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par la permanence de tels affluents. Acl licitement déjà on voit se changer en un marécage la partie gauche du Pont-Euxin, vers Salinydessus (Apollonialo de Thrace), partie que les navigateurs appellent les poitrines (rr«0n), devant l’embouchure du Danube et le désert des Scylhes. Peut-être aussi le temple libyque de Jupiter-Auimon, qui existe maintenant dans l'intérieur du pays, se trouvait-il jadis au bord de la mer, dont les eauxsc seraient peu à peu retirées. Selon Straton, la célébrité de l’oracle d’Ammon s’expliquait, parce qu’il était situé au bord de la mer: on ne se l’explique plus maintenant, qu’il est à une grande distance de la côte. L’Égypte elle-même était primitivement couverte des eaux de la mer jusqu’aux marais de Péluse, jusqu’au montCasius et au lacSirbonis; car encore à présent on creuse, en Égypte, des puits d’eau salée, où l’on trouve, par strates, du sable de mer et des testacés, comme si la contrée eut été inondée, et que tous les environs du montCasius et ce qu’on appelait Gerrha n’eussent été qu’une mare d'eau salée, atteignant le golfe de la mer Rouge; mais à mesure que la mer (Méditerranée) sc retira, la contrée fut mise à découvert, sauf l’endroit où était le lac Serbonis. Plus tard, celui-ci même se rompit et sc changea en un marais. C’est par la même raison que les rives du lac Mœris ressemblent plutôt aux bords d’une mer qu’à ceux d’un fleuve. » — Une leçon erronée, mais corrigée par Gross* kurd s’appuyant sur Strabon, lib. VU, p. 809, Cas., donne, au lieu de Mœris, « le Inc Halmyris. » Mais celui-ci était situé près de l’embouchure méridionale du Danube.

La théorie des écluses de Straton conduisit Érafosthène de Cyrène, le plus célèbre des bibliothécaires d’Alexandre, quoique moins heureux qu’Arcbimèdc dans son écrit sur les corps flottants, à étudier le problème de l’égalité du niveau de toutes les mers extérieures qui entourent le continents (Strab., lib. I, p. 51- 56; lib. U, p. 104, Casaub.) Les anfractuosités du bord septentrional de la Méditerranée, ainsi que la forme des presqu’îles, et des îles, avaient donné lieu à la fable géologique de l’ancienne terre de Lvctonic. L’origine de la petite svrto et du lac Tritonis (Diod., 111, 53-55), ainsi que tout l’Atlas occidental (Maxime de Tyr, VIII, 7) furent enveloppés dans les rêveries sur des éruptions volcaniques et des tremblements de terre (Comp. mon Examen crit. de l'Iiist. de la géographie , t. I, p. 179; t. III, p. 136). Cette question, qui touche de si près à l’antique siéga de notre civilisation, je l’ai traitée tout récemment d’une manière détaillée dans le Cosmos, t. Il, p. 421, et je saisis l’occasion pour y joindre encore cette note.

Le bord septentrional de la mer Intérieure ou Méditerranée a l’avantage, déjà signalé par Eratoslhène, d'avoir des formes plus variées, d’être « polymorphe, «• et plus déchiqueté que le bord méridional libyque. C'est sur le premier qu’on voit les presqu’îles Ibérique, Italique et Hellénique, qui, diversement découpées, forment des détroits et des isthmes avec les côtes opposées et les îles voisines. Ces configurations du continent et des îles, les unes détachées, les autres volcaniques, échelonnées par longues files, donnèrent de bonne heure naissance à des théories géologiques relatives aux éruptions, aux révolutions terrestres et aux déversements des mers supérieurs gonflées dans les mers plus basses. Le Pont-Euxin, les Dardanelles, le détroit de Gadès, et la méditerranée parsemée d’iles, étaient particulièrement propres à ce système d’écluses. L’Argonaute orphéen, qui appartient probablement à l’ère chrétienne, a entremêlé sa poésie de- traditions anciennes; il chante la destruction de l'antique Lyctonie, dont les débris forment quelques îles; raconte comment « Neptune (Poséidon), aux cheveux bouclés noirs, irrité contre le père Kronion, frappa la Lyctonie avec son trident d’or. » Des fictions semblables, qui sans doute pouvaient souvent provenir d'une connaissance imparfaite des conditions locales, furent forgées dans l’école d’Alexandrie, si riche d’érudition et si bien initiée aux études de l’antiquité. Ce n’est point ici le lieu de décider si le mythe de l’Atlantide abîmée est l’écho lointain du mythe occidental de la Lyctonie, comme j’ai essayé de le faire voir ailleurs, ou si, comme le pense Ottfried Müller, « la destruction de la Lyctonie (Leuconie) fait allusion à la tradition samothracienne d'un grand déluge, ayant changé la face de cette contrée. »

(9) Page 214. La précipitation des nuages.

Le courant d’air vertical ascendant est la cause principale des plus importants phénomènes météorologiques. Quand un désert, une surface sablonneuse, dénuée de végétaux, est bordée par une haute chaîne de montagnes, on voit le vent de mer chasser, pardessus ce désert, des nuages épais qui ne se précipitent que sur le col des montagnes. Autrefois on expliquait ce phénomène trèsimproprement par une attraction que les chaînes de montagnes exerçaient sur les nuages. Mai3 la colonne d’air chaud qui s'élève de la plaine de sable et empêche les vésicules de vapeur de se condenser, paraît en être la véritable cause. Plus la surface est dénuée de végétation, plus le sable s’échauffe; et plus les nuages sont élevés, moins ils peuvent se précipiter. Ces causes

cesser d'agir sur la pente des montagnes. La le jeu du courant d’air vertical est plus faible, les nuages s’abaissent, et sc résolvent en pluie dans les couches d’air plus froides. Ainsi, le manque de pluie et l'absence de végétaux dans le désert ont une action réciproque. II ne pleut point, parce que la plaine sablonneuse, nue, dépou rvuede végétation, s’échauffe davantage, et rayonne plus de chaleur. Le désert ne devient point une steppe ni une prairie, parce que sans eau il n’y pas de développement organique possible.

(,0) Page 215. La masse solidifiée du globe dégageant de la chaleur.

Si, d’après la vieille hypothèse des neptuniens, les roches primitives même s’étaient précipitées d’un liquide, le passage de la croûte terrestre de letat liquide à l’état solide devait développer une quantité énorme de chaleur, cause d'une nouvelle évaporation et de nouveaux précipités. Ces derniers étaient d’autant plus rapides, tumultueux et amorphes, que leur production était plus tardive. Ce développement brusque de chaleur, résultat de la solidification de la croûte terrestre, pouvait donc, indépendamment de. la latitude du lieu, indépendamment de la position de l’axe terrestre, déterminer, dans l’atmosphère, des élévations de température locale, qui devaient infiuer sur la distribution des végétaux. Il pouvait, en même temps, occasionner une sorte de porosité que semblent indiquer plusieurs phénomènes problématiques des montagnes de transition. J'ai développé ces conjectures d'une manière plus détaillée dans un pétit mémoire sur la porosité primitive. (Voy. mon ouvrage Sur l’analyse chimique de l’atmosphère (en allemand), 1799, p. 177, et Moll, Archives minéralogiques et métallurgiques (en allemand), 1797, p. 254.) D'après mes idées nouvelles, la terre en fusion à l'intérieur,diversement ébranlée et crevassée, pouvait primitivement communiquer elle-même, pendant longtemps, une haute température à sa surface oxydée, indépendamment des latitudes et de sa position relativement au soleil. Quelle influence séculaire n’exercerait pas sur le climat de l’Allemagne une fente de deux mille toises de profondeur, qui s’étendrait du golfe Adriatique au littoral de la Baltique? Si, dans l’état actuel du globe, dans la condition d’équilibre presque entièrement rétablie par un long rayonnement, et calculée d'abord par Fourier dans sa Théorie analytique de la chaleur , l’atmosphère n'est mis directement en communication avec l’intérieur eu infusion que par les misérables ouvertures d'uu petit nombre de volcans, il faut songer que

primitivement des courants d’air chaud s'épanchaient de cet intérieur dans l’atmosphère à travers les fissures et les crevasses produites par les plissements souvent renouvelés des couches rocheuses. Ces épanchements étaient indépendants des distances à l’équateur. Chaque planète, nouvellement roulée dans l'espace, s’est donc communiqué elle-iuéme une température qui a été ensuite réglée par la position à l’égard du corps central, le soleil. La surface de la lune montre aussi des vestiges de cette réaction de l’intérieur sur la croûte.

(") Page 215. Revers de montagnes de la partie la plus méridionale du Mexique.

La roche globuleuse serpentinoïde, dans le district de montagnes de Guanaxuato, ressemble tout à fait à la roche globuleuse du Fichtclgcbirge en Franconie. L’une et l’autre forment des cimes grotesques qui coupent le schiste argileux de transition, et s’y entassent. La roche perlée, le porphyre schisteux, le trachyte et le porphyre résinile noir, constituent également des rochers semblables dans les montagnes du Mexique, près de Cinapccuaro et de Moran, en Hongrie, en Bohême, et dans l’Asie septentrionale.

('*) Page 216. Le dragonnier d’Orotava.

Ce gigantesque dragonnier, dracæna draco , se voit dans le jardin de M. Franqui, dans la petite ville d'Orolava, l’ancienne Taoro,l’un des endroits les plus délicieux du monde. En juin 1799, à l’époque de notre ascension du pic de Ténériffe, nous trouvâmes à ce dragonnier une circonférence de quarante-cinq pieds. Nous le mesurâmes à plusieurs pieds au-dessus de la racine. Mesuré plus près du sol, ce géant des arbres a, suivant Ledru, soixante quatorze pieds de tour. A dix pieds de hauteur, il a, selon George Staunton, douze pieds de diamètre. 11 n'a pas plus de soixante-cinq pieds d’élévation. Selon la tradition, ce dragonnier était vénéré par les Guanches (rappelant le frêne à Éphèse vénéré par les Grecs, le platane de Lydie orné par Xerxès, et le figuier sacré de Ceylan); et à la première expédition des Béthcncourt, en 1402, il était déjà aussi épais et creux que maintenant. Quand on se rappelle que les dracæna croissent d’une manière extrêmement lente, on oomprend le grand âge de l'arbre d'Orotava. Berthelot, dans sa Description de Ténériffe, s'exprime ainsi: « En comparant les jeunes dragonniers voisins de l’arbre gigantesque, les calculs qu’on fait sur l’âge de ce dernier effrayent l’imagination » (Nova Acta Acad. Leop. Carol. Naturæ

Curiosorum, t. XIII, 1827, p. 781). Depuis les temps les plus recules, on cultive le dragonnier dans les îles Canaries, à Madère et à Porto-Santo; et un observateur exact, Léopold de Buch, l’a trouvé sauvage près d'Igueste, sur l’ile de Ténériffe. Sa patrie primitive n’esl donc pas l’Inde orientale, comme on l’a cru longtemps; et sa présence ne contredit pas l’opinion de ceux qui considèrent les Guanches comme un peuple primitif atlantique, complètement isolé, sans commerce avec les nations de l’Afrique et de l’Asie. Cette forme végétale se retrouve à la pointe australe de l’Afrique, à l’île de Bourbon, en Chine, et dans la Nouvelle-Zélande. Dans toutes ces contrées si distantes, on rencontre des espèces de dracœna. Mais dans le nouveau continent les dracœna ont disparu, et sont remplacées par les yucca. Le dracœna borealis est une véritable convallaria, dont il a tout l’habitus (Humboldt, Relat liist., 1. 1, p. 118 et 639). J’ai fait figurer le dragonnier d’Orotava, d’après un dessin manuscrit exécuté par F. d’Ozonne en 1776, sur la dernière planche de l’atlas pittoresque de mon Voyage d’ Amérique ( Vues des Cordillères et Monuments des peuples indigènes de V Amérique, pl. lxix). Je trouvai ce dessin dans les manuscrits posthumes du célèbre Borda, dans le Journal de Voyage encore inédit que me confia le Dépôt de la Marine, et auquel j’ai emprunté des notices baromélriques et trigonométriques (Relat. hist, t. I, p. 282). Le dragonnier avait été mesuré dans la villa Franqui, pendant le premier voyage de Borda, avec Pingré (1771), et non pendant le second (1776), avec Varela. On rapporte qu’au quinzième siècle, aux premiers temps de la conquête normande et espagnole, on disait la messe sur un petit autel élevé dans le tronc creux de cet arbre. Dans l’ouragan du 21 juin 1819, le dragonnier d’Orotava perdit malheureusement un côté de sa couronne (cime). Il existe une belle et grande gravure anglaise qui représente d’une manière extrêmement fidèle l’état actuel de cet arbre.

L’aspect monumental des colosses de la végétation, l’espèce de vénération qu’ils inspirent à tous les peuples ont fait que, dans ccs derniers temps, on s’est occupé avec plus de soin de la détermination précise de l’âge et du tronc des arbres. A l’aide de ces recherches, Fauteur do l’important traité De la longévité des arbres, Decandollc l’ancien, Endlicher, Unger et d’autres botanistes ingénieux, ont essayé de montrer que l’âge de plusieurs arbres encore vivants remonte aux premiers temps historiques de la Grèce et de l'Italie, sinon du pays du Nil. "Plusieurs exemples, est-il dit dans la Bibliothèque Universelle de Genève,

t. XLVII, 1 831 , p. 50, semblent confirmer l’idée qu'il existe encore sur le globe des arbres d’une antiquité prodigieuse, et peutêtre témoins de ses dernières révolutions physiques. Lorsqu’on regarde nn arbre comme un agrégat d’autant d’individus soudés ensemble qu’il s’est développé de bourgeons à sa surface, on ne peut pas s’étonner si, de nouveaux bourgeons s’ajoutant, sans cesse aux anciens, l’agrégat qui en resuite n’a point de terme nécessaire à son existence. « Agardh s'exprime de même, « Quand, au retour de l'année solaire, les parties anciennes et durcies de la plante sont remplacées par des parties nouvelles, susceptibles de recevoir la sève, on a l’image d’un accroissement qui n’est limité que par des causes externes. » Il attribue la courte durée des herbes» à la prépondérance de la floraison et de la fructification sur la formation des feuilles. » La stérilité est pour la plante une cause de longévité. Endlicher cite l'exemple d'un plant de medicago saliva, var /S versicolor, qui vécut quatre-vingts ans, parce qu’il n’avait pas porté de fruits. (Éléments de botanique (en allemand), 1843, § 1003.)

Outre les dragonniers, qui, malgré le développement gigantesque de leurs faisceaux vasculaires fermés, doivent, d’après les caractères de leurs fleurs, être rangés dans la même famille naturelle que l’asperge et les oignons cultivés, l’adansonta (arbre à pain de singes, baobab) appartient certainement au nombre des habitants les plus grands et les plus vieux de notre planète. Dans les premiers voyages de découvertes des Catalans et des Portugais, les navigateurs avaient déjà la coutume de graver leurs noms sur ces deux espèces d’arbres, non pas seulement comme un souvenir glorieux, mais comme une marque (marco) de la prise de possession, du droit que s’adjuge une nation par la priorité d’une découverte. C’est ainsi que les navigateurs portugais aimaient, comme marque de possession, à graver souvent ce beau dicton français, dont se servait fréquemment l’infant don Henri : Talent de bien faire. Manuel de Faria y Sousa dit expressément dans son Asia Portuguesa (t. I, cap. II, p. 14 et 18): « Era uso de los primeros navegantes de dexar inscrila el motto del Infante, Talent de bien faibe, en la corleza de los arboles. » Comp. Barros, Asia , dec. I, liv. II, cap. U, t. I (Lisboa, 1778), p. 148.

Le dicton mentionné qui, en 1435, par conséquent vingt-huit ans avant la mort de l’infant don Henri, duc de Viseo, fut grave sur deux arbres par des navigateurs portugais, se lie singulièrement, dans l'histoire des découvertes, aux discussions qu’a soulevées la comparaison du quatrième voyage de Vespucci avec

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celui de Gonzalo coclho (1503). Vespucci raconte que le vaisseau amiral de Coelho échoua sur une île que l’on prit tantôt pour San-Fernando-Noronha, tantôt pour le Penedo de San-Pedro, tantôt enfin pour l’ilc problématique de Saint-Matthieu. Cette dernière futdécouvcrtc,lel5 octobre 1525, par Garcia Jofre de Loaysa à 2° */a de latitude sud, sous le méridien du cap Palmas, presque dans le golfe de Guinée. II y resta dix-huit jours à l’ancre; il y trouva des croix, des orangers devenus sauvages, et deux troncs avec des inscriptions ayant alors quatre-vingt-dix ans de date (Navarctte, t. V, p. 8,247 et 401). J’ai examiné ce problème ailleurs {Examen historique de l'hist. de la géographie, t. V, p. 129-132), dans mes investigations sur la véracité d’Amerigo Vcspucci.

La plus ancienne description du baobab ( adansonia digilata) est celle du Vénitien Aloysius Cadamosto (dont le véritable nom était Alvise da Ca da Mosto), en l’année 1434. A l’embouchure du Sénégal, où ce voyageur joignit Antoniotto Usodimare, il trouva des arbres dont il estimait la tige à environ cent deux pieds de circonférence (Ramusio, vol. I, p. 109). Il put les comparer avec les dragonniers qu’il avait vus auparavant. Perrottet dit, dans sa Flore de Sénégambie (p. 76), qu’il avait vu des baobabs ayant trente pieds de diamètre sur seulement soixante-dix à quatre-vingt pieds de haut. Ces mêmes dimensiops furent indiquées par Adanson, dans son voyage de 1748. Les plus grands troncs qu’il vit lui-mèinc en 1749, soit sur l’une des petites îles de Madeleine, près du cap Vert, soit à l’embouchure du Sénégal, avaient vingt-cinq à vingt-sept pieds de diamèlre sur soixante-dix pieds de hauteur, et une cime de cent soixante-dix pieds de largeur. Mais Adanson ajoute que d’autres voyageurs ont rencontré des troncs de trente pieds de diamètre. Des navigateurs français et hollandais gravèrent sur l'écorce des arbres leurs noms en lettres de six pouces de long. L’une de ces inscriptions était du quinzième siècle (c’est sans doute par erreur qu’on lit quatorzième siècle dans les Familles des plantes d' Adanson, 1763, P. I, p. ccxv-ccxvin); toutes les autres étaient du quinzième siècle. Adanson estima l'âge d’après la profondeur des entailles, recouvertes de nouvelles couches ligneuses (Adrien de Jussieu, Cowrs de Botanique, p. 62), et en comparant l’épaisseur des troncs avec ceux dont l’àge était connu; il reconnut i ainsi pour trente pieds de diamètre une durée de cinq mille cent cinquante ans {Voyage au Sénégal, 1737, p. 66). Il ajoute prudemment ces mots, dont je conserve Phonographe bizarre,

« le calcul de l'âge de chake couche n'a pas d'exactitude gèo -

métrike. » Dans le village de Grand Galarques, egalement en Sénégambie, les nègres ont orné l’entrée d’un baobab creux de sculptures, taillées dans le bois encore vert. L’espace intérieur sert à des assemblées de communes qui y débattent leurs intérêts. Cette salle de réunion rappelle la caverne ( specus ) dans l’intérieur d’un platane en Lycie, où le consul Lucinius Mutianus donna un repas à vingt et un convives. Pline (XII, 3) donne à une de ces excavations de tronc d’arbre une largeur, un peu exagérée, de quatre vingts pieds romains. René Caillié a vu des baobabs près de Jenné, dans la vallée du Niger; Caillaud en a rencontré dans la Nubie, et Guillaume Peters sur toute la côte orientale de l’Afrique, où le baobab se nomme mulapa ou plutôt muti-nlapa, c’est-à-dire arbre de nlnpa: il est répandu jusqu’à Lourenzo Marquès, aux environs de 26° latitude sud. Les arbres les plus vieux et les plus épais vus par Peters « avaient soixante à soixante-dix pieds de tour. ** Si Cadamosto, au quinzième siècle, a dit: Eminentia non quadrat magnitudini; si Golberry (Fragments d’un voyage en Afrique (t. II, p. 92), a trouvé, dans la vallée des deux Gagnacks, des tronesqui, mesurés au niveau de la racine, avaient trente-quatre pieds de diamètre sur une hauteur seulement de soixante pieds, il ne faut pas croire que cette disproportion entre l’épaisseur et la hauteur soit un fait général. » De très-anciens arbres, dit le savant voyageur Peters, perdent, en se flétrissant peu à peu, la couronne, et continuent à s’accroître en circonférence. Il n’est pas rare de voir, sur le littoral de l’Afrique orientale, des troncs de dix pieds d’épaisseur atteindre soixante-cinq pieds de haut. »

Si, d’un côté, les estimations hardies d'Adanson etdePcrrottet donnent aux adansonia, qu’ils ont mesurés, un âge de cinq mille cent cinquante à six mille ans, ce qui les ferait remonter au temps de la construction des Pyramides ou même à Ménès, c’est-à-dire à une époque où la Croix du Sud était encore visible dans le nord de l’Allemagne (Cosmos, t. II, p. 345), nous voyons, d’un autre côté, que, dans notre zone septentrionale tempérée, les estimations plus certaines basées sur les anneaux ligneux annuels, et sur le rapport trouvé entre l’épaisseur de la couche ligneuse et la durée de l’accroissement, donnent des périodes plus courtes. Suivant de Candolle, parmi toutes les espèces d’arbres d’Europe, les troncs de laxus atteignent le plus grand âge. Ainsi, on a trouvé pour le tronc d’un if (taxus baccata) de Braburn, dans le comté de Kent, trente siècles; pour eelui de Folhcringall en Ecosse, vingt-cinq à vingt-six; pour

celui de Cron'-IIurst en Surrcy, quatorze et demi; et pour celui de Rippon en Yorkshire, douze siècles. (De Candolle, De la lotigévité des arbres , p. 65.) Endlicher rappelle que «dans le cimetière de Grasford, dans la Galles du nord, un if qui, mesuré au dessous des branches, a quarante-neuf pieds de tour, est déplus de quatorze ceDt ans; et qu’un autre, dans le Derbishire, est estimé à deux mille quatre-vingt-seize ans. En Lithuanie, on a abattu des tilleuls qui avaient quatre-vingt-deux pieds de circonférence, et sur lesquels on comptait huit cent quinze cercles annuels. » (Endlicher, Éléments de botanique (en allemand), p. 399.) Dans la zone tempérée de l’hémisphère austral, les espèces d’eucalyptus acquièrent une circonférence énorme, et comme elles atteignent en même temps plus de deux cent trente pieds de hauteur, elles contrastent singulièrement avec nos ifs, dont l’épaisseur seule présente des proportions colossales. M. Backhouse trouva dans la baied’Émou, sur le littoral du pays de Van-Diémen, des troncs d 'eucalyptus qui avaient, an niveau du sol, soixante-six pieds, et, à cinq pied au-dessus du sol, quarante-sept pieds de tour. (Gould, Birds of Juslralia, vol. I, introd., p. xv.)

Ce n’est point Malpighi, comme on le prétend généralement, mais Michel de Montaigne, qui en 1581, dans son Voyage en Italie, a eu le mérite de signaler le premier le rapport des anneaux avec la durée d’un arbre (Adrien de Jussieu, Cours élémentaire de botanique, 1840, p. 61). Un artiste habile, occupé à la construction d’instruments astronomiques, appela l’attention deMontaigne sur la signification des anneaux (cercles annuels); il soutint aussi que ces anneaux sont plus rapprochés sur le côté du tronc qui regarde le nord. Jean-Jacques Rousseau avait la même opinion: Son Émile, égaré dans la forêt, devait s’orienter d’après l’inspection des couches ligneuses. Mais les observations récentes d’anatomie végétale apprennent que la végétation, dans son activité comme dans son temps d’arrêt, ainsi que la formation si variée des anneaux des faisceaux ligneux par le moyen des cellules du cambium, dépendent d’influences tout autres que de l’orientation. (Kunlh, Manuel de botanique (en allemand), 1. 1, 1847, p. 146 et 164; Lindley, Introduction io Boluny, 2e édit., p. 75).

Les arbres dont quelques individus peuvent vivre plusieurs siècles, et acquérir plus de vingt pieds de diamètre, appartiennent aux familles naturelles les plus différentes. Nous nommerons ici le baobab, le dragonnier, les eucalyptus , le taxodium dislichum Rich. , le pinus lambertiana Douglas , Yhymencea courbaril, les cæsalpinia, le bombax ceiba, le swietenia maha-

goni, le banyanier ( ficus religiosa), le lirioclendron lulipifera{?), Ic plalanus orientalis, nos tilleuls, chênes et ifs. Le célèbre taxodium dislichum, Vahuahete des Mexicains ( cupressus disticha Linn., schubertia disticha Mirbei), qu’on voit à Sanla-Maria üel Tulc, dans l’État d’Oaxaca, n’a pas, comme dit de Candollc, cinquante-sept, mais exactement trente-huit pieds de diamètre (Mühlenpfordt, Essai d'une description fidèle de la rêpubligue du Mexique (en allemand), t. I, p. 433). Les deux beaux ahuahuétes près de Chapoltepec ( provenant peut-être d’un ancien jardin de Montezuma ), que j'ai vus souvent, ont , d’après le voyage instructif de Burkart ( t. I, p. 268), l’un trente-quatre, l’autre trente-six pieds de circonférence, et non pas de diamètre, comme on l’a dit par erreur. Les buddhistes de Ceylan révèrent le tronc gigantesque du figuier sacré de l’Anurahdepura. Les banyaniers, qui prennent des racines par leurs branches retombant sur le sol, acquièrent souvent vingt-huit pieds d’épaisseur, et forment, comme l’avait déjà si bien dit Onésicrite, un berceau de feuillage, semblable à une tente à plusieurs colonnes (Lassen, Archéologie indienne (en allemand), 1. 1, p. 268). Sur le bombax ceiba, voyez ce qu’on en savait déjà du temps de Colomb, dans Bembo, ffistoriæ Fenetœ, 1534, fol. 83.

Le chêne qu’on voit près de Saintes, dans le département de la Charente-Inférieure, sur la route de Cozes, est probablement le plus puissant parmi les troncs de chênes connus en Europe et le plus exactement mesurés. Cet arbre a soixante pieds de haut et une épaisseur de vingt-sept pieds huit pouces et demi près du sol, vingt et un pieds et demi à cinq pieds de haut, et six pieds au point de naissance des branches principales. Dans la partie desséchée du tronçon a pratiqué une petite chambre de dix à douze pieds de large sur neuf pieds de haut, avec un banc demi-circulaire, taillé dans le bois vert. L’intérieur est éclairé par une fenêtre: les parois de la petite chambre, fermée par une porte, sont agréablement tapissées de fougères et de lichens. D’après la grosseur d’un morceau de bois coupé au-dessus de la porte, et dans lequel on compte deux cents anneaux ligneux, l’àgc du chêne de .Saintes devrait être estimé de mille huit cents à deux mille ans. (Annales de la société d’ Agriculture de la Rochelle , 4843, p. 380.

Quant à l’églantier ( rosa canina ) qui croît près de la cathédrale de Hcildcshcim, et qu’on dit-étre âgé de mille ans, il résulte des documents précis que M. Roemer, assesseur syndical de la ville, a eu la bonté de me fournir, que la souche même n’a que huit cents ans. Une légende rattache cet églantier à ,

un vœu de Louis le Débonnaire, premier fondateur de la cathédrale; et un document du onzième siècle rapporte que «l’évêque llezilo, qui rétablit la cathédrale incendiée, entoura les racines du rosier d'une maçonnerie en voûte, et que sur cette maçonnerie il éleva les murs de la chapelle sépulcrale réinaugnrée en 1061, sur laquelle les branches du rosier se sont étendues. » La tige actuellement vivante n’a que deux pouces d’épaisseur sur vingt-cinq pieds de haut, et étend ses rameaux sur une espace d’environ trente pieds, au côté extérieur de la crypte orientale; elle est certainement aussi très-vieile, et digne de l’antique renommée dont elle jouit dans toute l’Allemagne.

S’il est vrai qu’un accroissement extraordinaire est en général une preuve de longévité chez les végétaux, nous devons particulièrement appeler l’attention, parmis les thalasophytcs de végétation nous -marine, sur une espèce de fucus (fucus giganteus), le macrocystis pyrifera d’Agardh. Suivant le capitaine Cook et Georges Forster, cette plante marine atteint en longueur jusqu’à trois cent soixante pieds anglais (trois cent trente-huit pieds Par.); elle surpasse donc, en longueur , les conifères les plus élevés, même le séquoia gigantea Endl. ( taxodium sempervirens Hook. et Arnott) de la Californie. (Darwin, Journal ofresearches into Nat. Hist., 1845, p. 239.) Le capitaine Fitz-Roy a confirmé ce renseignement (Narrative of the Voyages of the Adventure and Beagle, vol. II, p. 363). Le macrocystis pyrifera végète du 64° de latitude sud au 45° de latitude nord, jusqu’à la baie de San-Francisco, sur la côte nord-ouest du nouveau continent. Joseph Hooker croit même que cette espèce de fucus monte jusqu'au Kamtschatka. Dans les eaux du pôle antarctique, on la voit nager entre les glaçons flottants ( pack-ice ). (Joseph Hooker, Botuny of the Antarclic Voyage under the command of sir James Ross, 1844, p. vii, 1 et 178; Camille Montagne, Botanique cryptogame du Voyage de la Bonite, 1846, p. 36.) Les espansions cellulaires, rubanées et filiformes des macrocystis, qui sc fixent au fond de la mer par des attaches organiques sous forme de griffes, ne paraissent être arrêtées dans leur développement que par une destruction accidentelle.

(’5) Page 217. Les espèces de phanérogames actuellement conservées dans les herbiers. ,

II faut ici soigneusement distinguer ces trois questions: i° Combien a-t-on décrit d’espèces végétales dans les ouvrages imprimés? 2° Combien en a l-on découvert jusqu’à présent, c’est à-dire

combien, dans les herbiers, y a-t-il d'espèces qui n’ont pas été décrites? 5° Combien en existe-t-il approximativement sur le globe? L'édition de Murray du système de Linné ne contient que dix mille quarante-deux espèces, y compris les cryptogames. Willdenow, dans son édition du Species Planlarum (ann. 1797- 1807), a décrit dix-sept mille quatre cent cinquante-sept espèces phanérogames (depuis la monandrie jusqu’à la polygamie dioïque). En y ajoutant trois mille espèces cryptogames, on a le nombre de vingt mille espèces, indiqué par Willdenow. Des recherches récentes ont montré combien celle évaluation des espèces décrites et conservées dans les herbiers est encore au-dessous de la vérité. Robert Brown compta d'abord plus de trentesept mille espèces phanérogames ( General remarcks on the botany of Terra Australie, p. 4). Vers la même époque j'essayai de répartir quarante-quatre mille phanérogames et cryptogames entre les diverses régions jusqu'alors visitées du globe (Humboldt, De dislribulione geographica planlarum, p. 25). Comparant V Enchiridium de Persoon avec son système universel en douze familles, de Candolle trouve qu’on peut, d’après les écrits des botanistes et les herbiers d’Europe, admettre l'existence de plus de cinquante-six mille espèces végétales (Essai élémentaire de géographie botanique, p. 62). Quand on considère combien d’espèces nouvelles ont été décrites depuis lors par les voyageurs (mon expédition seule a enrichi de trois mille six cents espèces la Flore équinoxiale, composée d’une collection de cinq mille huit cents espèces); quand on songe que dans tous les jardins botaniques réunis on cultive certainemcut plus de vingt-cinq mille espèces phanérogames, on conçoit aisément que l'indication de de Candolle doit être bien au-dessous de la vérité. En effet, nous sommes dans l'ignorance complète de ce qui concerne l'intérieur de l’Amérique méridionale (Mato-Grosso, Paraguay, le revers oriental de la chaine des Andes, Santa-Cruz de la Sierra, tous les pays situés entre l'Orénoque, le rio Negro, le fleuve des Amazones et le Puruz), l’intérieur de l'Afrique, l’ile de Madagascar, Bornéo , l’Asie centrale et orientale. N'est-il donc pas naturel de penser que nous ne connaissons pas le tiers, peut-être pas même le cinquième des végétaux du globe? Dans l’Afrique australe seulement, Drège a collecté sept mille quatre-vingt-douze espèces phanérogames (Voy. Meyer, Documents pour servir à la géographie des plantes (en allemand), p. 5 et 12). Il croit que la Flore de cette contrée se compose de plus de onze mille espèces phanérogames. Sur une surface d étendue égale ( douze

mille carrés), en Allemagne et en Sûisse, Koch n‘a trouvé à décrire que trois mille trois cents, et, en France, de Candolle trois mille six cent quarante-cinq phanérogames. Je rappellerai encore les genres nouveaux (la plupart des arbres de haute futaie) qu’on découvre aujourd'hui près des grandes villes de commerce dans les petites Antilles, qui sont fréquentées depuis trois cents ans par les Européens. Ces considérations, que je développerai plus en détail à la fin de cette note, confirment en quelque sorte l’ancien mythe du Zend-Avesta, d’après lequel « la puissance primordiale créatrice fit sortir du sang du taureau sacré cent vingt mille formes de plantes. »

Puisqu'il est impossible de répondre directement, scientifiquement à la question de savoir combien, dans Y état actuel de la rie organique de notre planète, il existe, sur la terre ferme et dans le vaste bassin de l'Océan, d'espèces végétales, y compris les cryptogames aphilles (algues, champignons, lichens), les characées, les hépatiques, les mousses, les marsilaeées, les lycopodiacées, les fougères, il ne nous reste qu’une voie approximative, en essayant de faire ressortir certaines limites inférieures ou minima des nombres. Dès l’année 1815, j’ai le premier établi, dans mes Considérations arithmétiques sur la géographie des plantes, les rapports de nombre qui existent entre la somme des espèces de quelques familles naturelles et la totalité des phanérogames dans les pays suffisamment explorés. Robert Brown, le plus grand botaniste parmi nos contemporains, avait déjà avant moi déterminé les rapports numériques entre les principales divisions; par exemple, les rapports entre les acotylédonées, agames, cryptogames ou plantes cellulaires) et les cotylédonées (phanérogames ou plantes vasculaires), entre les monocotylédonées (endogènes) et les dicotylédonées (exogènes). Dans la zone tropicale, les monocolilédonées sont aux dicotylédonées comme 1:5; dans la zone froide, sous les parallèles de 60° de latitude nord et de 55° de latitude sud, comme 1 :2 Ui (Robert Brown, General remnreks on the bolany of Terra Australie, dans Flinder’s Voyage, vol. II, p. 358). D’après la méthode développée dans cet ouvrage, on compare entre eux les nombres absolus des espèces dans les trois grandes divisions du règne végétal. J’ai le premier passé de ces divisions aux familles particulières, et j'ai considéré le nombre des espèces contenues dans chaque famille, dans leur rapport avec la totalité des phanérogames qui appartiennent à une zone donnée. (Comp. mon écrit, De distribulione geographica plantarum secundum ceeli temperiem

et altitudinem monlium,iS\7, p. 24-44, elle développement détaillé des rapports numériques que j’ai publié dans le Dictionnaire des sciences naturelles, t. XV11I, 1820, p. 422-436, et dans les Annales de chimie et de physique, t. XVI, 1821, p. 267-292.)

Les proportions numériques des espèces végétales et les lois qui président à leur distribution géographique peuvent être considérées de deux manières très-différentes. En étudiant les plantes d’après leur classement en familles naturelles, abstraction faite de leur distribution géographique, on se demande quels sont les types principaux qui représentent chacun le plus grand nombre d’espèces? Y a-t-il sur le globe plus de glumacées que de composées? Ces deux classes forment-elles ensemble le quart des phanérogames? Quel est le rapport des monocotylédonées aux dicotylédonées? Voilà des questions du ressort de la phytologie générale, science qui a pour objet l’organisation des plantes et leur corrélation, par conséquent l'état actuel de la végétation.

Mais lorsqu’après avoir groupé les espèces végétales d’après l’analogie de leur structure, on les étudie, non plus d’une manière abstraite, mais relativement aux conditions climatériques et à leur distribution sur le globe, on agite des questions d’un tout autre intérêt. On cherche alors à savoir quelles sont les familles de plantes qui, parmi les phanérogames, dominent plus dans la zone torride que vers les cercles polaires. On se demande si les composées, sous la même latitude géographique ou entre les mêmes lignes isothermes, sont plus nombreuses dans l’ancien que dans le nouveau monde ? Les plantes suivent-elles, de l’équateur au pôle, la même loi de décroissement qu’en s’élevant sur les montagnes équatoriales? Sous les mêmes lignes isothermes, le rapport des familles à la totalité des phanérogames est-il le même, dans la zone tempérée, en deçà et au delà de l’équateur? Ces questions appartiennent à la géographie des plantes proprement dite, et se rattachent aux problèmes les plus importants de la météorologie et de la physique du globe- C’est de la prédominance de certaines familles végétales que dépend le caractère d’un paysage, l'aspect de la nature aride ou parée, riante ou majestueuse. L’abondance des graminées qui forment d’immenses savanes, la multitude des palmiers alimentaires ou des conifères vivanten société, ont puissamment influé sur l'état physique des peuples, sur leurs mœurs et leur oioral, ainsi que sur le développement plus ou moins rapide de leur bien-être.

Dans l'étude de la distribution géographique des plantes, on peut considérer isolément les espèces, les genres et les familles.

Une seule espèce, particulièrement parmi les plantes sociales, couvre^souvent un vaste territoire. Nous citerons comme exemples, dans le Nord, les bruyères (ericeta), les forêts de pin et de sapin; en Espagne, les bois de cislusj dans l’Amérique tropicale, les groupes d’une meme espèce de cactus, de crolon, de brathys, ou de bambusa guadua. Il est intéressant d’examiner de plus près les conditions de ce développement organique et de cette multiplication individuelle. On peut se demander quelle est l’espèce qui, dans une zone donnée, produit le plus grand nombre d’individus, ou se borner à énumérer les familles aux quelles appartiennent, dans différents climats , les espèces dominantes. Dans un pays du Nord très-reculé, où les composées son là la somme totale des phanérogames comme 4 : 13, et les fougères comme 4 : 25 (c’est-à-dire dans les rapports qu’exprime le nombre total des phanérogames, divisé par le nombre des espèces de composées ou de fougères), il peut arriver cependant qu’une seule espèce de fougères couvre dix fois plus de terrain que toutes les espèces de composées réunies. Dansce cas, les fougères prédominent sur les composées par leur masse, c'est-à-dire par le nombre des individus appartenant, par exemple, à la même espèce de pleris ou de polypodiumj mais elles ne prédominent point, si l’on ne compare que le nombre des différentes formes spécifiques des filices (fougères) cl des composées avec le total des phanérogames. Or, comme la multiplication ne suit pas la même loi pour toutes les espèces, car celles-ci ne sont pas également riches eii individus, les quotients qu’on obtient en divisant la somme totale des espèces phanérogames par le nombre des espèces d'une famille, n’indiquent pas seuls le caractère d’un paysage, la physionomie de la nature dans les diverses régions du globe. Si la répétition fréquente de la même espèce, sa masse, l'uniformitc de végétation qui en résulte, attirent le botaniste voyageur, la rareté de certaines espèces utiles à l’homme a pour lui encore bien plus d’attrait. Dans les contrées tropicales, où les forêts sont formées par les rubiacées, les myrlacées, les légumineuses et les térébinthacées, on est surpris de la rareté des tiges de cinchona, de certaines espèces de mahagony ( swielenia ), d’hœviatoxylon, de styrax et de myroxylum odorant. Je rappelle ici la dispersion elair-semée des précieux arbres de quinquina (espèces de cinchona) que nous eûmes l’occasion d’observer sur la pente des hauts plateaux de Bogota et de Popayan, ainsi qu'aux environs de Loxa, pendant que nous descendîmes vers la vallée insalubre de Catamayo et le fleuve des Amazones. Les chasseurs

de quinquina, cazadores de cascarilla (c’est ainsi qu’on appelle à Loxa les Indiens et les métis qui ramassent tous les ans la plus efficace de toutes les écorces de quinquina, celle du cinchona condaminea, dans les montagnes solitaires deCaxanuma, d’Urilusinga et de Rumisitana), grimpent, non sans danger, jusqu’au sommet des plus hauts arbres, pour avoir de là une vue étendue, et distinguer au loin, par la teinte rougeâtre des grandes feuilles, les tiges élancées du cinchona. Cette importante contrée montueuse (de 4° à 4° *J a de latitude sud) a une température de 12° Va âlC° Réaumur, par six mille à sept mille cinq cents pieds de hauteur absolue (llumboldt et Bonpland, Plantes équinoxiales, t. I, p. 55, tab. 10).

Dans l’examen de la distribution des plantes on peut aussi , abstraction faite de leur multiplication individuelle, comparer entre eux les nombres absolus des espèces qui appartiennent à une seule et même famille. C’est la méthode qu’a employée de Candolle dans son ouvrage intitulé liegni vegelabilis syslema naturelle (t. I, p. 128, 590, 459, 464, 510). Kunth l’a appliquée à plus de trois mille trois cents espèces de composées jusqu’à présent connues. Celte méthode n'indique pas quelle est la famille qui, par la masse des individus ou le nombre des espèces, prédomine sur les autres phanérogames; clleapprcnd seulement combien d’espèces d’une seule et meme famille appartiennent originairement à tel pays ou à telle partie du monde. Les résultats de cette méthode sont en général plus exacts, pareequ’on y arrive par l’étude soigneuse de chacune des familles, sans qu’on ait besoin de connaître le total des phanérogames d’une contrée. Ainsi , les formes les plus variées de fougères se trouvent sous les tropiques; c’est dans les régions montagneuses tempérées, humides, ombragées, des îles, que chaque genre présente la plupart de ses espèces. Dans la zone tempérée il y en a beaucoup moins que sous les tropiques, et leur nombre absolu va en diminuant vers les pôles. Malgré le petit nombre d'espèces septentrionales de cette famille, les fougères prédominent cependant sur les phanérogames en Laponie bien plus qu’en France et en Allemagne, parce que la zone froide produit des espèces qui résistent mieux au froid que la plupart des autres phanérogames. Pour la Laponie le quotient est de 'Ja, tandis que pour la France il est de Vi3i et pour l’Allemagne de i/?t- Ces données numériques (le total des phanérogames qu’indiquent les Flores, divisé par les espèces de chaque famille), je les ai d’abord publiées, en 181 7, dans mes Prolegomena de distributione

geographica planlarum, et plus tard rectifiées, d’après les grands travaux de Robert Brown, dans l’ouvrage français sur la Distribution des plantes sur le globe. Examinées de l'équateur aux pôles, elles diffèrent des rapports qu’on obtient en ne considérant que le nombre absolu des espèces qui se rencontrent dans chaque famille. On voit souvent les fractions augmenter de valeur par la diminution du dénominateur, tandis que le nombre absolu des espèces diminue. Dans celte méthode de fractions, que j’adopte comme plus avantageuse pour la géographie des plantes, il y en a donc deux variables; car lorsqu’on passe d’une ligne isotherme à une autre, on ne voit pas la somme totale des phanérogames varier dans le même rapport que le nombre des espèces d’une famille donnée.

En passant de ces considérations aux divisions que trace la méthode naturelle d’après une série idéale d’abstractions, on peut diriger son attention sur les genres, les familles et les classes. Il existe quelques genres, il existe même des familles entières, qui appartiennent exclusivement à certaines zones; et cela non-seulement parce qu’ils exigent une réunion particulière de conditions climatériques, mais encore parce qu’ils ont pris naissance dans des localités très-circonscrites, et qu’ils ont été arrêtés dans leurs migrations. Mais il y a un plus graud nombre de genres et de familles qui ont des représentants dans toutes les zones et sous toutes les latitudes. Les premières recherches qu’on ait faites sur la distribution des plantes portaient sur les genres seuls. Elles sont consignées dans l’ouvrage estimable de Trcviranus , Biologie, t. II, p. 47, 63, 83 et 129. Mais cette méthode est moins propre à donner des résultats généraux, que celle qui consiste à comparer le nombre des espèces de chaque famille, ou les grandes divisions (acotylédonées, monocotylédonées , dicotylédonées) , avec le nombre de toutes les phanérogames. Dans la zone froide, la multiplicité des genres ne diminue pas dans la même proportion que la multiplicité des espèces; on y rencontre, toutes choses égales d’ailleurs, plus de genres que d’espèces. (De Candollc, Théorie élémentaire de la botanique, p. 190; Ilumboldt, Nova généra et species planlarum, t. I, p. xvn et l. ) Il en est à peu près de même pour les montagnes élevées : leurs cimes sont habitées par des espèces éparses d’une multitude de genres, qu’on serait tenté de regarder comme appartenant exclusivement à la végétation des plaines.

J’ai cru devoir indiquer les différents points de vue sous lesquels ou peut envisager les lois de la distribution géographique des plantes. Ce n’est qu’en confondant ces points de vue entre

eux qu’on trouve des contradictions, attribuées à tort à l’incertitude de l'observation ( Annales de botanique (en allemand), t. I. Berlin, 1818, p; 18, 21, 30). Quand on dit: « Ce type ou cette famille disparait vers la zone froide, sa véritable patrie est sous tel ou tel parallèle; tel type est austral, tel autre prédomine dans la zone tempérée, «il faut préciser s’il s’agit dtt nombre absolu des espèces, de leur fréquence absolue augmentant ou diminuant avec les degrés de latitude, ou s’il s’agit d’établir que telle famille, comparée au total des phanérogames d’une flore, prédomine sur los autres familles. L'idée sensible de prédominance repose précisément sur la notion d'une quantité relative.

La physique du globe a , comme le système du monde , ses éléments numériques j ce n’est que peu à peu qu’on arrivera, par les travaux réunis des botanistes voyageurs, à la connaissance des véritables lois qui déterminent la distribution géographique et climatérique des plantes. J'ai déjà dit que, dans la zone tempérée de l'hémisphère boréal, les composées (synanthérées) et les glumacées (je donne ce nom aux trois familles réunies des graminées, des cypéracées, et des joncacées) forment le quart de tous les végétaux phanérogames. Les nombres cidessous sont les résultats de nos recherches, portant sur sept grandes familles du règne végétal dans la même zone tempérée:

Glumacées — (graminées seules ^);

Composées

Légumineuses

Labiées ’ ,

Ombellifères — ;

4 fl ’

Amentacées (cupulifères, bétulinées et salicinées)

Crucifères — .

VJ

Les formes des êtres organisés sont dans une dépendance réciproque les unes à l’égard des autres. L’unité de la nature consiste en ce que ces formes se limitent d’après des lois qui sont probablement liées à de longues périodes. Quand, sur uu point quelconque du globe, on connaît exactement le nombre des espèces de l’une des grandes familles des glumacées, des légumineuses ou des composées, on peut, avec une certaine probabilité, conclure le nombre approximatif tant de la totalité des espèces

phanérogames que des espèces d’autres familles qui y croissent. Le nombre des cypéracées détermine celui des composées, comme le nombre des composées détermine celui des légumineuses. Ces évaluations nous mettent à même de reconnaître pour quelles classes et ordres les Flores d’un pays sont encore incomplètes; elles nous indiquent les lacunes qui existent dans chaque famille, si l’on prend garde de ne confondre entre elles des classes de végétaux très-différentes. J

L'examen comparatif des rapports numériques des familles dans les zones bien explorées m’a conduit à la connaissance des lois suivant lesquelles les espèces, formant une famille naturelle, diminuent ou augmentent de nombre des pôles à l’équateur , comparativement à la totalité des phanérogames propres à chaque zone. Outre la direction, il ne faut pas non plus perdre de vue la mesure de l’accroissement, c’est-à-dire la rapidité avec laquelle le nombre s’accroît. On voit le dénominateur de la fraction, qui exprime le rapport, augmenter ou diminuer. Ainsi, par exemple, la belle famille des légumineuses va en diminuant de la zone équinoxiale au pôle nord. Si l’on trouve pour la zone torride (de 0° à 10° de latitude) le rapport exprimé par la fraction i/m, on a pour la partie de la zone tempérée comprise entre 45° 01^52°, et s seulement pour la zone glaciale (de 67° à 70° de latitude). Cette même direction (accroissement vers l’équateur) de la grande famille des légumineuses est suivie par les rubiacées, les euphorbiacées, et avant tout par les malvacées. Les graminées et les juncacées (les dernières plus que les premières), les éricacées et les amentacées, vont, au contraire, en diminuant vers la zone torride. Les composées, les labiées , les ombellifères et les crucifères, partant de la zone tempérée, vont en diminuant vers le pôle aussi bien que vers l’équateur; les ombellifères et les crucifères diminuent très-rapidement dans la dernière direction , tandis que , dans la zone temperée , les crucifères sont trois fois plus fréquentes en Europe que dans les États-Unis de l’Amérique. Les labiées disparaissent jusqu’à une espèce, et les ombellifères jusqu’à deux espèces, dans le Groenland , où le nombre total des phanérogames s’élève , suivant Ilornemann, à trois cent quinze.

Il importe de faire remarquer ici que le développement des plantes de différentes familles et la répartition des espèces ne dépendent ni des latitudes géographiques, ni même des latitudes isothermes; mais que les quotients, sur une même ligne isotherme de la zone tempérée, ne sont pas toujours les mêmes ,

par exemple, dans les plaines de l'Amérique el dans celles du vieux continent. En dedans des cercles tropicaux il existe une différence très-marquée entre l'Amérique, les Indes orientales et les côtes occidentales de l'Afrique. C’est que la distribution des êtres organisés sur le globe ne dépend pas seulement des conditions très-complexes de chaleur et de climat, mais encore des conditions géologiques, qui nous restent presque entièrement inconnues, en tant qu’elles résultent de l’état primitif du globe, et des catastrophes qui n’ont pas atteint toutes les parties de notre planète en même temps. Les grands pachydermes manquent aujourd'hui dans le nouveau monde, pendant que nous les reucontrons en Asie et en Afrique dans des climats analogues. Ces différences, loin de nous empêcher de scruter les lois do la nature, doivent nous exciter plutôt à les étudier dans toutes leurs complications.

Les lois numériques des familles végétales, l'accord souvent si surprenant des rapports de nombres là où les espèces qui forment ces familles sont la plupart très-diverses ; toutes ces études peuvent contribuer à dévoiler les mystères qui cachent encore tout ce qui sc rattache à la fixation des types animaux et végétaux, enfin ce qui lie Y être au naître. Je vais emprunter des exemples à deux pays voisins l’un de l'autre, et depuis longtemps explorés, la France et l’Allemagne. En France, il manque beaucoup d’espèces de graminées, d'ombellifères, de crucifères, de composées, de légumineuses et de labiées, qui en Allemagne sont très-communes; el cependant les rapports numériques des six grandes familles nommées y sont presque les mêmes. Les voici :

Familles.

Allemagne.

France.

Graminées.

îï

Ombellifères.

Crucifères.

Composées.

Légumineuses.

TS

hT

Labiées.

Cet accord pour le nombre des espèces d une famille comparativement à la somme des phanérogames de l'Allemagne et de

la France n’aurait nullement lieu, si les espèces allemandes qui manquent n'étaient pas remplacées par d’autres types des mêmes familles. Ceux qui se complaisent dans les rêveries sur la transformation successive des espèces tant animales que végétales, et qui regardent, par exemple, les perroquets appartenant à des îles voisines d’un continent comme des espèces transformées, attribuent celte singulière identité de rapport à une migration des mêmes espèces végétales, qui, sous l’influence de tant de siècles, se seraient modifiées et remplacées ostensiblement. Mais pourquoi notre bruyère commune ( calluna vulgaris), pourquoi nos chênes n’ont- ils pas franchi à l’est les monts Oural, pour pénétrer de l’Europe dans le nord de l'Asie ? Pourquoi n’y a-til aucune espèce du genre rosa dans l’hémisphère austral, et pour ainsi dire aucune calceolaria dans l’hémisphère boréal? La distribution actuelle des espèces ou types organiques s'explique aussi peu par les seules conditions de température que par l'hypothèse d’une migration de végétaux, rayonnant d’un certain point central. C’est à peine si les circonstances thermiques nous font comprendre pourquoi des espèces particulières répandues horizontalement vers les pôles, ou s'élevant verticalement sur le revers des montagnes, ont des limites déterminées qu’elles ne franchissent point. Le cycle de végétation, quelle que soit sa durée, exige pour la réussite de chaque espèce un certain minimum de température. (Playfair, dans les' Transactions of the Royal Soc. of Edinb., vol. V, 1805, p. 202; liumboldt, sur la somme des degrés thermométriques qu’exige le cycle de végétation des céréales, dans les Mémoires sur les lignes iso~ thermes, p. 96; Boussingault , Économie rurale, t. II, p. 659, 665 et 667; Alphonse de Candolle, sur les Causes qui limitent les espèces végétales, 1847, p. 8.) Mais toutes les conditions <îe l'existence d’une plante, dans sa distribution naturelle ou dans sa culture (conditions de la distance géographique du pôle et de la hauteur d'une localité), se compliquent d’abord de la difficulté de déterminer le point initial du cycle de végétation thermique, puis de l’influence que la répartition inégale de la même quantité de chaleur par groupes successifs de jours et de nuits exerce sur l’ excitabilité , sur le développement graduel et sur toute la vie de la plante, enfin de l’action secondaire de l'hygrométricitc et de l'électricité atmosphériques. Mes recherches sur les lois numériques de la distribution des espèces pourront un jour être appliquées avec quelque succès aux différentes classes des animaux vertébrés.

Les riches collections du Muséum d'histoire naturelle i\ Paris renfermaient déjà en 1820, d'après des évaluations approximatives, pins de cinquante-six mille espèces phanérogames et cryptogames, quarante-quatre mille insectes (nombre probablement trop petit, quoiqu’il me fût communiqué par Latreille ), deux mille cinq cents poissons, sept cents reptiles, quatre mille oiseaux, et cinq cents espèces de mammifères. L’Europe possède environ quatre-vingts espèces de mammifères, quatre cents espèces d’oiseaux , et trente espèces de reptiles. Dans la zone boréale tempérée, le nombre des espèces d’oiseaux est donc le quintuple de celui des mammifères, de même qu’en Europe il y a cinq fois plus de composées que d’amentacécs et de conifères, cinq fois plus de légumineuses que d’orchidées et d’euphorbiacées. Dans la zone australe tempérée, les mammifères (coïncidence surprenante) sont aux oiseaux dans le rapport de 1 : 4, 3. Les oiseaux, et plus encore les reptiles, deviennent plus nombreux que les mammifères à mesure qu’on se rapproche de la zone torride. D’après les recherches de Cuvier, on pourrait croire que le rapport n’était pas autrefois le même, et que, dans les révolutions du globe, il a péri bien plus de mammifères que d’oiseaux. Latreille a fait voir quels sont les groupes d’insectes qui augmentent de nombre vers l’équateur ou vers les pôles. Illiger a indiqué la patrie de trois mille huit cents espèces d’oiseaux distribuées dans les différentes parties du monde, méthode beaucoup moins instructive que celle qui procède par zones. On s’explique comment, dans un espace donné, les individus d’une classe de plantes ou d’animaux se limitent réciproquement quant à leur nombre, et comment, après des luttes et une ^ongue oscillation, il peut, par les besoins de nourriture et du genre de vie, s’établir un état d’équilibre ; mais les causes qui ont limité, non pas le nombre des individus, mais les différentes espèces dans l’espace, sont couvertes d’un voile impénétrable; ce même voile nous cache tout ce qui touche au commencement des choses et à l’apparition primordiale de la vie organique.

Si, comme je l’ai déjà dit au commencement de cette note, on veut essayer d’indiquer approximativement le nombre limite au-dessous duquel il ne faut pas établir le total des phanérogames du globe, on peut y arriver le plus sûrement par la comparaison des familles végétales dont les rapports numériques sont connus, avec le nombre des espèces contenues dans nos herbiers et cultivées dans les grands jardins botaniques. Nous

venons de rappeler que, déjà en 1820, les herbiers du Muséum d’histoire naturelle à Paris étaient évalués à cinquante-six mille espèces. Je ne me permets aucune conjecture sur ce que renferment les herbiers d’Angleterre. Le grand herbier de Paris, que Benjamin Delesscrt a créé, par les plus nobles sacrifices, au profit de la science, fut estimé, à la mort du fondateur, à quatrevingt-six mille espèces, ce qui approche beaucoup du nombre que Lindley ( Introduction lo Botany, 2e édit., p. 504) donna, en 4835, comme probable pour la totalité des espèces du globe. Peu d’herbiers ont été soigneusement classés et collationnés après une élimination complète et rigoureuse des variétés. A cela il faut ajouter que les petits herbiers particuliers contiennent une quantité assez notable de plantes qui manquent dans les grands herbiers, dits généraux. Le docteur Klotzsch évalue à soixantequatorze mille espèces le nombre total des phanérogames du grand herbier royal à Schocueberg près de Berlin, dont il est le conservateur.

L’utile ouvrage de Loudon ( Horlus brilannicus) donne à peu près un aperçu des espèces qui sont ou ont été cultivées assez récemment dans tous les jardins de l’Angleterre. L’édition de 1852 compte exactement ving six mille six cent soixante phanérogames, y compris les espèces indigènes. Avec ce nombre si considérable de plantes autrefois et maintenant cultivées dans toutes les contrées de la Grande-Bretagne, il ne faut pas confondre ce qu’un seul jardin botanique peut montrer en même temps de plantes vivantes. Sous ce rapport, le jardin botanique de Berlin passe depuis longtemps pour un des plus riches de l’Europe La renommée de cette richesse assez extraordinaire était autrefois fondée sur une simple évaluation approximative^ et mon vieil ami et collaborateur le professeur Kunth dit avec une grande justesse ( Notice manuscrite communiquée à la Société horticole, décembre 1846): «Ce n’est qu’après la confection d’un catalogue systématique, basé sur la détermination exacte des espèces, qu’on a pu entreprendre un véritable dénombrement. Ce dénombrement donna un peu plus de quatorze mille soixante espèces; et, déduction faite de trois cent soixante-quinze fougères cultivées, il reste treize mille six cent quatre-vingt-cinq phanérogames, dont seize cents composées, onze cent cinquante légumineuses, quatre cent vingt-huit labiées, trois cent soixantedix ombellifères, quatre cent soixante orchidées, soixante palmiers, et six cents graminées et cypéracées. Or, si l’on compare avec ces données le nombre des espèces déjà décrites dans des

ouvrages récents, savoir, dix mille environ de composées (de Candolle et Walpcrs), huit mille soixante-dix légumineuses, deux mille cent quatre-vingt-dix labiées (Bentham), seize cent vingt ombellifères, trois mille cinq cent quarante-quatre graminées et deux mille cypéracées (Kunth, Enumeratio plantarum), on reconnaît que le jardin botanique de Berlin ne cultive, quant aux grandes familles, que des composées, V» des légumineuses, */9 des graminées: et pour les petites familles (labiées et ombellifères), environ </» ou 1/4 des espèces décrites. En portant le nombre des différentes espèces phanérogames, cultivées dans tous les jardins de l’Europe, à vingt mille, les phanérogames cultivés étant environ la huitième partie des espèces décrites et conservées dans les herbiers, on trouve que le total des phanérogames doit s’élever à près de cent soixante mille. Cette estimation ne parait point exagérée, quand on songe que, de beaucoup de grandes familles, telles que les guttifères, les malpighiacées, les mélastomccs, les myrlacées et les rubiacées, la centième partie à peine appartient à nos jardins. » Or, si l’on prend pour base les vingt-six mille six cent soixante espèces de Loudon ( ffortus Britannicus), on arrive, d'après les principes bien concluants empruntés à la notice manuscrite du professeur Kunth, à élever le nombre de cent soixante mille 5 deux cent treize mille; et cette estimation est encore très modérée, si l’on admet, avec Heynhold ( Nomenclator botanicus horlensis, 1846), trente-cinq mille six cents espèces phanérogames cultivées. Somme toute, et cette conclusion paraîtra d’abord étrange, on connaît actuellement par les jardins, par les descriptions et les herbiers, un plus grand nombre de plantes phanérogames que d’insectes. La moyenne des insectes jusqu’à présent décrits ou non décrits, conservés dans les collections, est, suivant plusieurs entomologistes les plus distingués, entre cent cinquante mille et cent soixante-dix mille. La riche collection de Berlin en contient environ quatre-vingt dix mille, dont trente-deux mille coléoptères. On a collecté, dans les régions les plus lointaines, un nombre prodigieux de plantes, sans rapporter en même temps les insectes qui vivent sur ces plantes ou aux environs. Mais, en appliquant ces calculs à la partie du monde la plus explorée, par exemple, à l’Europe, on trouve que le nombre des espèces phanérogames n’est nullement dans le rapport indiqué avec les insectes; ainsi, on compte à peine sept à huit mille espèces phanérogames pour toute l’Europe, tandis que les insectes d’Europe jusqu’à présent connus sont plus du triple. D’après les

communications intéressantes de mon ami Dohrn, à Stcttin, le nombre des insectes collectés aux environs de cette ville, dont la Faune est si riche, dépasse déjà huit mille sept cents; non compris beaucoup de microlépidoptères qui manquent encore dans celte collection. Les phanérogames y sont à peine au nombre de mille espèces. La Faune d’insectes de la Grande-Bretagne est évaluée à onze mille six cents. Cette prépondérance des espèces animales est d'autant moins surprenante, que, parmi les insectes, les uns, constituant de grandes divisions, ne vivent que de matières animales, tandis que d’autres se nourrissent de plantes agames, telles que champignons, même souterrains. Selon Ratzeburg, le bombix pyni , le plus nuisible de tous les insectes des forêts, est seul visité par trente-cinq ichneumonidcs parasites.

Après que ces considérations nous ont conduit au rapport qui existe entre la quantité des espèces végétales cultivées dans les jardins et la somme des espèces tant décrites que conservées dans les herbiers, il nous reste à déterminer le rapport de cette somme au nombre probable des espèces qui habitent actuellement le globe; c’est-à-dire qu’il nous reste à contrôler le minimum de ces espèces par les nombres proportionnels des familles, conséquemment par des multiples chanceux. Mais ce contrôle donne des résultats si minimes pour la limite inférieure, qu’il devient évident que même dans les grandes familles, le plus prodigieusement enrichies dans ces derniers temps par les botanistes descripteurs, nous ne possédons encore qu’une faible partie du trésor réellement existant. Le Répertoire de Walpcrs complète le Prodromus de de Candoile, depuis l’année 4828 jusqu’à l’année 4846. Or, la famille des légumineuses y compte huit mille soixante-huit espèces; son nombre proportionnel peut être porté à Va i; car sous les tropiques il est i/<o, dans la zone tempérée moyenne </«*, dans la zone froide du nord Vas. Le nombre des légumineuses décrites ne nous conduirait donc qu’à cent soixante neuf mille quatre cents pour les espèces phanérogames existant sur tout le globe, tandis que le nombre des composées témoigne déjà, comme nous l’avons dit plus haut, de l’existence de plus de cent soixante mille espèces phanérogames connues, c’est-àdire décrites et conservées dans les herbiers. Cette différence si marquée est significative; elle ressortira mieux encore des observations qui vont suivre.

La majeure partie des composées, dont Linné ne connaissait que sept cent quatre-vingt-cinq espèces, et dont le nombre s’élève maintenant à douze mille, parait appartenir à l’ancien con-

tinent: du moins de Candolle ne décrit que trois mille cinq cent quatre-vingt-dix espèces américaines, contre cinq mille quatrevingt-treize espèces européennes, asiatiques et africaines. Ma» cette richesse décomposées dans nos systèmes de végétaux n’est qu’illusoire: le quotient de la famille, qui est i/is entre les tropiques, */t dans la zone tempérée, i/is dans la zone froide, donne à croire qu'il y a un peu plus de composées que de légumineuses qui ont jusqu’à présent échappé à l’observalion zélée des voyageurs; car, en multipliant ce quotient par \% on n’obtient que le nombre si faible, si invraisemblable, de cent quarantequatre mille phanérogames. Les familles des graminées et des cypéracées donnent des résultats relativement encore plus faibles, parce qu’on en a décrit et collecté un moins grand nombre d’espèces. Qu’on jette un coup d’œil sur la carte de l’Amérique méridionale, et qu’on songe aux immenses savanes si imparfaitement explorées de Vénézuéla, de l’Apurc et du Méta, ainsi qu’au sud de la vaste région boisée du fleuve des Amazones: que de riches moissons restent encore à faire dans le Chaco,dans le Tucuman oriental, et dans les pampas de Buenos- Ayrcs et de la Patagonie! Les steppes de l’Asie septentrionale et moyenne, où les dicotylédonées sont dans une plus forte proportion mêlées aux graminées, occupent un espace presque égal aux savanes de l’Amérique, et ne sont guère mieux explorées. Supposé que l'on connaisse la moitié des plantes phanérogames du globe , et que l’on soit suffisamment fondé à s’arrêter au chiffre de cent soixante mille ou de deux cent treize mille, il faudra admettre que les graminées, dont le nombre proportionnel général parait être */ia, comptent au moins, dans le premier cas, vingt-six mille espèces, et, dans le second, trente-cinq mille; et on n’en connaît que le */g ou Qtodecequi resterait à connaître.

Mais voici les considérations qui s'opposent à l’hypothèse établie. On découvre des milliers d’espèces monocolylëdonées ou dicotylédonées, parmi lesquelles se trouvent des arbres élevés (que l’on se rappelle ma propre expédition dans des contrées qui cependant avaient été déjà dans une grande étendue explorées par des botanistes distingués). Or, la partie du continent que n’a encore foulée aucun observateur est bien plus grande que celle qui a été examinée, ne fùt-ce que superficiellement. C’est entre les tropiques et dans les zones subtropicales que se rencontrent, à surface égale, le plus grand nombre d’espèces phanérogames. Il est donc fort important de rappeler que nous sommes dans une ignorance presque complète relativement au

nouveau continent situé au nord de l’équateur: nous ne savons à peu près rien des Flores d’Oaxaca, de Yucatan, de Guatimala, de Nicaragua, de l'isthme de Panama, du Choco, d’Antioquia, et de la provincia de los Paslosj il en est de même, au sud de l’équateur, pour les Flores du Paraguay, de la provincia de las Missiones, et de l’immense région boisée entre l'Ucayale, le rio de la Madera et le Tocantin, trois puissants affluents du fleuve des Amazones. Quant à l'Afrique, à part les côtes, nous ne connaissons point la végétation de tout l’intérieur, entre 15° de latitude boréale et 20° de latitude australe. Dans l'Asie nous ne connaissons pas davantage les Flores du sud et du sud-est de l’Arabie, où se trouvent des pays montueux de six mille pieds de haut; il en est de même pour les Flores des régions situées entre le Thian- Schan, le Kuen-Lün et l'Himalaya, de la Chine occidentale et de la plupart des pays transgangétiques. Le botaniste connait bien moins encore l’intérieur de Bornéo, de la Nouvelle-Guinée et d’une partie de l'Australie. Plus loin, au sud, le nombre des espèces diminue singulièrement, ainsi que Hooker l’a démontré avec sagacité dans sa Flore antarctique. Les trois îles qui forment la Nouvelle-Zélande sont situées entre 54° </a et 47° */* de latitude australe: comprenant des montagnes neigeuses de plus de huit mille trois cents pieds de hauteur, elles offrent de grandes variétés de climat. L’ile la plus septentrionale de ce groupe a seule été assez complètement explorée depuis le voyage de Banks et Solander jusqu'à Lesson, aux frères Cunningham et Colensp; et dans l’espace de soixante-dix ans on n’est pas encore parvenu à connaître sept cents espèces phanérogames de la Flore de ce pays. (Ernest Dieffenbach, Travers in New-Zealand, 4845, vol. I, p. 449.) A la pauvreté en espèces végétales correspond la pauvreté en espèces animales. Joseph Hooker rapporte « que l’Islande nourrit cinq fois plus d’espèces phanérogames que les iles de lord Auckland et de Campbell réunies, qui, dans l’émisphére austral, sont de 8° à 40° plus rapprochées de l’équateur. Cette Flore antarctique est caractérisée par une végétation uniforme en même temps que très-luxuriante, grâce à l’influence d'un climat continuellement frais et humide. Dans le Chili méridional, dans la Patagonie et jusqu’à la Terre de Feu, de 45° à 56° de latitude australe, cette uniformité de végétation n’est pas seulement surprenante dans les plaines, mais encore sur les montagnes, dont la pente est garnie des mêmes espèces. Que l’on compare la Flore de la France méridionale, sous la même latitude que les Iles de Chonos, près des côtes du

Chili, avec la Flore écossaise d’Àrgylcshirc sous la même lnlitude que le cap Horn; combien les espèces sont ici différentes! Dans l’hémisphère austral, au contraire, les mêmes types de végétation parcourent un grand nombre de degrés de latitude. Si vers le pôle nord on recueille encore dix phanérogames en fleurs dans les îles deWaldcn (à 80° */a de latitude), on trouvera vers le pôle sud, dans les îles de Sud-Shetland, sous 65°, à peine une seule graminée. » (Joseph Hooker, Flora anlarctica, p. 73-75). — Ces rapports dans la distribution des plantes attestent que la plus grande quantité de phanérogames non encore observées, non décrites, non collectées, appartient aux contrées tropicales et aux 12 ou 13 degrés de latitude qui les avoisinent.

Il m’a paru important de signaler ici l’état imparfait de nos connaissances relativement au domaine si peu exploité de laôotanique arithmétique, et de formuler certaines questions d’une manière plus précise qu’on n’a pu le faire jusqu’à présent. Lorsque, dans les rapports de nombres, il ne s’agit que de probabilités, il faut d'abord songer au moyen de trouver la limite inférieure. Je citerai comme exemples: le rapport (j’en ai traité ailleurs) de l’or et de l’argent monnayés à la quantité des métaux nobles travaillés qui existent; la question de savoir combien il y a d'étoiles de dixième à douzième grandeur disséminées dans le ciel, combien il pourrait y avoir d’étoiles télescopiques au minimum de grandeur dans la voie lactée (John Herschel, Résulté of aslron. observ. atthe Cape of Good TI ope, 1 847 , p. 381). Il est certain que, s’il était possible d'embrasser par l’observation directe toutes les espèces d’une des grandes familles phanérogames, on connaîtrait par là approximativement la somme totale des phanérogames (la réunion de toutes les familles) qui habitent le globe. Plus on arrive, par l’exploration successive des contrées inconnues, à épuiser le nombre des espèces d’une grande famille, plus on élève la limite inférieure ; et comme les espèces se limitent réciproquement d’après des lois encore inexpliquées, on se rapproche ainsi de la solution d’un grand problème numérique de la vie. Mais le nombre des espèces estil constant? Est-ce que, après de longues périodes, le sol ne donne pas naissance à de nouvelles formes végétales, tandis que d’autres deviennent de plus en plus rares et finissent par disparaître? La géologie, par l’examen des monuments du monde primitif, répond affirmativement à la dernière partie de celte question. « Le monde primitif, pour me servir des expressions de l’ingénieux Link ( Mèm . de l’dcad. des sciences de Berlin ,

de l'année 4846, p. 322), condense ce qui est éloigné dans des formes merveilleuses, comme pour indiquer un développement et un démembrement dans le monde récent. »

('*) Page 249. La hauteur et la pression de l'océan aérien n’ont pas été toujours les mêmes.

La pression de l’atmosphère exerce une influence marquée sur la conformation et la vie desplanles. La vie végétale se porte à l’extérieur en raison de la multitude et de l’importance des organes foliacés garnis de pores. Les végétaux vivent principalement par leur surface; de là leur indépendance du milieu ambiant. Les animaux obéissent plutôt à des stimulants inlernesj ils se donnent et entretiennent eux mômes leur température par les mouvements musculaires, les courants électriques, les actions chimiques qui reposent et réagissent à la fois sur ces courants. Une des fonctions vitales les plus actives des végétaux, c’est une sorte de respiration cutanée; et celte respiration, en tant qu’elle consiste à évaporer, à absorber ou à exhaler des fluides, dépend de la pression de l’atmosphère. C’est pourquoi les plantes alpestres sont très-aromatiques, velues, et garnies de nombreux vaisseaux exhalants (Voy. mon ouvrage Sur l’excitation des fibres musculaires et tierveuses, t. II, p. 442-445). Car, d’après des observations zoonomiques, plus une fonction est active, et plus les organes qui y concourent sont nombreux et développés, ainsi que je l'ai montré ailleurs. Les plantes alpestres réussissent d’autant plus difficilement dans la plaine, que la respiration par la surface est troublée par une plus forte pression de l’air.

On ignore tout à fait si l’océan aérien qui environne notre planète a toujours exercé la môme pression moyenne; nous ne savons pas même au juste si la hauteur moyenne du baromètre, dans une seule et môme localité, est restée constante depuis des siècles: on a longtemps douté de l’exactitude de ces observations. Suivant les expériences de Poleni et de Toaldo , cette pression paraissait variable. Mais les recherches plus récentes de l’astronome Carlini ont en quelque sorte montré que la hauteur moyehne du baromètre à Milan va en décroissant. Peut-être ce phénomène est-il purement local, et dépend-il de courants d’air descendants, qui changent périodiquement.

(**) Page 249. Les palmiers.

Jusqu’à la mort de Linné, on n'avait encore décrit, chose surprenante! que quinze espèces du type majestueux des palmiers,

dont quelques-uns sont deux fois plus élevés que le château royal à Berlin: l’Indien Amarasinha les appelait, d’une manière très-caractéristique, les rois des graminées. Ruiz et Pavon, voyageurs au Pérou, n’en ajoutèrent que huit à ce nombre. Ayant parcouru l’Amérique depuis le 12e degré de latitude sud jusqu’au 21e degré de latitude nord, nous avons décrit, Bonpland et moi, vingt nouvelles espèces de palmiers, et nous avons distingué et dénommé un nombre égal d’autres dont nous n’avons pu nous procurer complètement les fleurs (llumboldt, De distributions geogr. plantarum , p. 225-253). Aujourd’hui, quarante-quatre ans après mon retour du Mexique, on possède la description méthodique de quatre cent quarante espèces de palmiers des deux continents,' y compris les espèces de l'Inde décrites par Griffith. L'Enumeratio plantarum de mon ami Kunth, publiée en 1841, renferme déjà trois cent cinquante-six espèces.

Très-peu de palmiers vivent en société, comme nos conifères, quercinces et bétulinées. De ce nombre sont le palmier moriche (mauritia flexuosa) et les deux espèces de chamærops dont l’une (chamœrops humilis) occupe, à l’embouchure de l’Ebre et en Valence, des territoires étendus; l’autre, découverte par nous sur le littoral mexicain de l’océan Pacifique, est dépourvue de piquants. De même qu’il y a des palmiers qui, comme les cocos et les chamærops, sont des plantes littorales, il existe aussi, dans la région tropicale, un groupe particulier de palmiers de montagnes qui, si je ne me trompe, étaient tout à fait inconnus avant mon voyage dans l’Amérique australe. Presque toutes les espèces de la famille des palmiers vivent dans les plaines à une température moyenne de 22° à 24°. Elles montent rarement jusqu’à dix-huit cents pieds sur la chaîne des Andes. Mais le beau palmier à cire (cereoxylonandicola), le palmeto d’Azufral (oreodoxa frigida) dans le passage de Quindiu, et le kunthia montana, qui ressemble à un roseau ( cana de la Vibora), croissent à Pasto entre six mille et neuf raille pieds au-dessus du niveau de la mer, là où le thermomètre de Réaumur descend la nuit souvent jusqu'à 4°, 8 et G0, et atteint à peine la température moyenne de II0. Ces palmiers alpestres sont associés aux noyers, aux podocarpus à feuilles d’if, et aux chênes ( quercus granatensis.) J’ai déterminé, par des observations barométriques exactes, les limites inférieures et supérieures du palmier à cire. C’est sur la pente orientale de la chaine des Andes de Quindiu que nous commençâmes d’abord à le rencontrer à une hauteur de sept mille quatre cent quarante pieds ; de là nous le vîmes s’élever

graduellement , jusqu'à Guarita dcl Paramo et los Volcancilos, à neuf mille cent pieds. Don José Caldas, botaniste distingué qui, longtemps notre compagnon dans la Nouvelle-Grenade, périt victime de la haine des factions espagnoles, trouva, plusieurs années après mon départ , trois espèces de palmiers dans le Paramo de Guanacos, près de la ligne des neiges éternelles, c’està-dire probablement à plus de treize mille pieds de hauteur (Semanario de Santa- Fé de Bogota, 1809, n° 21, p. 163). On rencontre même en dehors de la région tropicale, à 28° de latitude, dans les montagnes avancées de l’Himalaya, le Chamœrops Martiana (Wallich , Planlœ asialicæ rartores, vol. III, tab. 211) jusqu’à cinq mille pieds anglais (4690 pieds français) d’élévation.

En considérant les limites géographiques extrêmes , conséquemment climatériques, des palmiers dans des localités peu élevées au-dessus du niveau de la mer, nous voyons certaines espèces (le dattier, le chamœrops humilis, le cliamærops pal metto et l’areca sapida de la Nouvelle-Zélande) s’avancer, dans la zone tempérée des deux hémisphères, jusqu’aux contrées où la température moyenne de l’année est à peine 11° 2' à 12° 5'. En rangeant les plantes cultivées dans l’ordre de la chaleur qu’elles exigent, on a, à commencer par le maximum: le cacao, l’indigo, le- café, le coton, le dattier, le citronnier, l’olivier, le châtaignier et la vigne. En Europe, le dattier s’avance, avec le chamœrops humilis, jusqu’à 43° </a et 44° de latitude: ainsi, à Rivera del Ponente, près de Bordighera, entre Monaco et San- Stefano, on voit un bosquet de plus de quatre mille tiges de palmiers; on en trouve aussi en Dalmatie, aux environs de Spalatro. Le chamœrops humilis est, chose curieuse, très- fréquent près de Nice et dans l’ile de Sardaigne, tandis qu’il manque dans l’tle de Corse, intermédiaire entre ces deux localités. Dans le nouveau continent, le chamœrops palmetto , qui a quelquefois jusqu’à quarante pieds de haut, ne s’avance au nord que jusqu’à 34° de latitude, ce qui s’explique par la courbure des lignes isothermes. Dans l’hémisphère austral , dans la Nouvellellollande, les palmiers, dont il n’y a guère plus de six à sept espèces, s’avancent, selon Robert iBrown ( General remarks on lhe botany of Terra australis , p. 45), jusqu’à 54°. Dans la Nouvelle-Zélande, où Joseph Banks rencontra d’abord une areca , il existe des palmiers verts jusqu’à 38°. L’Afrique, qui, contrairement à la croyance depuis longtemps répandue, est pauvre en espèces, n’a au sud de l’équateur jusqu’au port Natal, à 50° de latitude, qu’une seule espèce de palmier, Vhyphœne coriacea «

Le continent de l’Amérique australe présente à peu près les mêmes limites. A l’est de la chaîne des Andes, dans les Pampas de Buenos-Ayres et dans la province Cisplatine, les palmiers atteignent, d’après Auguste Saint-Ililaire ( Voyage au Brésil, p. 60), jusqu'à 54 et 53°. Exactement dans la même étendue, jusqu’au rio Maulc, on trouve, selon Claude Gay, à l’ouest de la chainc des Andes, le coco de Chile (notre jubcea spectabilis? ), seule espèce de palmier de tout le territoire du Chili. (Comp. Darwin, Journal Edinb . , en 1813, p. 244 et 236.)

Voici quelques observations aphoristiques que j’ai écrites à bord de navire, en mars 1801, au moment où nous quittâmes, à l’ouest du Daricu, l’embouchure du rio Sinu, si riche en palmiers, pour faire voile & Cartagena de Indias.

« Depuis deux ans nous avons vu, dans l’Amérique méridionale , plus de vingt-sept espèces différentes de palmiers. Combien n'en ont pas dû observer, pendant leurs voyages lointains, Commerson, Thunbcrg, Banks, Solander, les deux Forster, Adanson et Sonnerai! Cependant dans nos systèmes de végétaux on connaît à peine, au moment où j’écris, quatorze à dix-huit espèces de palmiers scientifiquement décrites. La difficulté de se procurer des fleurs, de les atteindre, est en réalité plus grande qu’on ne saurait se l’imaginer. Nous l’avons senti d’autant plus que notre attention était particulièrement dirigée sur les palmiers, les graminées, les cypéracées, les juncacées, les cryptogames, et sur tout ce qui avait été jusqu’alors négligé. La plupart des palmiers ne fleurissent qu’une fois par an, aux mois de janvier et de février, dans le voisinage de l’équateur. Or, le voyageur est-il toujours libre de s’arrêter précisément pendant ces mois dans les régions des palmiers? De plus, pour beaucoup d’espèces la floraison dure un si petit nombre de jours, qu’on arrive presque constamment trop tard , et on voit le palmier avec l’ovaire déjà gonfle, sans aucune fleur mâle. Souvent on ne trouve que trois ou quatre espèces de palmiers dans une étendue de deux mille milles carrés. Qui pourrait, à l'époque de la floraison, se transporter en même temps dans les missions si riches en palmiers aux bords du rio Caroni, dans les morichales à l’embouchure de l’Orcnoque, dans la vallée de Caura et d’Erevato, aux rivages de l’Atabapo et du rioNegro, ou sur la pente du Duida? Puis, il faut songer combien il est malaisé d’atteindre les fleurs suspendues à des stipes hauts de soixante pieds et cuirassés de piquants, dans des forêts épaisscà ou sur des rives marécageuses, par exemple, du Terni et duTuamini. Le na-

tu ralistc qui, en Europe , se prépare à un vogage dans ces régions, se forge des rêves s’il croit loul pouvoir saisir à l’aide de ciseaux ou de couteaux recourbés fixés à des gaules, ou en faisant grimper, sur les arbres les plus élevés, des garçons ayant les pieds attachés par une corde. Presque rien de tout cela, hélas! ne se réalise. La spalhe de fleur est trop élevée pour qu’on puisse y atteindre. Dans les missions du delta de la Guyane, on se trouve au milieu d'indiens qui sont riches et sans besoins , grâce à leur stoïcisme et à leur état inculte: aucune offre d’argent ni de cadeaux ne leur ferait quitter de trois empans le sentier fraye, s’il y en a. Cette indifférence invincible des Indiens irrite d'autant plus l’Européen, qu’il voit ces mêmes hommes grimper avec une agilité inconcevable pour saisir, par exemple, un perroquet, une iguane ou un singe qui, blessé par une flèche, reste suspendu, la queue enroulée autour d’une branche d'arbre. A la Havane, nous vimes, au mois de janvier, tous les stipes de la palma real ( notre oreodoxa regia ) couronnés de fleurs d’un blanc de neige, près de la ville, sur la promenade publique et dans les champs voisins. Pendant bien des jours c'est en vain que nous offrîmes, à tous les gamins nègres que nous rencontrâmes dans les rues de Régla ou Guanavacoa, deux piastres pour une seule spathe de fleurs hermaphrodites. Sous les tropiques , l'homme ne s’assujettit à aucun travail pénible , à moins qu’il n’y soit forcé par un besoin extrême. Les botanistes et peintres (Estevez, Boldo, Guio, Echeveria) de la commission espagnole d’histoire naturelle, sous la direction du comte de Jaruco y Mopox, nous avouèrent que pendant plusieurs années il leur avait été impossible d’étudier ces fleurs, faute de pouvoir s’en procurer.

“ Après l'énumération de ces difficultés, on comprend (ce qui me serait resté incompréhensible en Europe) que sur plus de vingt espèces de palmiers que nous avons trouvées dans l’espace de deux ans, nous n’en avons pu décrire systématiquement que douze. Quel ouvrage intéressant un voyageur pourrait-il faire sur les palmiers, s’il s’en occupait exclusivement dans l’Amérique australe, et qu’il représentât la grandeur naturelle de la spathe, du spadice, des organes floraux et des fruits! (Voilà ce que j’écrivais bien des années avant le voyage de Martius et de Spix au Brésil, avant la publication du magnifique ouvrage du premier sur les palmiers.)

« Les feuilles offrent une grande uniformité: elles sont ou pennées (pennata) ou palino-digitécs (palmo-digitata) ; le pé«

tiole ( petiolm ) est tantôt dépourvu d’épines, tantôt scrrato-épineux ( serrato-spinosus ). Le caryola urens et ic martinezia caryotifolia, que nous avons rencontrés sur les rives de l’Orénoque et de l’Atabapo , et plus tard dans le défilé des Andes de Quindiu jusqu’à trois mille pieds de hauteur, est, pour la forme des feuilles, presque unique parmi les palmiers, comme le gingko parmi les arbres dicotylédonés. En général, les palmiers ont, par leur habitus et leur physionomie, un caractère grandiose, difficile à rendre par des mots. La tige ( caudex ) est simple, trèsrarement divisée en branches, comme dans les dracœna, le cmcifera thebaïca ( palmier-doum) et Vhyphœne coriacea. Il est tantôt d'une épaisseur informe, comme dans le corozo del Sinu (notre alphonsia oleifera), tantôt faible comme un roseau, comme dans le kunthia monlana (piritu) et le corypha nana du Mexique; lisse ou écailleux (palma de covijaôde sombrero dans les llanos); épineux ( corozo de Cumana et Macanilla de Caripe ), ayant de longues épines disposées très-régulièrement en anneaux concentriques.

« On trouve aussi des différences caractéristiques dans les racines, qui, s’élevant à un ou un pied et demi au-dessus du sol, portent la tige comme sur un échafaudage, ou l’entourent luxueusement par des rebords. J’ai vu des belettes et de très-petits singes se glisser sous les racines en échafaudage de la caryote. Souvent le stipe est renflé au milieu, et faible au-dessous et audessus, comme dans la palma real de l’ile de Cuba. Le vert des feuilles est tantôt sombre, luisant (cocos, maurilia), tantôt, à la face inférieure, d’un blanc argentin, comme dans le corypha mtraguama , svelte palmier à éventail, que nous trouvâmes dans le port Trinidad de Cuba. Quelquefois le milieu de la feuille palmo-digitée est ornée, à la manière des paons, de stries jaunes et bleuâtres , disposées concentriquement , comme dans la mauritia épineuse que Bonpland découvrit aux bords du rio Atabapo.

« La direction des feuilles offre des caractères non moins importants que leur fqrmc et leur coloration. Les folioles sont quelquefois très- rapprochées dans un même plan, disposées comme les dents d’un peigne, et à parenchyme roide (cocos, phœnixs de là le magnifique reflet du soleil à la face supérieure de la feuille, qui est d'un vert gai. dans le cocos, et d’un vert mat cendré dans le dattier): d’autres fois le feuillage est semblable à celui des roseaux, tîssu de vaisseaux ténus, flexibles, et frisé vers le sommet (Iagua , palma real del Sinu, palma real de

Cuba, pirilu del Orinoco). C'est principalement à la direction des feuilles et à l'axe (stipe)que les palmiers doivent leur aspect majestueux. Ce qui fait la beauté physionomique de ces espèces végétales , c’est de porter des feuilles dressées , non-seulement dans le jeune âge, mais durant toute leur vie (comme le dattier, seule espèce introduite en Europe). Plus l’angle d’insertion des palmes sur la tige est aigu , plus la forme est majestueuse et belle. Combien ne différent pas entre eux le corypha lectorum ( palma de covija del Orinoco y de los llanos de Calabozo) à feuilles pendantes , le dattier et cocotier à feuilles presque horizontales, le jagua, le eucurito, et le pirijao à frondes droites!

« La nature a réuni toutes les beautés do la forme dans le palmier jagua, qui, associé au eucurito ou vadgihai, haut de quatre-vingts à cent pieds , décore les rochers de granit dans les cataractes d'Aturès et de Maypurès ; nous l'avons aussi rencontré çà et là sur les rives solitaires du Cassiquiare. Ses tiges lisses, élancées, de soixante à soixante-dix pieds de haut, surmontent comme une colonnade les massifs de bois. Ses cimes aériennes contrastent singulièrement avec les ceiba au feuillage épais, avec la forêt de laurinées, de calophyllum et d ’amyris qui croissent alentour. Ses feuilles, au nombre seulement de sept ou huit, s’élèvent presque verticalement jusqu’à quatorze ou seize pieds de hauteur. Les pointes du feuillage sont frisées, et disposées en panache. Les folioles ont un parenchyme mince , herbacé; délicates et légères, elles voltigent autour des pétioles, qui se balancent mollement. Au-dessous de l’origine des feuilles sortent les organes floraux, ce qui modifie également le caractère physionomique de tous ces palmiers. Dans un petit nombre d’espèces, telles que le corozo del Sinu, la gaine est verticale, et les fruits, formant une sorte de thyrse, sont dressés, semblables aux fruits des bromelia . Dans la plupart des palmiers les gaines (tantôt lisses, tantôt rudes et horriblement épineuses) sont inclinées; dans quelques-uns la fleur mâle est d’une blancheur éclatante. La spathe ouverte brille alors au loin. La plupart des palmiers ont les fleurs mâles jaunâtres, très-rapprochées les unes des autres, et presque fanées au moment où elles font saillie hors de la gaine.

» Dans les palmiers à feuillage penné, les pétioles sortent ou de la partie sèche, rude, ligneuse du stipe (cocos, phænix, palma real del Sinu), ou d’un stipe plus mince, lisse, d’un vert pré, posé comme une colonne sur la partie rude de la tige; exemple: le palma real de la ffavana ( oreodoxa regia ), déjà admiré

par Christophe Colomb. Dans les palmiers A feuilles palmées ( moriche , palma de sombrero delà Havana), la couronne touffue repose souvent sur une couche de feuilles sèches , ce qui donne à tout le végétal un aspect triste, mélancolique. Dans quelques espèces à éventail, la couronne se compose, comme dans les miraguama, d’un très-petit nombre de feuilles, garnissant des pétioles élancés.

« Les fruits même varient de forme et de'couleur infiniment plus qu’on ne se l’imagine en Europe. Le mauritia flexuosae si orné de fruits ovalaires qui, par leur surface lisse, brunâtre, écailleuse, offrent l’aspect de jeunes cônes de sapin. Quelle différence entre l’énorme noix de cocos à trois côtes , la baie du dattier, et les petites nuculainesdu corazol Mais aucun fruit de palmier n’égale en beauté les fruits du pirijao ( pihiguao ) de San-Fernando de Atabapo et de Saint-Balthasar. Que l’on se représente des pommes ovales , jaune d’or , à moitié teintes de pourpre, sans graines (par avortement, de deux à troix pouces d’épaisseur, et suspendues, en grappes denses, au sommet de stîpes majestueux. «(Nous avons déjà parlé plus haut, p. 156, de ces beaux fruits, dont soixante-dix à quatre-vingts composent une grappe, ainsi que des divers apprêts dont ils sont susceptibles, à l’instar des bananes et des pommes de terre. )

Dans quelques espèces de palmiers, la spathe qui entoure le spadicc s’ouvre soudain avec un bruit sensible. Richard Scliomburgk ( Reisen in Britisch Guiana, t. I, p. 55) a, comme moi , observé ce phénomène au moment de l’épanouissement de la fleur de l’oreodoxa oleracea. Ce premier développement de la fleur du palmier s’ouvrant avec bruit, rappelle le dithyrambe de Pindare sur le printemps : « Le bourgeon du dattier qui éclôt annonce le retour du printemps parfumé. » ( Cosmos , t. II, pag. 7. )

Trois types d’une beauté exquise caractérisent les régions tropicales de tout le globe : les palmiers , les bananiers, et les fougères en arbres. Là où la chaleur et l’humidité agissent simultanément, la végétation est la plus luxuriante et ses formes sont les plus variées. Aussi l’Amérique méridionale est-elle la plus belle partie du monde des palmiers. En Asie les palmiers sont plus rares, peut-être parce que le continent indien, en grande partie situé sous l’équateur, fut déchiré dans les premières révolutions de notre planète, et couvert par la mer. Quant aux palmiers de l’Afrique, entre la baie de Bénin et la côted’Ajan, nous n’en savons à peu près rien; en général, nous ne connais-

sons encore, ainsi que nous l’avons dit plus haut, qu’un trèspetit nombre de palmiers d’Afrique.

Après les conifères et les eucalyptus, de la famille des myrtacées, les palmiers présentent les exemples de la plus grande élévation de tige. Pour le chou palmiste ( areca oleracea), on a vu des stipes de cent cinquante à cent soixante pieds de hauteur (Aug. de Saint-Hilaire, Morphologie végétale, 4840, p. 476). Le palmier à cire, notre ceroxylon andicola, que nous avons découvert sur la chaîne des Andes, entre Ibague et Carthage, dans la montana de Quindiu, atteint l’énorme hauteur de cent soixante à cent quatre-vingts pieds. J’ai pu mesurer exactement les tiges coupées dans la forêt. Après le palmier à cire, c’est l’oreodoxa sancona ( que nous trouvâmes en fleur près de Roldanilla dans le val Cauca) qui m’a paru le plus élevé parmi les palmiers de l’Amérique. Ce n’est guèro que par l’avortement fréquent du fruit, et par la voracité des animaux de toutes les classes dans le monde tropical , que l’on pourrait s’expliquer pourquoi, malgré la quantité énorme des fruits que donne un seul stipe, le nombre des individus de chaque espèce à l’état sauvage est si peu considérable. Dans le bassin de l’Orénoque, des peuplades entières vivent, pendant plusieurs mois de l’année, des fruits de palmiers. « In palmelis, Pihiguao consitis, singuli trunci quotannis fere 400 fructus ferunt pomiformes, tritumque est verbum inter fralres S. Francisa', ad ripas Orinoci et Guainiæ degentes, mire pinguescere lndorum corpora, quoties uberem palmœ fruclum fundant. » (Humboldt, De distrib. geogr. Plant., p. 240.)

(,a) Page 220. Dès la première enfance de la civilisation.

La culture du bananier remonte, dans toutes les régions tropicales des continents, jusqu’aux premiers temps de l'histoire et de la tradition. Il est certain que des esclaves d’Afrique ont, dans le cours des siècles, apporté en Amérique des variétés de bananes, et que les indigènes cultivaient le bananier déjà avant l’arrivée de Christophe Colomb. Les Indicns-Guaikeris à Cumana nous ont assuré que sur la côte de Paria, près du golfe Triste, le bananier, si on laisse les fruits mûrir sur la tige, donne quelquefois des semences qui germent. C’est pourquoi on trouve, dans l’épaisseur des forêts, des bananiers sauvages ; les oiseaux répandent les semences mûres. A Bordnnes, près de Cumana, on a remarqué quelques bananiers épars, dont les fruits donnaient des semences parfaitement développées. (Comp. mon Essai sur

la géographie des Plantes, p. 29, et ma Pelât, hist., t. I p. 104 et 587, t. II, p. 355 et 367.)

J’ai rappelé ailleurs ( Cosmos , t. II, p. 135) qu'Onésicrite et d’autres compagnons du grand Macédouicn mentionnent, non pas les grandes fougères en arbres, mais les palmiers en éventail, et la verdure éternellement fraîche des plantations de bananiers. Parmi les noms sanscrits qu’Amarasinha donne au bananier ( musa des botanistes), sc trouvent bhanu-phala (fruit du soleil), varana-buscha, et moko. Ces paroles de Pline (XII, 6), Arbori nomen palœ, porno ar»enœ, Lassen les explique de la manière suivante: « Les Romains ont pris le mot pala, fruit, pour le nom de la plante, et varana ( ouarana dans la bouche d’un Grec) fut changé en ariena. De moko sera peut être venu l'arabe mauza, d'où notre musa. Le fruit bhanu ressemble beaucoup au fruit du bananier. » (Comp. Lassen, Antiquités de l'Inde (en allemand), t. I, p. 262; mon Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, t. II, p. 582, et Relat. hist., t. I, p. 491.)

(,7) Page 220. Groupe des Malvacées.

Dès qu’on a franchi les Alpes , on voit apparaître de plus grandes malvacées : le lavatera arborea près de Nice et en Dalinatie , le l. olbia en Ligurie. Les dimensions du baobab ont été indiquées plus haut. Au tipe des malvacées se rattachent aussi, par leurs caractères botaniques, les buttnériacées (sterculia, hermannia, theobroma cacao à grandes feuilles, qui pousse des fleurs de l'écorce du tronc et de la racine), les bombacées ( adansonia , helicleres et cheiroslemon )j enfin, les tiliacées (sparmannia africana). Au nombre des représentants les plus beaux du type des malvacées sc trouvent notre cavanillesiu platanifolia de Turbaco près de Carthagène dans l’Amérique méridionale, et le célèbre arbre à main ochromoïde, le macpalxochiquahuitl des Mexicains (de macpalli, main plate), ïarbol de las manitas des Espagnols, notre cheiroslemon platanoïdes, dont les étamines entrelacées sortent comme une griffe de la belle fleur rouge pourpre. Dans tous les États du Mexique il n'y a qu’un seul individu, un seul tronc, fort vieux, de ce singulier genre. On croit qu’il a été planté, comme une espèce étrangère, par les rois de Toluca, il y a environ cinq cents ans. L’endroit où est 1 ’arbol de las manitas, je l’ai trouvé à huit mille deux cent quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la mer. Pourquoi n’en existe-t-il qu’un seul individu ? D’où les rois de Toluca sc sont-ils procuré le jeune plant ou la semence? On ne

devine pas davantage pourquoi Montezuma ne l'avait point dans ses jardins botaniques de Huaxtepec, de Chapoltepec et dlztapalapan, qu’avait pu utiliser Hernandez, médecin de Philippe II, et dont il reste encore quelques vestiges. Il est singulier que l’arbre A main n’ait pas trouvé place parmi les représentations d’histoire naturelle que Nezahualcoyotl, roi de Tezcuco , avait fait exécuter un demi-siècle avant l’arrivée des Espagnols. On assure que cet arbre croit sauvage dans les forêts de Guatimala (Humboldt et Bonpland, Plantes équinoxiales, 1. 1, p. 82, pl. 24 ; Essai politique sur la Nouvelle- Espagne , t. 1, p. 98). Sous l’équateur nous avons vu deux malvacées, le sida phyllanthos Cavan., et le sida pichinchensis, s’élever sur l’Antisana cl le volcan Rucu-Pichincha jusqu’à la hauteur de douze mille six cents à quatorze mille cent trente-six pieds ( Voy. nos Plantes équinoxiales, t. Il, p. 113, pl. 116). Le saxifraga Boussingaultii seul monte, sur le revers du Chimborazo , six à sept mille pieds plus haut.

('*) Page 221. Mimosêes.

Les feuilles délicatement pennées des mimosa, des acacia, schrankia et desmanthus, représentent, par leur forme, la véritable végétation tropicale. Cependant il y a aussi quelques représentants de ce type en dehors des cercles tropicaux. Dans le vieux continent de l’hémisphère boréal, en Asie, je ne puis indiquer qu’un seul arbrisseau de ce type, l'acacia Stephaniana , décrit par le maréchal de Biberstcin, et qui, d’après les observations les plus récentes de Kunth, est une espèce de prosopis. Cette plante sociale couvre les plaines arides de la province de Schirvan aux bords du Kour (Cyrus), près de Nouveau-Schamach , et s’étend jusque vers l’Araxedes anciens. Olivier la trouva aussi près de Bagdad: c’est Y acacia foliis bipinnalis, mentionné déjà par Buxbaum. Cette plante s’avance, au nord, jusqu’au 42" de latitude. ( Tableau des provinces situées sur la côte occidentale de la mer Caspienne , entre les fleuves Terek et Kour, 1798, p. 38 et 120.) En Afrique, l’acacia gummifera, Will , s’avance quelquefois jusqu’à Mogador, sous le 32e degré de latitude nord.

Dans le nouveau continent, l'acaci'a glandulosa Michaux et l’ac. brachyloba Willd. décorent les rivages du Mississipi et du Tunessée, ainsi que les savanes des Illinois. Michaux vit le schrankia uncinala s’avancer depuis la Floride jusqu’en Virginie, c’est-à-dire jusqu’au 37° de latitude nord. Suivant Barton, le gleditschia triacanthos croit à l’est des montagnes d’AHeghany jusqu’à 58", et à l’ouest jusqu'à 41* de latitude. Le gleditschia

monosperma s'arrête deux degrés plus au sud. Telles sont les limites des mimosèes dans l’hémisphère boréal. Dans l’hémisphère austral, on rencontre, en dehors du tropique du Capricorne, des acacias à feuilles simples jusqu’à l’ile Van-Diémen. L'acacia cavenia, décrit par Claude Gay, croît dans le Chili, entre le 50e et 37e degré de latitude sud (Molina, Storia nalurale del Chili, 1782, p. 174). Le Chili ne possède pas de mimosèes proprement dites; niais on y trouve trois espèces d'acacia. L'acacia cavenia n’atteint même, dans le nord du Chili, qu’à douze pieds; et dans le sdd, près du littoral, il s'élève à peine d’un pied au-dessus du sol. Les plus irritables des mimosèes que nous ayons vues dans l’hémisphère boréal de l’Amérique méridionale, sont (après le mimosa pudica) les m. dor miens, m. somnians et m. somniculosa. Déjà Théophraste (IV, 3) et Pline (XIII, 10) parlent de l'irritabilité de la sensitive d’Afrique. Mais la première description des sensitives ( dormideras ) de l'Amérique méridionale, je la trouve dans Ilerrcra, Decad. II, lib. III, cap. 4. Cette plante attira d'abord, en 1318, l'attention des Espagnols dans les savanes de l’isthme près de Nombre deDios : « parece como cosa sensibilej » et on prétendit que les feuilles ( de echura de una pluma de pajaros) ne se pliaient que touchées par le doigt, et non pas au contact d'un morceau de bois. Nous avons découvert une jolie mimosée nageante (desmanthus lacustris) dans les petites mares qui entourent la ville de Mompox, sur la rivière Madeleiue. Elle a été figurée dans nos Plantes équinoxiales, t. I, p. 55, pl. 16. Dans les Andes de Caxamarca, à huit mille cinq cents et à neuf mille pieds au-dessus du niveau de l'océan Pacifique, nous avons trouvé deux mimosèes alpestres ( mimosa montana et acacia revoluta).

Jusqu’à présent on n’a pas encore rencontré de vraie mimosa (telle que Willdcnow l’a définie), ni même aucune inga, dans la zone tempérée. Parmi toutes les espèces d 'acacia, Va.julibrissin , que ForskaI a confondu avec le mimosa arborea, supporte le plus grand froid. Dans le jardin botanique de Padoue, il existe, en plein air, un individu à tronc élevé et d'une épaisseur considérable; et cependant la température moyenne de Padoue est au-dessous de 10° 5' Réaumur (*).

* On voit dans la Jardin des Plantes, à Paris, un acacia julibritsin qui croit très-bien en pleine terre, quoique Paris soit plus au nord que Padoue, et que les hivers y soient quelquefois très-rigoureux. Le tronc de cet arbre, mesuré à un demi-mètre au-dessus du sol, a 4(> centimètres de circonférence.

{Note du traducteur.)

('*) Page 221 . Bruyères.

Dans ces considérations physiognomiques, nous ne comprenons nullement sous le nom de bruyères toute la famille naturelle des éricacées, qui, à cause de la similitude et de l'analogie des organes floraux, embrasse les rhododendrum, les befaria, les gaultheria, les escallonia. Nous nous bornerons ici aux ericn, espèces si ressemblantes entre elles et si bien caractérisées par leurs formes, y compris les calluna (erica vulgaris, L. )•

« Pendant que les erica camea, e. telralix, e. cinerea et calluna vulgaris couvrent, en Europe (depuis les plaines de l'Allemagne, de la France et de l’Angleterre, jusqu’à l'extrême Norwége), de vastes espaces, on voit, dans l'Afrique australe, un mélange très-pittoresque d’espèces différentes. Une seule espèce, l'ertca umbellala, qui habite, dans l'hémisphère austral, le cap de Bonne-Espérance, se retrouve dans le nord de l’Afrique, en Espagne et en Portugal. Les e. vagans et e. arborea appartiennent également aux côtes opposées de la mer Méditerranée. Ve. vagans se rencontre dans le Nord de l’Afrique, aux environs de Marseille, en Sicile, en Dalmatie et même en Angleterre; l’e. arborea se voit en Espagne, en Istrie, en Italie, et dans les lies Canaries. » (Klotzsch, Sur la distribution géographique des erica d corolle persistante, manuscrit allcm. ) La bruyère commune, calluna vulgaris Salisbury, plante sociale, tapisse de grandes étendues de terrain depuis l’embouchure de l’Escaut jusqu’au versant occidental de l’Oural. Au delà de l’Oural, on ne voit plus ni chênes ni bruyères. Ces deux espèces végétales manquent dans toute l’Asie septentrionale, dans toute la Sibérie, jusqu’à l’Océan Pacifique. Gmclin ( Flora Sibirica, t. IV, p. 129) et Pallas ( Flora Rossica, t. I, pars 2, p. 55) en manifestèrent déjà leur étonnement. Cette disparition du calluna vulgaris est même plus marquée, plus brusque, sur le revers oriental de l’Oural, qu’on ne pourrait le croire d’après les paroles du grand naturaliste nomme en dernier lieu. Pallas dit seulement : Ultra Uralense jugum sens imdeficit , vix in Isetensibus campis rarissime apparel, et ulleriori Sibiriœ plane deest. Chamisso, Adolphe Ermann et Henri Kittlilz ont cueilli, au Kamtschatka et sur la côte nordouest de l’Amérique, des andromeda , mais pas de calluna. La connaissance exacte que nous avons maintenant de la température moyenne de quelques parties de l’Asie septentrionale, ainsi que de la répartition de la température annuelle entre les différentes saisons, ne sert nullement à expliquer pourquoi la bruyère

commune ne dépasse pas l’est de l’Oural. Joseph Uookcr, dans une noie de sa Flora Anlarctica , a fait parfaitement ressortir ce phénomène de contrastes dans la distribution des plantes, par ces paroles judicieuses: Uniformity of surface, accompanied by

a similarity of végétation Instances of a sudden change in

the végétation, unaccompanied wilh any diversity of geological and other feature. (Jos. Uookcr, Botany of the antarctic Voyage of the Erebus and Terror , 1844, p. 210.) Exisle-t-il une erfca dans l'intérieur de l'Asie? Ce que Saunders, dans le voyage de Turner au Thibet ( Philos . Transacl., vol. LXXIX, p. 86), décrit, à côté d’autres plantes européennes ( vaccinium myrtillus et p. oxycoccus) habitant la haute région du Népal, comme étant l'erica vulgaris, est, au rapport de Robert Brown, une andromeda, probablement V andromeda fastigiata de Wallich. L’absence de callnna vulgaris et do toutes espèces d'erica dans tout le continent américain est également surprenante, puisqu’on trouve des calluna aux îles Açores et en Islande'. Jusqu’à présent on n'en a pas rencontré dans le Groenland; mais on en a découvert, il y a peu d’années, à Terre-Neuve. La famille naturelle des éricacées manque de même presque entièrement en Australie, où elle est remplacée par les épacridées. Linné n’a décrit que cent deux espèces du genre ericaj d’après le travail de Klolzsch, ce genre comprend, à l’exclusion rigoureuse des variétés, quatre cent quarante espèces bien déterminées.

(so) Page 222. Cactées.

Si l’on ôte à la famille naturelle des opuntiacées les grossulariées (espèce de ribes), et qu’on l’adopte telle que l’a définie Kunth ( Manuel de Botanique, p. 600), on pourra considérer toute cette famille comme exclusivement américaine. Je sais bien que Roxburgh dans la Flora Indien ( inedila ) mentionne deux espèces de cactus, le cactus indiens et le c. chinensis, comme appartenant au sud-est de l’Asie. Ces deux espèces y sont en effet très-répandues, et croissent à l’état sauvage. Mais il est surprenant que le cactus de l’Inde ne porte pas d’ancien nom sanscrit. Le cactus, dit chinois, a été introduit par la culture à l’ilc de Sainte-Hélène. Des observations ultérieures, quand on s’intéressera davantage à l'étude de la distribution des végétaux, feront cesser les doutes qu’on a soulevés plusieurs fois sur l’existence des opuntiacées asiatiques. Ne voit-on pas aussi certaines espèces animales se montrer comme isolées sur le globe? Le tapir a passé pendant longtemps pour un animal exclusive-

menl caractéristique du Nouveau-Monde; et cependant le- tapir américain se retrouve dans le tapir dcMalacca ( tapirus indicus Cuv.). .

Bien que la véritable patrie des cactus soit la région tropicale du Nouveau-Monde, on en trouve aussi quelques espèces dans v.' la zone tempérée, sur le Missouri et dans la Louisiane; tels sont les cactus missuriensis et c. vitipara. Baek, dans son expédition au Nord, fut étonné de voir les bords du Rainy Luke, sous 48°

40 de latitude nord (long. 95° */i)i entièrement couverts de c. opuntia. Au sud de l’équateur, les cactus ne dépassent pas rio Itata (à 56° de latitude) et rio Biobio (à 37° V* de latitude). Dans la partie de la chaîne des Andes située entre les tropiques, j'ai vu des cactus ( c. sepium, c. chlorocarpus , c. Bonplandii ) sur des plateaux de neuf A dix mille pieds de hauteur. L 'opuntia Ovallei, au Chili, dans la zone tempérée, présente un caractère tout à fait alpestre; ses limites supérieure et inférieure ont été exactement déterminées, à l’aide d'observations barométriques, par le savant botaniste Claude Gay. L’opuntia Ovallei à (leurs jaunes a une tige rampante; il ne descend pas au-dessous de six mille trois cent trente pieds, atteint la limite des neiges éternelles, et la franchit là où quelques rochers se montrent à nu.

Les derniers échantillons furent cueillis dans des endroits qui sont situés à douze mille huit cent vingt pieds au-dessus du niveau de la mer (Claudio Gay, Flora Chilensis, 1848, p. 30). Il y a aussi quelques echinocactus qui sont de véritables plantes alpestres dans le Chili. A côté du cactus senilis à poils fins, si recherché, vient se placer le e. (cereus) lanatus, à laine épaisse; les indigènes l'appellent piscol, et son fruit est d’un beau rouge. Nous l’avons trouvé au Pérou, dans le voyage au fleuve des Amazones, près de Guancabamba. Les cactées ( groupe de végétaux sur lequel le prince de Salm-Dyk a le premier répandu tant de lumière) offrent, par leurs dimensions, les contrastes les plus étranges. V echinocactus fTislizeni a quatre pieds de haut sur sept de circonférence; cependant, dans l’ordre de grandeur, il n’est que le troisième : il vient après l 'echinocactus ingens Zuccar, et l’e. platyceras Lcm. (Wislizcnus, Tour to norlhern Mexico, p. 97). L' echinocactus Stainesii acquiert de deux à deux pieds et demi de diamètre; l'e. visnago du Mexique a quatre pieds de haut sur trois de diamètre, et pèse de sept cents à deux mille livres; tandis que le cactus nanus, que nous cueillîmes près de Sondorillo dans la province de Jacn , est si petit et si faiblement enraciné dans le sable, que les chiens se le foulent

entre les doigts de leurs pattes. Dans la saison de la plus grande sécheresse, les melocaclus , sont, comme les ravenala de Madagascar ( feuille de bois, dans la langue du pays; de rave ou rav en, feuille, et ala, en javanais halas, bois), une source d’eau végétale, par le suc qu’ils contiennent. Les chevaux et mulets sauvages les ouvrent avec leur sabot, non sans se blesser souvent. Depuis trois siècles et demi le cactus opuntia s’est singulièrement répandu dans le nord de l’Afrique, en Syrie, en Grèce, et dans toute l’Europe méridionale. Il s’est même avancé des côtes dans l’intérieur de l’Afrique, s’y associant aux plantes indigènes.

Quand on n’a été habitué à voir des cactées que dans nos serres, on est étonné de la densité qu'acquièrent les fibres ligneuses des vieilles tiges de cactus. Les Indiens savent que le bois de cactus est incorruptible, et qu’il est d'un excellent usage pour en faire des rames et des seuils de porte. Il n’y a peut-être pas de plantes qui, par leur physionomie, fassent plus d’impression sur le nouvel arrivé que les tiges de cactus, en colonnes ou candélabre, qui couvrent des plaines arides, par exemple près deCumana, de la Nouvelle-Barcelone, de Coro, et dans la province de Jaen de Bracamoros.

(2I) Page 222. Orchidées.

La forme de la fleur des orchidées, qui ressemble quelquefois à celle d'un animal, est surtout remarquable dans le torito (notre anguloa grandiflora), si renommé dans l’Amérique méridionale, dans le mosquilo (notre reslrepia antennifera ), dans le flor del Espiritu Sanlo (également une anguloa, d'après Flora; Peruvianœ Prodrom., p. 118, tab. 26), dans la fleur du chiloglotlis cornuta, figurant une fourmi (Hooker, Flora Antarctica, p. 69), dans le bletia speciosa du Mexique, et dans toute la merveilleuse légion de nos ophrys d’Europe: o. muscifera, o. apifera, o. aranifera, o. arachnites , etc. La prédilection qu’on a pour ce groupe de fleurs magnifiques a tellement augmenté, que les frères Loddiges estimèrent, en 1848, le nombre des orchidées cultivées en Europe à deux mille trois cent soixante espèces, tandis qu’en 1815 il n'était que décent quinze, et en 1845, de plus de seize cent cinquante. Quel trésor d’orchidées à fleurs magnifiques ne trouverait-on pas dans les points arrosés de l’intérieur de l’Afrique! Lindicy a exactement décrit dans son bel ouvrage, The généra and species of Orchideous plants , 1840, dix-neuf cent quatre-vingts espèces; à la fin de l’année 1848, Rlolzsch comptait trois mille cinq cent quarante-cinq espèces.

Dans la zone tempérée et froide, on ne rencontre que des orchidées terrestres fixées au sol, tandis que les belles contrées tropicales possèdent les deux types, les terrestres, et les parasites qui croissent sur des troncs d’arbres. A la première section appartiennent les genres tropicaux neottia cranichis, et la plupart des habenaria. Nous avons aussi trouvé des orchidées lerrestrcs et parasites, à l’état de plantes alpestres, sur le penchant de la chaîne des Andes de la Nouvelle-Grenade et de Quito; parmi les parasites (epidendreœ), le masdevallia uniflora (à neuf mille six cents pieds), le cyrlochilum flexuosum (à neuf mille quatre cent quatre-vingts pieds), et le dendrobium aggregatum (à huit mille neuf cents pieds); parmi les terrestres, Yaltensteinia paleacea, près de Lloa Chiquito, au pied du volcan Pichincha. Suivant Claude Gay, les Orchidées qu’on prétend avoir vues sur les arbres à Juan-Fernandez ou dans Chiloé n’étaient probablement que des pourretia, qui s’avancent au moins jusqu’à 40® au sud. Dans la Nouvelle-Zélande on trouve les orchidées tropicales, pendantes du haut des arbres, jusqu’au 45* degré de latitude australe. Les orchidées des iles d’Auckland et de Campbell ( chiloglottis , thelymilra et acianthus) croissent dans la mousse sur un sol plat. Quant aux animaux, il y a au moins une espèce tropicale qui va beaucoup plus au sud. L’iledcMacquarie (à 54® 59' de latitude), plus rapprochée du pôle sud que Dantzig ne l’est du pôle nord, possède un perroquet indigène. (Comp. la section Orchideœ , dans mon livre de Dislrib. geogr. plant., p. 241-247.)

(**) Page 222. Casuarinées.

Les acacia, où les feuilles sont remplacées par des phyllodes , les mvrlacées ( eucalyptus , metrosideros, melaleuca, leptospermum) et les casuarinées caractérisent uniformément le régne végétal de l’Australie (Nouvelle Hollande) et de la Tasmanie (pays de Van-Diémcn). Les casuarinées à rameaux articulés, filiformes, minces, dépourvus de feuilles, à articulations munies de gaines membraneuses, dentées, sont comparées par les voyageurs, selon la différence des espèces, tantôt à des équisétacées arborescentes, tantôt à nos pins {Scotch fir). (Voy. Darwin, Journal of researches , p. 449.) Cette absence de feuilles dans des taillis de collelia et d ’ephedra a fait sur moi une singulière impression dans l’Amérique méridionale, près de la côte du Pérou. Le casuarina qitadrivaUix s’avance, selon Labillardière, jusqu’au 43* degré sud, dans la Tasmanie. Les casuarinées, d’un aspect

attristant, ne manquent pas dans l’Inde, ni même sur la côte orientale de l’Afrique.

(i3) Page 223. Conifères.

La famille des conifères (y compris les genres dammara,ephedra et gnetum de Java et de la Nouvelle-Guinée, qui appartiennent essentiellement à cette famille, bien qu'ils s'en éloignent par leur aspect et la forme des feuilles) joue un si grand rôle par sa distribution géographique, et par la multitude d’individus de chaque espèce qui, comme plantes sociales, occupent de vastes espaces dans la zone tempérée de l’hemisphère boréal , qn'il faut en quelque sorte s’étonner du petit nombre d’espèces. Le nombre des conifères connues n’égale pas les trois quarts des palmiers décrits; on connaît aussi moins de conifères que d’aroïdées. Zuccarini, dans scs Notices sur la morphologie des conifères (Mémoires de la classe physico-mathématique de l'Académie des sciences de Munich, t. III, 1837-1843, p. 732), compte deux cent seize espèces, dont cent soixante-cinq dans l’hémisphère boréal, et cinquante et une dans l'hcmisphère austral. Ces proportions doivent être corrigées d’après mes recherches; car les espèces de pinus , de cupressus , A’epliedra et de podocarpus que nous avons trouvées, Bonpland et moi, dans la partie tropicale du Pérou, h Quito, dans la Nouvelle-Grenade et au Mexique, portent à quarante-deux le nombre des conifères qui vivent entre les tropiques. L’excellent ouvrage moderne d’Endlicher, Synopsis coniferarum, 1847, renferme trois cent douze espèces encore existantes, et cent soixante-dix-huit espèces de conifères antédiluviennes dans la formation houillère, dans le grès bigarré, dans le keuper, et dans le calcaire jurassique. Les espèces antédiluviennes, par leur parenté avec des familles végétales encore existantes, montrent que beaucoup d’intermédiaires ont péri. Les conifères, si fréquents dans le monde primitif, accompagnent particulièrement les palmiers et les cycadées; mais, dans les couches plus récentes de lignite et de houille, nous retrouvons les conifères, nos pins et sapins, associés aux cupulifères, à l’érable et aux peupliers ( Cosmos , t. I , p. 232-34 et 410, 411).

S’il n'v avait pas de hautes montagnes sous les tropiques , l’habitant de ces contrées ignorerait presque entièrement la forme si caractéristique des conifères. J’ai tâché, de concert avec Bonpland, de déterminer exactement les limites inférieure et supérieure des conifères et des chênes dans le plateau du Mexi-

que. Les hauteurs où ces arbres (los pinales y encinales, pineta et querceta) commencent à croître sont saluées avec transport par ceux qui viennent des bords de la mer, parce qu’elles indiquent un climat où, d’après les observations actuelles, le vomissement noir (vomito prieto ), maladie mortelle (une forme de la fièvre jaune) , n’a pas pénétré. Pour les chênes, particulièrement pour le quercus xalapensis (une des vingt-deux espèces de chênes du Mexique que nous avons les premiers décrites), la limite inférieure est, sur la route de Yera Cruz à Mexico, à deux mille huit cent soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, un peu au-dessous de la Venta del Encero. Sur la pente occidentale du plateau, entre l'océan Pacifique et Mexico, la limite inférieure des chênes est un peu plus basse : elle commence à une hutte appelée Venta de la Moxonera, entre Acapulco et Chilpanzingo, à deux mille trois cent vingt-huit pieds de hauteur absolue. J'ai trouvé la même différence pour la limite inférieure des forêts de pins. Vers l’océan Pacifique, dans Y Alto de los Caxones, au nord de Guaxiniquilapa, celle limite est déjà a trois mille quatre cent quatre-vingts pieds de hauteur pour le pinus Montezumœ Lamh-, que nous avions d’abord pris pour le pinus occidentalis Swartz; vers Vera-Cruz, sur la Cuesladel soldado, seulement à cinq mille six cent dix pieds. Les chênes et les pins descendent donc plus bas du côté de l’océan Pacifique que du côté du golfe des Antilles. Dans mon ascension du Cofre de Perote, je trouvai la limite supérieure des chênes à neuf mille sept cent quinze, celle du pinus Montezumæ à douze mille cent trente-huit pieds (près de deux mille pieds plus haut que le sommet de l'Etna), où dès le mois de février il y avait tombé des masses de neige.

Les conifères du Mexique se montrent donc à une hauteur très-considérable; ce qui est d’autant plus surprenant que l’on voit dans Pile de Cuba (située, il est vrai , sur la limite de la zone tropicale, où l’air est rafraîchi par les vents du nord jusqu’à 6“ Va ), une espèce de pin (pinus occidentalis Swartz) croître en société avec des palmiers et des arbres de mahagoni ( swietenia ), dans la plaine même ou sur des collines basses- Christophe Colomb, dans le journal de son premier voyage ( Diario del 25 de nov. 1492), mentionne un bois de sapins ( pinal ) qu’il avait vu près de Cayo de Moya , au nord-est de Pile de Cuba. A Haïti même (Saint-Domingue), le pinus occidentalis descend jusqu'au littoral, près du cap Samana. Les troncs de ces pins, poussés par le gulïslreum jusqu'aux iles Açores, Graciosa

et Fayal, étaient un des principaux indices pour ia découverte des régions inconnues de l’Occident (Voy. mon Examen critique, t. II, p. 246-259). Est-il vrai que le pinus occidentalis manque absolument à la Jamaïque, qui cependant a des montagnes élevées? On peut demander aussi quelle espèce de pinus croit sur le littoral de Guatimala, puisque le p. tenui folia Bcnth. n’appartient qu’à la montagne près de Chinanta?

En jetant un coup d'œil sur les espèces végétales qui, dans l’hémisphère boréaIrforment la limite supérieure des arbres depuis la zone tempérée jusqu’à l’équateur, on trouve, suivant Wahlenberg, pour la Laponie, dans les monts Soulitelma (à 68° de latitude), non pas des conifères, mais des bouleaux (6etula alla), bien au-dessus de la limite supérieure du pinus sylvestrisj pour la zone tempérée, dans les Alpes (à 45 ), lepf-

nus picea Duroi, qui laisse les bouleaux en arrière; dans les Pyrénées (42° de latitude), le pinus uncinata Ram. etlep. sylvestris var. rubraj sous les tropiques au Mexique (I90-2O de latitude), le pinus Monlezumœ , bien au-dessus de l’alnus toluccensis, le quercus spicala et q. crassipesj dans les montagnes neigeuses de Quito, sous l'équateur, 1 ’escallonia myrtilloides , Yaralia avicenni folia, cl le drytnis JVintcri. Cette dernière espèce, identique avec le drymis granalensis Mut. et le winlera aromalica Murray, offre, comme Hooker fils l’a démontré ( Flora Jntarclica, p. 229), l’exemple le plus frappant d’une distribution non interrompue de la même espèce d’arbre depuis la partie la plus méridionale de la Terre de Feu et de l’iledes Ermites ( Hermite Island) où elle fut découverte en 1577 par l’expédition de Drake, jusqu’aux montagnes septentrionales du Mexique, dans une étendue de 86 degr. de latitude ou douze cent quatre-vingt-dix milles géographiques. Là où la limite supérieure des arbres sur les montagnes élevées est formée, non pas, comme dans l’extrême nord, par le bouleau, mais, comme dans les Alpes de la Suisse et dans les Pyrénées, par les conifères, on aperçoit le plus près des sommets neigeux, en Europe et dans l’Asie occidentale, les roses des Alpes (rhododendra)j elles ceignent les sommets neigeux d’une manière pittoresque, et sont remplacées sur la Pilla de Caracas, et dans le Paramo péruvien de Saraguru, par les fleurs rouge pourpre d’une autre éricée , par les jolies befaria. En Laponie, on voit, au-dessus des conifères, le rhododendron laponicum, sur les Alpes de la Suisse, les rhododendron ferrugineum et r. hirsutum ;dans les Pyrénées, seulement 1er. (errugineum, que de Candolle a rencontré aussi dans

les montagnes du Jura (à Crcux-de-Vent), isolément, à cinq mille six cents pieds plus bas, c’est-à-dire ù la faible hauteur de trois mille cent à trois mille cinq cents pieds; dans le Caucase, le r. caucasicum. En poursuivant la dernière zone végétale, voisine de la ligne des neiges éternelles, jusque sous les tropiques, nous nommerons, d’après nos propres observations, dans les contrées tropicales du Mexique, le cnicus nivalis et le chelone gentianoïdesj dans le pays montagneux froid de la Nouvelle- Grenade, Yespeletia grandi flora lanugineux, l’e. corymbosa et l e. argenteaj dans la chaîne des Andes de Quito, les culcilium rufe&cenx, c. ledi folium, c. nivale: synanthérées à fleurs jaunes qui remplacent ici les espelelia, herbes laineuses de la Nouvelle-Grenade, qui leur ressemblent tant. La substitution et la répétition d’espèces semblables, presque identiques dans des contrées séparées les unes des autres par des mers ou par de vastes régions, est une merveilleuse loi de la nature. Cette loi règne même dans les formes les plus rares des Ilores. Les deux hvdnores de l’Afrique australe (h. africana et h. triceps), décrites par Thuuberg et Drege, plantes de la famille des rafflesiées, distinctes des cytinées, ont pour équivalent, dans l’Amérique australe, TA. americana Hookcr.

Bien au-dessus de la région des herbes alpestres et des lichens, voire même au-dessus de la limite des neiges éternelles on trouve sporadiquement, à la grande surprise des botanistes, sous les tropiques aussi bien que dans la zone tempérée, suides blocs de rochers dénués de neige (peut-être chauffés par des fissures béantes), çà et là quelque plante phanérogame. J’ai déjà mentionné plus haut le saxifraga Boussingaulti, qui sc rencontre sur le Chimborazo, ù quatorze mille huit cents pieds d’élévation; on a vu, dans les Alpes de la Suisse, le silene acaulis, une caryopbylléc, ù dix mille six cent quatre-vingts pieds. Le premier végète à six cents, le dernier à deux mille quatre cent soixante pieds au-dessus des limites locales des neiges, en admettant les mesures faites à l’époque où ces deux plantes furent trouvées.

Dans nos conifères d'Europe, les sapins blancs et rouges présentent de grandes et singulières variations dans leur distribution géographique sur le revers des montagnes. Pendant que dans les Alpes de la Suisse le sapin rouge ( pin us picea Duroi, foliis compresso-tetragonis , appelé pi nus abies par Linné et la plupart des botanistes de notre temps) forme la dernière limite des arbres à cinq mille cinq cent vingt pieds de hauteur moyen-

ne, si ce n’est que l'aune des montagnes ( alnus viridis de C., betula viridis Will.) s’élève çâ et là plus haut vers la ligne des neiges éternelles, le sapin blanc ( pinus abies l)uroi, pinus picea Lin., foliis planis, pectinato-distichis, emarginalis) sc tient, selon Wahlenberg, à mille pieds plus bas. Le sapin rouge se montre même dans l'Europe méridionale, en Espagne, dans les Apennins et en Grèce; on le rencontre, au rapport de Ramond, seulement à des hauteurs considérables sur le revers des Pyrénées septentrionales, et il manque tout à fait dans le Caucase. Le sapin rouge s’avance, en Scandinavie, plus vers le nord que le sapin blanc; ce dernier offre en Grèce (sur le mont Parnasse, < le Taygète et l'OEta) une variété à feuilles aciculaires très allongées ( foliis apice integris, breviter mucronalis), l'abiee Apollinis de Linck. ( Linnœa , t. XV, 1841, p. 529, et Endlicher, Synopsis coniferarum, p. 96.)

Dans l'IIimalaya, les conifères se distinguent par l'épaisseur et l’élévation de leur tronc, ainsi que par la longueur de leurs feuilles aciculaires. Le cèdre deodwara, pinus deodara Roxb. (en sanscrit déwa-dâru, bois de construction des dieux), de douze à treize pieds d’épaisseur (section transversale moyenne), est l’ornement de la montagne. Dans le Népal, il s’élève à onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le cèdre deodwara, aux bords du Rebut (Hydaspe), fournit, il y a plus de deux mille ans, le bois de construction à la flotte de Néarque. Le docteur Hoffmeister, si prématurément enlevé à la science, trouva dans une forêt de la vallée de Dudegaon, au nord des mines de Dhunpour, dans le Népal, le pinus longifolia Royle (le pin tschelou) en société avec un palmier, le chamœrops martiana Wallicb, à lige élevée (Hoffmeister, Lettres de l’Inde, pendant l'expédition du prince fVaUlemar de Prusse (en allemand), 1847, p.' 551). Ce mélange des bois de pin (pineta) avec le bois de palmier ( pal meta), dans le nouveau continent, avait déjà excité l'étonnement des compagnons de Christophe Colomb, ainsi que le rapporte Pierre Martyr Anghicra (Dec. III, lib. 10, p. 69), ami et contemporain de l’amiral. J’ai moi-méme vu ce mélange de sapins et de palmiers, pour la première fois, sur la route d’Acapulco à Chilpanzingo. L’IIimalaya, comme les montagnes du Mexique, produit, à côté des pins et des cèdres, des espèces de cyprès ( cupressus torulosa Don.), de taxus (taxas wallichiana Zuccar.), de podocarpus (p. nereifolia Rob. Br.) et de génévrier (juniperus squamata Don. et j. excelsu Bieberst.; la dernière espèce se rencontre aussi près de Schipke dans le Thibet, en

Syrie, et dans les îles de la Grèce). Les thuya, taxodium, larix et araucaria, du nouveau monde, manquent, au contraire, dans l'Himalaya.

Outre les vingt espèces de pin que nous connaissons du Mexique, les États-Unis de l'Amérique du Nord, s’étendant actuellement jusqu’à l'océan Pacifique, offrent quarante-cinq espèces décrites, tandis qu'on ne compte dans toute l’Europe que quinze espèces de pin. Le chêne présente la même différence de pauvreté et de richesse en espèces comparativement à l’Europe et au nouveau continent, qui s’étend d’une manière non interrompue dans le sens méridien. Mais que beaucoup d'espèces de pins d’Europe, réparties dans toute l’Asie septentrionale, se soient avancées jusqu’aux iles du Japon, et qu elles s’y soient associées à une espèce authentiquement mexicaine, le pin de Wheymoulh ( pinus strobus L.), comme le prétend Thunberg, c’est ce qui a été réfuté dans ces derniers temps par les observations très-exactes de Siebold et de Zuccarini. Ce que Thunberg avait pris pour des espèces européennes sont des espèces particulières, différentes de celles-ci. Le sapin rouge de Thunberg ( pinus abies Linn.) est le p. polita Sieb.), souvent planté près des temples buddhistes; son pin commun du nord ( pinus sylvestris) est le p. massoniana Lu ni b.; son p. cembra , l’alviez allemand et sibérien, est le p. parviflora Sieb; son mélèze commun (p. larix) est le p. leptolepis Sieb; son taxas baccata, dont les fruits sont mangés par les courtisans du. Japon, comme moyen de précaution, pendant les cérémonies, qui durent longtemps (Thunberg, Flora Japonica, p. 275), forme un genre particulier: c’est le cephalolaxus drupacea Sieb. Les lies du Japon offrent, malgré leur proximité, un caractère très-différent de la végétation du continent asiatique. Le pin wheymouth japonais de Thunberg est, de plus, une espèce cultivée, et diffère entièrement des pins du Nouveau-Monde. Le p. korajensis Sieb. a été apporté, de la presqu’ile de Korée et du Kamtschatka, à Nipon.

Des cent quatorze espèces jusqu’à présent connues du genre pinus, on n’en trouve aucune dans tout l’hémisphère austral, car le pinus Merkusii, décrit par Junghubn et de Vriese, appartient encore à la partie cis-équatoriale de l’ile de Sumatra, au district de Battas; et le pinus insularis Endl. habite les iles Philippines, bien qu'il soit indiqué comme p. limoriensis dans T Arboretum de Loudon. D’après les connaissances actuelles de la géographie botanique, qui fait heureusement tant de progrès, on trouve qü’outre le genre pinus, sont exclues de l’hémisphère

austral: toutes les espèces de cupressus, de salisbttria (ginkgu), de cuninghamia ( pinus lanceolata Larob.), de thuya (dont une espèce (th. giganlea Nutt.) sur les bords de la Columbia a jusqu’à cent soixante-dix pieds), de juniperus et de taxodium ( schubertia de Mirbcl). Je puis citer ici le dernier genre avec d’au tant plus de certitude que le schubertia capensis de Sprengel , plante du Cap, n’est pas un taxodium, mais un genre particulier, widringtonia Endl. , appartenant à une division toute différente de conifères.

L’absence des vraies abiétinées, des junipérinées, des cupressinées, de toutes les taxodinées, des torreya, du salisburia adiantifolia, du cephalotaxus (tribu des taxinées), dans l'hémisphère austral, rappelle bien vivement les conditions problématiques , encore non dévoilées, qui ont déterminé la distribution primordiale des plantes, et qu'on ne saurait expliquer d’une manière satisfaisante par les différences du sol, par des conditions thermiques et météorologiques. J’ai depuis longtemps déjà appelé l'attention sur ce que l’hémisphère austral ne possède pas une seule espèce de rosa, bien qu’on y trouve beaucoup de plantes de la famille naturelle des rosacées. Claude Gay nous apprend que le rosa chilensis décrit par Meyen est une variété dégénérée du rosa cenlifolia Lion., indigène en Europe depuis plusieurs siècles. On voit de ces variétés occuper au Chili des territoires étendus près de Valdivic et d’Osorno (Gay, Flora Cldlensis, p. 540). Dans toute la région tropicale de l’hémisphère boréal nous n’avons non plus trouvé qu’une seule espèce de rose indigène, notre rosa Montezumœ , dans le haut pays du Mexique, près de Moran, à huit mille sept cent soixante pieds de hauteur. C’est encore un des phénomènes singuliers de la distribution des plantes, que le Chili, à côté des palmiers, des pourretia et des nombreuses espèces de cactus, ne possède pas une seule agaves et cependant l’a. americana croit abondamment dans le Roussillon, près de Nice, près de Botzen et dans l’Istrie, où il fut probablement apporté du nouveau continent vers la fin du seizième siècle: et il forme depuis le Mexique septentrional jusqu’au Pérou méridional, à travers l’isthme de Panama, une traînée de végétation non interrompue. Quant aux calcéolaires, j’avais cru longtemps que, comme les roses, elles ne se trouvaient exclusivement qu’au nord de l’équateur. En effet, des vingt-deux espèces que nous avons rapportées avec nous, pas une seule ne fut collectée au nord de Quito et du volcan de Pichincha. Mais mon ami le professeur Kunlh fait observer

que le calceolaria perfoliata, trouvé par Boussingault et le capitaine Hall près de Quito , s’avance jusqu’à la Nouvelle-Grenade, et que cette espèce, comme le c. integrifolia , qui s’avance de Santa-Fé de Bogota, fut communiquée au grand Linné par Mutis.

Les espèces de pinus, aussi fréquentes dans les Antilles tropicales que dans les montagnes tropicales du Mexique, ne dépassent pas l’isthme de Panama: elles restent étrangères à la région tropicale, également montucuse, de l’Amérique méridionale, ainsi qu'aux plateaux de la Nouvelle-Grenade, de Pastoct de Quito. J’ai parcouru les plaines et la montagne du rio Sinu, près de l’isthme de Panama, jusqu’à 12° de latitude australe; et, dans cette étendue de près de quatre cents milles géographiques, les seules conifères que j’aie vus sont un podocarpus ( po docarpus taxi folia) de soixante pieds de haut, dans le passage des Andes de Quindiu, à 4° 26' de latitude boréale, et dans le Paramo de Saraguru, à 5° 40' de latitude australe, et uneephedra ( ephedra americana) près de Guallabamba, au nord de Quito.

L’hémisphère boréal se partage avec l’hémisphère austral les taxas, gnetum, ephedra et podocarpus , de la famille des conifères. Longtemps avant l’Héritier, Christophe Colomb sut distinguer (le 25 nov. 1492) les podocarpus des pinus, car il dit: Finales en la Serrania de Haiti que non llevan pinas, pero frutos que parecen azeytunos del Axarafe de Seville (Voy. mon Examen critiqtie, t. UI, p. 24). On trouve des taxus depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à 61° de latitude nord en Scandinavie, par conséquent dans une étendue de plus de 95 degrés de latitude. Les podocarpus et ephedra sont presque tout aussi répandus. On peut en dire autant de quelques cupulifères, par exemple des chênes que nous appelons communément des arbres du Nord: dans l’Amérique méridionale ils ne franchissent pas l’équateur; mais, dans l’archipel indien, on les retrouve à Java (hémisphère austral). Des dix genres de conifères exclusivement propres à l’hémisphère austral, nous ne nommerons ici que les principaux: araucaria, dammara (agathis Salisb.), fre nela (dont dix-huit espèces appartiennent à la Nouvelle-Hollande), dacrydium et lybocedrus, qui se rencontrent à la fois dans la Nouvelle-Zélande et dans le détroit de Magellan. La Nouvelle- Zélande possède une espèce de dammara (d. australis), et pas d'araucaria. C’est tout l’inverse, chose singulière I pour la Nouvelle-Hollande.

C’est dans les conifères que la nature nous offre l'axe longitudinal le plus développé parmi les végétaux arborescents. Je dis arboresccntsj car , comme nous l'avons déjà fait observer plus haut, parmi les laminaires (algues océaniques) le macrocystis pyrifera, entre le littoral de la Californie et 68° latitude sud, atteint souvent de trois cent soixante-dix à quatre cents pieds de longueur. Les conifères les plus élevés, abstraction faite des six espèces d 'araucaria du Brésil, du Chili, de la Nouvelle - Hollande, des îles de Norfolk et de la Nouvelle-Calédonie, appartiennent à la zone septentrionale tempérée. De même que dans la famille des palmiers les slipes les plus gigantesques (ceroxylon andicola) ont été trouvés dans le climat tempéré, alpestre, des Andes; de même aussi, dans l’hémisphcre boréal , les plus hauts conifères appartiennent à la côte nord-ouest tempérée de l’Amérique et aux montagnes Rocheuses (40° à 52° de latitude), et, dans l’hémisphère austral, à la Nouvelle-Zélande , à la Tasmanie ou Terre de Van-Diemen, au Chili méridional et à la Patagonie (43°-S0°). Les espèces les plus colossales sont des pinus, des séquoia Endl., des araucaria et des dacrydium. Je ne parle que de celles qui atteignent et dépassent même deux cents pieds. Pour avoir un terme de comparaison, il faut se rappeler qu’en Europe les sapins rouges et blancs les plus élevés (particulièrement les sapins blancs) atteignent environ cent cinquante à cent soixante pieds. Ainsi, par exemple, le sapin de la forêt de Lampersdorf, près de Frankenstein, en Silésie, passe pour ua géant, bien qu’il n’ait que seize pieds de circonférence sur cent cinquante-trois pieds prussiens de haut (cent quarantehuit pieds français) (Comparez Ratzeburg, Forstreisen (voyages forestiers), 1844, p. 287). Voici quelques données certaines, réduites de la mesure anglaise à l’ancienne mesure française, exprimée en pieds.

Pinus grandis Dougl., de la Californie ; de cent quatre-vingtdix à deux cents dix pieds d’élévation;

Finis fremontiana Endl., de la Californie; probablement du même développement que le précédent (Torrey et Frémont, Report of the exploring expédition to the Roky Mounlains, in 1844, p. ô 1 il).

Dacrydium cupressinum Solander, de la Nouvelle-Zélande ; plus de deux cents pieds.

Pinus lamberliana Dougl., du nord-ouest de l’Amérique; deux cent dix à deux cent vingt pieds.

Araucaria excelsa R. Brown, le cuprcssus columnaris Forster, de File de Norfolk et des ilôts adjacents; cent soixante-dix

à deux cent dix pieds. — Les six espèces d 'araucaria jusqu'à présent connues se divisent, selon Endliclier, en deux groupes:

A. , especes américaines (du Brésil et du Chili): a . brasiliensis Rich. entre 15° et 25° de latitude australe, et a. imbrienta Pavon, entre 55° et 50° de latitude sud. Ce dernier, de deux cent vingt à deux cent quarante-quatre pieds.

B. , espèces australiennes: a. Bidtvilli Hook, et a. Cuninghami Ait., sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande; a. excelsa de l’ile de Norfolk, et a. Cookii R. Brown, de la Nouvelle- Calédonie. Corda, Prcsl, Gocpperl et Endlicher ont trouvé cinq especes antédiluviennes d’araucaria dans le lias, dans la craie et la houille. (Endlicher, Coniferæ fossiles , p. 301.)

Pinus Douglasii Sab. , dans les vallées des montagnes Rocheuses et sur la rivière Columbia (de 43 à 52® latitude nord). Douglas, botaniste écossais d’un grand mérite, qui a donné son nom à l'espèce citée, périt, en 1833, d’une manière horrible dans les îles de Sandwich, où il s’était rendu de la Nouvelle-Californie: occupé à cueillir des plantes, il tomba par mégarde dans une trappe où venait de se prendre un de ces taureaux sauvages du pays, qui sont toujours prêts au combat. Ce voyageur a décrit un tronc de p. Douglasii qui, d’après une mesure exacte, avait cinquante-quatre pieds de circonférence à trois pieds du sol, et deux cent trente pieds (deux cent quarante-cinq pieds anglais) de haut. (Comp. Journal of lhe royal Institution, 182G, p. 325.)

Pinus trigona Rafinesque, sur la pente occidentale des montagnes Rocheuses décrit , dans Lewis et Clark’s Travels to lhe source of the Missouri River , and across the American continent to lhe Pacific océan (1804-6), 1814, p.456. Ce gigantic fir fut mesuré avec beaucoup de soin; le tronc, à six pieds du sol, avait de trente-six à quarante-deux pieds de tour, sur deux cent quatre-vingt-deux pieds (trois cents pieds anglais) de haut; il était non ramifié jusqu’à cent quatre-vingts pieds.

Pinus strobus (dans la partie occidentale des États-Unis, particulièrement en deçà du Mississipi, ainsi que dans les montagnes Rocheuses, depuis la source de la Columbia jusqu’au mont Ilood, de 43° à 54° de latitude nord), nommé en Europe lord Wheymoulh’s pine , dans l’Amérique du nord, white pinej ordinairement de cent cinquante à cent quatre-vingts pieds de haut. Mais on a vu, dans le New-llampshire, plusieurs individus de la meme espèce de deux cent trente-cinq à deux cent cinquante pieds de haut. (Dwight, Travels, vol. 1, p. 36; et Emerson, Report on the Irees and slirubs growing nalurally in lhe forest of Massachusetts, 1846, p. 60-66.)

Séquoia gigantea Endl. (condylocarpus, Sol.), rie la Nouvelle» Californie, plus rie deux cent quatre-vingts pieds, comme le pinus trigona.

Les conditions du sol, rie la chaleur et de l’humidité, d’où dépend la nutrition des végétaux, favorisent sans doute la multiplication des individus d'une espèce; mais le développement plus ou moins grand du tronc de telle espèce du même genre est déterminé, comme tout dans les règnes végétales et animal, par une organisation spécifique, par des forces naturelles innées. Avec Yaraucaria imbricaia du Chili, avec le pinus Douglasii sur la Columbia et le séquoia gigantea de la Nouvelle-Californie (de deux cent trente à deux cent quatre-vingts pieds), contraste le plus, non pas un saule (salix arctica) de deux pouces de haut, rabougri par le froid et l'élévation du sol, mais une petite phanérogame du beau climat des tropiques, de la province Goyaz au Brésil; je veux parler du tristicha hypnoïdes , petite monocotylédonée de la famille des podostémées , semblable à une mousse et qui atteint à peine trois lignes de haut. « En traversant le rio Claro, rivière de la province de Goyaz , dit un excellent observateur, Aug. de Saint-Hilaire, j'aperçus sur une pierre une plante dont la tige n’avait pas plus de trois lignes, et que je pris d’abord pour une mousse. C’était cependant une espèce phanérogame, pourvue d’organes sexuels comme nos chênes et nos hêtres; c’était un tristicha , genre de la famille des podostémées: à côté de lui, des arbres gigantesques qui élevaient à cents pieds leur cime majestueuse. » (Auguste de Saint-Hilaire, Morphologie végétale, 1840, p. 98.)

La hauteur du tronc, la longueur et la disposition des feuilles aciculaires, la ramification ascendante ou horizontale, presque ombelliforme, les nuances de coloration depuis le vert frais ou mêlé de gris argenté jusqu’au brun sombre, donnent aux conifères une physionomie toute particulière. Les feuilles aciculaires (aiguilles) du pinus lambertiam Douglas, du nord-ouest de l’Amérique, ont cinq pouces de longueur; celles du p. excelsa Waliich, sur la pente méridionale de l’Himalaya, en ont sept; et celles du p. longifolia Roxb., de la montagne de Kaschmir, plus de douze pouces. Souvent pour une seule et même espèce les aiguilles varient de la manière la plus surprenante, par les influences réunies du sol, de l’atmosphère, et de l’élévation audessus du niveau de la mer. Ces variations, dans une étendue de 80 degrés de longitude (plus de 760 milles géographiques), de l'ouest à l’est depuis l’embouchure de l’Escaut, à travers l’Eu-

ropc et l’Asie septentrionale, jusqu’à Bogoslowski dans le nord de l'Oural, et jusqu’à Barnaul au delà de l’Obi, je les ai trouvées si grandes dans notre pin commun (pinus silvestris), qu’on pourrait, par la brièveté et la roideur des feuilles, le confondre quelquefois avec une autre espece le p. rotundata Link (pinus uncinata Ram.). Ce sont là, comme l’avait très-bien fait observer Link (Linnæa, t. XV, 1841, p. 489), des transitions au p. sibirica Ledebours, de l’Altaï.

Dans le haut plateau du Mexique, le feuillage d’un vert tendre, gai, mais caduc, de Yahuahuete (taxodium distichumRich., ctipres8us disticha Linn.), m’a particulièrement réjoui. Cet arbre qui acquiert une grande épaisseur, et dont le nom aztèque signifie latnbour d’eau (de ail, eau, et huehuetl, tambour), réussit, sous les tropiques, jusqu'à cinq mille quatre cents et sept mille deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, pendant qu’aux États-Unis, dans la contrée marécageuse (cyprès swamps) de la Louisiane, il descend dans la plaine jusqu’à 45° de latitude. Dans les États méridionaux de l’Amérique du Nord, le faxodium distichum (cyprès chauve) acquiert, comme dans les plateaux du Mexique, l'épaisseur énorme de trente à trente-sept pieds de diamètre, prés du sol, sur cent vingt pieds de haut (Emerson, fleport on the Forests, p. 49 et 101). Ses racines offrent, chose étrange! des excroissances ligneuses qui, tantôt coniques et arrondies, tantôt tabuliformes, proéminent de trois à quatre pieds et demi au-dessus du sol. Quelques voyageurs ont comparé ces excroissances des racines aux tables lumulaires d’un cimetière juif. Auguste de Saint-Hilaire fait remarquer très-judicieusement que « ces productions commencent à se montrer au-dessus du sol lorsque la plante est déjà adulte; grossissant peu à peu elles parviennent à la hauteur de deux pieds et demi à trois pieds, et alors elles ressemblent à des bornes. ,» Puis il ajouté, avec beaucoup de sagacité: « On ne peut, ce me semble, les considérer que comme des excroissances ou exostoses; et comme elles vivent dans l’air, il s’en échapperait sans doute des bourgeons adventifs, si la nature du tissu des plantes conifères, au nombre desquelles il faut ranger le cupressus disticha (taxodium distichum), ne s’opposait au développement des germes cachés qui donnent naissance à ces sortes de bourgeons. » (Morphologie végétale, p. 91.)

II se manifeste d’ailleurs dans les racines des conifères un phénomène remarquable de la durée de la force vitale; les phytologistes allemands l’ont étudié sous le nom de umwallen ou de

« eberwallung (débordement , supervégétation)-, on l’observe rarement chez d’anlrcs dicotylédonées. Les portions du tronc (souches) qui restent après la section des sapins blancs continuent pendant bien des années à former de nouvelles couches de bois et à croître en épaisseur, sans développer ni bourgeons adventifs, ni rameaux, ni feuilles. Goeppert, savant plein de mérite, pense qu’ici la nutrition n’a lieu que par les racines que la souche reçoit d’un arbre voisin, vivant, de la même espèce. Les racines de ce dernier seraient liées organiquement avec celles de l’individu coupé (Goeppert, Beobachtungen über das sogenannte Umwallen der Tannenstôcke , 1842, p. 12). Kunth, dans son excellent Nouveau Manuel de Botanique, est opposé à cette explication tl’un phénomène qui était déjà, quoique imparfaitement, connu de Théophraste (Bisl. Plant., lib. 111, cap. 7, p. 59 et 60 Schneider). Suivant ce botaniste, la supervégétalion ( uebervoal lung) des souches est tout à fait analogue à l'action par laquelle des lames métalliques, des caractères gravés, voire môme des cornes de cerf, se trouvent enchâssés dans l'intérieur du bois. « Le cambium, c’est à-dire le tissu cellulaire à parois délicates, contenant un suc mucilagineux grenu, source unique des nouvelles formations ligneuses, continue, sans aucun rapport avec les bourgeons, à déposer de nouvelles couehes sur l’anneau extérieur du bois. »

Le rapport sommairement indiqué entre la hauteur absolue du sol cl les latitudes tant géographiques qu’isothermes devient souvent évident, quand on compare la végétation arborescente de la partie tropicale des Andes avec la végétation de la côte nordouest de l’Amérique ou des bords des lacs canadiens. C’est une observation que Darwin et Claude Gay ont faite dans l’hémisphère austral, pendant leur voyage depuis le plateau du Chili jusqu’à la Patagonie orientale et à l'archipel de la Terre de Feu: le drymis fPinteri et des bois de fagus anlarctica et f. Forsteri couvrent de larges surfaces qui s’étendent du nord au sud jusqu’à la basse région. On trouve en Europe même quelques petites exceptions à la loi des rapports de station constants entre la hauteur des montagnes et la latitude géographique, exceptions qui dépendent de causes locales insuffisamment approfondies. Je rappelle ici les limites du bouleau et du pin commun dans une partie des Alpes de la Suisse, sur la Grimsel. Là le pin ( pinus sylvestris) s’élève jusqu'à cinq mille neuf cent quarante pieds, et le bouleau (betula alba) jusqu'à six mille quatre cent quatre-vingts pieds; au-dessus des bouleaux il y a une zone de pinus cembra.

dont la limite supérieure est six mille huit cent quatre-vingtdix pieds. Le bouleau se trouve donc ici entre deux zones de conifères. D’après les excellentes observations de Léopold Buch, et d’après celles, très-récentes, de Martins, qui a visité aussi le Spilzberg, voici les limites de la distribution géographique de ces plantes dans le haut nord scandinavien (Laponie): le pin s'avance jusqu’à 70°, le betula alba jusqu’à 70° 4tf, le b. nana jusqu’à 71°. Le pinus cembra manque tout à fait en Laponie. (Comp. Unger, Ueber den Einfluss des Bodens auf die Vertheilung der Gewaeclise (Influence du sol sur la distribution des plantes), p. 200; Lindblora, Adnot. in geographicam plantarum inlra Sueciam distributionem, p. 89; Martins, dans les Annales des Sciences Naturelles, t. XVIII, 4842, p. 195.)

C’est moins par la longueur et la disposition des feuilles que par la largeur et le développement parenchymateux des organes appendiculaires que se dessinent la physionomie et le caractère spécifique des conifères. Plusieurs espèces d ’ephedra sont pour ainsi dire aphylles (dépourvues de feuilles), tandis que dans les taxas, araucaria, dammara ( agathis ) et dans le salisburia adiantifolia Smith ( ginkgo biloba. Lin.), la feuille s’élargit graduellement. Cette gradation est même indiquée par les noms spécifiques qui furent les premiers adoptés par les botanistes. Ainsi, le dammara orienlalis de Bornéo et de Java, qui a souvent dix pieds de diamètre, s’appelait d’abord d. loranl hi folia j le dammara australis, Lamb., de la Nouvelle-Zélande, qui atteint jusqu’à eent quarante pieds de haut, était autrefois le d. zamœ folia. Ces deux espèces n’ont pas de feuilles aciculaires, mais « folia alterna, oblongo-lanceolata , opposita, in arbore adultiore sœpe alterna, enervia, striata.» La face inférieure de la feuille est abondamment garnie de petites fentes (trachées) disposées par séries. Ces transitions du système appendiculaire, depuis la contraction la plus grande jusqu'à l’expansion la plus marquée de l’organe foliacé, présentent à la fois un intérêt morphologique et physionomique (Link, Urwelt (Monde primitif), t. I, p. 201-211 ; 1834). La feuille fendue, large, courtcment pétiolée, du salisburia adiantifolia ( ginkgo de Kœmpfer) a aussi des traehées seulement à sa face inférieure. On ignore encore la véritable patrie de cet arbre. Par suite des relations des bouddhistes, il a dû être de bonne heure transplanté des jardins des temples chinois dans ceux du Japon.

Pendant le voyage à travers le Mexique pour retourner en Europe, après être parti d'un des ports de l’océan Pacifique, j’ai

été témoin de la sensation pénible que produisait, prèsdeChilpanzingo, le premier aspect d’une forêt de sapins sur un de nos compagnons, qui, né à Quito, sous l’équateur, n’avait jamais vu d’arbres à feuilles aciculaires. Ces arbres lui paraissaient dépourvus de feuilles; et comme nous naviguions vers le nord, il s’imaginait reconnaître déjà l'influence appauvrissante du froid polaire par la contraction extrême des organes foliacés. Le voyageur dont je rappelle ici l’impression, et que nous nommons, Bonpland et moi, avec un sentimeut de tristesse, était un brave jeune homme, le fils du marquis de Selvalegre, don Carlos Montufar, qui, quelques années plus tard, périt glorieusement, victime d’un noble et ardent amour pour la liberté, dans la guerre de l’indépendance des colonies espagnoles.

(*') Page 223. Les pothoïnées ( aroïdèes ).

Les caladium et pothos ne sont que des espèces tropicales. Les arum appartiennent plutôt à la zone tempérée: les a.italicum, a. dracunculus et a. tenuifolium s’avancent jusqu’en Istrie et dans le Frioul. On n’a pas encore découvert de pothos en Afrique. Les Indes orientales possèdent quelques espèces de ce genre (p. scandens et p. pinnata ), d’une physionomie moins belle et d’une végétation moins luxuriante que les pothos d'Amérique. Près du couvent de Caripe, à l’est de Cumana, nous avons trouvé une belle aroïdée, réellement arborescente (caladium arboreum ), à lige de quinze h vingt pieds de haut. Beauvois a trouvé une espèce rare de caladium ( culcasia scandens) dans le royaume de Bénin (Palisot de Beauvoi9, Flore d'Oware et de Bénin, t. I, 1804, pag. 4, pl. ni). Dans les pothos le parenchyme est quelquefois si lâche, que la surface de la feuille devient trouée, comme dans le calla perlusa Kunth, 1 e dracontium pertusum Jacquin , que nous avons cueilli dans les forêts aux environs de Cumana.

Les aroïdèes ont les premières attiré l’attention sur un phénomène remarquable, la chaleur fébrile que certaines plantes développent à l’époque de la floraison; cette chaleur, sensible au thermomètre, coïncide avec une absorption temporairement plus forte de l’oxygène de l’atmosphère. Lamarck observa, en 1789, cette élévation de température dans Y arum italicum. Selon Hubert et Bory de Saint-Vincent, la chaleur vitale de l’arum cordi folium, dans l’ilc de France, s’élevait à 35n et 39°, pendant que la température de l’air ambiant n’étaitque de!5° 2. Même en Europe, Becquerel et Breschet trouvèrent une différence

de 17° J/j. Dutrochet remarqua une sorte de paroxysme, une augmentation et une diminution rhylhmiques de la chaleur vitale^ dont le maximum paraissait doubler pendant le jour. Théodore de Saussure vit dans d’autres familles de plantes, telles que le bignonia radicans , cucurbila pepo, une élévation de température analogue, mais seulement de '/a à */s àegfé Réaumur. La fleur mâle du cucurbita pepo indiquait, sur un appareil thermoscopiqnc très-sensible, une température plus élevée que la fleur femelle. Dutrochct, si prématurément enlevé à la science, et qui a tant fait pour la physique et la physiologie végélales ( Comptes rendus de l'Institut , t. VIII, 1859, p. 454; t. IX, p. 614 et 781), a trouvé, au moyen de multiplicateurs thermo-électriques, dans beaucoup de jeunes plantes ( cuphorbia lalhyris, Ulium candidum, papaver somniferum) une chaleur vitale deO°, I à 0°,3 Réauro., même dans plusieurs espèces d'agaricus et de lycoperdon. Cette chaleur disparaissait la nuit; mais elle persistait pendant le jour, lors même qu'on mettait les plantes dans un endroit obscur.

Le contraste physionomiquedes pothos (aroïdées) avec les casuarinées, les conifères et les colletia presque aphylles du Pérou, devient plus frappant encore quand on compare ces types du minimum de contraction de l’organe foliacé avec les nymphéacées et les nélumbonées. Là nous retrouvons, comme dans les aroïdées, un tissu cellulaire au maximum d'extension de la surface foliacée, porté sur de longs pétioles charnus. Tels sont les nymphœa ulba, n. lutea, n. thermalis (le n. lotus d’autrefois) de la source thermale de Pecze, près de Grosswardein, en Hongrie, les nélumbium, Veuryale amazonien Pœppig, et le Victoria regïna, voisin de l’euryale épineuse, mais, selon Lindley, d’un genre très-dilTérent, découvert en 1837 par sir Robert Schomburgk, dans la rivière Berbice de la Guyane anglaise. Les feuilles rondes de cette superbe plante aquatique ont de trois à cinq pouces de diamètre; elles sont garnies d'un bord dressé, d’un vert clair en dedans, et d’un rouge cramoisi en dehors. Les fleurs, d’un doux parfum, de vingt à trente dans un petit espace, ont quatorze pouces de diamètre; elles sont blanches et roses, et la corolle se compose de plusieurs centaines de pétales. (Rob. Schomburgk, Reisen in Guianaund nm Orinoko, 1841, p. 233). Pœppig donne aux feuilles de son euryale amazonica, qu’il trouva près de Téfc, jusqu’à cinq pieds huit pouces de diamètre (Pœppig, Reise in Chili, Peru und auf dem Amazonenslrome, t. II, 1836, p. 432). Si les genres euryale et Victoria of-

front les feuilles les plus larges dans toutes leurs dimensions, une cytinée parasite que le docteur Arnold découvrit, en 1818, à Sumatra, présente la fleur la plus gigantesque: la fleur, non pédoticulée, du rafflesia Arnoldi R. Brown, a près de trois pieds de diamètre. Elle est entourée de grandes écailles foliacées, et exhale, comme les bolets, une odeur animale de chair de bœuf.

(**) Page 225. Lianes (en espagnol, vçjucos).

D’après la division des bauhiniées par Kunth, le genre bauhinia appartient au nouveau continent. Le bauhinia d’Afrique (6. rufescens Lam.) est une pauletiaC&v., genre dont nous avons trouvé plusieurs espèces nouvelles dans l'Amérique méridionale. Les banistériées, de la famille des malpigkiacées, sont également propres à l’Amérique; deux espèces sont indigènes des Indes Orientales, et une troisième, le banisleria leonia, décrit par Cavanilles, habite l’Afrique occidentale. Les lianes, ou plantes grimpantes, qui sous les tropiques et dans l’hémisphère austral rendent les forêts si impénétrables à l’homme et si propres à l’habitation des singes (quadrumanes), des cercoleptes et des petits chats-tigres, appartiennent aux familles les plus diverses. Elles aident des troupeaux entiers d’animaux, vivant en société, à grimper promptement sur des cimes élevées, à passer d’un arbre à un autre et à franchir même des rivières.

Dans le midi de l’Europe, et dans l’Amérique septentrionale, les lianes sont représentées par le houblon, delà famille des urticées,.et par différentes espèces de vitis, de la famille des ampélidées. Sous les tropiques on rencontre, même parmi les graminées, des plantes sarmenteuses et grimpantes. Sur les plateaux de Bogota, au défilé des Andes de Quindiu, et dans les forêts de quinquina à Loxa, nous avons vu une bambusacéc, notre chusquea scandens, voisin du genre nastus, se rouler autour de troncs puissants, décorés d’orchidées en fleurs. Le batnbusa scandens (tjankorrch), que Blumc vit à Java, appartient probablement aussi au genre nastus ou chusquea, le carrizo des colons espagnols. Les forêts de sapins du Mexique me paraissaient entièrement dépourvues de lianes, tandis que dans la Nouvelle-Zélande on voit à côté du ripogonum parviflorum Rob. Brown, smilacée qui rend les bois presque impénétrables, une pandanée odorante, le freycinetia Banksii, s’enlacer autour d’une conifère gigantesque, de deux cent pieds de haut, le podocarpus dacryoides Rich., que les indigènes nomment kakikatea. (Ernest Dieffcnbaoh, Travels in New-Zcaland, 1843, vol. I, p. 426.)

Avec les graminées et les pandanées grimpantes contrastent , par leurs fleurs magnifiques multicolores, les passiflores, dont nous avons trouvé une espèce arborescente , dressée ( passiflora glauca ), dans, les Andes de Popayan, à neuf mille huit cent quarante pieds, les bignoniacées, les mutisiées, les alstroémériées , les urvillées et les aristolocbiées. Parmi ces dernières nous citerons notre aristolochia cordata, dont le calice coloré (rouge pourpré) a seize pouces de diamètre: flores g igantei,puerismitrœ instar inservientes. Beaucoup de ces lianes doivent à la forme quadrangulaire de leurs tiges, à leur aplatissement, qui n’est occasionné par aucune pression extérieure, à leur mouvement vacillant, ondulatoire, une physionomie toute particulière. Les bignonia et les banisleria présentent à la section transversale de leurs tiges des espèces de croix ou de mosaïque, dues à ce que l'écorce envoie des prolongements dans le corps ligneux. (Voy. des représentations très-exactes de cela dans Adrien de Jussieu, Cours de Botanique, p. *77-79, fig. 103-108.)

(,e) Page 224. Jloès.

A ce groupe de végétaux, si uniformément caractérisé, appartiennent le yucca aloifolia, qui croît au Nord jusqu’à la Floride et la Caroline du Sud; le y. angustifolia Nutt., qui s’avance jusqu’aux rives du Missouri; l 'aletris arborea, le dragonnier des iles Canaries, deux dragonniers de la Nouvelle-Zélande (dracæna australis et d. indivisd) ; des euphorbes arborescentes et l'aloe dicholama Linn. (autrefois le genre rliipidodendrum de Willdenow), qui est le célèbre kokerboom des Hollandais du Cap : sa tige a quatre pieds d’épaisseur sur vingt de haut, et elle est surmontée d'une couronne qui a jusqu’à quatre cents pieds de circonférence (Patterson, Voyage dans le pays des Hottentots et des Caftes, 1790, p. 55 (édit, allemande). Les genres que nous venons de grouper ensemble sont classés dans des familles trèsdifférentes, telles que les liliacées, les asphodélées, les pandanées, les amaryllidées et les euphorbiacées, toutes, à l’exception des euphorbiacées, de la grande division des monocotylédonécs. Une pandanée, le pbytelephas macrocarpa Ruiz, que nous avons trouvée sur les bords de la rivière Madeleine, ressemble, avec ses feuilles pennées tout à fait à un petit palmier. Lesindigènes l’appellent taguaj c’est, suivant Kuntb, la seule pandanée du nouveau conliuent. Le doryanlhes excelsa, à tige élancée, singulier végétal, semblable à une agave, de la Nouvelle-Galle du Sud, est une amaryllidée,' comme nos narcisses et tazettas; il a été pour la première fois décrit par le judicieux Correa de Serra.

Dans les aloès ayant la forme de candélabres il ne faut pas prendre les pédoncules pour des ramifications de la tige. Ce sont les pédoncules qui, dans la floraison, extraordinairement rapide, de l’aloès américain (agave americana , maguey de Cocuyza, qui manque dans tout le Chili) et de l’yucca acaulis (maguey de Cocuy) présentent, par leur disposition, l'aspect, assez fugitif, d'un candélabre. Plusieurs euphorbes arborescentes doivent le caractère de leur physionomie à la disposition de leurs rameaux. Lichtenstein ( Voyage dans l’Afrique australe, t. I, p. 370, de l'édition allemande) dépeint bien vivement l'impression que fit sur lui la vue d'un euphorbia officinarurn , qu’il trouva aux bords de la rivière Chamtoos, près du cap de Bonne-Espérance. La disposition des rameaux en candélabre se répétait symétriquement sur toutes les divisions, jusqu'à trente pieds de hauteur. Tous les rameaux étaient garnis d’aiguillons.

Les palmiers, les yuccas, les aloès, les fougères en arbre, quelques aralia et les theophrasta, là où jé les ai vus dans toute l’exubérance de leur végétation, offrent à l'œil, parla nudité de leur tronc, non divisé, et l’ornement de leur cime, un air de parenté, bien que ces végétaux diffèrent essentiellement entre eux par la structure dés parties florales.

Le melanoselinum decipiens Ilofm. acquiert quelquefois de dix à douze pieds de haut; originaire de Madère, il a été introduit dans nos jardins, et appartient à un groupe particulier d’ombellifèrcs arborescentes, qui se rapprochent en même temps des araliacées, et dont on découvrira peut-être par la suite d’autres espèces. Les ferula, heracleum et lhapsia atteignent sans doute aussi une hauteur considérable; mais ce n’en sont pas moins des plantes herbacées. Le melanoselinum decipiens, en tant qu’ombellifère arborescente, est encore seul de son espèce. Le bupleurum ( tenoria ) fruticosum Linn., des bords de la Méditerranée, le bubon galbanum, du Cap, le crilhmum marilimum de nos rivages maritimes, ne sont que des plantes frutescentes. Les régions, tropicales qui d’après l’observation, ancienne et très-exacte, d’Adanson, manquent presque entièrement d’ombellifércs et decrocifères dans les plaines, nous ont montré, en revanche, les plus petites de toutes les ombcllifèrcs sur la chaine élevée des Andes du Mexique et de l’Amérique méridionale. Parmi les trente-huit espèces que nous avons collectées sur des hauteurs dont la température moyenne est au-dessous de 10° Réaumur, nous citerons le myrrhis andicola, le fragosa arctioides et 1 e pectophylum pedunculare, associés à une draba naine alpestre; toutes ces

plantes, à douze millé six cents pieds au-dessus de la tner, végètent à peu près à la manière des mousses, en couvrant, comme d’un feutre, les rochers et la terre, souvent gelée. Les seules ombeliiféres tropicales que nous eussions vues en plaine dans le nouveau continent étaient deux espèces A’hydrocotyle, h. umbellata et h. leplostachya , entre la Havanne et Batabano, par conséquent à l'extrême limite de la zone torride.

(”) Page 224. Graminées.

Le groupe des graminées arborescentes, que Kunth a compris, sous le nom de bambusacées, dans son grand travail sur les plantes collectées par Bonpland et moi, sont un des plus beaux ornements de la végétation tropicale. (Le nom de banibu ou mambu se trouve dans la langue malaise; mais il y est, selon Buschmnnn, comme isolé; car la dénomination commune est, à Java et Madagascar, plutôt buluh que wuluh, voulou, nom unique de cette espèce de roseau.) Le nombre des genres et des espèces qui composent ce groupe a été extraordinairement augmenté par le zèle des voyageurs. On a reconnu que le genre bambusa manque tout à fait dans le nouveau continent; qu’à ce continent sont exclusivement propres les guadua et chusquea gigantesques, de cinquante à soixante pieds de haut, que nous y avons découverts; que Varundinaria Rich., quoique spécifiquement différent, se rencontre à la fois dans l'ancien et le nouveau Monde, que les bambusa et beesha , Rhced, croissent dansl lndcet l’archipel Indien, et le nastus à Madagascar et dans l’ile de Bourbon. Les chusquea élancées ont, dans les diverses parties du monde, leurs représentants morphologiques. Dans l'hcmisphère boréal, bien en dehors de la zone torride, dans la vallée du Mississipi, le voyageur se réjouit à la vue de Varundinaria macrosperma, qu’on appelait jadis miegia et ludolfia. Dans l’hémisphère austral, entre 57° et 42", au Chili méridional, Gay a découvert une bamhusacée de vingt pieds de haut (espèce de chusquea non grimpante, arborescente, dressée, non décrite), là où, mêlée avec lo drymis chüensis, régne la forêt uniforme des fagus obliqua.

Aux Indes Orientales les bambusa fleurissent si fréquemment, qu'à Mysore et Orissa on en mange les graines, en guise de riz, mêlées avec du uiiel (Buchanan, Journey Ihrough Mysore , vol. II, p. 541, et Stirling, in Asiat. Researches, vol. XV, p. 20b). Dans l'Amérique méridionale, au contraire, les guadua fleurissent si rarement, que dans l’espace de quatre ans nous n'en avons pu nous procurer que deux fois les fleurs: d’abord sur les bords

solitaires du Cassiquiare, branche qui joint l’Orénoque au rio Negro et ou fleuve des Amazones; puis, dans la province dePopayan, entre Buga et Quiüchao. Il est très-surprenant que certaines plantes, malgré leur vigueur, ne fleurissent pas dans certaines localités; tel est le cas des oliviers d'Europe, plantés depuis des siècles aux environs de Quito, à neuf mille pieds audessus de la mer, ainsi que des noyers, noisetiers et beaux oliviers (olea europœa) de File de France. (Voy. Bojer, Hortus Maurilianus, 1837, p. 201.)

Plusieurs bambusacées (graminées arborescentes) pénètrent dans la zone tempérée; aussi ne souffrent-elles pas, sous la zone torride, du climat tempéré des montagnes. Leur végétation est cependant plus vigoureuse que celle des plantes sociales entre le littoral et une hauteur de deux mille quatre cents pieds, par exemple dans la proviuce de las Esmeraldas, à l’ouest du volcan de Pichincha, où le guadua anguslifolia (bambusa guadua dans nos Plantes équinoxiales, t. I, tab. XX) produit intérieurement beaucoup de labachir siliciformc (en sanscrit tvakkschira, lait d ecorce). Dans le défilé des Andes de Quindiu nous avons vu, d’après nos observations barométriques, le guadua monter jusqu’à cinq mille quatre cents pieds au-dessus du niveau de l’océan Pacifique. Le naslus borbonicus est, selon Bory de Saint- Vincent, à proprement parler, une plante alpestre, qui à l’ilc de Bourbon ne descend de la pente du volcan qu’à trois mille six cents pieds dans la plaine. La présence de certains végétaux des plaines chaudes sur des hauteurs considérables rappelle le groupe déjà mentionné des palmiers de montagnes (kunthia montana, ceroxylon andicola, oreodoxa frigida) et le taillis de musacées de quinze pieds de haut ( heliconia , peut-être maranta) que j'ai trouvé isolé sur la Silla de Caracas, à six mille six cents pieds ( Relation hist., t. I, p. €05-606). De même qu’en général les graminées, à l’exception de quelques rares herbes dicotylédonées, forment sur les sommets neigeux la zone de phanérogames la plus élevée, de même aussi, dans une direction horizontale, elles bornent vers le régions arctique et antarctique le domaine des phanérogames.

Mon jeune ami Joseph Hooker, qui, à peine de retour de l’expédition de sir James Ross aux glaces de l’Australie, pénètre actuellement dans J'IIimalaya du Thibet, a enrichi la géographie botanique, non-seulement de beaucoup de matériaux importants, mais encore d’excellents résultats généraux. Il fait observer que les graminées s’approchent du pôle nord de 17° >/a plus que du

pôle sud. Le môme trisetum subspicalum , qui croit sur toute la crête des Cordillères du Pérou, et s’étend au delà des montagnes Rocheuses jusqu'à l’ilc de Melville, ou Groenland cl à l’Islande, se retrouve dans les iles de Falkland (Malouines) à côté des touffes du tussoc-gras ( dactylis cæspitosa,] Forster, une festùca, suivant Kunth), el dans la Terre de Feu, à l’ombre du fagus anlarctica, aux feuilles de bouleau; on le rencontre aussi dans les Alpes de la Suisse et du Tyrol, ainsi que dans l’Altaï, au Kamtschalka et dans Pile de Campbell, au sud de la Nouvelle-Zélande. En résumé, on le trouve depuis 34° latitude australe jusqu’à 72° bO1 latitude boréale, ce qui fait eu somme un peu moins de 127 degrés de latitude. — « Few grasses, dit Hooker ( Flora Anlarctica, p. 97) hâve so wide a range as trisetum subspicatum, Beauv.; nor am I acquainted with any other Arctic species which is equally an inhabitant of the opposite polar régions. » Les iles de Sud-Shetland, que le détroit de Bransfictd sépare de la terre de Louis- Philippe, d’Urville,et du Pic Haddington (G4° 12' latitude), volcan de six mille six cent douze pieds de haut, ont été visitées récemment par un botaniste des États-Unis, par le docteur Eights. Il y trouva (probablement vers 62° ou 62° i/* latitude sud) la phanérogame la plus voisine du pôle antarctique que l’on ait jusqu’à présent découverte: The most antarctic flotoering plant hitherto discovered.

Déjà à Deceplion-Island, dans le même groupe d’iles (à 62° 30')> on ne trouve que des fougères, et point de graminées; de même que plus loin, au sud est, à Cockburn-Island (à 64° 12' latitude) ^ près de la terre de Palmer, on n’a recueilli que des lécanorées, des lécidées et cinq espèces de mousses, au nombre desquelles est notre bryum argenteum. « C’est là, selon toute apparence, ïullima Thule de la végétation antarctique. » Plus au sud les cryptogames terrestres viennent aussi à manquer. Dans le grand golfe formé par la terre de Victoria , sur une petite île située vis-à-vis du Monl-Herschell (à 71° 49 latitude), et sur l’ile de Franklin, à vingt-trois milles géographiques au nord de l’Érébus (à 76° 7' latitude sud), volcan de onze mille six cent trois pieds de haut, Hooker ne trouva plus de trace de vie végétale. Vers le pôle nord la distribution des plantes d’une organisation même plus élevée est toute différente. Les phanérogames vont de 18 »/a degrés plus près de ce pôle que du pôle sud. Walden- Island (à 80° latitude nord) compte encore dix espèces phanérogames. La végétation antarctique est plus pauvre en espèces phanérogames que la végétation arctique, à distance égale

des pôles (L'Islande possède cinq fois plus de phanérogames que le groupe austral des lies de lord Auckland cl de Campbell). Mais, la première est plus riche en sève et plus vigoureuse, grâce à certaines conditions de climat. (Comp. Hooker, Flora Antarclica , p. VIO, 74 et 215, et Sir James Ross, Voyage in the Southemand Antarctic Régions, \839-i8At3,vo\.Vl, p. 535-342.)

(**) Page 224. Fougères.

En portant avec le docteur Klotzsch, profondément versé dans la connaissance des agames, le nombre total des végétaux cryptogames jusqu'ici décrits â dix-neuf mille espèces, on Irouve ce nombre ainsi réparti; huit mille champignons (dont le huitième est formé par les agarics); au moins quatorze cents lichens, selon J. de Flotow à Hirschberg et Hampe à Blankenburg; trois mille huit cents mousses et hépatiques, suivant Charles Muller à Halle et le docteur Gottsche à Ilamburg; enfin trois mille deux cent cinquante fougères. Ce dernier résultat important, nous le devons aux recherches approfondies que M. le professeur Kunze à Leipzig a faites sur ce groupe de plantes. De toutes les fougères jusqu'à présent décrites la famille seule des polypodiacées comprend, chose remarquable, deux mille cent soixante-cinq espèces, pendant que d’autres familles, voire celles des lycopodiacées et des hyménophyllaeées, ne comptent, l'une que trois cent cinquante, et l’autre que deux cents espèces. On a donc déjà décrit presque autant de fougères que de graminées.

Il est étonnant que les classiques de l'antiquité, Théophraste , Dioscoride, Pline n’aient pas parié de la belle forme arborescente des fougères. Et cependant, d'après les renseignements répandus par Aristobule, Mégasthène et Néarque, compagnons d'Alexandre, ils mentionnent: les bambusacées, quœ fissis internodiis lembi vice vectitabant navigantesj les arbres de l'Inde, quarum folia non minora clypeo suntj le figuier, qui prend racine par ses branches; et des palmiers tantæ procerilatis,ut sagiltis superjici nequeant (Iluraboldt, De Distrib. geogr. Plant., pag. 178 et 213). Je trouve la première description des fougères arborescentes dans Oviedo, Hisloria de las Indias, 1535, fol. xc. « Parmi les nombreuses fougères, dit ce grand voyageur, que Ferdinand le Catholique avait nommé directeur des lavages d’or à Haïti, il y en a que je mets au nombre des arbres, parce qu’elles sont épaisses et hautes comme des sapins ( helechos que yo cuento por arboles, tan gruesos como grandes pinus y muy altos). Elles croissent pour la plupart dans les

montagnes et là où il y a beaucoup d'eau. » La hauteur qu'il indique est exagérée; car notre cyathea speciosa même, dans les forêts épaisses de Caripe, n’atteint que trente ou trente-cinq pieds de haut; et les tiges du cyathea dealbala qu’un excellent observateur, Ernest Dieffenbach, a vu dans la plus septentrionale des trois îles de la Nouvelle-Zélande, n’avaient pas plus de quarante pieds. Au milieu des forêts primitives les plus ombragées, nous avons vu, chez des individus très-sains et vigoureux de cyathea speciosa et le meniscium des missions de Chaymas, les tiges écailleuses couvertes d’une poussière de charbon brillante, qui paraissait être l’effet d’une composition étrange des fibres des anciens pétioles. (Humboldt, Relat. hist.,t. I, p. 437.)

Entre les tropiques, sur le revers des Cordillères, où les climats sont disposés comme par étages, la véritable zone des fougères en arbre est de trois mille à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Dans l’Amérique méridionale et le plateau du Mexique on les voit rarement descendre à douze cents pieds dans les plaines chaudes. Cette zone heureuse a une température moyenne qui varie entre 17° et 14° 5' Réaumur. Elle atteint la couche de nuages la plus rapprochée de la mer et de la plaine, et, en raison de cette circonstance et d’une grande uniformité des conditions thermales, elle jouit sans cesse d’un haut degré d’humidité. (Robert Brown, dans Exped, to Congo, app., p. 423). Les habitants d’origine espagnole l’appellent Tierra lemplada de los helechos. Le nom de helecho, fougère, filix , rappelle le nom arabe de feledschoun, en changeant, à la façon espagnole, le f en h. Peut-être dérive-t-il du verbe faladscha , diviser, par allusion à la fronde finement découpée (Abu-Zacaria-Ebn-el-Awan, Libro de Agricultura, traducido por J. A. Banqueri, t. II, Madr., 1802, p. 736).

C’est sur le penchant des montagnes, dans les vallées des Andes, et surtout dans l’hémisphère austral, doux et humide, qu’on trouve les conditions réunies d’une chaleur presque uniforme, tempérée, et d’une atmosphère imprégnée de vapeurs aqueuses. Là est le terrain des fougères arborescentes, qui s'étendent nonseulement jusqu'à la Nouvelle-Zélande et au pays de Van-Diémen ( Tasmannia), mais jusqu’au détroit de Magellan et à l’ile de Campbell, par conséquent jusqu’à une latitude sud qui est presque égale à la latitude nord de Berlin. Parmi les fougères en arbre nous citerons le dicksonia squarrosa, dont la végétation vigoureuse se remarque dans la baie de Dusky (Nouvelle-Zélande), à 46° latitude australe; le d. antarctica de Labillardièro,

dans la Tasmanie; une thyrsopteris dans l’IIe de Juan Fernandez; une dicksonia non décrite, à tige de douze à quinze pieds de haut, dans le Chili méridional, près de Valdivia; et une lomaria, un peu moins élevée, dans le détroit de Magellan. Plus près encore du pôle sud, dans l’ilc de Campbell, à 52° t/a latitude, on voit Vaspidium venustum, dont la tige, dénuée de feuilles, a quatre pieds de haut.

Les conditions climatériques dans lesquelles réussissent la plupart des fougères ( filices ) sont indiquées par les lois numériques de leur quotient de répartition. Sous les tropiques, dans les régions plates des grands continents, ce quotient est, selon Robert Brown et des observateurs plus récents, t/ao de la somme totale des phanérogames; il est de t/s à */6 dans les parties montagneuses des grands continents. Le rapport est tout autre dans les petites îles, disséminées sur le grand Océan. Là le nombre des fougères, comparé à la totalité des phanérogames, augmente tellement que dans les groupes d’iles de la mer du Sud, entre les tropiques, le quotient s’élève à t /♦ » à Saint-Hélène et à l'Ascension, lies sporadiques, les fougères égalent presque la moitié de toute la végétation phanérogame (Voy. un excellent mémoire de l'amiral d’Urvillc, Distribution géographique des Fougères sur la surface du globe, dans les Jnnales des Sciences Naturelles, t. VI, 1828, p. 51, 66 et 73). A partir des tropiques (où le quotient pour les grands continents est, scion d’Urville, de i/ao) on voit la fréquence relative des fougères diminuer rapidement dons la zone tempérée. Pour l'Amérique septentrionale et les Iles Britanniques le quotient est i/ss; il est i/«8 pour la France, i/sa pour l'Allemagne’, V74 pour les contrées arides de l’Italie méridionale, */s4 pour la Grèce. La proportion augmente, au contraire considérablement vers le nord glacial. Là le nombre des fougères diminue bien plus lentement que celui des plantes phanérogames. La masse luxuriante des individus de chaque espèce ajoute à l'illusion sur leur fréquence absolue. D'après les catalogues de Wahlenberg et de Hornemann, les nombres proportionnels des filices sont Vas pour la Laponie, Vis pour l'Islande et i/ia pour le Groënland.

Telles sont, dans l'état actuel de nos connaissances, ies lois naturelles qui président à la distribution de la famille si gracieuse des fougères. Depuis ces derniers temps on est aussi sur les traces de la loi morphologique qui régit la reproduction des fougères, qu’on a pendant si longtemps considérées comme des cryptogames. Le comte Leszczyc-Suminski , qui unit au talent

«l'observateur micrographe celui d’un artiste distingué, a découvert dans le prolhalliuin des fougères l’organisation qui détermine la fécondation. Il y distingue deux appareils sexuels: l’un, femelle, dans les cellules creuses, ovalaires, situées au centre du prothalliumj l’autre, mâle, dans les anthéridies ou filaments en spirale, organes ciliés, générateurs, déjà étudiés par Naegeli. La fécondation s’opérerait, non par des hoyaux polliniques, mais par des filaments en spirale, ciliés, mobiles (Comte Suminski, Zur Enlwickelungs-geschichte der Farrenkraüter, 1848, p. 10-14). D’après celte théorie, les tiges de fougères seraient, pour me servir des expressions d’Ehrenberg (Comptes rendus mensuels de V Acad, de Berlin , janv,, 1848, p. 20), les produits d’une fécondation microscopique, s'effectuant sur le prothallium , espèce d’anthophore; pour tout le reste de leur développement, la plupart du temps arborescent, ce seraient des végétaux sans fleurs et sans fruits, avec formation de bulbilles. Les spores, qu’on voit groupés en petits tas (sori) à la face inférieure des frondes, ne sont pas des semences, mais des bourgeons de fleurs.

(**) Page 228. Liliacées.

L'Afrique est le siège principal de cette famille. C'est là qu’on trouve les espèces les plus diverses de liliacées: elles y sont pour ainsi dire massées, et caractérisent la physionomie de la contrée. Le nouveau continent possède, il est vrai, de superbes alslrœmeria , de pancralium, d'hæmanthus , et de crinum (le premier de ces genres, nous l’avons enrichi de neuf espèces nouvelles, et le second de trois); mais ces liliacées d’Amérique sont disséminées et vivent moins en société que les iridées d’Europe.

(”) Page 225. Salicinées.

On connaît environ cent cinquante espèces du genre salix , > qui est le principal représentant de cette famille. Elles habitent l’hémisphère boréal, de l’équateur à la Laponie. Les saules se multiplient surtout et varient d’aspects entre 46° et 70° de latitude, particuliérement dans les régions septentrionales de l’Europe, si étrangement labourées par les révolutions primitives du globe. Les tropiques ne possèdent, à ma connaissance, que dix à douze espèces qui, comme les saules de l’hémisphère austral, méritent une attention spéciale. Sous toutes les zones la nature semble, tant pour les animaux que pour les végétaux, se plaire à multiplier merveilleusement certains types; ainsi, les

canards (anatides, lamellirostrcs) et les pigeons sont aussi répandus que les saules, les pins et les chênes. Ces derniers, toujours semblables par leur fruit, sont très-différents par la forme de leurs feuilles. Dans les climats les plus opposés les saules se ressemblent éminemment, en quelque sorte plus encore que les conifères, par leur feuillage, par la disposition des rameaux et par tout leur caractère physionomique. Au nord de l’équateur, dans les contrées méridionales de la zone tempérée, le nombre des espèces de saules diminue très-sensiblement. Cependant , d'après la Flora Allantica de Desfontaines, on trouve à Tunis une espèce particulière, analogue au salix caprea, et l’Égypte en compte, selon Forskal , cinq espèces dont les chatons mâles fournissent à la distillation le médicament si usité en Orient sous le nom de moïe chalaf (aqua salicis). Le saule (salix canariensis) que j’ai vu dans les îles Canaries est, suivant Léopold de Buch et Christian Smith, une espèce particulière, commune à ce groupe d’iles ainsi qu’à Madère. Wallich, dons son Catalogue des plantes du Nèpâl et de V Himalaya, énumère treize espèces appartenant à la zone subtropicale de l’Inde: elles ont été en partie décrites par Don, Roxburgh de Lindley. Le Japon a ses saules indigènes, dont une espèce, le salix japonica , Thunberg, croit aussi dans les montagnes du Népàl.

Avant mon expédition on ne connaissait, autant que je sache, d’autre espèce entre les tropiques, dans la zone torride, que le saule indien, salix telrasperma. Nous avons collecté sept espèces nouvelles, dont trois habitent les plateaux du Mexique jusqu’à huit mille pieds. À une plus grande hauteur, par exemple dans les plaines de montagnes situées entre douze et quatorze mille pieds, que nous avons souvent visitées dans leâ Andes du Mexique, de Quito et du Pérou, nous n’avons trouvé rien qui puisse rappeler les nombreux saules rampants des Pyrénées, des Alpes et de la Laponie ( salix herbacea s. lanala et s. reticulata). Ch. Martins a décrit deux saules nains du Spitzberg, dont les conditions météorologiques ont tant d'analogie avec celles des sommets neigeux de la Suisse et de la Scandinavie: leurs tiges et branches ligneuses, apprimées au sol, demeurent si cachées dans les marécages tourbeux, qu’on a de la peine à en découvrir les petites feuilles sous la mousse. L’espèce que j’ai trouvée près de Loxa, au Pérou, sous 4° 12' latitude sud, sur la lisière des forêts de quinquina, et que Wildenow a décrite sous le nem de salix humboldtiana, est la plus répandue dans l’ouest de 1 kmérijue méridionale. Le saule littoral, s. falcata, que nous

avons rencontré près de Truxillo, sur la côte sablonneuse de la mer du Sud, n'est probablement, selon Kunth, qu'une variété de l’espèce précédente. Celle-ci parait être identique avec le beau saule pyramidal qui nous accompagnait sur les bords de la rivière Madeleine, depuis Mahatès jusqu’à Bojorque, et qui , au dire des indigènes, ne s'y était tant propagé que depuis peu d’années. Au confluent de la rivière Madeleine avec le rio Opon, nous vîmes toutes les îles couvertes de saules: beaucoup de leurs troncs avaient huit à dix pouces de diamètre sur soixante pieds de haut (Humboldt et Kunth, Ifova. Gen. Plant., t. II, p. 22, lab. 99). Lindley ( Introd, . to the Natural System of Botany , p. 99) fait connaître une espèce de salix, habitant le Sénégal, c’est-à-dire la zone équinoxiale de l’Afrique. Blume a trouvé deux espèces de saules dans l’ile de Java, également près de l’équateur: le s. telrasperma, espèce sauvage, propre à cette île, et le s. sieboldiana, espèce cultivée. De la zone tempérée australe je ne connais que deux espèces de saule, déjà décrites par Thunberg, le s. hirsula et le s. mucronala. Ces plantes y croissent à côté du prolea argentea, qui lui-mème a la physionomie d’un saule. Leurs feuilles et jeunes rameaux servent de nourriture aux hippopotames de la rivière d'Orange. L’Australie et les iles voisines sont absolument dépourvues de saules.

(*') Page 225. Myrtacèes.

Ce joli type se reconnaît à ses feuilles roides, luisantes, trèsrapprochées, généralement non dentées, petites et ponctuées. Les myrtacèes donnent une physionomie particulière à l’Europe méridionale, surtout aux iles composées de roches calcaires et trachytiques, qui saillent du bassin méditerranéen. Elles caractérisent de même la Nouvelle-Hollande, ornée d’ eucalyptus , de melrosideros, de leptospermum, ainsi que la chaîne des Andes, région intertropicale, ici plate et basse, ailleurs de neuf à dix mille pieds au-dessus du niveau delà mer. La contrée montueuscqu'à Quito on nomme Paramos est entièrement couverte d’arbres qui ont l’aspect des myrtes, bien qu’ils n’appartiennent pas tous à la famille naturelle des myrtacèes. C'est à cette hauteur que croissent Vescallonia myrtilloides, l’e. tubar, le symplocos alstonia, les myrica et le beau myrtus microphylla que nous avons figuré dans les Plantes Equinoxiales, t. I, p. 2i, pl. IV, et qui croit sur du schiste micacé, jusqu’à neuf mille quatre cents pieds, près de Vinayacu et Alto dePulla,dans le Paramo de Saraguru, paré de tant de plantes alpestres aux jolies fleurs. Le

m. myrsinoides, dans le Paramo de Guamani, s’élève même jusqu’à dix mille cinq cents pieds. Mais des quarante espèces de myrtus que nous avons collectées dans la zone équinoxiale, et dont trente-sept n’avaient pas encore été décrites, la plus grande partie habitent les plaines et les contreforts de monlagnes. Le climat tropical des montagnes du Mexique ne nous a fourni qu’une seule espèce, le myrtus xalapensis. Il est à croire cependant que la Tierra Templada , du côté du volcan Orizaba, en renferme beaucoup d’autres. Nous avons trouvé le m. maritima, près d’Acapulco, au bord même de la mer du Sud.

Les escalloniées, parmi lesquelles ïe. myrlilloides , l’e. tubar, l’e floribunda, ornement des Paramos, rappellent par leur aspect la forme des myrtes , composaient autrefois avec les roses des Alpes de l'Europe et de l’Amérique méridionale ( rhododen drum et befaria, avec les clethra, les andromeda et le gaylus sacia buxi folia, la famille des éricacées. Robert Brown (voy. Additions à Franklin’s Narrative of a Journey to thé shoresof lhe Polar Sea, 1823, p. 763) en a fait une famille particulière, que Kunlh place entre les philadelphées et les hamamélidécs.L’escaHonia floribunda présente dans sa distribution géographique un des exemples les plus frappants à l’appui du rapport qui existe entre la distance à l’équateur et la hauteur verticale d’une station au-dessus du niveau de la mer. J’invoquerai ici de nouveau le témoignage de mon judicieux ami Auguste de Sainte-Hilaire ( Morphologie végétale, 1840, p. 52): « MM. Humboldt et Bonpland, dit-il, ont découvert Vescallonia floribunda à quatorze cents toises, par le 4e degré de latitude sud; je l’ai retrouvé par le 21e dans un pays élevé, mais pourtant infiniment plus bas -que les Andes , il est commun, à peu près entre les 24° 50” et les 25° 50', dans les Campos Geraes, pays encore assez haut; enfin, lorsqu'on le revoit au rio de la Plata, vers le 35e degré, c’est au niveau de l’Océan. »

Au groupe des myrtacées appartiennent les melaleuca, les metrosidero8 et les eucalyptus ; on le comprend sous la dénomination générale de leptospermées. Par leurs phyllodies (pétioles foliacés), remplaçant les véritables feuilles, ou par la disposition, c’est-à-dire la direction, des feuilles relativement au pétiole non élargi, quelques-unes de ces plantes produisent une répartition de clairs et d'ombres que nous ne voyons pas dans nos bois. Déjà les premiers voyageurs qui visitèrent comme botanistes la Nouvelle-Hollande furent surpris de ces singuliers effets de lumière. Robert Brown ale premier montré que le phé-

nomcne dépend de la direction verticale des pétioles élargis (phyllodies des acacia longifolia et a. suaveolens), et de ce que la lumière, au lieu de tomber sur des surfaces horizontales, passe entre des surfaces verticales (Adrien de Jussieu, Cours de Botanique, p. 106, 120 et 700; Darwin, Journal of Researches, 1845, p. 453). Ainsi, les lois morphologiques qui régissent le développement des organes foliacés déterminent le mode de distribution de la lumière , la limite des clairs et des ombres. « Les phyllodies, dit Kunth, ne peuvent, à mon avis, se rencontrer que chez les pUntes à feuilles composées, pennées; et en effet on n'en a jusqu'à présent trouvé que dans la famille des légumineuses (tribu des acaciées). Dans les eucalyptus, tnetrosideros et melaleuca, les feuilles sont simples (simplicia) , et la direction de la lame dépend d’une demi-rotation du pétiole; à cela il faut ajouter que les deux surfaces foliacées sont de meme nature. » Les effets d’optique dont nous venons de parler sont d'autant plus fréquents dans les forêts si peu ombragées de la Nouvelle-Hollande, que les deux groupes des myrtacées et des légumineuses, particulièrement les eucalyptus et les acacia, y forment presque la moitié de toute la végétation arborescente, d’un vert grisâtre. Les melaleuca rappellent l’écorce de nos bouleaux, par la blancheur des pellicules qui se détachent facilement des couches du liber et s'amassent à l’extérieur.

Les myrtacées sont très-inégalement réparties dans les deux hémisphères. Dans le nouveau continent, particulièrement dans la partie occidentale, elles dépassent à peine, suivant Joseph Ilooker ( Flora Antarctica, p. 42), le 26' degré de latitude nord. Dans l'hémisphère austral, au contraire, au Chili, on trouve, d’après Claude Gay, dix espèces de myrtus et vingt-deux espèces d'eugeniaj associées aux protéacées ( embothrium , lomatia) et au fagus obliqua, clics y forment de véritables forets. A partir du 38e degré de latitude sud, on rencontre les myrtacées plus fréquemment: 4° dans l’ile de Chiloé, où une espèce de myrte ( myrtus stipularis ), semblable aux metrosideros , forme des massifs presque impénétrables connus sous le nom de tepualèss 2° dans la Patagonie , jusqu’à la pointe extrême de la Terre de Feu, sous 56° de latitude. Si en Europe les myrtacées sont répandues jusqu’au 46' degré de latitude nord, elles s’avancent en Australie, dans la Tasmanie, dans la Nouvelle Zélande et les lies de lord Auckland, jusqu’à 50n </* de latitude sud.

(**) Page 225. hfélasl ornées.

Ce groupe comprend les genres melastoma ( fothergilla et tococa, Aubl.) et rhexia ( meriana , osbeckia)j des deux côtés de l’équateur, dans l’Amérique tropicale, nous en avons collecté soixante espèces nouvelles. Bonpiand a publié sur les mélastomées un ouvrage magnifique en deux volumes, avec des planches coloriées. Il y a des rhexia et des melastoma qui ont l’aspect d’arbustes alpestres de Paramo, et qui vivent de neuf à dix mille cinq cents pieds dans la chaîne des Andes; tels sont les rhexia cernua, r. stricto, melastoma obscurum, m. aspergillare , m. lulescens.

(**) Page 225. Laurinèes.

A cette famille appartiennent les genres laurtis, persea, et les ocotea, si nombreux en espèces dans l’Amérique méridionale. En raison de leur ressemblance physionomique, on pourra y joindre les calophyllum et les magnifiques mammea, de la famille des guttifères.

(**) Page 225. Qu’un tel ouvrage serait intéressant, instructif pour le paysagiste I ...

Pour faire mieux ressortir ces indications rapides, qu’il me soit permis d’emprunter h mon esquisse d’une histoire dè la peinthre paysagiste et d’une représentation graphique delà physiognomique des végétaux les considérations que voici ( Cosmos , t. II, p. 70-72, trad. par M. Galusky) :

« Tout ce qui, dans l’art, touche à l’expreSsion des passions et à la beauté des formes humaines a pu recevoir son dernier achèvement dans la zone tempérée boréale sous le ciel de la Grèce et de l’Italie. C’est en puisant dans les profondeurs de son être, et en contemplant chez ses semblables les traits communs delà race humaine, que l’artiste, créateur à la fois et imitateur, évoque les types de ses compositions historiques. La peinture de paysage n’est pas non plus purement imitative; mais elle a un fondement plus matériel, il y a en elle quelque chose de plus terrestre. Elle exige de la part des sens une variété infinie d'observations immédiates, observations que l'esprit doit s’assimiler pour les féconder par sa puissance et les rendre aux sens, sous la forme d'une œuvre d’art. Le grand style de la peinture de paysage est le fruit d’une contemplation profonde de la nature et de la transformation qui s’opère dans l’intérieur de la pensée.

« Sans doute chaque coin du globe est un reflet de la nature cnlière. Les mêmes formes organiques se reproduisent sans cesse et se combinent de mille manières. Les contrées glacées du Nord se raniment pendant des mois entiers. La terre est couverte d’herbes, les plantes s’y épanouissent comme sur les Alpes; le ciel y est doux et pur. Familiarisée seulement avec les formes simples de la flore européenne et un petit nombre de plantes naturalisées dans nos contrées, la peinture de paysage, grâce à la profondeur des sentiments et à la force de l’imagination qui animait les artistes, a pu accomplir sa tâche gracieuse. Dans cette carrière bornée, des peintres éminents, tels que les Carrache, Gaspard Poussin, Claude Lorrain et Ruysdael, ont trouvé encore assez de place pour produire les créations les plus variées et les plus ravissantes, en mêlant habilement toutes les formes d’arbres connues et les effets de la lumière. Si l’art a quelque chose encore à attendre, si j’ai du indiquer une voie nouvelle pour retourner, du moins en pensée, à l’antique alliance de la science, de l’art et de la poésie, la gloire de ces grands maitres n'a pas à en souffrir. Dans la peinture de paysage, comme dans toute autre branche de l’art, il y a lieu de distinguer l’élément borné fourni par la perception sensible, et la moisson sans limite que fécondent une sensibilité profonde et une puissante imagination. Grâce à cette force créatrice, la peinture de paysage a pris un caractère qui en fait aussi une sorte de poésie de la nature. Si l’on étudie le développement successif des arbres, depuis Ànnibai Carrache et Poussin jusqu’à Everdingen et Ruysdael, en passant par Claude Lorrain, on sent que cet art, malgré son objet, n’est pas cnchainé au sol; on ne s’aperçoit pas chez ces grands maîtres, des bornes étroites dans lesquelles ils étaient retenus; et cependant, il faut bien le reconnaître, l’élargissement de l’horizon, la connaissance de formes naturelles plus grandes et plus nobles, le sentiment de la vie voluptueuse et féconde qui anime le monde tropical , offrent ce double avantage, de fournir à la peinture de paysage des matériaux plus riches, et d’excitor plus activement la sensibilité et l'imagination d’artistes moins heureusement doués. »

(*“) Page 226. L'écorce rude des crescentia et des gustavia.

Dans le crescentia cujele , arbre tuluma, dont l’énorme péricarpe sert d’utensile indispensable aux indigènes, dans la cynomelra , dans le cacaoyer ( theobroma ) et la pirigara ( gustavia , Lin.), les organes floraux, si délicats, sortent immédiatement de

l'écorce à demi carbonisée de la tige. Les enfants qui mangent des fruits du pirigara speciosa (cliupo) voient tout leur corps jaunir; c'est une jaunisse qui dure vingt-quatre à trente-six heures, et disparait d’elle-mème, sans l’emploi d’aucun remède.

Je n’oublierai jamais l’impression que produisit sur moi la luxuriante végétation tropicale, quand je vis pour la première fois, dans une caeaoyère ( cacahual ) des pâlies de Aragua, après une nuit humide, sortir d'une terre noire de grosses fleurs de theobromaj cette terre couvrait la racine à quelque distance de la tige. C’est sous les tropiques que se développe, pour ainsi dire à vue d’œil, la puissance de la vie organique. Les habitants du Nord parlent du répeil de la nature aux premiers souffles du printemps. Cette manière de parler contraste avec la complainte poétique du Stagirite, qui reconnaît les végétaux pour des êtres « plongés dans un sommeil calme, permanent, et exempts des désirs qui excitent le mouvement volontaire. » (Arist. , De Générât. Animal., v. 1, pag. 778, et De Somno et Figil, cap. 1, pag. 435, ed. Bekkcr).

(s*) Page 226. S’en coiffent.

Ce sont les fleurs de notre aristolochia cordata, dont j’ai déjà fait mention dans la note 25. Voici les plantes qui, outre les composées (helianlhus annuus du Mexique), produisent les plus grandes fleurs du monde: rafflesia Arnoldi, aristolochia, datura, barringtonia , guslapia, carolinea, lecythis, nymphœa, ne lumbium, pictoria regina, magnolia, cactum, les orchidées et les Iiliacées.

(”) Page 227. De même que d‘un pôle à l’autre la poûte céleste ne lui dérobe aucun de ses astres.

La magnificence du ciel austral, où brillent le Centaure, le navire Argo, la Croix du Sud, et où tornent les nues de Magellan, reste éternellement cachée aux habitants de l’Europe. Ce n’est que sous l’équateur que l’homme jouit du spectacle unique, beau, qui embrasse tout à la fois les astres du ciel austral et du ciel boréal. Quelques-unes de nos constellations boréales, vues de l’équateur, paraissent, à cause de leur abaissement, d’une grandeur merveilleuse, presque effrayante; telles sont la Grande et la Petite Ourse. De même qu’il embrasse du regard toutes les étoiles, l’habitant des tropiques se voit entouré de toutes les formes végétales, là où les plaines alternent avec des montagnes élevées et des vallées profondes.

Dans cette esquisse d’une physiognomique des végétaux j’ai eu principalement en vue trois objets, liés entre eux, savoir: la différence absolue des formes (espèces), leur rapport numérique , c’est-à-dire la prédominance locale de tel type comparativement à la somme des flores phanérogames, enfin leur distribution géographique et climatérique. Pour se faire une idée générale des formes de la vie organique, on ne saurait, à mon avis, traiter isolément la physiognomique, Y arithmétique (doctrine des rapports numériques) et la géographie (doctrine des répartitions zonales dans l’espace) des plantes. La physiognomie dés végétaux ne doit pas se borner à signaler des contrastes saisissants, il faut qu’elle se hasarde à formuler les lois qui déterminent en général la physionomie de la nature, le caractère paysager de tout le globe, et l’impression vive qu’on éprouve, sous des latitudes et à des hauteurs différentes, à l’aspect du contraste offert par les groupes de végétaux. C’est placé à ce point de vue que l’on comprendra l’enchaînement étroit, intime, des matériaux renfermes dans les feuilles qui précèdent. Nous venons d’aborder un champ jusqu’à présent peu exploité. J'ai osé suivre la méthode qui ressort d’une manière si éclatante des œuvres zoologiques d'Aristote, et qui est particuliérement propre à jeter les bases d’une foi scientifique. Tendre sans relâche à généraliser les idées, et pénétrer en meme temps dans le détail des phénomènes par la citation de quelques cas particuliers, tel est l’esprit de cette méthode.

L’énumération des types suivant leur différence physionomique ne comporte pas de classification rigoureuse. Ici comme partout dans la contemplation des formes extérieures il y a certains groupes qui frappent le plus les regards: tels sont les graminées en arbre, les aloès, les cactus, les palmiers, les conifères, les mimosées et les bananiers. Les individus même épars de ces groupes déterminent le caractère d’une région, et laissent une impression durable chez l’observateur sensible, quoique ignorant. D’autres types, au contraire, bien que beaucoup plus nombreux, ne sont caractérisés ni par la forme et la disposition des feuilles, ni par le mode de ramification de la lige, ni par la vigueur et la grâce, ni par l’appauvrissement mélancolique des organes appendiculaires.

Si la classification des plantes d’après le faciès des groupes n’est pas applicable à tout le règne végétal, c’est que le principe sur lequel repose la physiognomique végétale diffère entièrement de celui qui régit si heureusement notre système par

familles naturelles , embrassant la totalité des espèces. La physiognomique fonde ses divisions et le choix de ses types sur tout ce qui offre de la masse, comme tronc, branchage, organes appendiculaires (forme, disposition, grandeur des feuilles, nature et éclat du parenchyme), conséquemment sur tout ce qu’on appelle aujourd’hui organes de végétation par excellence, organes desquels dépend la conservation (nutrition, développement) de l’individu. La botanique systématique, au contraire, fonde sa classification par familles naturelles, sur l'examen des organes de la propagation , organes desquels dépend la conservation de l' espèce (Kunth, Lehrbuch der BoUmik, \ 847, t.I, p. 544 ; Schleiden, die Pflanze und ihr Leben, 4848, p. 400). L’école d’Aristote (Probl. 20, 7) enseignait déjà que la production de la semence est le but suprême de l’existence et de la vie des plantes. C’est sur le développement des organes de la fécondation que repose, depuis Gasp. Fréd. Wolf ( Theoria Generalionis , § 5-9) et depuis notre grand poète, le fondement morphologique de toute botanique systématique.

Ainsi, la botanique systématique et la physiognomique végétale partent, pour le répéter, de deux points du vue différents: la première envisage l'organisation florale et la reproduction des tendres organes sexuels, tandis que la dernière s’attache à la configuration du système axillaire (tige et rameau), et à la forme générale des feuilles, qui est principalement déterminée par la distribution des faisceaux vasculaires. L’axe et les organes appendiculaires, par cela même qu’ils l’emportent par leur volume et leur masse, rendent l’impression que nous en recevons plus marquée et plus vive: ils individualisent, en quelque sorte, la physionomie des types et portent le caractère d’une zone ou d’un paysage. Ici la loi du groupement est fournie par les caractères de la vie végétative, c'est-à-dire des organes de la nutrition. Dans toutes leurs colonies les Européens, séduits par des ressemblances physionomiques ( habitus , faciès), ont donné à certaines plantes tropicales des noms d’arbres de la mère patrie, quoique ces plantes soient très-différentes de leurs homonymes par leurs fleurs et leurs fruits. Dans les deux hémisphères les colons du Nord ont cru partout voir des aunes, des peupliers, des pommiers et des oliviers. Les doux souvenirs du pays natal ont entretenu l'illusion: des noms de plantes européennes se transmettent de génération en génération; et dans les colonies à esclaves cette nomenclature s’enrichit encore de termes empruntés aux idiomes des nègres.

Une chose surprenante, c'est de voir des végétaux présenter la même physionomie avec une organisation toute différente des fleurs et des fruits; c'est ce contraste saisissant entre le système appendiculaire ou foliacé, qui détermine la forme extérieure, et entre les organes sexuels, sur lesquels est fondée la classification par groupes naturels. On devrait croire que la conformation des organes végétatifs (par exemple des feuilles) est moins indépendante de la structure des organes de la reproduction; mais cette dépendance ne se manifeste que dans un petit nombre de familles, telles que les fougères, les graminées, les cypéracées, les palmiers, les conifères, les ombellifèrcs et les aroïdées. Chez les légumineuses, l’accord du caractère physionomique avec leur organisation florale ne se constate guère que dans quelques groupes particuliers (papilionacées, césalpinées, mimosées). Quan taux plantes qui avec le même aspect extérieur offrent des fleurs et des fruits très-différents, nous citerons comme types les palmiers et les cycadées, ces dernières très-voisines des conifères; la cuscute, qui est une convolvulacée; le cassjtha aphylle, qui est une laurinée parasite; les equisetum, de la division des cryptogames, et les ephedra , de la famille des conifères. Les groseilliers ( ribes ) ressemblent tellement par leur organisation florale aux cactus, c’est-à-dire à la famille des opuntiacées, qu'on ne les en a séparés que dans ces derniers temps. Le dracœna draco, arbre gigantesque, l’asperge commune et 1 ’aletris aux fleurs colorées se trouvent réunis dans une seule et même famille, celle des asphodéiées. Souvent on rencontre, non pas seulement dans une même famille, mais dans le même genre, à la fois des plantes à feuilles simples et des plantes à feuilles composées. Dans les plateaux du Pérou et de la Nouvelle-Grenade nous avons vu douze nouvelles espèces de weinmannia , dont cinq à feuilles simples et les autres à feuilles pennées. Le genre aralia montre encore plus d’instabilité dans la forme des feuilles: on y remarque folia simplicia, integra, vel lobata, digitata, et pinnata. (Comp. Kuntli, Synopsis Plantarum quas in itincre collegerunt Al. de llumboldt et Am. Bonpland, t. III, p. 87 et 360).

Les feuilles pennées paraissent appartenir principalement aux familles qui occupent l'échelle la plus élevée de l’organisation végétale; telles sont les polypêtales: on en trouve surtout dans les polypêtales perigyniques , comme les légumineuses, les rosacées, les térébinthacécs et les juglandces, ainsi que dans les polypêtales hypogy niques, comme les aurantiacées, les cédrëla-

cées et les sapindacées. C'est dans la famille des légumineuses que l’on rencontre le plus fréquemment les plus belles feuilles bipennées, qui font un des principaux ornements de la zone torride; c'est particulièrement dans quelques tribus de cette famille, telles que les mimosées, les césalpiniécs, les coultériées et les glédilsehiées, mais jamais, comme le remarque Kuntli, dans les papilionacces. Les feuilles pennées, et en général les feuilles composées, sont étrangères aux gentianées, aux rubiacées et aux myrtacées. Au milieu de la richesse et des formes variées des organes appendiculaires des dicotylédonées on ne reconnaît qu'un petit nombre de lois générales qui président à leur développement morphologique.

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