SUR LES STEPPES ET LES DÉSERTS
Au pied de la haute chaîne de granit qui, au premier Age de noire planèle, opposa une barrière infranchissable à l’irruption des eaux, contribuant ainsi à la formation du golfe du Mexique, commence une vaste plaine qui se déroule à perte de vue. Lorsqu’on a dépassé les vallons de Caracas et le lac de Tacarigua (*), parsemé d’îles, et où se mirent les bananiers qui le bordent; lorsqu’on a quitté les champs parés de la verdure tendre et transparente de la canne à sucre de Taïti, ou le sombre feuillage des cacaoyers, la vue se repose, au sud, sur des steppes qui paraissent s’élever à l’horizon, et le bordent dans un lointain insaisissable.
De ce paysage, animé par une luxuriante végétation, le voyageur étonné arrive à la lisière aride d’un désert dénué d’arbres et couvert de rares herbes. Pas une colline , pas un rocher, ne surgit comme un îlot dans cet espace incommensurable. Seulement quelques fragments de couches sédimenleuses gisent épars sur une surface de deux cents lieues carrées, et paraissent plus élevés que le terrain environnant. Les indigènes leur donnent le nom de bancs (3),
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comme si par une sorte d’intuition ils avaient deviné cet état primitif où ecs élévations étaient des bas-fonds, et les steppes mêmes le lit d’une vaste mer méditerranéenne.
Encore maintenant une illusion nocturne nous retrace souvent ces images du passé. Quand, aux instants de leur lever et de leur coucher , les astres conducteurs éclairent le bord de la plaine, ou que, par un effet de leur lumière vacillante, ils paraissent doubles dans la couche inférieure des vapeurs ondoyantes , on se croirait au milieu de l’Océan (5). Comme l’Océan, la steppe remplit l’aine du sentiment de l’infini; et ce sentiment, plus épuré, devient la source de méditations d’un ordre élevé. Mais l’aspect du miroir limpide de la mer est égayé par la douce agitation des ondes légèrement écumeuses, tandis que la steppe gît là immobile, comme une masse inerte, comme la croûte rocheuse, nue, d’une planète désolée (*).
Dans toutes les zones, la nature offre le spectacle de ces vastes plaines ; dans chaque région elles ont un caractère particulier, une physionomie que déterminent la différence du sol, le climat, et leur élévation au-dessus du niveau de la mer.
Dans l’Europe septentrionale, les landes de bruyères qui repoussent toute autre plante, et s’étendent depuis la pointe du Jutland jusqu’à l’embouchure de l’Escaut, peuvent être considérées comme de véritables steppes. Mais ces steppes sont très-circonscriles et garnies de hautes collines, quand on les compare aux llanos et pampas de l’Amérique méridionale, ou aux prairies du Missouri (s) et du fleuve Mine de Cuivre, dans lesquelles errent le bison velu et le petit bœuf musqué.
Les plaines de l’intérieur de l’Afrique présentent un aspect plus grandiose et plus imposant encore. Comme l’immense océan Pacifique, on n’a tenté de les explorer qu’à une époque récente. Ces plaines sont des parties d’une mer de sable qui à l’est sépare des régions fertiles, ou les entoure comme des îles. Tel est le désert voisin des montagnes basaltiques d’Haroudch (6), où l’oasis de Siwah, riche en dattiers, recèle les débris du temple d’Ammon, siège
vénérable d’une antique civilisation. Aucune rosée, aucune pluie ne vient humecter cette surface aride, ni développer, au sein brûlant de la terre , le germe de la vie végétale ; car de toute part s’élèvent perpendiculairement des colonnes d’air embrasé , qui dissolvent les vapeurs et chassent les nuages qui fuient.
Là où le désert avoisine l’océan Atlantique, comme enlfe Oued-Noun et le cap Blanc, l’air humide de la mer se précipite , pour remplir le vide que produisent ces courants perpendiculaires. Le navigateur qui se dirige à travers une mer verdoyante d’algues vers l’embouchure de la Gambie, sent lui-même, au moment où le vent d’est l’abandonne subitement (7), le souffle brûlant de ces sables, qui réfléchissent au loin les rayons du soleil.
Des troupeaux de gazelles et d’autruches, rapides à la course, errent dans cet océan de sable. A part quelques groupes d’îles, riches en sources, dont les rives plantureuses servent de refuge aux Tibbous et Touaricks nomades (8), le reste de l’immense désert africain doit être regardé comme inhabitable pour l’homme. Aussi, les peuples civilisés limitrophes ne se hasardent-ils à le fouler que par intervalle. C’est par des routes invariablement tracées au commerce depuis des milliers d’années, que la grande caravane se rend du Tafilet à Tombouctou, ou de Mourzouk au Bornou: entreprises hardies que le chameau, ce navire du désert (9), comme l’appellent les anciennes légendes de l’Orient, a seul pu faire réaliser.
Ces plaines d’Afrique remplissent un espace qui égale trois fois celui de la Méditerranée. Elles sont situées les unes sous les tropiques, les autres dans le voisinage; et c’est celle situation même qui les caractérise spécialement. Dans la moitié orientale de l’ancien continent , ce phénomène géologique appartient plutôt à la zone tempérée.
C’est sur le haut plateau de l’Asie centrale, entre la montagne d’Or ou Altaï et le Kuen-lün (,0), depuis la muraille de la Chine jusqu’au delà des monts Célestes et vers le lac d’Aral, que s’étendent, dans une longueur de plusieurs milliers de lieues , les steppes les plus grandes , sinon les
plus élevées du inonde. Une partie de ces steppes, celles des Kalmouks et des Kirghises, qui occupent, entre le Don, le Wolga, la mer Caspienne et le lac chinois de Dsaïsang, une étendue de près de sept cents milles géographiques, j’ai eu moi-même occasion de les visiter, trente ans après mon voyage dans l’Amérique méridionale. La végétation des steppes asiatiques , interrompues çà et là par des collines et des forêts de pin, présente des groupes beaucoup plus variés que les llanos et les pampas de Caracas et de Buenos-Ayres. Les plus belles steppes de l’Asie, celles qu’habitent des peuples pasteurs, sont ornées de bas arbrisseaux de rosacées à fleurs blanches luxuriantes, de couronnes impériales ( fritillaires ) , de tulipes et de sabots de Vénus (i cypripedium ). De même que la. zone torride se fait principalement remarquer par la tendance de tous ses végétaux à devenir des arbres , ainsi quelques steppes de la zone tempérée d’Asie sont caractérisées par la hauteur merveilleuse des plantes herbacées, telles que des saussurées et d’autres synanthérées , des légumineuses, et surtout une légion d’espèces d’astragale. Quand on traverse ces steppes herbeuses il faut, pour s’orienter, se tenir debout sur les voitures basses des Tartares qu’on emploie pour se frayer une route: on voit des forêts d’herbes s’incliner sous les roues. Quelques-unes de ces steppes d’Asie ne sont que des plaines de graminées; d’autres sont couvertes de salsolas, plantes grasses, toujours vertes, articulées; un grand nombre brillent au loin d’efflorescences lichénoïdes de sel marin, qui, semblable à de la neige récente, couvre inégalement un sol glaiseux.
Ces steppes mongoles et tartares, interrompues par diverses chaînes de montagnes, séparent la population thibélaine hindoue, si anciennement civilisée, des peuples presque sauvages du nord de l’Asie. Elles ont même exercé une influence variée sur le sort changeant de l’espèce humaine: elles ont fait condenser les populations vers le sud. Bien plus que l’Himalaya, bien plus que les montagnes neigeuses de Sirinagur et de Gorka, elles ont troublé le commerce des nations, et opposé des barrières immuables à
l'introduction de mœurs plus douces, et du génie créateur des arts.
Mais ce n’est pas seulement sous ce point de vue que l’histoire doit envisager la plaine de l’Asie centrale. De là, plus d’une fois, la terreur et la dévastation se sont répandues sur le globe: les Mongols, les Gèles, les Alains et les Ouzes, peuples pasteurs de ces steppes, ébranlèrent le monde. Si jadis la culture intellectuelle, comme la lumière bienfaisante du soleil, a marché de l’esta l’ouest; plus lard, la barbarie, suivant la même direction, a menacé de voiler l’Europe de ténèbres. Une tribu de pasteurs au teint basané (*'), de race loukiouiche ou turque, les Hiongnoux , habitait, sous des tentes de peau, la steppe élevée de Gobi, Une partie de cette tribu, longtemps l’épouvante de la pùisr sance chinoise , fut refoulée au sud vers l’intérieur de l’Asie. Ce choc des nations se propagea irrésistiblement jusqu’à l’Oural, siège primitif des Finois. De là firent irruption les Huns, les Avares, les Khasars, et diverses races mêlées d’origine asiatique. Les armées des Huns se montrèrent d’abord sur le Volga, puis en Pannonie, enfin sur la Marne et aux rives du Pô, dévastant les riches campagnes où, depuis les temps d’Anténor , le génie créateur de l’homme avait entassé monument sur monument. Ainsi un souffle empesté vint, des déserts de la Mongolie, flétrir, sur le sol cisalpin, la fleur délicate des arts cultivée depuis tant de siècles.
Quittons les steppes salines de l’Asie , les bruyères de l’Europe , parées en été de fleurs rougeâtres, riches en miel, et les déserts d’Afrique, dénués de plantes, pqur revenir aux plaines de l’Amérique méridionale, dont j’ai commencé d’ébaucher le tableau.
L’intérêt que ce tableau peut offrir à l’observateur lient tout simplement à la nature même du pays. Ici point d’oasis rappelant le souvenir d’anciens habitants; point de pierre taillée (’3); point d’arbre fruitier, redevenu sauvage, témoignant de l’industrie des générations éteintes. Étranger en quelque sorte aux destinées de l’humanité, et attaché seulement au présent, ce coin du monde est le théâtre naturel de la vie libre des animaux et des plantes.
La steppe s’étend depuis la chaîne littorale de Caracas jusqu’aux forêts de la Guyane; depuis les montagnes neigeuses de Mérida, sur le flanc desquelles le lac de natron d’Urao est pour les indigènes l’objet d’un culte superstitieux, jusqu’au grand Delta, que l’Orénoque forme à sou embouchure. Au sud-ouest elle se prolonge , comme un bras de mer (,s), au delà des rives du Mêla et du Yichada, jusqu’aux sources inexplorées du Guaviare, et jusqu’à ce groupe de montagnes isolé que les guerriers espagnols, dans leur imagination poétique, nommèrent le Paramo de la suina paz, le beau Séjour de la paix étemelle.
Celle steppe occupe un espace de seize mille milles carrés. Faute de renseignements géographiques, on l’a souvent représentée comme une surface continue, et conservant la même largeur jusqu'au détroit de Magellan. On ne songeait pas à la plaine boisée du fleuve des Amazones, qui est limitée au nord et au sud par les steppes herbeuses de l’Apouré et du Rio de la Plata. La chaîne des Anaes de Cochabamba et le groupe des montagnes du Brésil envoient, entre la province de Chiquitos et l’isthme de Yillabella, quelques cols isolés qui vont se rapprochant les uns des autres (u). Une plaine étroite joint les hylœa (*) du fleuve des Amazones aux pampas de Buenos-Ayres. Celles-ci égalent, en superficie, trois fois les llanos de Vénézuéla. Les pampas sont d’une étendue si prodigieuse qu’au nord elles sont bordées par des buissons de palmiers, et au sud par des neiges éternelles. Le touyou ( strulhio rhea ), oiseau qui ressemble au casoar, habile exclusivement ces pampas ; on y rencontre aussi des hordes de chiens redevenus sauvages (,s), qui vivent en société dans des antres souterrains, et attaquent souvent avec une rage sanguinaire l’homme, pour la défense duquel combattaient leurs ancêtres.
Ainsi que la plus grande partie du Sahara (16), les llanos, ou plaines septentrionales de l’Amérique du Sud, sont situées dans la zone torride. Cependant deux fois par an, à des intervalles égaux leur aspect change: tantôt arides com-
(’) Mot grec dérivé de bois; üAsûov , lieu boisé. ( Note du traducteur.)
me l’océan sablonneux de la Libye, tantôt verdoyantes " comme les steppes de l’Asie centrale (11). ,
C'est un travail satisfaisant, quoique ardu , d’examiner, d’une manière générale, la constitution physique des régions éloignées , et de tracer en quelques lignes les résultats de eet examen comparatif.
Des causes multiples , en partie encore imparfaitement connues, contribuent à diminuer la sécheresse et la chaleur dans le Nouveau-Monde (l8). L’étroitesse de ce continent , si déchiqueté au nord des tropiques, où l’évaporation d’une vaste nappe d’eau tempère les courants d’air ascendants; son prolongement vers les deux pôles glacés; l’Océan libre dont la surface est balayée par le souffle rafraîchissant des vents alisés; l’aplatissement des côtes orientales, les courants marins froids qui, partant des régions antarctiques, et se dirigeant du sud-ouest au nord-est, viennent d’abord frapper, sous le 35° latitude australe, la côte du Chili, puis longeant le littoral du Pérou vers le nord jusqu’au cap Parina, se tournent brusquement à l’ouest; les nombreuses chaînes de montagnes, abondantes en sources, et dont les cimes glacées s’élèvent bien au-dessus de toutes les couches de nuages, et déterminent sur leurs pentes des courants d’air descendants; l’abondance de fleuves d’une largeur énorme , qui après d’innombrables détours viennent tous déboucher sur les côtes les plus distantes; des steppes non sablonneuses, par conséquent rayonnant moins de chaleur, des forêts impénétrables qui, abritant le sol contre les rayons du soleil, couvrent les plaines bien arrosées de l'équateur, et répandent dans l’intérieur du pays, loin des montagnes et de l’Océan, des masses énormes d’eau, tant d’absorption que de végétation; toutes ces conditions réunies produisent, dans les régions basses de l’Amérique, un climat qui par sa fraîcheur et son humidité contraste singulièrement avec celui de l’Afrique. Telle est l’unique cause de celte exubérance de végétation qui caractérise le nouveau continent.
Ainsi donc, s’il est vrai que sur l’un des côtés de notre planète l’air est plus humide que sur l’autre, celte différence s’explique par l’examen de l’étal actuel des choses.
Pour résoudre le problème, le physicien n’a pas besoin de recourir à des fictions géologiques, et de supposer que sur le globe antique la lutte destructive des éléments s’est apaisée plus tôt dans l’hémisphère oriental que dans l’hémisphère occidental, ou que l'Amérique a surgi la dernière du chaos diluvien, sous forme d’une île marécageuse, séjour de serpents et de crocodiles (19).
Sans doute, par la forme de ses contours et la direction de ses côtes, l’Amérique méridionale ressemble, d’une manière frappante, à la péninsule austro-occidentale de l’ancien continent. Mais c’est à la structure intime du sol et à la position relative des régions contiguës que l’Afrique doit celle aridité étrange qui, sur d’immenses espaces, entrave le développement de la vie organique. Les quatre cinquièmes de l’Amérique méridionale sont situés au delà de l’équateur, c’est-à-dire, dans un hémisphère qui, en raison de ses grandes masses d’eau , jointes à beaucoup d’autres causes, est plus frais et plus humide que notre hémisphère boréal (30). Et c’est précisément à ce dernier qu’appartient la portion la plus considérable de l’Afrique.
Les llanos ou steppes de l’Amérique méridionale ont, de l’est à l’ouest, trois fois moins d’étendue que les déserts de l’Afrique. Les premiers sont rafraîchis par les vents alizés ; les derniers, situés sous le même parallèle que l’Arabie et le sud de la Perse, sont mis en contact avec des couches d’air qui ont passé sur des continents embrasés, rayonnant de la chaleur. Déjà le père de l’Ristoire, Hérodote, dont on a si longtemps méconnu l’autorité, avait parfaitement apprécié ces grands phénomènes naturels, en dépeignant tous les déserts de l’Afrique septentrionale, ceux de l’Yémen , du Kerman et du Mekran (la Gédrosie des Grecs), jusqu’au Moullan dans l’Inde antérieure, comme une seule mer de sable continue (31).
A faction des vents de terre brûlants se joint encore en Afrique, autant que nous connaissons ce continent, le défaut de grandes rivières, de hautes montagnes et de forêts, exhalant des vapeurs aqueuses et produisant du froid. Il n’y a de glaces éternelles que dans la partie occidentale de
l’ Allas, dont la chaîne rétrécie, vue de proiil , apparaissait aux anciens navigateurs, longeant les côtes, comme une masse isolée, aérienne, supportant la voûte du ciel (S2). A, l’est, cette chaîne s’étend jusqu’à Dakoul, où sont maintenant les débris de Carthage, l’antique reine des mers. Barrière de la Gétulie, prolongée parallèlement à la côte, elle arrête les vents frais du nord , ainsi que les vapeurs qui s’élèvent de la Méditerranée.
Au-dessus de la limite inférieure des neiges, on avait jadis imaginé les montagnes de la Lune, Djebelal-Komr (a5), comme une chaîne entre le haut plateau de l’Abyssiuie, le Quito de l’Afrique, et les sources du Sénégal. La Cordillère même de Lupata, qui s’étend sur la côte orientale de Mozambique et de Monomolapa, comme les Andes, au Pérou, sur la côte occidentale de l’Amérique, est couronnée de glaces éternelles dans les pays aurifères de Machinga et Mocanga. Mais ces montagnes, riches en sources, sont bien éloignées de l’énorme désert qui s’étend depuis le versant méridional de l’Atlas jusqu’au Niger, coulant à l’est.
Aussi toutes ces causes de sécheresse et de chaleur n’auraient peut-être pas suffi pour changer des parties si vastes des plaines d’Afrique en une affreuse mer de sable, si quelque grande catastrophe, telle que l’irruption de l’Océan, n’avait pas dépouillé cette région aplatie de son tapis de verdure et de sa terre végétale. A quelle époque cette catastrophe eut-elle lieu ? par quelle puissance fut-elle déterminée ? C’est ce que nous cachent les ténèbres du monde primitif. Peut-être fut-elle un effet du grand tourbillon (**) qui pousse les eaux chaudes du golfe du Mexique au delà du banc de Terre-Neuve jusqu’au littoral du vieux continent, et qui charrie les cocos de l’Inde occidentale et d’autres fruits des tropiques jusqu’à l’Irlande et la Norwége. Encore aujourd’hui, il existe au moins une branche de ce fleuve pélagique : elle Se dirige des Açores au sud-est , et va, épouvantail des navigateurs, se briser sur les dunes de l’Afrique occidentale. Partout le littoral de la mer (je citerai les côtes du Pérou , entre Amolape cl Coquimbo ) montre qu’il se passe des siècles, peut-être même des mil-
liers d’annces, avant que dans la zone torride, où ne végètent ni lécidécs ni lichens (as), le sable mobile puisse assurer aux racines des plantes herbacées un point d’appui solide.
Ces considérations expliquent pourquoi, malgré la ressemblance extérieure de leur eonliguralion, l’Afrique et l’Amérique méridionale présentent tant de différences dans leurs climats et leur végétation. Bien que la steppe de l’Amérique méridionale soit couverte d’une légère couche d’humus, et arrosée par des torrents de pluie périodiques auxquels succède la parure d’une végétation luxuriante, elle n’a jamais pu exciter les tribus voisines à quitter les beaux vallons de Caracas, les bords de la mer et le vaste bassin de l’Orénoquc, pour s’enfoncer dans celle solitude dénuée d’arbres et de sources. Aussi, à l’arrivée des colons d’Europe et d’Afrique, celte steppe fut-elle trouvée presque vide d’hommes.
Les llanos sont, à la vérité, appropriés à la nourriture des bestiaux ; mais l’élève des animaux à lait (36)< était presque inconnue aux aulochlhones du nouveau continent. A peine y avait-il une tribu qui sût profiler des avantages que lui offrait à cet égard la nature. La race américaine (qui est, à l’exception peut-être des Esquimaux, la même depuis le 65° latitude boréale jusqu’au 5£>° latitude aus-, traie ) ne quitta pas la vie de chasseurs pour se livrer à l’agriculture, en passant par l’intermédiaire de la vie pastorale. On voit paître deux espèces de bestiaux indigènes dans les prairies du Canada occidental, à Quivira et autour des ruines colossales du château des Aztèques, cette Palmyre de l’Amérique, qui s’élève solitairement dans le désert, sur les bords du Gila. Le mouflon aux longues cornes, semblable à celui d’où descend notre mouton, erre sur les rochers calcaires, nus et arides, de la Californie. A l’hémisphère austral appartiennent les vigognes, les huanacos, les alpacas et les lamas. Mais, de ces animaux utiles les premiers (vigognes et huanacos) ont seuls conservé leur liberté primitive séculaire. L’usage du lait et du fromage, ainsi que la possession et la culture des graminées farineuses (37) , sont un trait caractéristique, distinctif, des peuples de l’ancien monde.
Si quelques tribus de ces peuples ont passé du nord de l’Asie sur la côte occidentale de l’Amérique , et si aimant le froid (M) , ils ont suivi vers le sud la chaîne élevée des Andes, cette migration a dû s’effectuer par des routes où ees nouveaux venus ne pouvaient se faire accompagner ni de troupeaux ni de céréales. Après la chute de l’empire des Hiongnoux,le mouvement de celle tribu puissante aurait-il aussi occasionné une migration de peuples dans le nord-est de la Chine et dans la Corée , et fait passer dés Asiatiques policés dans le nouveau continent ? Si ces émigrants avaient habité les steppes où ne s’exerce point l’agriculture, on pourrait par celte hypothèse hardie, jusqu’à présent peu favorisée par la comparaison des langues, s’expliquer au 'moins celle absence étrange de céréales dans l’Amérique. Peut-être une tempête jeta-t-elle sur les côtes de la Nouvelle-Californie une colonie de ces prêtres d’Asie que des rêveries mystiques entraînaient à des navigations lointaines, et dont l’histoire de la population du Japon (39), aù temps de Thsinschi-hoang-ti, fournil un exemple mémorable.
La vie pastorale, cet intermédiaire bienfaisant qui attache au sol herbeux les hordes de chasseurs nomades et • les prépare en quelque sorte à l’agriculture, resta donc inconnue aux aborigènes de l’Amérique ; et celte ignorance même explique pourquoi les steppes de l’Amérique méridionale sont vierges d’hommes. Aussi la nature animée y déploie-t-elle librement sa puissance sous les formes d’êtres les plus variées: elle y est abandonnée à elle-même, comme dans les forêts de l’Orénoque, où Yhymenœa ne redoute pas la main destructive de l’homme, mais seulement le luxueux étranglement des lianes. Les agoutis, les petits cerfs tachetés, les tatous cuirassés qui, semblables à des rats, effrayent dans leur retraite souterraine le lièvre timide ; des troupeaux de chiguires indolents; desviverres rayées, dont l’odeur infecte l’air ; le grand lion sans crinière , le jaguar moucheté, le tigre du pays, assez fort pour tuer un jeune taureau et le traîner au haut d’une colline ; tous ces animaux et beaucoup d’autres encore (5°) parcourent la plaine dénuée d’arbres.
Presque inhabitables à d’autres animaux, les steppes de l’Amérique méridionale n’auraient pu fixer aucune des hordes nomades qui, de même que la race indo-asiatique , préfèrent la nourriture végétale , si l’on n’y rencontrait çà et là les mauritia, palmiers à éventail. Qui n’a entendu parler des bienfaits de cet arbre de vie ? Seul il nourrit, tt l’embouchure de l’Orénoque, au nord de la Sierra d’Imataca, la nation indomptée des Guaraunis (**). Quand ceux-* ci étaient nombreux et agglomérés, ils élevaient leurs huttes sur des stipes de palmiers, supportant une charpente horizontale en guise de plancher; ils tendaient aussi, diton, d’un tronc à l’autre, des hamacs tissus avec les pétioles des feuilles de mauritia, et vivaient ainsi, à la manière des singes , sur des arbres, pendant la saison des pluies , quand le delta était inondé. Ces huttes suspendues étaient en partie couvertes avec de la terre glaise. Les femmes allumaient, sur le support humide, le feu nécessaire aux besoins du ménage. Le voyageur, naviguant la nuit sur le fleuve, voyait de longues files de flammes, suspendues dans l’air. Encore aujourd’hui les Guaraunis doivent leur indépendance physique et peut-être même leur indépendance morale au sol mouvant, délayé , qu’ils foulent d’un pied léger, ainsi qu’à leur séjour sur les arbres : république aérienne, où l’enthousiasme religieux ne conduira probablement jamais de stylite américain (8S).
Mais le mauritia ne leur assure pas seulement un domicile, il leur fournit aussi des mets variés. Avant que la tendre spathe s’ouvre sur le palmier mâle, et seulement à cette période de la végétation , la moelle de la tige recèle une fécule pareille au sagou: on la dessèehe, comme la farine de la racine de manioc, en disques mincès, semblables à nos galettes. La sève fermentée de cet arbre, c’est le vin doux enivrant des Guaraunis. Les fruits à écailles serrées comme les cônes de pin rougeâtres donnent, ainsi que là banane et la plupart des fruits tropicaux , une nourriture variée , suivant qu'on en fait usage après l’entier développement du principe sucré, ou plus tôt, quand ils sont encore riches en fécule. Ainsi, au degré le plus bas de la civilisation,
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nous voyons l'existence de toute une peuplade, comme l’insecte sur une fleur, enchaînée en quelque sorte à une seule espèce d’arbre.
Depuis la découverte du nouveau continent, les llanos sont devenus habitables à l’homme. Pour faciliter les relations entre le littoral et la Guyane (pays de l’Orénoque), on a bâti çà et là des villes sur les bords des rivières des steppes (03). Dans tout cet espace immense on a commencé à élever des bestiaux. On rencontre, à des journées de distance, quelques huttes en roseaux liés avec des courroies, et couvertes de peaux de bœuf. Des troupeaux innombrables de taureaux redevenus sauvages, de chevaux et de mulets (à l’époque pacifique de mon voyage, on les estimait à environ un million et demi de tètes), errent dans la steppe. La multiplication prodigieuse de ces animaux de l’ancien monde est d’autant plus étonnante , que les dangers qu’ils ont à combattre dans ces régions sont plus nombreux.
Quand par un soleil vertical, sous un ciel sans nuage, le tapis d’herbes se carbonise et se réduit en poussière, on voit le sol durci se crevasser, comme sous la secousse de violents tremblements de terre. Si dans ce moment des courants d’air opposés viennent à s’entre-choquer , et déterminer par leur lutte un mouvement giratoire , la plaine offre un spectacle étrange. Pareil à un nuage infundibuliforme (04), dont la pointe rase le sol, le sable s’élève au milieu du tourbillon raréfié, chargé de fluide électrique; on dirait une de ces trombes bruyantes que redoute le navigateur expérimenté. La voûte du ciel, qui paraît abaissée, ne reflète sur la plaine désolée qu’une lumière trouble et opaline. Tout à coup l’horizon se rapproche, et resserre l’espace, comme l’ame du voyageur. Suspendue dans l’atmosphère nuageuse, la poussière embrasée augmente encore la chaleur suffocante de l’air (5S). Au lieu de fraîcheur, le vent d’est, balayant un sol brûlant, apporte un surcroît de chaleur.
Peu à peu disparaissent les flaques d’eau, qu’avait protégées contre l’évaporation le palmier à éventail jauni. De même que dans les glaces du Nord les animaux s’engour-
dissent, de même ici le crocodile et le boa dorment immobiles, ensevelis dans la glaise desséchée. Partout la sécheresse annonce la mort, et partout l’image trompeuse d’une nappe d’eau ondoyante (56) poursuit le voyageur altéré; le jeu de la lumière réfractée paraît séparer du sol, par une bande d’air étroite, les groupes de palmiers lointains: ils flottent par l’effet du mirage, au contact des couches d’air de densités différentes et inégalement chauffées. Enveloppées d’épais nuages de poussière, tourmentés par la faim et une soif ardente, les chevaux et les bestiaux errent dans le désert. Ceux-ci font entendre de sourds mugissements; ceux-là, le cou tendu, les naseaux au vent, cherchent à découvrir, par la moiteur du souffle le voisinage d’une flaque d’eau non entièrement évaporée.
Mieux avisé et plus astucieux, le mulet cherche, par un autre moyen, à étancher sa soif. Une plante de forme arrondie et à côtes nombreuses, le melocactus (81), contient, sous son enveloppe hérissée de piquants, une moelle trèsaqueuse. Avec ses pieds de devant, le mulet écarte les piquants, approche ses lèvres avec précaution, et se hasarde à boire le suc rafraîchissant. Mais cette manière de se désaltérer à une source vive, végétale, n’est pas toujours sans péril : bien souvent on voit de ces animaux dont le sabot a été estropié par les terribles armes du cactus.
A la chaleur accablante du jour succède la fraîcheur de la nuit, toujours d’égale durée, Mais alors même les bestiaux et les chevaux ne peuvent jouir du repos. Pendant leur sommeil, des chauves souris monstrueuses leur sucent le sang comme des vampires, ou se cramponnent sur le dos, où elles causent des plaies ulcéreuses, dans lesquelles viennent s’établir les moustiques, les hippobosces, et des colonies d’autres insectes à aiguillon. Telle est la vie misérable de ces animaux, lorsqu’un soleil ardent a fait disparaître l’eau de la surface de la terre.
La scène change soudain , quand à une longue sécheresse succède enfin la bienfaisante saison des pluies (58). Le bleu foncé du ciel, jusqu’alors sans nuage, prend une teinte plus claire. A peine reconnaît-on, pendant la nuit, l’espace
noir dans la constellation de la Croix du Sud. La douce lueur phosphorescente des nuées de Magellan s’évanouit. Les étoiles zénithales même de l’Aigle et du Serpentaire brillent d’une lumière tremblante, qui ne ressemble plus à celle des planètes. Pareils à des. montagnes lointaines, quelques nuages isolés apparaissent au sud, et s’élèvent verticalement au-dessus de l’horizon. Peu à peu les vapeurs accumulées s’étendent comme un brouillard au zénith. Le tonnerre lointain annonce le retour de la pluie vivifiante.
A peine le sol est-il humecté, que la steppe vaporeuse se revêt de kyllingia, de paspalum, aux panicules nombreuses, et d’une multitude d’autres graminées. Réveillées par la lumière, les mimosa herbacées déplissent leurs feuilles endormies, inclinées, et, comme le chant matinal des oiseaux et les fleurs épanouies des plantes aquatiques, elles saluent le soleil levant. Chevaux et bestiaux se réjouissent de la vie dans les pâturages. L’herbe devenue haute abrite le jaguar aux belles mouchetures. Guettant sa proie dans sa cachette assurée, comme le tigre d’Asie, il s’élance d’un bond bien mesuré d’avance, pour saisir, à la manière des chats, l’animal qui passe.
Quelquefois, au récit des indigènes on voit aux bords des marais la glaise trempée se soulever lentement et par plaques (39). Avec un fracas pareil à l'explosion d’un petit volcan de boue , la terre soulevée est projetée dans l’air. Le spectateur s’enfuit devant l’apparition: c’est un gigantesque serpent d’eau ou un crocodile cuirassé qui sort de sa tombe, ressuscité de sa mort apparente par la première ondée.
Les rivières qui bornent la plaine au sud, l’Arauca, l’Apoure, le Payara, s’enflent peu à peu. Les mêmes animaux qui, dans la première moitié de l’année, languissaient de soif sur un sol desséché et poudreux, sont maintenant forcés à vivre comme des amphibies. La steppe présente en partie l’image d’un immense lac (*°). Les juments se retirent avec leurs poulains sur les bancs qui s’élèvent comme des îles au-dessus de la nappe d’eau. De jour en jour, l’espace sec se rétrécit. Serrés les uns contre les autres , les
animaux nagenl des heures entière à la recherche de quelque pâturage, et trouvent, ça et là, une maigre nourriture dans les épis fleuris des graminées qui sortent d’une eau brunâtre, putrescible. Beaucoup de poulains se noient, beaucoup d’autres sont atteints par les crocodiles , qui les brisent avec leur queue crénelée et les dévorent. Bien souvent on rencontre des chevaux et des bœufs qui, échappés à ces féroces géants de sauriens portent à la cuisse la marque de leurs dents pointues.
A ce spectacle, l’observateur grave est frappé de la flexibilité organique dont la nature prévoyante a doué certains animaux et plantes. Les fruits farineux de Cérès, ainsi que le bœuf et le cheval, ont accompagné l’homme sur tout le globe, depuis le Gange jusqu’au Piata, depuis la rive africaine jusqu’au plateau d’Antisana, plus élevé que le pic de Ténériffe (**). Là, c’est le bouleau du Nord, ici le dattier, qui protège le bœuf contre les rayons du soleil au méridien. Telle espèce animale qui dans l’est de l’Europe, lutte contre l’ours et le loup, est, sous une autre zone menacée des atteintes du tigre et du crocodile.
Mais ce n’est pas seulement aux attaques des crocodiles et des jaguars, que les chevaux de l’Amcrique méridionale sont exposés; ils ont aussi, parmi les poissons, un ennemi dangereux. Les eaux marécageuses de Béra et de Rastro (*a) sont remplies d’innombrables anguilles électriques qui, de chaque partie de leur corps gélatineux, tacheté de jaune, lancent à volonté une secousse violente. Ce sont des gymnotes qui ont cinq à six pieds de longueur. Us sont assez puissants pour tuer les plus grands animaux, lorsque leur appareil nerveux donne une décharge simultanée dans une direction convenable. Il fallut un jour changer la roule de la steppe à Uritoucou, parce que les gymnotes s’étaient tellement multipliés dans une petite rivière, que tous les ans beaucoup de chevaux, étourdis par les commotions électriques, se noyaient dans le trajet. Tous les autres poissons fuient le voisinage de ces redoutables anguilles. Le pécheur à l’hameçon, placé sur le haut du rivage en reçoit des secousses par l’intermède de la ligne mouillée, qui fait
l'office de conducteur. Là donc le feu électrique se dégage du seitt même des eaux.
C’est un spectacle pittoresque que la pêche des gymnotes. On fait courir des mulets et des chevaux dans une mare, que les Indiens ceignent étroitement jusqu’à ce que ce bruit insolite excite à l’attaque les poissons courageux. On les voit alors nager comme des serpents sur l’eau, et se presser astucieusement sous le ventre des chevaux. Beaucoup de ces derniers succombent à la force des coups invisibles ; d’autres haletants, la crinière hérissée, les yeux étincelants d’une féroce angoisse, s’enfuient devant l’orage qui gronde. Mais les Indiens, armés de longs bambous, les repoussent au milieu de la mare.
Insensiblement l’impétuosité de celle lutte inégale se calme. Les poissons, fatigués, se dispersent comme des nuages déchargés du fluide électrique. Ils ont besoin d’un long repos et d’une nourriture abondante pour réparer la dépense de leur force galvanique. Leurs secousses deviennent de plus en plus faibles. Effrayés du piétinement des chevaux, ils s’approchent timidement du rivage ; là on les entame avec des harpons, et on les tire sur la steppe au moyen de bois secs, non conducteurs de l’électricité.
Tel est le combat merveilleux des chevaux et des poissons. Ce qui fait l’arme invisible et vivante de ces habitants de l’eau ; ce qui, excité au contact de parties humides et hétérogènes (48), circule dans tous les organes des animaux et des plantes; ce qui embrase avec fracas la voûte céleste : ce qui attache le fer au fer, et dirige la marche tranquille et périodique de l’aiguille aimantée; tout découle cela d'une même source comme les couleurs du rayon décomposé; cela tout se résout en une force universellement répandue, éternelle.
Je pourrais terminer là l’essai hasardé d’un tableau de la steppe. Mais de même que sur l’Océan le navigateur aime à se représenter l’image des côtes lointaines, de même, avant que la vaste plaine se dérobe à nos regards , jetons un coup d’œil rapide sur les régions qui la bordent.
Le désert septentrional de l’Afrique sépare deux races d’hommes qui appartiennent originairement à lamémepar-
lie du monde, et leur discorde, non apaisée, est aussi vieille que la fable d’Osiris et de Typhon (**). Au nord de l’Atlas habitent des tribus aux cheveux longs et plats, au teint jaune et aux traits physionomiques de la race caucasienne; tandis qu’au sud du Sénégal et du côté du Soudan vivent des peuplades nègres, parvenues à divers degrés de civilisation. Dans l’Asie moyenne , la steppe Mongolique sépare la barbarie sibériennne de l’antique civilisation de la presqu’île de l’Hindouslan.
Les plaines de l’Amérique méridionale limitent de même le domaine de la demi-civilisation européenne (*s). Au nord, entre la chaîne de Vénézuéla et la mer des Antilles, on rencontre, pressés les uns contre les autres, des villes industrieuses, des villages proprets, et des champs soigneusement cultivés. Le goût des arts, la culture des sciences et le noble amour de la liberté civile y sont même depuis longtemps éveillés.
Au sud , une affreuse solitude borde la steppe. Des forêts séculaires, épaisses, impénétrables, garnissent le territoire humide, entre l’Orénoque et le fleuve des Amazones. De puissantes masses de granit, au teint plombé (4B), resserrent le lit des rivières écumantes. Monts et bois retentissent du tonnerre des cataractes, du rugissement du jaguar, ce tigre de la contrée, et du sourd gémissement des singes barbus, annonçant la pluie (47).
Là où le§ eaux basses laissent à nu un banc de sable , on voit le corps monstrueux du crocodile étendu comme un roc, la gueule béante, souvent couvert d’oiseaux (48). Embrassant de sa queue une branche d’arbre, le corps roulé en spirale et tacheté comme un damier, le boa guette sûrement sa proie sur le rivage. Il se déroule rapidement pour saisir au passage le jeune taureau ou quelque gibier plus faible; et, le couvrant de sa bave, il lui fait franchir avec de pénibles efforts le gosier qui se dilate (49).
Au milieu de celle nature grande et sauvage vivent des peuplades diverses. Séparées par une singulière dissemblance de langages, les unes, comme les Otomaques et les Iaroures, rebut de l’humanité, sont nomades, étrangères à
l’agriculture, mangent des fourmis, de la gomme cl de la terre (so); d’autres, comme les Maquirilains et les Macos, ont des demeures fixes, se nourrissent de fruits cultivés, . sont intelligents et de mœurs douces. De vastes espaces entre le Cassiquiare et l’ Atabapo sont habités non par des hommes, mais par des tapirs et par des singes réunis en société. Des figures gravées sur des rocs (51) montrent que cette solitude même était jadis le siège d’un dégré plus élevé de civilisation. Elles témoignent du sort changeant des nations, comme le font les idiomes flexibles, inégalement développés, qui sont au nombre des monuments historiques les plus anciens et les moins périssables.
Dans l’intérieur de la steppe, c’est le tigre et le crocodile qui font la guerre au cheval et au taureau ; sur ses bords boisés, dans les régions sauvages de la Guyane, c’est l’homme qui s’arme perpétuellement contre l’homme. Là, quelques peuplades dénaturées boivent avidement le sang de leurs ennemis; d’autres, en apparence sans armes, mais préparées au meurtre (5S), donnent la mort avec l’ongle empoisonné de leur pouce; les tribus plus faibles, en foulant la rive sablonneuse, effacent soigneusement avec leurs mains la trace de leurs pas timides.
Ainsi, dans la barbarie la plus abjecte comme dans l’éclat trompeur d’une civilisation raffinée, l’homme se crée toujours une vie de misère. Le voyageur qui parcourt l’espace, comme l’historien qui interroge les siècles, a devant lui le tableau attristant, uniforme, de la discorde humaine.
Aussi, quiconque aspire au repos de l’ame au milieu des , dissensions permanentes des peuples , aime à plonger ses regards dans la vie tranquille des plantes et dans le sanctuaire des forces naturelles; ou bien, s’abandonnant à cet instinct inné dans le cœur de l’homme, il lève, dans un saint pressentiment, les yeux vers les astres, qui, dans une harmonie jamais troublée, accomplissent leur révolution éternelle. .
ECLAIRCISSEMElNTS et additions.
(') Page 15. Lac de Tacarigua.
Lorsqu'on partant de la côte de Caracas ou Venezuela on pénètre, à travers l’intérieur de l’Amérique méridionale, jusqu’à la frontière du Brésil, depuis le 10° latitude nord jusqu’à l’équateur, on parcourt d’abord une chaîne de montagnes élevée ( chaîne littorale de Caracas), dirigée de l’ouest à l’est; puis, les grandes steppes ou plaines ( los llanos), dénuées d’arbres, qui s’étendent depuis le pied de la chaîne littorale jusqu’à la rive gauche de l’Orénoque; enfin, on traverse la ligne montueuse qui occasionne les cataractes d’Aturès et deMaypuré. Cette ligne, que je nomme Sierra Parime, passe entre les sources du rio Branco et du rio Esquibo, et se dirige, à l’est des cataractes, vers les Guyanes hollandaise et française. C’est un massif de montagnes divisées en chaînes parallèles comme les branches d’un gril, et le siège de la fable merveilleuse du Dorado (El-Dorado). Au sud, elle confine *•' à la plaine boisée où le rio Negro et le fleuve des Amazones ont creusé leurs lits. Pour avoir une connaissance plus approfondie de ces données géographiques, il faut jeter un coup d’œil sur la grande carte de la Cruz Olmedilla (1775), qui a donné naissance à presque toutes les cartes modernes de l’Amérique méridionale, et la comparer avec la carte delà Colombie que j’ai publiée en 1825, d’après mes propres déterminations astronomiques des localités.
La chaîne Ijitorale de Venezuela , considérée sous le rapport géographique, fait elle-même partie de la chaîne des Andes du Pérou. A la réunion des sources du rio Magdalcna (de 1° 55' à 2° 20 latitude), au sud de Popayan, celle-ci se divise en trois branches, dont la plus orientale aboutit aux montagnes neigeuses de Mérida. Ces dernières s’abaissent vers le Paramo de las Rosas, dans la région niontueuse de Quibor et de Tocuyo, qui joint la chaîne littorale de Vénézuéla aux Cordillères de Cundinamarca. Semblable à un mur, la chaîne littorale s’étend sans interruption depuis Portocabeîlo. jusqu'au cap Paria; sa hauteur moyenne est à peine de sept cent cinquante toises. Cependant quelques cimes isolées , comme le Silla de Caracas ou Cerro de Avila, orné de béfaria (les rhododendrons de l’Amérique), s’élèvent jusqu’à treize cent cinquante toises au-dessus du niveau de la mer. Le rivage de Terra-Firma porte des traces de dévastation. On reconnaît partout l’effet de l’action du grand courant dirigé de l’est à l’ouest, et qui, après avoir morcelé les lies Caraïbes, a creusé le golfe des Antilles. Les langues de terre d’Araya et de Chuparipari, particulièrement la côte de Cumana et de la Nouvelle-Barcelone, offrent au géologue un aspect remarquable. Les îles de rescifs de Boracha, de Caracas et de Chimanas, saillent de la mer comme des tours , attestant la puissance et la fureur des vagues battant en brèche la chaîne littorale. Peut-être la mer des Antilles était-elle jadis, comme la Méditerranée, un lac qui fut soudain mis en communication avec l’océan Atlantique. Les îles de Cuba, d’Haïti et de la Jamaïque renferment encore les débris de la haute montagne mica-schisteuse qui bornait cette mer au nord. Là où ces trois (les sont le plus rapprochées les unes des autres , se trouvent aussi, chose surprenante , les cimes les plus élevées. On» pourrait croire que le principal noyau de la chaîne des Antilles était situé entre lecap Tiburon et la pointe Morant. Les montagnes de Cuivre ( monta nas de Cobre), près de Sant-Yago de Cuba, n’ont pas encore été mesurées; mais elles sont probablement plus élevées que les montagnes Bleues de la Jamaïque (1158 toises), qui dépassent un peu en hauteur le passage du Saint-Gothard. Mes conjectures sur la vallée de l’océan Atlantique et sur l’antique jonction des continents, je les ai développées dans un mémoire rédigé à Cumana, sous le titre de: Fragment d’un tableau géologique de l'Amérique méridionale ( Journal de Physique, messidor an IX). 11 est à remarquer que déjà Christophe Colomb, dans un de scs rapports ofCcicls , appelle l’attention sur la connexion du cou-
rant équinoxial avec la configuration du littoral des Grandes Antilles. ( Examen critique de l'histoire de la Géographie, t. III, p. 104-108.)
La partie septentrionale et cultivée delà province de Caracas est un pays de montagnes. La chaine côtière est, comme celle des Alpes de la Suisse , divisée en plusieurs branches qui circonscrivent des vallées longitudinales. La plus pittoresque et la plus célèbre est la vallée d'Âragua , qui produit en abondance l'indigo, le sucre, le coton, et, chose bien singulière, le froment d'Europe. Au midi, cette vallée est bornée par le beau lac de Valcncia, dont l'ancien nom indien est Tacarigua. Le contraste que présentent les rives opposées lui donne une ressemblance frappante avec le lac de Genève. Les montagnes pelées de Guigue et de Guiripa ont un caractère moins sévère et moins grandiose que les Alpes de Savoie; mais le rivage du Tacarigua, couvert de bananiers, de mimosa et de triplaris, surpasse en beauté pittoresque tous les vignobles du pays de Vaud. Le lac a une longueur d’environ dix lieues marines (dont vingt pour un degré de l’équateur); il est parsemé d’ilots qui augmentent d'étendue, parce que le réservoir perd moins d'eau par l’évaporation qu’il n'en reçoit. Depuis quelques années , on a même vu des bancs de sable prendre la forme de véritables îles. On leur donne le nom significatif de las Aparecidas, c’est-à-dire, d ’iles nouvellement apparues. Dans Pile de Cura, on cultive une espèce remarquable de solanum, dont les fruits sont comestibles, et que Willdenow a décrite dans son ffortus Berolinensis (1816, Tab. xxvn). La hauteur du lac Tacarigua au-dessus du niveau de la mer est de quatorze cents pieds (deux cent trente toises, d’après mes mensurations) moindre que la hauteur moyenne de la vallée de Caracas. Ce lac nourrit des espèces particulières de poissons (P'oy. mes Observations de zoologie et d'anatomie comparée, t. II, p. 179-181), et il offre les scènes les plus belles et les plus gaies que j’aie jamais vues sur le globe. En nous y baignant, Bonpland et moi, nous fûmes effrayés à la vue du bava, espèce non décrite de lézard crocodilotde (dragonne?), de (rois à quatre pieds de long, d’un aspect hideux, mais qui ne fait pas de mal à l’homme. Dans le lac de Valcncia nous trouvâmes une typha (massète), tout à fait identique avec le typha angustifolia d’Europe; fait singulier et fort important pour la géographie des plantes.
Aux environs du lac, dans les vallées d’Aragua, on cultive les deux variétés de canne à sucre, la canne commune ou cana criolla, et la cana de Otaheiti, nouvellement introduite des îles
Diqitize
du grand Océan. La dernière est d’un vert beaucoup plus clair et plus agréable; de sorte que l'on distingue de fort loin un champ planté de cannes de Tahiti. Cook et Georges Forstcr ont les premiers décrit la canne de Tahiti; mais ils n’en ont pas assez apprécié la valeur, ainsi qu'on le voit dans l’excellent traité de Forster sur les végétaux comestibles des iies de la mer du Sud. Bougainville l’apporta à l’ile de France. De là on l’introduisit à Cayenne, et, depuis 1792, à Saint-Domingue ou Haïti, à la Martinique, et dans les autres petites Antilles. L’entreprenant et infortuné capitaine Bligh la transplanta , avec l’arbre à pain, à la Jamaïque. De la Trinité, île voisine du continent, la nouvelle canne à sucre passa sur la côte de Caracas. Elle est devenue pour ces contrées un produit plus important que l’arbre à pain, qui probablement ne remplacera jamais le bienfaisant bananier, si riche en principes nutritifs. La canne à sucre de Tahiti est, en outre, beaucoup plus juteuse que la canne ordinaire que l’on suppose venir de l'Asie orientale. Puis, pour la meme superficie de terrain, elle donne un tiers de sucre de plus que la cana criolla, dont la tige est plus mince et à nœuds plus rapprochés. Dans les îles des Antilles, où l’on commence à manquer de combustibles (à Cuba on chauffe les chaudières avec du bois d’oranger), la nouvelle canne à sucre est d’autant plus avantageuse qu’elle fournit un ligneux plus compacte (bagasse). Si son introduction dans les Antilles n’avait pas presque coïncidé avec le commencement de la guerre sanglante des nègres à Saint-Domingue, le prix du sucre aurait été encore plus élevé en Europe qu’il ne l’était déjà par suite de ces troubles funestes et de la stagnation du commerce. Une question intéressante c’est de savoir si la canne à sucre de Tahiti, enlevée à son sol natal, dégénérera insensiblement, et se changera en canne à sucre commune. L’expérience s’est jusqu’à présent prononcée contre cette dégénération. Dans l’ile de Cuba , une caballeria, c’est-à-dire une superficie de 34,969 toises carrées, plantée de la canne de Tahiti, donne 870 quint, de sucre. Ce précieux végétal delà mer du Sud est (chose singulière) cultivé dans la colonie espagnole précisément la plus éloignée de cette mer. Il ne faut que vingtcinq jours de navigation pour aller des côtes du Pérou à Tahiti; et cependant à l’époque de mon voyage on ne connaissait pas encore au Pérou ni au Chili la canne à sucre de Tahiti. Les habitants de File de Pâques, qui ont beaucoup à souffrir du manque d’eau douce, boivent le suc de la canne, et, ce qui est physiologiquement très remarquable, l’eau de mer. La canne à tige
épaisse, d’un vert clair, est partout cultivée dans les îles de la Société des Amis et des Sandwich.
Indépendamment delà cana de Otaheitiet de la cana criolla, on cultive aussi dans les Antilles une canne d’Afrique, rougeâtre, qu’on appelle cana de Guinea. Elle est moins juteuse que l’espèce commune asiatique. Cependant on regarde le suc de la variété africaine comme particulièrement propre à la fabrication du rhum.
Le vert clair de la canne de Tahiti forme un très-beau contraste avec la sombre verdure des cacaoyères dans la province de Caracas. Peu d’arbres tropicaux ont un feuillage aussi touffu que le theobrona cacao. Ce superbe végétal aime les vallées chaudes et humides. Dans l’Amérique méridionale comme dans le sud de l’Asie, l’extrême fertilité du sol est inséparablement liée à l’insalubrité de l’air. On observe même, à mesure que la culture d’un pays augmente, que plus les forêts diminuent, et que le sol et le climat deviennent secs, moins aussi les plantations de cacaoyers réussissent. Ainsi, elles deviennent moins nombreuses dans la province de Caracas, pendant qu’elles se multiplient rapidement dans les provinces orientales de la Nouvelle-Barcelone et de Cumana, particulièrement dans la région humide, boisée, entre Cariaco et le golfe Triste.
(2) Page 15. Les indigènes leur donnent le nom de bancs.
Les llanos de Caracas sont couverts de conglomérat ancien, formation puissante et très-répandue. Lorsqu’en sortant des vallées d’Aragua, on franchit la chaîne la plus méridionale des montagnes côtières de Guigue et de Villa de Cura, pour descendre vers Parapara, on rencontre successivement le gneiss et le micaschiste; une roche de transition, probablement silurienne, de schiste argileux et de calcaire noir; la serpentine et la diorite en fragments arrondis; enfin, sur le bord de la grande plaine, de petites collines d’amigdaloïde augitifère et de porphyre schisteux. Ces collines, entre Parapara et Ortiz, me paraissent être des éruptions volcaniques de l’ancien littoral des llanos. Plus au nord sont les fameux rochers à formes grotesques, caverneux, connus sous le nom de Morros de San-Juan, espèce de mur du diable, composé de roches cristallines, semblables à de la dolomite soulevée. On doit donc les considérer plutôt comme des portions du littoral que comme des îles de l'ancien golfe. Je donne aux llanos le nom de golfe j car, si l’on tient compte de leur peu d’élévation au-dessus du niveau actuel de In mer, de leur con-
figuration appropriée au courant rotatoire de l’est à l’ouest, ainsi que de l’abaissement de la côte orientale entre les embouchures de l’Orénoque et de l’Essequibo, on ne saurait douter que la mer n’occupât jadis tout le bassin situé entre la chaîné littorale et la Sierra de la Parimc, et ne baignât, à l’ouest, la montagne de Merida et de Pamplona; c'est ainsi que la mer a jadis pénétré à travers les plaines de la Lombardie jusqu’aux Alpes cottiennes et pennines. De plus, les Jlanos d'Amérique sont inclinés de l’ouest à l'est. Leur élévation à Calabozo, à cent milles géographiques de distance de la mer, est à peine de trente toises, par conséquent de quinze toises inférieure à celle de Pavie, et de quarante-cinq inférieure à celle de Milan dans la plaine de la Lombardie, entre les Alpes helvético-lépontines et les Apennins de la Ligurie. La configuration du sol rappelle ici un mot de Claudien: cumtla lumore parvo planities. La position des llanos est tellement horizontale, que, dans bien des espaces de plus de trente milles carrés, pas un endroit ne parait d’un pied plus élevé qu’un autre. Si l’on songe ensuite qu’on n'y trouve pas un arbrisseau, et dans la Mesa de Pavones pas même quelques palmiers isolés, on peut se faire une idée du singulier aspect que présente cette surface désolée, unie comme la mer. Aussi loin que s’étend la vue, elle ne se repose, pour ainsi dire, sur aucun objet qui soit élevé de quelques pouces. Si, dans cette plaine, l’horizon n’était pas bordé par une couche d’air qui, par un effet de la réfraction des rayons, est dans un état ondulatoire permanent, on pourrait y déterminer les hauteurs du soleil à l’aide d’un sextant, comme sur l'horizon de la mer. Cette horizontalité de l’ancien lit de mer exagère la saillie de ces bancs. Ce sont des couches sédimenteuses parallèles, fracturées, de deux à trois pieds plus élevées que la formation environnante, et qui présentent une étendue uniforme de dix à douze milles géographiques. Ces bancs donnent naissance aux petites rivières des steppes.
Pendant notre retour du rio Negro, en traversant les llanos de Barcelone, nous rencontrâmes des traces fréquentes d’éboulements. Au lieu de bancs élevés, nous y vimes des couches isolées de gypse, de trois à quatre toises plus basses que la roche environnante. Plus loin, à l’ouest, près de la jonction du Caura avec l'Orénoque, une vaste étendue de forêt, située à l’est delà mission de San-Pedro de Alcantara, s’abîma lors du tremblement de terre de 1790. Il s’y forma un lac, qui avait plus de trois cents toises de diamètre. Les arbres élevés, tels que les desman~
thus, les hytnenœa et les malpighia, conservèrent longtemps sous l’eau leur verdure et leur feuillage.
(*) Page 16. Op se croirait au milieu de l’Océan.
L’aspect de la steppe lointaine surprend d’autant plus que, dans l’épaisseur des forêts, on a été longtemps habitué à un horizon borné, en même temps qu’à la vue d’une nature richement parée. Ce sera pour moi une impression ineffaçable que celle que produisirent sur moi les llanos, lorsqu’à notre retour de l’Orénoque supérieur, nous les revimes, dans le lointain, du haut d'une montagne située en face de l'embouchure du rio Apure, près dullato del Capuchino. Le soleil venait de se coucher. La steppe paraissait comme un hémisphère; la lumière des astres levants se réfractait dans la couche inférieure de l’air. Car, lorsque la plaine a été excessivement échauffée par les rayons d’un soleil vertical, le jeu de la chaleur rayonnante, du courant d'air qui s’élève et se met en contact immédiat avec les couches d’inégale densité de l'atmosphère, dure pendant toute la nuit.
(4) Page 16. Croûte rocheuse, nue.
Des espaces immenses, dans lesquels ne s’élèvent que des bancs de rochers nus, donnent aux déserts de l’Afrique et de l’Asie un caractère tout particulier. Dans le Chamo, qui sépare la Mongolie (chaîne d’ülangom et Malakha-Oola) du nord-ouest de la Chine, ces bancs de rochers s’appellent tsy. Dans la plaine boisée de l’Orénoque, on les trouve entourés de la végétation la plus luxuriante (Relation historique, t. II, pag. 279). Au milieu de ces plaques de rochers arides, granit et syénite de quelques milliers de pieds de diamètre, à peine garnis de quelques lichens, on voit des ilôts de terre végétale, couverts d’herbes basses, toujours fleuries. On dirait de petits jardins, cultivés dans la solitude. Les moines del’Orénoque supérieur attribuent (chose singulière) à ces plaines de pierres nues, d’une grande étendue, le pouvoir d’engendrer des fièvres et d’autres maladies. A cause de cette opinion, très-répandue, maint village de missionnaires a été abandonné ou transporté ailleurs. Les grandes plaques de roches (laxas) agiraient-elles chimiquement sur l’atmosphère, ou seulement par une forte réverbération de la chaleur?
(*) Page 16. Llanos et pampas de l’Amérique méridionale, et prairies du Missouri.
Nos connaissances physiques et géologiques de l’ouest de l’Amérique septentrionale ont été, sur plusieurs points, rectifiées
par les voyages hardis du major Long, par les excellents travaux de son compagnon Edwin James, et surtout par les observations étendues du capitaine Frémont. Tous les renseignements recueillis jusqu’à présent démontrent clairement ce que, dans mon ouvrage sur la Nouvelle-Espagne, je ne pouvais donner que comme une hypothèse relativement aux chaînes des montagnes et aux plaines du nord. En physique comme en histoire, les faits restent longtemps isolés, jusqu’à ce qu’on arrive, par de pénibles efforts, à les coordonner.
La côte orientale des Etats-Unis de l’Amérique du Nord se dirige du sud-ouest au nord-est, de même qu’au delà de l’équateur la côte du Brésil s’étend depuis le rio de la Plata jusqu’à Olinda. Dans ces deux régions, à une distance peu considérable du littoral, s'élèvent deux files de montagnes, plus parallèles entre elles qu’elles ne le sont avec la chaîne des Andes située à l’ouest (Cordillères du Chili et du Pérou), ou avec les montagnes Rocheuses (Rocky mountains) dans le nord du Mexique. Le système des montagnes de l’hémisphère austral, celui du Brésil, forme un groupe isolé, dont les plus hautes cimes (Itacolumi et Ilambe) ne s'élèvent pas au-dessus de neuf cents toises. Les crêtes orientales, plus rapprochées de la mer, ont seules une direction régulière du sud-sud-ouest au nord-nordest; le groupe s’élargit vers l’ouest, en même temps que sa hauteur diminue considérablement. Les chaînes de collines des Parécis s’approchent des rivières de l’Ilenes ou Guaporé, comme les montagnes d’Aguapehi et de San-Fernando (au sud de Villabella) s’avancent vers la haute chaîne des Andes de Cochabamba et de Santa-Cruz de la Sierra.
11 n’existe pas de communication immédiate entre le système de montagnes de la côte Atlantique (Cordillères du Brésil) et celui de la côte du grand Océan (Cordillères du Pérou). La province basse de Chiquitos, vallée longitudinale dirigée du nord nu sud, qui s'ouvre uniformément dans les plaines du fleuve des Amazones et du rio de la Plata, sépare le Brésil occidental du haut Pérou oriental. Là , comme en Pologne et en Russie, une crête souvent insensible ( uwaly , en slavon) forme la ligue de démarcation entre les eaux du Pilcomayo et celles de Madeira, entre l’Aguapehi et le Guaporé, entre le Paraguay et le rio Topayos. La crête s’étend de Chayanta et de Pomabamba (de 19° à 20° latitude) vers le sud-est, traverse l’abaissement de la province de Cbiquitos, redevenue presque inconnue aux géographes depuis l’expulsion des jésuites, et forme dans une direc-
tion nord-est, où ne s'élèvent que des montagnes isolées, la ligne de partage des eaux, divortia aquarum, aux sources du Baurès et près de Villabclla (1S°-17° latitude).
A cette ligne, si importante pour le commerce des peuples et les progrès de leur civilisation, correspond , dans l’hémisphère nord de l’Amérique méridionale, une seconde ligne (2n-3° latitude) qui sépare le bassin de l’Orénoque du bassin du rio Negro et du fleuve des Amazones. On pourrait considérer ces élévations dans les plaines, ces tumeurs de la terre (terrœ tumores de Fro'ntin), comme des systèmes de montagnes arrêtées dans leuf développement, et destinés à rattacher des groupes en apparence isolés, la Sierra Parime et le haut Brésil, à la chaîne des Andes de Timana et de Cochabamba. Ces rapports, qui ont passé jusqu’ici presque inaperçus, servent de hase à la division que j’ai faite de l’Amérique méridionale en trois bassins, ceux du bas Orcnoque, du fleuve des Amazones et du rio de la Plata; bassins dont, comme nous l'avons déjà dit, les deux extrêmes sont des steppes ou des prairies, tandis que l’intermédiaire, entre Sierra Parime et le groupe des montagnes du Brésil, doit être regardé comme une plaine boisée ( hylœa ).
Pour esquisser de même rapidement le tableau de l’Amérique méridionale, il faut fixer les regards sur la chaîne des Andes, d'abord si étroite, puis augmentant de hauteur et de largeur à mesure qu’elle se dirige du sud-est au nord-ouest, à travers l'isthme de Panama, le Véragua, le Guatimala et la Nouvello- Espagne. Cette chaîne, siège d’une ancienne civilisation, oppose également une barrière au grand courant tropical, et à une prompte communication de l’Europe et de l’Afrique occidentale avec l’est de l’Asie. Depuis le 17° de latitude nord, depuis le fameux isthme de Tehuantepec elle s’éloigne du bord de la mer Pacifique, et, se dirigeant du sud au nord, elle devient une Cordillère de l'intérieur. Dans le Mexique septentrional, la montagne des Grues ( Sierra de las’ Gruellas) forme une partie des montagnes Rocheuses. Là se trouvent, à l'ouest, les sources de la Columbia et du rio Colorado de Californie; à l'est, celles du rioRoxo de Nalchitoches, de la rivière Canadienne, de l’Arkansas et de la rivière Plate (c’est-à-dire peu profonde), que des géographes ignorants ont récemment transformée en une rivière d’argent ou rio de la Plata. Entre les sources de ces rivières (de 37° 20 à 40° 13' latitude) s’élèvent trois pics de granit pauvre en mica et riche en hornblende, nommés: le pio Espagnol, le pic de James on de Picke, et le big Horn ou pic de Long. {F oyez mon Essai
politique sur la Nouvelle- Espagne, deuxième édit., t.I, pag. 82 et 109). Leur hauteur dépasse celle de tous les sommets des Andes du Mexique septentrional, qui d’ailleurs depuis les 18* et 19' degrés de latitude, ou depuis le groupe d’Orizaba (à 2717 toises) et de Popocatcpetl (à 2771 toises), jusqu’à Santa-Fé et Taos dans le Nouveau-Mexique, n’atteignent nulle part la ligne des neiges éternelles. Le pic James (58° 48' latitude) a, dit-on, mille sept cent quatre-vingt-dix-huit toises de haut; mais, de cette hauteur, on n’a mesuré trigonométriquement que mille trois cent trente-cinq toises: les autres quatre cent soixantetrois toises sont, en absence de toute observation barométrique, déduites d’estimations incertaines de la pente des rivières. Comme il est presque impossible d’entreprendre une mensuration trigonométrique à la surface même de la mer, les déterminations des hauteurs inaccessibles sont toujours en partie trigonométriques, en partie barométriques. Quant aux estimations, déduites de la chute des eaux , de la rapidité et de la longueur du cours des rivières, elles sont si trompeuses, que la plaine située au pied des montagnes Rocheuses des cimes nommées dans le texte, a été évaluée, avant l’importante expédition du capitaine Frémont, tantôt à huit mille, tantôt à trois mille pieds d’élévation. ( Long’ s Expédition, vol. II, pag. 56, 362, 382; App., pag. xxxvn.) C’est parce qu’on manquait d’observations barométriques, qu’on était resté si longtemps dans l'incertitude relativement à la véritable hauteur de l'Himalaya. Mais la culture des sciences fait aujourd'hui tant de progrès dans l'Inde, que le capitaine Gérard, qui dans le passage de Tarhi, près du Sutledje, au nord de Shipke, était arrivé à une hauteur de dix-huit mille deux cent dix pieds, eut encore quatre bons baromètres à sa disposition, après en avoir brisé trois. ( Critical Researches on philology and geographyj 1824, pag. 144.)
Pendant les expéditions entreprises dans les années 1842 à 1844 par ordre du gouvernement des États-Unis, Frémont a déterminé barométriquement, au nord-nord-ouest des pics Espagnol, James, Long et Laramie, le sommet le plus élevé de toute la chaîne des montagnes Rocheuses. Ce sommet neigeux appartient au groupe des montagnes Rivière-du-Venl(JFm(f-riperwio»nfat‘ns). Sur la grande carte publiée par le colonel Abert, chef du bureau topographique de Washington, il porta le nom de pie de Frémont j il est situé sous 45° 10’ latitude et 112° 35 longitude, par conséquent de près de cinq degrés et demi plus au nord que le pic Espagnol. Sa hauteur est, d'après une mensuration
immédiate, de douze mille sept cent trente pieds. Le pic de Frémont est donc de trois cent vingt-quatre toises plus élevé que ne l’est, selon l’indication de Long, le pic de Jpmes, qui par sa position, est identique avec le pic de Pike de la carte mentionnée. Les montagnes Rivière-du-Vent forment la ligne de partage (divortia aquarum) entre les deux mers. « Du point culminant, dit le capitaine Frémont dans son rapport officiel ( Report of the exploring expédition to tlve Rocky mountains, in the year 1842, and to Oregon and Nord California, in the years 1843-44, pag. 70), nous vîmes, d’un côté, d’innombrables lacs alpestres et les sources du rio Colorado, qui conduit ses eaux à la mer du Sud par le golfe de la Californie; de l’autre, la vallée profonde de la rivière du Vent, où sont le sources de la rivière Pierre Jaune ( Tellotcstone river), l’un des principaux affluents du Missouri qui, près de Saint-Louis, se joint au Mississipi. Au nord-ouest, les Trois-Tetons élèvent leur cime couverte de neiges éternelles; là se trouve la véritable origine du Missouri, pas loin des sources de l’Orégon ou rivière Colombie, c’est-à-dire, de la branche qu’on appelle rivière Serpent (Snake river) ou Lewis fork. » Les hardis voyageurs furent étonnés de voir, dans leur ascension, le pic de Frémont visité par des abeilles. Peutêtre y avaient-elles été entraînées par le courant d’air ascendant, comme les papillons que j’ai rencontrés dans des régions bien plus élevées encore de la chaîne des Andes, également dans le domaine des neiges éternelles. J’ai vu de même, loin des côtes, dans la mer du Sud, tomber sur les navires des lépidoptères à grandes ailes, enlevés au loin- par des vents de terre.
La carte et les recherches géographiques de Frémont embrassent l’énorme espace qui s’étend depuis la jonction de la rivière Kanzas avec le Missouri jusqu’aux cataractes de la Colombie et aux Missions de Santa-Barbara et Pueblo-de-los-Angelos,dans la Nouvelle-Californie, ce qui fait 28“ degrés de longitude (près de trois cent quarante milles géographiques) entre le 34° et 45° latitude nord. Quatre cents points d’élévation ont été mesurés barométriquement et en partie aussi astronomiquement; en sorte qu’on a pu représenter , au-dessus du niveau de la mer , un profil de terre qui, y compris les courbures de la route, s’élève à neuf cents milles géographiques, et va depuis l’embouchure de la rivière Kanzas jusqu’au fort Vancouver et aux bords de la mer du Sud, distance presque de cent quatre-vingts milles supérieure à celle de Madrid à Tobolsk. Comme je crois avoir le premier entrepris de figurer des contrées entières (la presqu’île Ibérique,
le plateau du Mexique et les Cordillères de l’Amérique méridionale) par des profils géologiques (les projections en demi perspective de l’abbé Chappe, voyageur en Sibérie, n’étaient fondées que sur de simples estimations, la plupart absurdes; de chutes d’eau), j’ai vu avec un plaisir tout particulier qu’on a adopté sur une aussi grande échelle la méthode graphique qui représente les saillies de l’élément solide au -dessus de l’élément liquide. Sous les latitudes moyennes de 37° à 43°, les montagnes Rocheuses offrent, outre les cimes neigeuses d'une hauteur comparable à celle du pic de Ténériffe , des hauts plateaux comme on n’en trouve, pour leur étendue, peut-être nulle part sur le globe, et qui , de l’est à l’ouest , sont presque une fois plus larges que le haut plateau du Mexique. Depuis la souche de montagnes qui commence un peu à l'ouest du fort Laramie jusqu’au delà des montagnes Wahéatch , on observe un renflement uniforme du sol de cinq à sept mille pieds au-dessus du niveau de la mer, et qui même, de 34° à 43° de latitude, remplit tout l’espace compris entre les montagnes Rocheuses proprement dites et la chaîne neigeuse de la Californie. Cet espace, sorte de vallée longitudinale large comme celle du lac de Titicaca, Joseph Walker, voyageur très-familier avec les régions occidentales , et le capitaine Frémont, l’appellent le grand bassin (the great basin). C’est une terra incognito d’au moins 8000 milles géographiques carrés, aride, presque sans habitants, et remplie de lacs salés, dont le plus grand est à trois mille neuf cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, et communique avec le lac étroit d’Utah (Frémont, Report of the exploring expédition , p. 154 et 273-276). Dans le dernier se jette la profonde rivière la Roche ( Timpan - Ogo , dans la langue d’Utah). Le père Escalante a découvert le grand lac salé de Frémont ( great sait lake) en 1776, pendant son voyage de Santa-Fé del Nuevo-Mexico à Montercy dans la Nouvelle-Californie; et, le confondant avec la rivière, il lui donna le nom de laguna de Timpanogo. C'est sous ce nom que je l’ai indiqué sur ma carte du Mexique, ce qui a donné lieu à bien des discussions oiseuses, déjà relevées par Tanner, géographe américain fort instruit, sur la prétendue non existence d’une mer intérieure (Ilumboldt, Allas mexicain, pl. fi; Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. I, p. 231; t. II, p. 243, 313 et 420; Frémout, Upper California, 1848, p. 0; comparez aussi Duflot de Mofras, Exploration de l'Orégon, 1844, t. R, p. 40), Gallatin, dans son Traité sur les tribus indigènes, dit positivement: « General Ashley and Mr. J. S. Smith hâve found the lake Timpanogo in
the sanie latitude and longitude nearly as had been assigned to it in Humboldt’s Atlas of Mexico. » ( Archæologia americana, vol. II, |>. 140.)
C’est à dessein que je m'arrête sur ce singulier renflement du sol (haut plateau) dans la région des montagnes Rocheuses ; car, par son étendue et son élévation, il doit au sud et à l’est exercer une grande influence, jusqu’à présent inaperçue, sur le climat de tout l’hémisphère boréal du nouveau continent. Dans cet immense plateau uni, Frémont voyait toutes les nuits, au mois d’août, l’eau se couvrir de glace. Cette configuration du sol est.d’une importance non moins grande pour l’état social et les progrès de la civilisation dans l’Union-Américaine. Bien que la ligne de partage des eaux atteigne une hauteur voisine des passages du Simplon (6170 pieds), du Saint-Gothard (6440 pieds), et du grand Saint-Bernard (7476 pieds), la montée est cependant si insensible , que rien ne s’oppose à une communication , au moyen de véhicules de toutes sortes, entre le territoire du Missouri et celui de l’Orégon, entre les États atlantiques et les nouveaux établissements de l’Orégon ou rivière de Colombie, enfin entre les deux côtes opposées , dont l’une regarde l’Europe et l'autre la Chine. La distance de Boston à la Vieille-Astorie, sur le bord de la mer du Sud , à l’embouchure de l’Orégon , est en ligne directe , par degrés de longitude , de cinq cent cinquante milles géographiques, c’est-à-dire, environ un dixième de moins que la distance de Lisbonne à l’Oural, près deKatherinenbourg. En raison de cette pente si douce du haut plateau qui conduit do Missouri dans la Californie et dans le territoire de l’Orégon, ce n’est pas sans peine qu'on est parvenu à déterminer le point culminant, celui de la ligne de partage des eaux ( divortia aquarum). Depuis le fort et rivière Laramie, sur la branche septentrionale de la rivière Plate, jusqu’au fort Hall ou Lewis fork de la rivière Colombie, toutes les stations mesurées étaient de cinq à sept mille pieds, et même de neuf mille sept cent soixante pieds dans l’OId-Park. La ligne de partage des eaux sé trouve au sud des montagnes Rivière-du-Vent, à peu près au milieu de la route qui va du Mississipi au bord de la mer du Sud, à une élévation de sept mille vingt-sept pieds , par conséquent de quatre cent cinquante pieds au-dessous du passage du grand Saint-Bernard. Les émigrants appellent ce point culminant le Passage du Sud (Frémont, Report , p. 3,60, 70,100 et 129). Il est situé dans une contrée charmante, tapissée d’armoises, particulièrement d’arlemisia tridentata Nuttal , de différentes espèces d’aster et de
cactées. Ces plantes couvrent des roches de gneiss et de schiste micacé. Les déterminations astronomiques donnent 42“ 24' latitude et 411° 46' longitude. Adolphe Erman a déjà fait remarquer que la direction de la grande chaîne allaïque que l’Asie orientale (qui sépare le territoire de la Léna des affluents du grand Océan), prolongée comme un grand cercle sur le globe , passe par beaucoup de cimes des montagnes Rocheuses entre 40° et latitude. “ Ainsi , une chaîne de montagnes américaines et une chaîne asiatique ne paraissent être que des parties du soulèvement opéré par la voie la plus courte, n (Comp. Erman , Voyage autour du monde (en allemand), t. III, part. I, p. 8; t. I, part. II, p. 586; et Archives pour la connaissance scientifique de la Russie (en allemand), t. VL, p. 671).
Il faut bien distinguer les montagnes Rocheuses, inclinées vers la rivière Mackenzie, une grande partie de l’année couverte de glace, et le haut plateau, garni de quelques cimes neigeuses, des montagnes occidentales plus élevées du littoral,dela rangée des Alpes maritimes de la Californie ( Sierra Nevada de California). Quelque mal choisie que soit la dénomination déjà généralement adoptée de Montagnes Rocheuses, pour désigner la continuation la plus septentrionale de la chaine centrale du Mexique, il ne me parait cependant pas convenable de lui donner, comme on l’a souvent essayé , le nom de chaîne de l'Orégon. Sans doute on y trouve les sources des trois branches principales (Lewis’s , Clark's et North Fork) qui forment le puissant Orégon , ou fleuve de la Colombie. Mais ce même fleuve traverse aussi la chaine californienne des Alpes maritimes , couvertes de neiges éternelles. Le nom district d’Orégon désigne aussi, politiquement et officiellement, le petit territoire situé à l’ouest dé la chaine littorale, là où sont le fort Vancouver et les établissements ( settlements ) de Walahmutt;et il est plus convenable de ne donner le nom d’O régon ni à la chaine littorale ni à la chaîne centrale. Ce nom a d’ailleurs fait commettre à Malle-Brun la méprise la plus étrange. Ce géographe célèbre avait lu sur une vieille carte espagnole : « Et on ignore encore ( y aun se ignora) où est la source de ce fleuve (la Colombie); » et il croyait reconnaître dans le mot ignora le nom d 'Orégon (Foy. mon Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, I. il, p. 344). » • »
Les rochers qui, par la rupture de la chaîne, forment les cataractes de la Colombie, indiquent la continuation de la Sierra Nevada de Californie, depuis le 44' jusqu’au 47* degré de latitude (Frémont, Geographical Memoir. upon Upper- Cali forn ia ,
1848, p. 6). Dans cette rangée septentrionale se trouvent les trois colosses uiont Jefferson, mont Hood et mont Saint- Hélène, qui s’élèvent jusqu’à quatorze mille cinq cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer. La hauteur de cette chaîne littorale (coast range) surpasse donc de beaucoup celle des montagnes Rocheuses. « Pendant un voyage de huit mois que nous fîmes le long des Alpes maritimes, dit le capitaine Frémont (Report, p. 274), nous eûmes continuellement la vue de cimes neigeuses; et même quand nous parvînmes à franchir les montagnes Rocheuses par le passage du Sud , à une hauteur de sept mille vingt-sept pieds, nous trouvâmes dans les Alpes maritimes, distribuées en plusieurs rangées parallèles, des passages d’au moins deux mille pieds plus élevés; » par conséquent seulement de onze cent soixante-dix pieds au-dessous de la eime de l’Etna. C’est une chose extrêmement remarquable, et qui rappelle les Cordillères orientales et occidentales du Chili, savoir, que la chaîne du littoral, la chaîne Californienne, offre seule des volcans encore maintenant en activité. On voit les cônes Régnier et Saint-Hélène fumer presque sans interruption: le 23 novembre 4843i, ce dernier volcan vomit une masse de cendres qui, semblable à de la neige, couvrit à dix milles de distance les rivages de la Colombia. A cette chaîne californienne se rattache aussi, dans le nord de l’Amérique russe, le mont Élie (qui a, d’après la Pérouse, dix-neuf cent quatre-vingts, et, d’après Malaspina, deux raille sept cent quatre-vingt-douze toises de haut), et le mont Beau-Temps ( mount fair TFealher, Cerro de buen Tfempo), de deux mille trois cent quatre toises. Ces deux monts coniques passent aussi pour des volcans en activité. Pendant son expédition, également utile pour la botanique et la géognosie, Frémont a recueilli, dans les montagnes Rocheuses , des produits volcaniques, tels que scories de basalte, trachyte, obsidienne même. Un peu à l’est du fort Hall (43° 2 lat. , 414° SO long.), il rencontra un ancien cratère, mais point de traces do volcans vomissant de la lave et des cendres. Il ne faut pas prendre pour des éruptions volcaniques le phénomène encore peu expliqué de ces collines fumantes que les colons anglais, et les indigènes parlant français, appellent smoking hills, côtes brûlées, terrains ardents. « Des rangées de collines basses, coniques, dit un observateur exact, M. Nicollet, se couvrent presque périodiquement, souvent pendant deux à trois ans, d’une épaisse fumée noire. On n’y aperçoit pas de flammes. Ce phénomène se manifeste particulièrement dans le territoire du Mis-
souri supérieur, et plus rapproché du versant oriental des montagnes Rocheuses, où il y a une rivière que les indigènes nomment Mankizitahwatpa, c’est-à-dire, rivière de la terre qui fume. Des produits pseudo-volcaniques scorifiés, une sorte de jaspe porcelaine, se trouvent dans le voisinage des collines fumantes. » — Depuis l’expédition de Lewis et Clark, on avait cru généralement que Je Missouri dépose sur ses rives de. vraies pierres ponces. Le professeur Ducatel voulait attribuer ce phénomène, qui s’observe principalement dans la formation crayeuse, à une décomposition aqueuse et à une réaction des pyrites sur des bancs houillers. (F'oy. Frémont, Report , p. 164, 184, 487, 11)3 et 299; et Nicollet, Illustration of the hydrographical basin of the üpper Mississipi river, 1843, p. 39-41.)
Pour résumer ces considérations générales sur la configuration de l’Amérique du Nord, jetons encore un coup d’œil sur les espaces qui séparent les deux chaînes littorales divergentes de la chaîne centrale. Nous voyons d’abord, par un contraste saisissant, à l’ouest, entre la chaîne centrale et les Alpes maritimes de la Californie, un haut plateau aride, non peuplé, de cinq à six mille pieds d’élévation au-dessus du niveau de la mer; à l’est, entre les monts Alleghanys (dont les cimes les plus élevées, le mont Washington et le mont Marcy, ont, selon Lyell, l’un six mille deux cent quarante, l’autre cinq mille soixantesix pieds de haut) et les montagnes Rocheuses, nous trouvons le bassin du Mississipi bien arrosé, fertile, très-peuplé, qui, en grande partie deux fois plus élevé que la plaine de la Lombardie. atteint de quatre à six cents pieds de hauteur. La constitution hypsométrique de ce bas pays oriental , c'est-à-dire, son rapport avec le niveau de la mer, n’a été éclaircie que dans ces derniers temps par les excellents travaux de M. Nicollet , astronome français plein de talent, enlevé à la science par une mort prématurée. Sa grande carte du Mississipi supérieur, tracée eu 4836-1840, est basée sur deux cent quarante déterminations astronomiques de latitude, et sur cent soixante-dix observations barométriques de hauteur. La plaine que circonscrit le bassin du Mississipi est la continuation de la plaine plus septentrionale du Canada; le même abaissement s’étend depuis le golfe du Mexique jusqu’à la mer Arctique. (Comp. ma Relation historique , t. III, p. 234; et Nicollet, Report lo the Senate of the United States , 1843, p. 7 et 57.) Là où la terre basse forme, par ses ondulations, des rangées de collines ( coteaux des prairies, coteaux des bois de l’ancienne nomenclature), entre 47* et 48° do lati-
tude, les eaux se partagent entre la baie d’Hudson et le golfe du Mexique. Cette ligne de partage est indiquée, au nord du lac Supérieur ou Kichi-Gunirai , par les hauteurs de Missnbay, et à l’ouest, par les Hauteurs des terres , où sont les véritables sources, découvertes seulement en 1852, du Mississipi, un des plus grands fleuves du monde. Les plus élevées de ces, rangées de collines atteignent à peine de quatorze cents à quinze cents pieds. Depuis son embouchure (Old french Balize) jusqu'à Saint- Louis, un peu au sud de sa jonction avec le Missouri, le Mississipi n’a que trois cent cinquante-sept pieds de chute, bien que la distance soit de plus de trois cent vingt milles géographiques. Le lac Supérieur a son niveau à cinq cent quatre-vingts pieds de haut; et comme dans le voisinage de l’ile de Madeleine il a exactement sept cent quarante-deux pieds de profondeur, son lit est à cent soixante-deux pieds au-dessous de la surfuce de l’Océan. (Nicollct, p. 99, 125 et 128.)
Beltrami, qui en 1825 s’était séparé de l’expédition du major Long, prétendit avoir trouvé les sources du Mississipi dans le lac Cass. Ce fleuve traverse, dans son cours supérieur, quatre lacs; le second est le lac Cass. Le dernier s’appelle le lac Istaca (47° 15' lat., 97° 22' long.); il n’a été découvert qu’en 1852, pendant l’expédition de Schoolcraft et du lieutenant Allen, qui l’ont reconnu pour la vraie source du Mississipi. En sortant du lac Istaca, qui a la singulière forme d’un fer à cheval, ce fleuve si puissant n’a que seize pieds de large sur quatorze pouces de profondeur. Ce n’est que par l'expédition scientifique de M. Nicollet, en 1836, que les rapports de localités ont été parfaitement déterminés par des observations astronomiques. Les sources ou derniers affluents que lu lac Istaca reçoit de la montagne de séparation, appelée Hauteur de terre, sont à quinze cent soixante-quinze pieds au-dessus du niveau de la mer. Tout près de là, et sur le versant méridional de cette montagne, est le lac Eibow, d’où sort la petite rivière Rouge du Nord ( Red river of the florth ), qui coule en serpentant vers la baie d'Hudson. Les monts Carpathes montrent des rapports de sources semblables pour les fleuves qui versent leurs eaux dans la mer Baltique et la mer Noire. — M. Nicollet a donné à vingt petits lacs, groupés au sud et à l’ouest de l’Istaca, les noms de ses ennemis et amis intimes, qu’il avait laissés en Europe. La carte est un album géographique, rappelant l’Album botanique de la Flora Peruviana de Ruiz et Pavon, où étaient indiqués les noms des nouvelles espèces végétales, jointes à Y Almanach de la cour , avec les changements survenus dans les Oficialts de la Secretaria.
A l’est du Mississipi régnent encore quelques forêts épaisses ; à l’ouest, il n’y a que des prairies où paissent des troupeaux de buffles ( bos amêricanus) et de bisons (bos moschalus). Ces deux ''' animaux, les plus grands du Nouveau-Monde, servent de nourriture aux Indiens nomades, aux Apacbes-Llaneros et aux Apaches-Lipanos. Les Àssiniboins prennent quelquefois , en peu de jours, jusqu’à sept ou huit mille bisons dans des espèces d’enceintes, dites parcs de bisons, où ils les font entrer. (Voy. Prince Maximilien de Wied, Voyage dans l’intérieur de l’Amérique du Nord , 1. 1, 1839, p. 443. ) On ne tue guère le bison, que les Mexicains appellent cibolo, que pour en avoir la langue, mets recherche des gourmets. Ce n’est nullement une simple variété de Yauerochs de l’ancien monde, bien que d’autres espèces animales, par exemple l’élan (cervus alces) et le renne (cervus larandus), voire même l’homme polaire trapu, appartiennent aux contrées boréales de tous les continents, comme une preuve de leur antique communication. Les Mexicains appellent le bœuf d’Europe, en dialecte aztèque, quaquahue, animal cornu, de quaquahuitl, corne. Les énormes cornes qu’on a trouvées dans d’anciens édifices mexicains, près de Cuernavaca, au sud-ouest de Mexico, me paraissent avoir appartenu au taureau bisou. Le bison du Canada peut être apprivoisé au point de servir à des travaux agricoles. II s’accouple avec les vaches d’Europe; on était longtemps dans l’incertitude de savoir si l’hybride qui résultedecet accouplement était fécond de manière à servir à la propagation de l’espèce. Albert Gallatin, qui avant de se faire connaître en Europe comme un diplomate distingué, avait fait des observations approfondies dans la partie inculte des Etats-Unis, assure qu’on ne saurait nier la fécondité des hybrides provenant des races bovines croisées d’Amérique et d’Europe: •• The mixed breed, was quile common fifty years ago in some of the northweslem countries of Virginiaj and the cows, the issue of lhat mixture, propagated like ail others. » Puis il ajoute: « Je ne me rappelle pas d’avoir vu des bisons domestiques; cependant des chiens prirent quelquefois des veaux de bisons , qu’on éleva , et qu’on envoya dans les pâturages avec les vaches européennes. Près du Monongahela, tous les bestiaux étaient pendant longtemps de cette race bâtarde. On se plaignait qu’elle donnât peu de lait. »
La nourriture favorite du bison est le tripsacum daclyloïdes (appelé buffalo grass dans la Nouvelle-Caroline) et une légumineuse non décrite, voisine du trifolium repens, que Barton a désignée sous le nom de trifolium bisonicum.
J’ai déjà ailleurs (Cosmos, t. II, p. 429, éd. mil.) appelé l'attention sur un passage de Gooiara, écrivain si digne de foi ( Hisloria general de las Indias, cap. ccxiv), d’après lequel il y avait encore au sixième siècle, dans le nord-ouest du Mexique, sous 40° de latitude, une tribu indienne, dont la plus grande richesse consistait en troupeaux de bisons domestiques ( bueyes con una giba). Et cependant, malgré cette possibilité de domestication , malgré la grande quantité de lait que donne la bisonne, malgré les troupeaux de lamas dans les vallées du Pérou, on n’y trouva point, lors de la découverte de l’Amérique, de peuples pasteurs. Il n’existe aucun document historique qui témoigne de la vie pastorale dans ces contrées. 11 est aussi à remarquer que le buffle ou bison de l’Amérique septentrionale n’a pas été sans influence sur les découvertes géographiques qu’on a faites dans ces régions non frayées. Pendant l’hiver, les bisons voyagent par troupes de milliers d’individus, pour chercher un climat plus doux dans les pays situés au sud de l’Arskansas. Leur grosseur et leur forme lourde leur rendent le passage des montagnes difficile. Les sentiers battus du bison ( buffalo-palh ) indiquent au voyageur, à coup sûr, le chemin le plus commode. C’est ainsi que les buffles ont tracé la meilleure route par les montagnes de Cumberland dans le sud-ouest de la Virginie et du Kentucky, dans les montagnes Rocheuses, entre les sources de la rivière Pierre-Jaune et de la rivière Plate , entre la branche australe de la Colombia et le rio Colorado de la Californie. Peu à peu les colonies européennes ont chassé des contrées orientales des États-Unis le bison, qui, dans ses .migrations, dépassait autrefois les rives du Mississipi et de l'Ohio, bien au delà de Pittsburgh. ( Archœologia Americana, vol. II, 1836, pag. 139.)
Depuis le rocher granitique de Diego-Ramirez et la Terre de Feu si déchiquitée (à l’est celle-ci renferme du schiste silurien, et à l’ouest, le même schiste métamorphosé en granit par le feu souterrain; Darwin, Journal of Hesearches into the geology and natural hislory of the countries pisited 1832-1856, by the ships Adpenture and Beugle, pag. 266), jusqu’à la mer Polaire, les Cordillères ont une longueur de plus de 2000 milles géographiques. Elles ne sont pas la chaîne de montagnes la plus élevée, mais la plus étendue du globe; elles ont été soulevées à travers une crevasse qui, dirigée comme une ligne méridienne d’un pôle à l’autre, parcourt la moitié de notre planète: sa longueur égaie la distance des colonnes d’IIercule au cap Glacé des Tscbouktschis, dans le nord-est de l’Asie. Là où les Andes se partagent
en plusieurs rangées parallèles, celles qui sont les plus rapprochées de la mer offrent, en général, des volcans en activité. Cependant on a observé aussi que lorsque les éruptions du feu souterrain cessent dans une chaîne, c’était souvent pour reparaître dans une autre chaîne parallèle. Il est de règle que les cônes d'éruplion suivent l’axe de la chaîne; mais, dans le haut plateau du Mexique, les volcans actifs sont situés sur une fente transversale, dirigée de l’est à l’ouest, c’est-à-dire, d’un océan à l’autre. (Ilumboldt, Essai politique, t. II, p. 173.) Là où, dans l’ancien plissement de la croûte terrestre , le soulèvement des montagnes a donné issue à la masse intérieure en fusion , celte masse intérieure continue, par la crevasse, d’agir sur les montagnes soulevées comme des murs. Ce que nous appelons une chaîne n’est pas l’effet d’un soulèvement instantané et d’une apparition subite. Des roches d’âges très-différents se sont entassées et ont surgi par des voies primitivement frayées. L’hétérogénéité des roches résulte de l’épanchement et du soulèvement d’une formation éruptive, ainsi que du métamorphisme lent et compliqué dans des fissures remplies de vapeurs, et conductrices de la chaleur.
On a considéré quelque temps (depuis 1830 jusqu’en 1848), comme les points les plus élevés de toutes les Cordillères du nouveau continent:
1° Le Nevado de Sorata, qu’on appelle aussi Ancohuma ou Tusubaya (13° 52’ lat. australe), un peu au sud du village de Sorata ou Esquibel, dans la chaîne orientale de Bolivie; hauteur: trois mille neuf cent quarante-neuf toises , ou vingt-trois mille six cent quatre-vingt-douze pieds.
2° Le Nevado de Illimani, à l’ouest de la mission d’Yrupana (16° 38 lat. australe), également dans la chaîne orientale de Bolivie; hauteur trois mille sept cent pinquante-trois toises, ou vingt-deux mille cinq cent dix-huit pieds;
3° Le Chimborazo (1° 2 7 lat. australe), dans la province de Quito; hauteur: trois mille trois cent cinquante toises, ou vingt mille cent pieds.
Pentland, géologue distingué, a la premier mesuré, en 1827 et 1838, le Sorata et l’Ulimani. Mais depuis la publication de sa grande carte du bassin du lac de Titicaca, en juin 1848, nous savons que les hauteurs ei-dessus indiquées du Sorata et de l'Illimani sont l’une de trois mille sept cent dix-huit, et l’autre de deux mille six cent soixante et quinze pieds trop élevées. La carte donne au Sorata vingt et un mille deux ccnt quatre-vingt-
six, à nilimani vingt et un mille cent quarante-neuf pieds anglais, c’est-à-dire , seulement dix-neuf mille huit cent soixantequatorze et dix-neuf mille huit cent quarante-trois pieds français. C’est par un calcul plus exact des operations trigonométriqnes que Pentland est arrivé, en 1838, à ccs nouveaux résultats. Sur la Cordillère occidentale, il indique quatre pics de vingt raille trois cent soixante à vingt mille neuf cent soixante et onze pieds. Le pic Sahama serait ainsi de huit cent soixante et onze pieds plus élevé que le Chimborazo, et de sept cent quatre-vingtseize pieds plus bas que i’Aconcagua.
(6) Page 16. Le désert voisin des montagnes basaltiques Haroudeh. \
Près des lacs Natroun d’Égypte, qui du temps de Slrabon n’étaient pas encore divisés en six réservoirs, s’élève une rangée de coltines. Elle s’arrête brusqueineut au nord pour se diriger de l’est à l’ouest au delà du Fezzan, où elle parait se réunir à la chaîne de l’Atlas. Elle sépare dans le pord-est de f Afrique, comme l’Atlas dans le nord-ouest, la Libye habitée littorale , d’Hérodote, de la Libye thériode (riche en animaux) ou Biledulgerid. Sur les confins de l’Égypte moyenne, toute la région au sud du 30e degré de latitude est une mer de sable, garnie de quelques îles verdoyantes (oasis). Le nombre de ces aosis, dont les anciens ne comptaient que trois, et que Strabon compare aux taches d'une peau de panthère, s’est considérablement accru depuis les découvertes faites par des voyageurs récents. La troisième oasis des anciens, nommée aujourd’hui Siwah, était le nome Ammonique, un État gouverné par des prêtres, et une halte pour les caravanes; on y admirait le temple de I’Ammon- Cornu, et la fontaine du Soleil, à fraîcheur périodique. Les ruines dUmmibida (Omm-Beydah) appartiennent incontestablement au caravansérai fortifié du temple d’Ammon, et par conséquent aux plus anciens monuments de l’aurore de la civilisation humaine qui nous soient parvenus. (Caillaud , Voyage à Syouah , p. 14; Ideler, dans les Fundgruben des Orients (mines de l’Orient) , t. IV, pag. 599411.)
Le mot oasis est égyptien; il a la même signification qu’^wtms et Ryasis (Strab. , lib. H, pag. 130; lib. XVII, pag. 813, edit. Casaub.; Herodot., t. VI, lib. III, cap. 26, p. 207, edit. Wcssel). Abonlféda appelle l’oasis el wah. Sous les derniers empereurs romains, on envoyait les criminels dans les oasis. On les exilait dans ccs îles de la mer de sable, de même que les Espagnols et
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ies Anglais les déponent aujourd'hui aux îles Maiouines ou à la Nouvelle-Hollande. Il est plus facile de s’échapper par l’Océan que par le désert qui entoure les oasis. Celles-ci diminuent de fertilité par l'envahissement des sables.
On prétend que la petite montagne d'Haroudch (Haroudje) se compose «le collines basaltiques de forme grotesque (Ritter, Afrique, 1822; p. 885, 995 et 1005). C’est le mons Aler de Pline. Dans sa direction occidentale, où elle prend le nom de mont de Soudah , cette chaîne a été examinée par mon infortuné ami , le hardi voyageur Ritchie. Ces éruptions de basalte, dans le calcaire tertiaire, paraissent analogues aux éruptions basaltiques du Vicentin.La nature reproduit les mêmes phénomènes dans les contrées les plusdistantes.Dans les formations calcaires de l 'Haroudje el-Abiad (Haroudie blanc), qui appartient probablement à l’ancienne craie, Hornemann trouva une quantité prodigieuse de têtes de poissons fossiles. Ritchie et Lyon ont observé que le basalte des monts Soudah est dans beaucoup d'endroits, comme celui du monte Berico, intimement mêlé avec du carbonate de chaux , phénomène qui vraisemblablement se lie au passage à travers les couches calcaires. La carte de Lyon indique même de la dolomite dans le voisinage. Des minéralogistes modernes ont rencontré en Egypte de la syénite et du grunstein, mais pas de basalte. Les anciens auraient-ils en partie tiré de ces montagnes de l’ouest la matière de leurs vases de basalte, que l'on découvre çà et là? Y trouverait-on aussi le lapis obsidius? ou faut-il chercher le basalte et l’obsidienne près de la incr Rodgc? La ligne d’éruptions volcaniques de filaroudje , sur la lisière du désert d’Afrique , rappelle aux géologues les roches amygdaloïdes bulleuses augiliféres, les phonolilhes, les porphyres serpentinoïdes, qu’on ne trouve que sur le bord septentrional et occidental des steppes de Vénézuéla et d’Arkansas, c’est-à-dire, sur l’ancienne chaîne littorale. (Humboldt, Relation historique , t. II, p, 142; Long, Expédition to the Rocky mountains, vol. II, p. 91 et 405.)
(7) Page 17. Le vent d’est tropical l'abandonne subitement, et la mer verdoyante d’algues....
Un phénomène remarquable et généralement connu des navigateurs, c’est que dans le voisinage de la côte africaine, entre les îles Canaries et le cap Vert , particulièrement entre le cap Bojador et l’embouchure du Sénégal, le vent d’ouest souffle souvent, au lieu du vent d’est ou alisé qui règne sous les tropiques. Le vaste désert de Sahara est la cause de ce vent: au-dessus de
la surface sablonneuse embrasée, l’air se raréfie et monte verticalement; l’air de la mer se précipite pour remplir cet espneerarélié. De là vient, sur la côte occidentale de l’Afrique, le vent d’ouesf, si contraire aux navires en destination pour l’Amérique. Sur ces navires on éprouve, sans apercevoir le continent, l’effet de la clialcur rayonnante du sable. La même cause produit, comme on sait , les changements alternatifs des brises de terre et de mer, qui soufflent sur les côtes à des heures déterminées du jour et de la nuit. „
Déjà les anciens parlent souvent des amas d'algues qu’on trouve dans le voisinage de la côte occidentale de l’Afrique. La situation de cês amas est un problème qui se rattache intimement aux hypothèses sur l'extension de fa navigation phénicienne. Le Périple, qu’on attribue à Scylax de Caryanda, et qui, d’après les recherches de Niebuhr et de Lctronne, n'est très-probablement qu’une compilation du temps de Philippe de Macédoine, mentionne déjà une accumulation de fucus au delà de Cerné, une mer d’Algues, mar de sargasso. Mais cette indication de localité me parait être très-différente de celle qu’on trouve dans le traité De Mirabilibus auscultationibus , qu’on a longtemps et à tort attribué à Aristote. (Comp. Scyl. Cariand. Peripl., dans Hudson, vol. II, p. 53; et Aristot., De Mirabil. auscult., in Opp. omnia ex recens. Bekkeri, p. 844, § 136.) «Des navires phéniciens, dit le Pseudo-Aristote, poussés par le vent d’est, arrivèrent quatre jours après leur .départ de Gadès, dans un endroit où la mer était couverte de roseaux et de fucus (fyuovxosi 9>ùxo{). Le fucus est mis à nu par la marée basse, et inondé par la marée haute. » — Serait-il ici question d’un basfond, situé entre le 34e et 36e degré de latitude? Ce bas-fond atirait-il disparu par suite d'une révolution volcanique? — Vobonne indique des rochers au nord de Madère. (VOy. aussi Edrisi, Geograph. Nub., 1619, p. 157.) Dans le Périple de Scylax, on lit: « Au delà de Cerné, ja mer n’est plus navigable à cause de son peu de profondeur, à cause de la vase et du fucus. Ce fucus est d’un spithame d’épaisseur, et pointu supérieurement, de manière qu’il pique. « — Le fucus qu’on trouve entre Cerné (station phénicienne, Gauleaj d’après Gosselin, la petite ile Fedallah, sur la côte nord-ouest de la Mauritanie) et le cap Vert ne forme point une vaste prairie, un tout continu, mare herbidum, comme au delà des Açores. Festus Avenius dans sa description poétique des éôtes maritimes (Ora maritima, v. 109, 122, 388 et 408), description faite, comme l’auteur le dit lui-mème(V. 412),
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d’après des journaux de marine phéniciens, parie avec beaucoup de détails des obstacles que les fucus opposent à la navigation. Mais -Avienus les place beaucoup plus au nord , vers lerné, Vile Sacrée: ■■ •• .. •« ■ >
Sic nulla latc flabra propellunt rat cm.
Sic segnis humor œquoris pigri stupet. ’
, Adjicit et illud, plurimum inter gurgite s
Ex star e fucum, et sœpe virgulti vice Rctinere puppim
Hac inter undas multa cœspitem jacet ,
Eamque late gens Hïbernorum colit.
Les anciens mentionnent toujours lo fucus, la vaso (imXoç), le défaut de profondeur et le calme, comme des particularités de l’océan Occidental, en dehors des colonnes d'Hercule. Quant au prétendu calme, il n’y a là dessous probablement qu’une ruse punique, à laquelle tout peuple marchand est si enclin pour dérouter la concurrence. Cependant, dans ses livres authentiques (AristoL, Meteorol., II, I, 14), le Stagirite persiste aussi dans cette opinion sur l’absence de tout vent dans l’Océan Occidental; et il cherche l’explication d’un fait mal observé, ou plutôt d’une conte de marins, dans une hypothèse sur la profondeur de la mer. A coup sûr , on ne saurait comparer la mer si orageuse entre Gadès (Cadix) et les îles Fortunées (Canaries) avec la mer ondulée par de doux vents alizés, enfermée entre les tropiques, et que les Espagnols désignent d’une manière si caractéristique Sous le nom de el golfo de las Damas. (Acosta, Hisloria natural y moral de las Indias, lib. III, cap. iv.)
D’après mes recherches soigneuses et la comparaison d’un grand nombre de journaux de marine français et anglais, la dénomination ancienne et vague de mer de Sargasse comprend deux bancs de fucus: l’un plus grand, situé entre 19° et 54° de latitude, et sous lin méridien à sept degrés de longitude à l’ouest de Corvo, l’une des îles Açores; l'autre, plus petit, arrondi, entre les îles Bermudes et Bahama (25°-51ü latitude, 6B°-76° longitude). L’axe principal du petit banc, que traversent les navires se rendant du baxo de Plata (baie d’Argent) au nord de Saint-Domingue, aux îles Bermudes, me parait être dirigé nord-60°-est. Une bande transversale de fucus nalans, qui s’étend de l’est à l’ouest entre 28° et 30° de latitude, joint le grand banc au petit. J’ai eu le plaisir de voir que ces données ont été adoptées par mon ami défunt le major Rennell, dans son grand ouvrage sur les courants marins, et confirmées par beaucoup
d’observations modernes (Comp. Ilumboldt, Relation historique, t. 1, p. 202 ; Exbmen critique, t. 111, pag. 68-99 ; Rennell, Investigation of the currents of the Atlantic océan, 1832, pag. 184). Ces deux groupes de fucus, y compris la bande transversale (mer de Sargasse), occupent une superficie six à sept fois plus grande que celle de l’Allemagne.
C’est là que la végétation de l’Océan offre l’exemple le plus remarquable des plantes sociales d'une seule espèce. Sur la terre ferme, les savanes ou prairies de l'Amérique, les landes de bruyères (ericela), les forêts du nord de l'Europe et de l’Asie, formées de conifères, de bétulinces et de salicinées, présentent beaucoup moins d’uniformité que ces thalassophytes. Dans nos landes de bruyères du nord, nous voyons, à côté du calluna vulgaris, qui prédomine, l’erica telralix, l’e. ciliaris et l e. cinereaj dans celles du midi, Yerica arbore a, l’e. scoparia et l’e. medilerranea. Le fucus natans, par sa domination exclusive et l’uniformité de son aspect, ne saurait être comparé à aucune autre espèce végétale, vivant en société. Oviédo donne à ces bancs de fucus le nom de prairies, praderias de yerva. Quand on se rappelle que Pedro Velasco, natif de Palos, port d’Espagne, avait déjà en 1452 découvert l’ile de Flores, en se dirigeant, depuis Fayal, d’après le vol de certains oiseaux, on doit, à cause du voisinage du grand banc de fucus de Corvo et Flores, admettre comme presque impossible qu’une partie de la prairie océanique n’ait pas été aperçue, avant Christophe Colomb, par des navigateurs que des tempêtes avaient poussés à l’ouest. Cependant la surprise de l’amiral et de ses compagnons quand ils se virent, depuis le 16 septembre jusqu’au 8 octobre 1492, continuellement environnés d’algues marines, donne à croire que la grandeur de ce phénomène était alors encore inconnue aux navigateurs. Colomb ne mentionne pas, il est vrai, dans les extraits du Journal de marine publiés par Las Casas, les inquiétudes que causa la vue de cet énorme amas d’algues, ni les murmures de ses compagnons. Il parle seulement des plaintes et du mécontentement qu’excita le danger des vents d'est, si faibles et si inconstants. C’est le fils, Fernand Colomb, qui s’efforce, dans la Fie de son père, de peindre, sous une forme un peu dramatique, les vives appréhensions de l’équipage.
D’après mes recherches, Christophe Colomb traversa eu 14.92 le grand banc de fucus sous 28° Va de latitude; et eu 1493, il le traversa sous 57°, chaque fois sous 40°-45° de longitude. Cela résulte avec assez de certitude de l'estimation des distances que