondir les phénomènes si importants de la composition, de l’âge relatif et de la naissance des roches, il faut comparer entre elles les observations faites dans des régions très-différentes. Des problèmes qui ont paru longtemps insolubles aux géologues du Nord trouvent leur solution près de l’équateur. Si, pour le répéter, les zones éloignées ne nous font pas connaître des formations nouvelles, c’est-àdire des groupements nouveaux de substances simples, elles nous mettront en revanche, sur la voie de la découverte des grandes lois universelles, d’après lesquelles les couches de la croûte terrestre se superposent, se coupent en filons, ou se soulèvent par des forces élastiques.

En voyant les géologues tirer leur savoir de recherches qui embrassent de vastes étendues de pays, on ne s’étonnera pas que le genre de phénomènes dont je vais ici traiter été étudié pendant longtemps d’autant plus imparfaitement, que les points de comparaison étaient plus difficiles, pour ainsi dire plus pénibles à trouver. Jusqu’à la fin du siècle passé tout ce que l’on croyait savoir de la forme des volcans cl de l’action de leurs forces souterraines se rapportait à deux montagnes de Y Italie méridionale, au Vésuve et à l’Etna. Le premier, étant plus accessible et ayant, comme tous les volcans bas, des éruptions plus fréquentes, fut le plus souvent exploré ; c’est une colline qui a été en quelque sorte le type sur lequel on avait modèle tout un monde lointain, la rangée des puissants volcans du Mexique , de l’Amérique méridionale et des îles de l’Asie.

Cela ne rappellc-l-il pas le berger de Virgile, qui s’imaginait voir dans sa petite cabane le prototype de Rome, la ville éternelle?

Une élude plus attentive de toute la Méditerranée, particulièrement des îles et des côtes orientales , berceau de la civilisation morale de l’humanité, aurait certainement pu remédier à ce défaut de connaissances. Entre les Sporades, des rochers trachy tiques ont surgi du fond de la mer, pa-

rcils à celle île des Açores, qui, dans un espace de trois siècles, s’est montrée périodiquement, trois fois, à des intervalles presque égaux. Entre Épidaure et Trézène, près de Mélhonc (Modon), dans le Péloponnèse, se trouve un monte nuovo, décrit par Strabon, et réaperçu par Dodwell; il est plus élevé que le Monle-Nuovo des Champs-Phlé7 grécns, près de Baies, peut-èlre même plus élevé que le nouveau volcan de Xorullo, dans les plaines du Mexique, que j’ai vu entouré de plusieurs milliers de cônes basaltiques sortis de terre et encore fumants. Dans le bassin même de la Méditerranée le feu volcanique ne s’échappe pas toujours de cratères permanents, tels que le Stromboli, le Vésuve et l’Etna, monts isolés qui ont une communication constante avec l’intérieur du globe. Dans l’île d’ischia, sur le mont Épomée, et au rapport des anciens, dans la plaine Lélantique, près de Chalcis, on a vu des laves couler de crevasses soudaines du sol. Outre ces phénomènes, qui appartiennent aux temps historiques, au domaine circonscrit des traditions certaines (Charles Ritter en donnera le recueil et l’explication dans son chef-d’œuvre de géographie), les bords de la Méditerranée renferment encore bien des vestiges de l’action primitive du feu. La France méridionale nous offre, dans l’Auvergne, loul un système particulier de volcans: ce sont des dômes de trachyle, alternant avec des cônes éruptifs, d’où s’épandaienl des torrents de lave en coulées étroites. La plaine unie de la Lombardie» qui forme le golfe le plus reculé de l’Adriatique, enclôt des collines Euganéennes, où s’élèvent des dômes de Irachytc grenu, d’obsidienne cl de perlile, trois roches, naissant les unes des autres, qui ont coupé la craie inférieure et le calcaire-nummulite, mais qui n’ont jamais formé des coulées élroiles. De semblables indices d’une ancienne révolution du globe se trouvent sur beaucoup de points du continent de la Grèce et dans l’Asie Mineure, pays qui seront pour le géologue une riche mine d’observations, quand la lumière sera retournée dans le foyer d’où elle a commencé-à rayonner sur l’Occident, quand l’humanité tourmentée ne gémira plus sous le joug barbare des Osmanlis.

Que l’on songe à la proximité géographique de ces phénomènes si multipliés, pour se convaincre que le bassin méditerranéen avec ses rangées d’îles aurait pu offrir à l’observateur attentif tout ce que l’on a découvert récemment, sous des formes diverses, dans l’Amérique méridionale, à Ténériffe et dans les Aïeules, îles voisines de la région polaire. Les sujets d’observation étaient sans doute condensés dans un petit espace; mais il fallait voyager dans des zones lointaines , comparer entre elles de vastes régions en Europe et hors d’Europe, pour faire ressortir les rapports généraux des phénomènes volcaniques et leur dépendance réciproque.

Dans le langage vulgaire, qui tantôt perpétue des erreurs et leur donne de l’autorité, tantôt énonce la vérité comme par instinct, on nomme volcaniques toutes les éruptions de feu souterrain et de matières fondues; les colonnes de fumée et de vapeur qui s’élèvent çà et là du sein des rochers, comme à Colarès, après le grand tremblement de terre de Lisbonne; les salses ou cônes argileux vomissant de la boue détrempée, de l’asphalte et de l'hydrogène, comme à Girgenti, en Sicile, et à Turbaco, dans l’Amérique méridionale ; les sources chaudes du Geiscr, qui jaillissent sous la pression de vapeurs élastiques; enfin tous les effets des forces naturelles indomptées, qui résident profondément dans l’intérieur de notre planète. Dans l’Amérique moyenne (Gualimala) et dans les îles Philippines, les indigènes mêmes font une distinction entre les volcans d’eau et les volcans de feu , volcanes de aqua y de fuego. Par volcans d’eau ils désignent les montagnes qui, au milieu de violentes secousses cl d’un sourd fracas, vomissent de temps à autre des eaux souterraines.

Sans nier la connexité de ces phénomènes, on serait cependant bien avisé de donner «à la partie physique et oryclognostique de la géologie une nomenclature plus précise cl de ne pas appeler volcan tantôt une moYilagne terminée par une bouche ignivome permanente, tantôt chaque cause souterraine d’effets volcaniques. Dans l'état actuel du globe, la forme la plus ordinaire des volcans, dans toutes les pnr-

lies du monde, esl celle d’une montagne conique isolée (Vésuve, Etna, pic de Ténériffe, Tunguragua cl Colopaxi). J’en ai vu de toutes dimensions, depuis la colline la plus basse jusqu’à dix-huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Mais à côté de ces montagnes coniques on rencontre aussi des cratères toujours béants, en communication permanente avec l'intérieur de la terre, sur de longs cols découpés, non pas toujours au milieu de leur sommet saillant, mais à leur extrémité du côté de la pente. Tel est le Pichincha, qui s’élève entre l’océan Pacifique et la ville de Quito, et que les premières formules barométriques de Bouguer ont rendu célèbre; tels sont encore les volcans qui s’élèvent dans la steppe de los Pastos, haute de dix mille pieds. Toutes ces cimes, de formes diverses, se composent de traehyle, nommé autrefois porphyre trappéen, roche grenue, irrégulièrement poreuse, formée de feldspath (labrador, oligoelase, albite), d’augile, de hornblende, quelquefois de parcelles de mica cl même de quartz. Là où les indices ou, pour mieux dire, l’antique échaffaudage de l’éruption primordiale se sont conservés intégralement, le cône isolé est environné comme d’un manteau de rochers énormes, superposés par étages. Ces enceintes annulaires s’appellent cratères de soulèvement. C’est un grand et important phénomène, sur lequel le premier géologue de notre époque, Léopold de Buch, aux travaux duquel j’emprunte ici plusieurs points de vue, a présenté, il a cinq ans, à l’Académie de Berlin une dissertation mémorable.

Les volcans communiquant avec l’atmosphère par des bouches ignivomes, les cônes basaltiques et les dômes de trachyte dépourvus de cratère, tantôt bas, comme le Sarcouy, tantôt élevés, comme le Chimborazo, forment des groupes divers. La géographie comparée nous montre ici de petits archipels, en quelque sorte de systèmes complets de montagnes avec leurs cratères et leurs courants de lave, comme les îles Canaries et les Açores, ou sans cratères ni courants de lave , comme les collines Euganéennes et le Siebengebirge, près de Bonn : ailleurs elle nous fait connaître des volcans disposés par rangées simples ou doubles,

sc prolongeant à plusieurs centaines de milles, soit parallèlement à la direction principale de la chaîne de montagnes, comme au Guatimala, dans le Pérou et à Java, soit en coupant perpendiculairement l’axe de celle chaîne , comme dans le Mexique tropical. Dans le pays des Aztèques les montagnes trachyliques ignivomes atteignent seules à la limite des neiges éternelles: parallèles à un cercle de latitude, elles ont probablement surgi d’une crevasse qui, dans une étendue de cent cinq milles géographiques, coupe tout le continent depuis la mer du Sud jusqu’à l’océan Atlantique.

Celte agglomération de volcans, tantôt par groupes arrondis, isolés, tantôt par rangées doubles, prouve de la manière la plus décisive que les effets volcaniques ne dépendent pas de petites causes , voisines de la surface du sol , mais qu’ils se rattachent à de grands phénomènes, dont l’origine est plus profonde. Toute la partie orientale, si pauvre en métaux, du continent Américain, est, dans son étal actuel, sans volcans, sans formations trachyliques, peut-être même sans basalte avec olivine. Tous les volcans d’Amérique se trouvent accumulés dans la partie occidentale qui regarde l’Asie, dans la chaîne des Andes, qui, dans le sens de la ligne méridienne , a dix-huit cents milles géographiques de longueur.

Tout le plateau de Quito, couronné par le Pichineha, le Cotopaxi et le Tunguragua, n’est qu’un foyer volcanique. Le feu souterrain se dégage tantôt par l’un, tantôt par l’autre de ces cimes que l’on s’est habitué à regarder comme des volcans séparés. La marche, progressive du feu se dirige depuis trois siècles du nord au sud. Les tremblements de terre même, fléau si redoutable pour cette partie du monde, fournissent des preuves remarquables de l’existence de communications souterraines, non-seulement (ce que l’on sait depuis longtemps) avec des contrées dépourvues de volcans, mais encore avec des bouches ignivomes, très-distantes entre elles. C’est ainsi qu’en 1797 le volcan de Pasto, à l’est de la rivière Guaylara, vomit pendant trois mois une haute colonne de fumée. Celle colonne disparut à l’instant où, à

soixante milles de là , le grand tremblement de terre de Riobamba et l’éruption boueuse du Moya firent périr de trente à quarante mille Indiens.

Le 30 janvier 1811 l’apparition subite de l’île Sabrina , l’une des Açores, fut le prélude des secousses terribles qui bien loin de là, à l’ouest, ébranlèrent presque continuellement, depuis le mois de mai 1811 jusqu’en juin 1813, d’abord les Antilles, puis les plaines de l’Ohio et du Mississipi, enfin les côtes de Vénézuéla et de Caracas, située à l’opposile de ces plaines. La destruction complète de la belle capitale de Caracas fut, trente jours après, suivie de l’éruption du volcan de Saint-Vincent dans les Antilles voisines. L’éruption de ce volcan, qui avait été si longtemps en repos , lut accompagnée d’un phénomène remarquable. Au même moment où l’explosion eut lieu, le 50 avril 1811, on entendit dans l’Amérique méridionale un bruit souterrain, qui répandit l’effroi dans un rayon de deux mille deux cents milles géographiques carrés. Les habitants des rives de l’Apure à sa jonction avec le rio Nula, ainsi que les habitants des côtes de Vénézuéla les plus lointaines, comparaient ce bruit à une décharge de grosse artillerie. Or, depuis le confluent du rio Nula et de l’ Apure, par lequel j’ai passé dans l’Orénoque, on compte en ligne directe, jusqu’au volcan de Saint-Vincent, cent cinquante-sept milles géographiques. Ce bruit ne s’était certainement pas propagé par l’air: il devait avoir pris naissance dans le sein même de la terre. Il n’était guère plus intense sur les bords de la mer des Antilles, dans le voisinage du volcan en éruption, que dans l’intérieur du pays, dans le bassin de l’Apure et de l’Orénoquc.

Il serait oiseux de citer ici tous les exemples que j’ai recueillis à cet égard; mais, pour rappeler un phénomène qui fut pour l’Europe d’une importance historique, je me bornerai à mentionner encore le fameux tremblement de terre de Lisbonne. Il arriva le 1er novembre 1755. Au même moment les lacs de la Suisse et la mer qui baigne les côtes de la Suède furent violemment agités; on en ressentit les effets même dans les Antilles orientales: autour de la Mar-

tinique, d’Antigua cl de Barbados, où la marée ne dépasse jamais vingt-huit pouces, elle monta brusquement à vingt pieds. — Tous ces phénomènes prouvent que les forces souterraines se manifestent, soit dynamiquement par les tremblements de terre, soit chimiquement par les volcans. Ils prouvent aussi que ces forces n’agissent pas superficiellement, dans la mince écorce terrestre, mais profondément, dans l’intérieur de notre planète, d’où elles se font sentir, à travers des fissures et des galeries ouvertes, jusqu’aux points les plus distants de la surface du globe.

Plus la structure des volcans, c’est-à-dire des bordures du canal par lequel les masses fondues de l’intérieur arrivent à la surface de la terre, est diversifiée, plus il importe de l’approfondir par des mensurations exactes. L’intérêt de ces mensurations, qui dans une autre partie du monde furent un objet spécial de mes recherches, s’accroît par la considération que les points à mesurer varient pour la plupart de grandeur. C’est l’œuvre de la science philosophique de la nature de rattacher, dans la vicissitude des phénomènes, le présent au passé.

Pour parvenir à déterminer un retour périodique ou les lois générales de changements naturels successifs, il faut avoir quelques points fixes, des observations soigneusement faites, qui, ayant des dates certaines, puissent servir de termes de comparaison. Si l’on avait pu, seulement de mille en mille ans, déterminer la température moyenne de l’atmosphère et du sol sous différentes latitudes, ou la hauteur moyenne du baromètre au niveau de la mer, nous saurions dans quel rapport les climats ont diminué ou augmenté de chaleur, ou si la hauteur de l’atmosphère a subi des changements. Il faudrait de ces mêmes points de comparaison pour l’inclinaison et la déclinaison de l’aiguille aimantée, ainsi que pour l’intensité des forces électro-magnétiques, sur lesquelles, au sein de celte académie, deux physiciens distingués , Seebcck cl Erman , ont répandu tant de lumière. Si c’est une lâche glorieuse pour les sociétés savantes de scruter avec persévérance les variations cosmiques de la chaleur, de la pression atmosphérique, de la direction et

de la tension magnétique, il est du devoir du géologue voyageur en déterminant les inégalités de la surface terrestre, de porter principalement son attention sur la hauteur, si variable, des volcans. Ce que j’ai fait jadis, dans les montagnes du Mexique, pour le volcan de Toluca,le Popocalepell, le Cofre de Perole ou Nauhcampatepell, et le Xorullo; ce que j’ai essayé, dans la chaîne des Andes, pour le Pichincha, j’ai eu, depuis mon retour en Europe, à différentes reprises, occasion de le répéter pour le Vésuve. Lorsqu’on manque d’observations trigonométriques ou barométriques complètes, on peut y suppléer par des angles de hauteur exactes, pris sur des points rigoureusement déterminés. La comparaison de ces angles de hauteur, mesurés à différentes époques, est souvent même préférable à des opérations plus détaillées, mais plus complexes.

Saussure avait mesuré le Vésuve, en 1773, à une époque où les deux bords du cratère , celui du nord-ouest et celui du sud-est , lui parurent d’égale hauteur. 11 les trouva à six cent neuf toises ou trois mille six cent cinquante-quatre pieds au-dessus du niveau de la mer. L’éruption de 1794 occasionna un éboulement au sud, une inégalité dans les bords du cratère, que l’œil même le moins exercé distingue à une grande distance. Léopold de Buch, Gay-Lussac et moi, nous mesurâmes, en 1805, trois fois le Vésuve; et nous trouvâmes le bord septentrional, la Roccadel-Palo , qui est vis-à-vis de la Somma , exactement à la hauteur déterminée par Saussure, tandis que le bord méridional était de soixante-quinze toises (450 pieds) moins élevé qu’en 1775. Toute la hauteur du volcan avait alors diminué d’un huitième du côté de Torre-del-Greco , c’està-dire là où depuis trente ans le feu avait pour ainsi dire agi de préférence. Le cône de cendres est à l’élévation totale de la montagne, pour le Vésuve, comme 1:3; pour le Pichincha , comme 1 : 10, et pour le pic de TénérifTc, comme 1 : 22. De ces trois montagnes ignivomes, le Vésuve a donc proportionnellement le cône de cendres le plus élevé, probablement parce que, comme volcan bas, il a eu son action principalement concentrée dans le sommet.

Il y a quelques mois (ceci fui écrit en 1822) je réussis, non-seulement à répéter sur le Vésuve mes anciennes déterminations barométriques, mais encore, dans trois ascensions différentes, à mesurer d’une manière plus complète tous les bords du cratère (*). Ce travail pourrait être de quelque intérêt, parce qu’il embrasse la période des grandes éruptions de 1805 à 1822, et parce qu’il offre peutêtre la seule mesure comparable dans toutes ses parties qu’on ail jusqu’à présent publiée d’un volcan. Il en résulte que les bords du cratère sont non-seulement là où ils se composent visiblement de tracliylc (comme au pic de Ténériffe et dans les volcans des Andes), mais partout beaucoup moins altérables qu’on ne l’avait cru jusqu’ici, d’après des observations passagèrement établies. Selon mes dernières déterminations, le bord nord-ouest du Vésuve n’a peut-être pas changé du tout depuis Saussure, c’est-à-dire depuis quarante-neuf ans, et le bord sud-est, qui du côté de Bosco- Tre-Case était en 1794 de quatre cents pieds moins élevé, s’est à peine abaissé de dix toises (60 pieds).

Si on lit dans les feuilles publiques, rendant compte des grandes éruptions, que le Vésuve a complètement changé de forme, et si l’on croit ces récits confirmés par les vues pittoresques du volcan dessinées à Naples, c’est une erreur qui tient à ce que l’on confond le contour des bords du cratère avec les contours des cônes d’éruption, qui se forment accidentellement, au milieu du cratère, sur le sol de la bouche ignivome, soulevé par des vapeurs. Un de ces cônes d’éruption, monceau de rnpilli et de scories, devint en 1816 et 1818 peu à peu visible au-dessus du bord sud-est du cratère. Par l’éruption du mois de février 1822 il avait augmenté au point de dépasser de cent à cent dix pieds le bord nord-ouest du cratère ( Rocca-del-Polo ). Or, ce cône remarquable, que l’on avait coutume de regarder à Naples comme le véritable sommet du Vésuve, s’écroula dans la nuit du 22 octobre, avec un horrible fracas, et le sol du cratère, qui depuis 1811 avait toujours été inaccessible, est actuellement de sept cent cinquante pieds plus bas que le bord septentrional du volcan, qui est lui-même de deux

cents pieds plus bas que le bord méridional. La forme variable cl la position relative des cônes d’éruption, qu’il faut bien se garder de confondre, comme on le fait si souvent, avec le cratère du volcan, donna au Vésuve, à des époques différentes, une physionomie particulière; riiistoriograpbc de ce volcan pourrait, d’après le contour de la cime , et à la simple inspection des tableaux du paysagiste Hackerl, conservés dans le palais de Portici, deviner l’année où l’artiste a esquissé sa peinture , suivant que le côté septentrional ou méridional de la montagne est figuré plus ou moins haut.

Le lendemain de l’écroulement du cône de scories, haut de quatre cents pieds, après que les petits mais nombreux torrents de lave avaient déjà cessé de couler, dans la nuit du 23 au 24 octobre, commença l’éruption ignée des cendres cl des rapilli. Elle dura douze jours sans interruption; les quatre premiers jours elle avait atteint son maximum. Pendant ce temps les délonnations dans l’intérieur du volcan furent si violentes, que le simple ébranlement de l’air (on n’avait senti aucune secousse du sol) lit éclater les plafonds des appartements du palais de Portici. Les villages voisins, Résina, Torre-del-Greco, Torre-dcll’-Annunziala et Bosco-Tre-Case, furent témoins d’un spectacle curieux: l’atmosphère était tellement remplie de cendres, que toute la contrée se trouva en plein jour, durant plusieurs heures, enveloppée des plus profondes ténèbres. On circulait dans les rues avec des lanternes, comme cela arrive si souvent à Quito, lors des éruptions du Pichincha. Il y eut parmi les habitants un sauve-qui-peut comme on n’en avait jamais vu. On redoute moins les torrents de lave qu’une éruption de cendres; celte éruption violente, insolite, jointe à une vague tradition du sort d’IIerculanum, de Pompéi et de Stabies, épouvante l’imagination des hommes.

La vapeur d’eau chaude qui s’élevait du cratère se condensait, au contact de l’atmosphère froide, en un nuage épais, enveloppant la colonne de feu et de cendres, haute de neuf mille pieds. Celle condensation si brusque de la vapeur et la formation même du nuage augmentaient, com-

inc l’a montré Gay-Lussae, la tension électrique. Des éclairs sillonnaient en tous sens la colonne de cendres, et on entendait distinctement le roulement du tonnerre, sans le confondre avec le fracas intérieur du volcan. Dans aucune autre éruption l’électricité ne s’était manifestée d’une manière aussi frappante.

Le malin du 26 octobre une rumeur étrange se répandit: c’est qu’un torrent d’eau bouillante s’élancait du cratère et se précipitait le long du cône de cendres. Cependant Monticelli, le savant et zélé observateur du volcan, reconnut bientôt que celte rumeur était le résultat d’une illusion optique. Le prétendu torrent n’était qu’une immense quantité de cendre sèche, qui sortait comme du sable mobile d’une fente du bord supérieur du cratère. L’éruption du Vésuve fut précédée d’une sécheresse qui désola les champs; elle se termina par l’orage volcanique mentionné, suivi d’une pluie battante, de longue durée. C’esL là ce qui sous toutes les zones caractérise la fin d’une éruption. Comme pendant l’éruption le cône de cendres est enveloppé de nuages, et que dans son voisinage les ondées sont les plus fortes, on voit des flots de limon couler de toutes parts. Le campagnard, effrayé, les prend pour de l’eau qui projetée de l’intérieur du volcan, s’écroulerait par le cratère. Le géologue, illusionné, croit y reconnaître de l’eau de mer ou des produits d’éruptions boueuses, ou, suivant le langage d’anciens théoriciens français, des produits d’une liquéfac-, lion igno-aqueuse.

Les volcans dont le sommet plonge (comme cela arrive généralement dans la chaîne des Andes) dans la région des neiges, ou atteint à une hauteur double de celle de l’Etna, causent des inondations fréquentes et désastreuses par la fonte des neiges. Ces phénomènes se lient, il est vrai, météorologiquement aux éruptions des volcans, et varient suivant la hauteur des montagnes, suivant la circonférence de leurs cimes neigeuses cl réchauffement des parois du cône de cendres; mais ce n’est point là ce qu’on pourrait appeler de véritables phénomènes volcaniques. Dans de larges excavations, tantôt sur la pente, tantôt au pied des volcans,

naissent des lacs souterrains qui ont divers points de communication avec les torrents alpestres. Par l’effet des secousses de terre qui dans la chaîne des Andes précèdent toute éruption ignée, et ébranlent puissamment toute la masse du volcan, les cavernes souterraines s’ouvrent et rejettent tout d’un coup de l’eau , des poissons et du limon lufacé. C’est ainsi qu’on voit apparaître le pimelodes cyclopum, poisson singulier, que les habitants du plateau de Quito nomment prenadilla, et que j’ai décrit peu de temps après mon retour. Quand s’écroula, dans la nuit du 19 au 20 juin 1698, au nord du Chimborazo, la cime duCarguairazo, montagne de dix-huit mille pieds de haut, toute la campagne de près de deux milles carrés à la ronde se couvrit de vase et de poissons. C’est à une semblable éruption piscivome du volcan Imbaburu, arrivée sept ans auparavant, que l’on attribua les fièvres putrides qui désolèrent la ville d’Ibarra.

Je mentionne ces faits , parce qu’ils jettent quelque lumière sur la différence qui existe entre l’éruption de cendres sèches et celle d’alluvions de tuf et de trass limoneux enveloppant du bois, du charbon et des coquilles. Les feuilles publiques ont singulièrement exagéré la quantité de cendres récemment rejetée par le Vésuve, ainsi que tout ce qui touche les volcans et d’autres grands phénomènes de la nature propres à répandre la terreur. Deux chimistes napolitains, Vicenzo Pepe et Giuseppe di Nobili, ont même signalé, malgré les assertions contraires de Monlicelli et de Covelli, des traces d’or et d’argent dans les cendres volcaniques. D’après mes recherches, la couche de cendres tombée dans l’espace de douze jours, du côté de Bosco-Tre-Case, n’avait que trois pieds d’épaisseur sur la pente du cône, là où elle était mêlée de rapilli, tandis que dans la plaine elle avait tout au plus quinze à dix-huit pouces. Les observations de ce genre ne doivent pas se faire dans les endroits où les cendres, charriées par le vent, sont entassées comme de la neige où du sable, ou broyées avec de l’eau en une masse pâteuse. Ils ne sont plus ces temps où, tout à fait dans l’esprit des anciens, on ne cherchait dans les phéno-

mènes volcaniques que le merveilleux, et où, comme Ctésias, on faisait voler les cendres de l’Etna jusqu’à la presqu’île de l’Inde. Sans doute, les filons d’or et d’argent du Mexique se trouvent en partie engagés dans du porphyre trachytique; mais la cendre du Vésuve que j’ai rapportée avec moi, et qu’un excellent chimiste, Henri Rose, a bien voulu analyser, ne renferme aucune trace d’or ni d’argent.

Bien que les résultats que j’expose ici , et qui sont conformes aux observations exactes de Monlicclli, soient loin de s’accorder avec ceux que l’on a publiés dans ces derniers mois, l’éruption de cendres du Vésuve du 24 au 28 octobre 1822 n’en est pas moins et la mieux étudiée et la plus mémorable après celle qui eausa la mort de Pline l’Ancien. La quantité de cendres rejetée alors a été peut-être triple de celle que l’on a vue tomber depuis le temps où l’on observe attentivement en Italie les phénomènes volcaniques. Une couche de quinze à dix-huit pouces d’épaisseur paraît de prime abord insignifiante comparativement à la masse qui recouvre Pompéi. Mais, abstraction faite des pluies et des alluvions, qui peuvent depuis des siècles avoir augmenté celte masse, et sans ranimer la discussion que des sceptiques avaient soulevée, au delà des Alpes, sur les causes de destruction fort contestées des villes de la Campanie , je me permettrai de rappeler ici que les éruptions d’un volcan à des époques très-éloignées les unes des autres ne sauraient être comparées entre elles relativement à leur intensité. Toutes les déductions fondées sur des analogies sont insuffisantes, quand on les rattache à' des rapports de quantité, à la masse de la lave et des cendres, à la hauteur des colonnes de fumée, et à la violence des détonnalions.

La description topographique du Vésuve par Strabon et l’opinion de Vitruve sur l’origine volcanique de la pierreponce montrent que jusqu’à l’année de la mort de Vespasien, c’est-à-dire jusqu’à l’éruption qui ensevelit Pompéi, ce mont ignivome ressemblait à un volcan éteint plutôt qu’à une solfatare. Quand, après un long repos, les forces souterraines s’ouvrirent des voies nouvelles, en rompant les couches de roches primitives et de trachyte , il dut se

manifester des effets qui ne pouvaient servir de terme de comparaison à ce qui eut lieu plus tard. L’épitre si connue dans laquelle Pline le jeune informe Tacite de la mort de son oncle montre clairement que le volcan annonça, pour ainsi dire, son réveil par une éruption de cendres. La même chose fut observée en septembre 1759, lorsque le nouveau volcan de Xorullo saillit soudain dans la plaine, à travers des masses de syénite et de trachyle. Les habitants de la campagne s’enfuirent, en voyant sur leurs chapeaux des cendres que vomissait la terre partout entre-ouverte. Dans les éruptions périodiques ordinaires des volcans la pluie de cendres clôt toujours la scène. Du reste, il résulte clairement d’un passage de l’épîlre de Pline le jeune que, à part tout entassement alluvionnaire, la cendre sèche formait, tout aussitôt après sa chute , une couche de quatre à cinq pieds d’épaisseur. « La cour, continue l’auteur, par laquelle on entrait dans la chambre où Pline faisait la sieste, était si remplie de cendres et de pierres ponces, que s’il avait dormi plus longtemps, il aurait trouvé l’issüe bouchée. » Les vents, charriant des cendres, n’ont guère dû faire sentir leur action dans l’enceinte d’une cour.

J’ai interrompu mon aperçu comparatif des volcans par des observations particulières faites sur le Vésuve, tant à cause du grand intérêt qu’a excité la dernière éruption, qu’à cause du souvenir classique d’Herculanum et de Pompéi, qu’évoque naturellement chaque pluie de cendres. Dans un supplément, qui n’est pas destiné à être lu devant celte assemblée, j’ai réuni tous les éléments des mesures barométriques que j’ai eu l’occasion de faire, vers la fin de l’année 1822, au Vésuve et dans les champs Phlégréens.

Nous venons de considérer la forme et les effets des volcans qui par un cratère communiquent d’une manière permanente avec l’intérieur de la terre. Ces volcans ont leurs cimes formées de masses soulevées de trachyte et de lave, diversement entrecoupées de galeries. La permanence de leur action fait supposer une structure très-compliquée. Ils ont, pour ainsi dire, un caractère particulier, qui reste le même pendant de longues périodes. Des montagnes de ce

genre, bien rapprochées les unes des autres, donnent souvent des produits tout différents: des laves de leucile eide feldspath , de l’obsidienne avec de la pierre ponce et des masses basaltiques contenant de l’olivine. Ces volcans sont d’origine récente; ils coupent, pour la plupart, toutes les couches des montagnes de transition; leurs éruptions et leurs coulées de lave sont moins anciennes que nos vallées. Leur vie, pour employer ce mot, dépend du mode et de la durée de leur communication avec l’intérieur du globe. Souvent ils se reposent pendant des siècles, se rallument soudain, et finissent par n’étre que des solfatares rejetant des vapeurs d’eau , des gaz et des acides. Mais quelquefois, comme le pic de Ténériffe, leur cime n’est plus déjà qu’une mine de souffre natif, tandis que des flancs de la montagne il s’échappe encore de puissants torrents de lave, basaltiformes inférieurement, et obsidianoïdes, mêles de pierre ponce, supérieurement, là où la pression est moindre (*). *

Indépendamment de ces volcans à cratères permanents , il existe des phénomènes volcaniques qu’on observe, il est vrai, plus rarement, mais qui rappellent d’une manière singulièrement instructive pour les géologues les révolutions primitives du globe. Ce sont des montagnes de trachyle , qui s’entrouvrent tout à coup, vomissent de la lave et «les cendres, puis se referment peut-être à jamais. Nous citerons comme exemple le colossal Antisana, dans la chaîne des Andes, et le mont Épomée, de l’ile d'ischia, en 1302. Quelquefois ces sortes d’éruptions se manifestent meme dans des plaines. C’est ce qui est arrivé dans le plateau de Quito, dans l’Islande, loin de l’Hécla et dans les champs Lélanliques de l’Eubée. Beaucoup de soulèvements d’îles rentrent dans la catégorie de ces phénomènes passagers. Dans ces cas il n’y a pas de communication permanente avec l’intérieur du globe: l’action cesse dès que l’ouverture ou le canal de communication se rebouche. C’est ainsi probablement qu’on s’explique ces liions de basalte, de dolérile cl de porphyre qui dans différentes zones coupent presque toutes les formations, et ces masses de syénile, de porphyre

augitique cl de roche amygdaloïde qui caraclérîsenl les couches les plus récentes des montagnes de transition et la couche la plus ancienne des montagnes secondaires. Dans le premier âge de notre planète les matières de l’intérieur, encore liquides, s’écoulaient partout à travers les crevasses de l’écorce terrestre: elles se soliditiaient tantôt en roches grenues, tantôt en dépôts stratifiés. Ce que le monde primitif nous a transmis de roches dites volcaniques n’a point coulé en bandes étroites comme les laves sorties des cônes de nos volcans. Les mélanges d’augile, de fer tilané, de feldspath et de hornblende peuvent, à des époques différentes, avoir été les mêmes, plus ou moins rapprochés du basalte et du trachyte; les éléments chimiques ont pu, comme le démontrent les travaux importants de Mitcberlich et l’analogie des productions ignées artificielles, se grouper dans des proportions définies, de manière à former des cristaux. Toujours est-il que des substances composées de la même manière sont arrivées à la surface du sol par des voies très-différentes, soit par soulèvement, soit à travers des crevasses, et que, coupant les couches plus anciennes, c’est-à-dire l’écorce terrestre plus anciennement oxydée, elles se sont enfin épandues, comme une lave, par les cônes à cratère permanent. La confusion de phénomènes si différents a jeté sur la géologie des volcans quelque obscurité, qu’un grand nombre de recherches comparatives ne lardera pas cependant à dissiper.

On a souvent agité la question de savoir ce qui brûle dans les volcans, et ce qui cause celle chaleur qui fait fondre ensemble les terres et les métaux. Voici ce que la chimie moderne a essayé de répondre: ce qui hrûle^ ce sont les terres, les métaux, les alcalis mêmes, et les métalloïdes de ces substances. L’écorce terrestre solide, déjà oxydée, forme la ligne de séparation entre l’océan aérien, riche en oxygène , et entre les matières combustibles non oxydées de l’intérieur de notre planète. C’est le contact de ces métalloïdes avec l’oxygène de l’air, qui détermine le dégagement de chaleur. Le célèbre et ingénieux chimiste qui a émis cette explication des phénomènes volcaniques ne tarda

pas à l’abandonner. Les observations qu’on a faites , sous toutes les zones, dans les mines et les cavernes, et que j’ai, de concert avec Arago, réunies dans un mémoire spécial, prouvent que, même à une petite profondeur, la chaleur du globe est, dans un même lieu, beaucoup plus élevée que la température moyenne de l’atmosphère. Ce fait si remarquable et si généralement confirmé est en rapport avec ce que les phénomènes volcaniques nous apprennent. On a calculé la profondeur à laquelle on pourrait regarder la terre comme une masse fondue. La cause primordiale de celle chaleur souterraine réside à la fois, comme pour toutes les planètes, dans la formation même de la masse condensée qui se détacha d’un fluide nébuleux, cosmique, et dans le refroidissement des couches terrestres de différentes épaisseurs par voie de rayonnement. Tous les phénomènes volcaniques sont probablement le résultat d’une communication, passagère ou constante, entre l’intérieur et l’extérieur de notre planète. Des vapeurs élastiques chassent, par des fissures profondes, les matières fondues, qui s’oxydent. Les volcans sont donc, pour ainsi dire, les sources intermittentes du globe ; les mélanges liquides de métaux, d’alcalis et de terres s’écoulent doucement, tranquillement, lorsque une fois soulevés ils trouvent quelque issue. C’est ainsi que , d’après le Phédon de Platon, les anciens se représentaient tous les torrents de feu volcanique comme des effluves du Périphlégéthon.

Qu’il me soit permis d’ajouter à ces considérations une autre, plus hardie encore. N’cst-ce pa9 aussi dans celte char leur intérieure du globe (qu’indiquent les observations sur les volcans et les recherches thermométriques sur les puits creusés à différentes profondeurs (s),) que réside la cause d’un des phénomènes les plus merveilleux que nous offre la connaissance des fossiles? Des espèces d’animaux tropicales, des fougères arborescentes, des palmiers et des bambous gisent ensevelis sous les glaces du nord. Partout le monde primitif nous montre une distribution d’êtres organiques en contradiction avec la nature actuelle des elimals.- Pour résoudre un problème si important on a eu recours

à plusieurs hypothèses, telles que le voisinage d’une comète, un changement dans l’obliquité de l’écliptique, un accroissement d’intensité de la lumière solaire. Aucune de ces hypothèses n’a pu satisfaire en meme temps l’astronome, le physicien et le géologue. Quant à moi, je n’aime à rien changer à l’axe de la terre et à la lumière du disque solaire, dont les taches ont servi à un astronome célèbre à expliquer l’abondance et la disette; mais je crois reconnaître que chaque planète, indépendamment de sa position astronomique et de ses rapports avec un corps central, porte en elle-même diverses causes calorifiques, telles que oxydations, précipitations, changement chimique dans la capacité des corps, augmentation de la tension électro-magnétique, communication entre les parties extérieures et intérieures du globe.

Dans le monde primitif, quand le ^lobe dégageait de la chaleur par de profondes crevasses, on aura pu, durant des siècles peut-être, voir des palmiers, des fougères en arbre, enfin tous les animaux de la zone torride prospérer là où règne maintenant un froid éternel. D'après cette théorie, que j’ai déjà indiquée dans un ouvrage publié sous le titre: Essai géologique sur le gisement des roches dans les deux hémisphères, la température des volcans est la même que celle de l’intérieur du globe, et la même cause qui produit aujourd’hui de si effroyables dévastations, aura pu jadis, à la surface terrestre fraîchement oxydée et dans les couches de roches profondément crevassées, faire naître, sous chaque zone, la végétation la plus luxuriante.

A ceux qui , pour expliquer la présence des fossiles de formes tropicales dans des régions fort éloignées des tropiques, voudraient admettre que des animaux à longs poils, semblables aux éléphants, aujourd’hui ensevelis sous des glaçons, appartenaient originairement aux climats septentrionaux, et que des espèces d’un même type, comme les lions et les lynx, pouvaient vivre simultanément dans des climats très-différents, à ceux-là nous répondrons que ce mode d’explication ne saurait pourtant guère s’appliquer aux espèces végétales. Par des causes que développe la phy-

siologie des plantes, les palmiers, les bananiers et les monocolylédonées arborescentes ne peuvent supporter la privation de leurs organes appendiculaires par le froid du Nord; et dans le problème géologique que nous agitons ici il me paraît difficile de séparer les espèces végétales des espèces animales. La même explication doit embrasser les deux règnes.

En terminant ce mémoire, j’ai ajouté aux faits recueillis dans les régions les plus distantes des idées purement hypothétiques. L’élude philosophique de la nature franchit les limites d’une simple description des phénomènes naturels: elle ne consiste pas dans une accumulation stérile de faits isolés. Qu’il soit permis à l’esprit de l’homme curieux, inquiet, de se transporter quelquefois du présent dans les ténèbres du passé, de deviner ce qui n’est pas encore clair, et de se complaire dans les anciennes fables géologiques, renouvelées sous des formes diverses.

ÉCLAIRCISSEMENTS ET ADDITIONS

(') Page 333. Mesurer d’une manière plus complète les bords du cratère du Vésuve.

Oltmanns, mon collaborateur en astronomie, enlevé à la science par une mort prématurée, a calculé de nouveau mes observations barométriques, faites les 22 et 23 novembre et le 1er décembre 1822, et il en a comparé les résultats avec ceux qui m’ont été communiqués en manuscrits par lord Minlo, Visconti, Monticelli, Brioschi et Pouletl Scrope.

A. Rocca dcl Palo, bord le plus élevé, septentrional, du cratère du Vésuve.

loiscs

Saussure, en 1773; mesure barométrique, calculée probablement d’après la formule de Deluc. . . . 609

Poli, 1794; mesure barométrique ; 606

Breislak, 1794; mesure barométrique (comme pour celle de Poli, on ignore d’après quelle formule). > . . 613 Gay-Lussac, \1805; barométriquemenl, selon la - Leop. de Buch, [formule de Laplace, comme pour tous

Humboldt, ) les résultats suivants 603

Brioschi, 1810; trigonométriquement. 638

Visconti, 1816; trigonométriquement 622

Lord Minto, 1822; trigonométriquement, à plusieurs reprises 621

- ' (ois**.

Poulett Scropc, 1822; résultat un peu incertain, à cause du rapport inconnu entre les diamètres du

tube et du réservoir 604

Covcm111’}1822 624

Humboldt, 1822 629

Résultat final le plus probable: 317 toises au-dessus de l'ermitage, ou 623 toises au-dessus du niveau de la mer.

B. Bord sud-est , le plus bas du cratère, vis-à-vis de Bosco- Tre-Case.

Après l’éruption de 1794, ce bord devint de 400 pieds plus basque la Rocca del Palo; sa hauteur est donc

(en évaluant celle de Rocca del Palo à 623 toises). 359 Gay-Lussac, 'j

Léop. de Buch» >1805; barométriquement 334-

Humboldt, /

Humboldt, 1822; barométriquement 346

C. Hauteur du cône de scories tombé le 22 octobre 1822 dans le cratère.

Lord Minto, barométriquement , 630

Brioschi, trigonométriquement, suivant des combinaisons différentes 636 ou 641

Résultat final pour la hauteur du cône de scories écroulé en 1822 646

D. Punta Nasone, cime la plus haute de la Somma.

Sbuckburg, 1794 ; barométriquement, sans doute selon

sa propre formule. . 584

Humboldt, 1822; barométriquement d’après la formule de Laplace 386

E. Plaine de VAtrio del Cavallo.

Humboldt, 1822; barométriquement 403

F. Pied du cône de cendres.

Gay-Lussac, \

Léop. de Buch, > 1803; barométriquement. . . . 370

Humboldt, J

Humboldt, 1822; barométriquement 388

G. Ermitage del Salvatore.

■ tôlier

Gay-Lussac,

Léop. de Bach,

Ilumboldl,

Lord Minto, 1822; barométriquement. 307,9

flumboldt, 1822; barométriquement 308,7

Mes résultats furent en partie imprimés dans : Monticelli , Storia de'fenomeni del Fesuvio avvenuti negli anni 1821-1823; mais ils y sont un peu dénatures, parce qu'on a négligé de faire la correction de la colonne de mercure dans le baromètre à cuvette. Si l’on songe que les données des tables ci-dessus ont été obtenues avec des baromètres très-dissemblables, à différentes heures du jour, par des vents soufflants de points divers, sur la pente d’un volcan inégalement échauffée, et dans une localité où la diminution de la température de l’air s’éloigne beaucoup de celle que supposent nos formules barométriques, on trouvera leur accord parfaitement soffisant.

Mes observations de 1822 (époque du congrès de Vérone, où j’avais accompagné feu le roi de Prusse à Naples) ont- été faites avec plus de soin et dans des circonstances plus favorables que celles de 1805. Des différences de hauteur sont toujours préférables aux hauteurs absolues. Or, ces différences démontrent que depuis 1794 les bords de la Rocca del Palo et ceux du côté de BoSco-Tre-Casc ont conservé à peu près le meme rapport. En 1803 j’ai trouvé exactement soixante-neuf toises, et en 1822 près de quatre-vingt-dcux. Un géologue distingué, M. Poulett Scrope, trouva soixante-quatorze toises, bien que les hauteurs absolues des deux bords du cratère lui parussent un peu trop faibles. Un changement si peu considérable dans une période de vingt-huit ans, au milieu d'ébranlements si violents dans l’intérieur du cratère, a certainement de quoi nous surprendre.

La hauteur qu’atteignent les cônes de scories qui s’élèvent du cratère du Vésuve mérite aussi une attention particulière. En 1776 Shuckburgh trouva un de ces cônes à six cent quinze toises au-dessus du niveau de la Méditerranée. Suivant lord Minto, observateur extrêmement exact, le cône de scories qui s’écroula le 22 octobre 1822 avait six cent cinquante toises de haut. Ces deux cônes de scories dépassaient donc chaque fois dans le cratère le maximum de hauteur des bords de celui-ci. Quand on compare entre elles les mesures de la Rocca-del-Palo

[1805; barometriquement.

de 1773 à 1822, on est presque involonlaircmcnt porlé à faire la supposition hardie que le bord septentrional du cratère a été insensiblement soulevé par des forces souterraines. L’accord des trois mesures faites entre 1773 et 1805 est presque aussi surprenant que celui entre 1816 et 1822. Dans la dernière période la hauteur de six cents vingt et un à six cent vingt-neuf toises est incontestable. Les observations qui trente à quarante ans auparavant no donnèrent que six cent six à six cent neuf toises seraient-elles moins certaines? Ce n’est que dans des laps de temps plus longs que l’on pourra décider ce qui tient à une erreur d’observation ou à un soulèvement du bord du cratère. Il n'y a pas là d’entassements successifs de matières meubles par en haut. Si le soulèvement des couches compactes de lave trachytique de la Rocca -del-Palo est réel, on ne pourra se l’expliquer que par l'action souterraine du volcan.

Mon savant et laborieux ami l'infatigable calculateur Oltmanns a accompagné tous ces détails de mensuration d’une critique soignée, et les a livrés au public dans les Mèm. de l' Acad, rojale des Sciences de Berlin (années 1822 et 1823, p. 3-20). Puisse ce travail engager les géologues à examiner le Vésuve, le plus accessible des volcans après le Slromboli, et à comparer souvent entre elles les observations hypsométriques faites dans le cours des siècles!

(*) Page 359. Là où la pression est moindre.

Voy. Léop. de Buch sur le Pic de Ténériffe dans Physikalische Beschreibung der Canarischen Inseln (description physique des îles Canaries), 1825, p. 23, et dans les Mémoires de V Acad, royale de Berlin, années 1820-21, p. 99.

(s) Page 361. Puits creusés à différentes profondeurs.

Voy. Arago, dans Y Annuaire du bureau des longitudes pour l’année 1835, p. 234. Dans nos latitudes l'augmentation de chaleur est d’un degré Réaumur pour cent treize pieds. Dans le puits artésien de Neu-Salzwerk (Bain-d'Œuhausen), près de Minden à la plus grande profondeur que l’on connaisse au-dessous du niveau de la mer, la température de l’eau est, à deux mille quatre-vingt-quatorze pieds et demi de profondeur, de 26° 2' Réaumur, pendant que la température de l'atmosphère environnante est 7°, T . Il est très-remarquable que les sources thermales qui jaillissaient près de Carthage donnaient déjà au troisième siècle, à saint Patrice, évêque do Pertusa, uno idée très-exacte de la cause de celte augmentation de chaleur. ( Acta S. Patricii, p. 555, cd. Ruinart ; Cosmos , t. I, p. 180.)

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