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Colomb notait tous les jours, et qu’il mesurait, non pas en jetant la ligne, mais au moyen d’horloges de sable ( ampolletas ) se vidant toutes les demi-heures. La première indication précise de la ligne, calena délia poppa, je ne la trouve qu’en 1521, dans le Journal de Pigafetta pour la circumnavigation de Magellan ( Cosmos , t. II, pag. 224 et 410-414). La détermination exacte du lieu et de la date [est ici d’autant plus importante, qu'elle nous apprend que depuis trois siècles et demi l’accumulation de ces thalassophytes sociaux (qu’elle qu’en soit la cause) la nature locale du fond de la mer ou le remous de gulfstream, n’a pas changé de place. Cette fixité d’un grand phénomène au milieu de l’Océan toujours agité, est, à plus d'un titre, digne de l’attention du physicien. Bien que la violence et la direction des vents dominants impriment aux bancs de fucus des oscillations considérables, on peut cependant admettre qu’aujourd’hui encore, an milieu du dix-neuvième siècle, l’axe principal du grand banc passe par le 41e degré longitude ouest de Paris. Colomb, dans son imagination vive, y rattacha l’idée d’une grande ligne de démarcation naturelle qui, d’après lui, « partageait le globe en deux parties, et avait des rapports intimes avec la configuration de la terre, avec les variations do l’aiguille magnétique et des climats. » Incertain sur la longitude, il s’oriente (février 1493), après l’apparition des premières bandes de fucus (de la primera yerva) au bord oriental du grand baqp de Corvo. Déjà, le 4 mai 1493, la ligne de démarcation naturelle fut, par l'influence puissante de l’amiral, changée en la fameuse ligne de démarcation politique entre les possessions de l’Espagne et celles du Portugal. ( Voy . mon Examen critique, t. III, pag. 64-99 ; et Cosmos, t. II, p. 241.)

(“) Page 17. Les Tibbous et les Touaricks nomades.

Ces deux nations habitent le désert entre Bornou, le Fczzan et la haute Égypte. C’est Horncmann et Lyon qui nous les ont fait connaître plus exactement. Les Tibbous errent dans l’est, les Touaricks (Toueregs) dans l’ouest du grand océan de sable. Les premiers, à cause de leur agilité, ont reçu des autres peuplades le nom d’oiseaux. Les Touaricks se distinguent en ceuxd’Aghadez et en ceux de Tagazi. Ils conduisent souvent des caravanes, et se livrent au commerce. Ils parlent le berbère, et descendent incontestablement des Libyens primitifs. Ils présentent un phénomène physiologique remarquable: quelques-unes de leurs tribus sont, suivant la nature du climat , blanches, jaunâtres on

presque noires , mais sans avoir les cheveux, laineux , ni les traits des nègres. ( Exploration scientifique de l’Algérie, t. Il, page 543.) ' , , - ■ ,

.(*) Page 17. Le navire du désert.

Dans les poésies orientales, le chameau s’appelle le navire de terre ou du désert ( Sefynet el-badyet). (Chardin, Voyages, nouvelle édition, par Langlès, 1811, t. III, page 376.)

Mais le chameau n’est pas seulement un porte-fardeau dans le désert, et un moyen de communication; c’est aussi (comme le montre Charles Rilter dans son excellent Mémoire sur la distribution géographique de cette espèce animale) « une condition essentielle de la vie nomade des nations patriarcales dans les régions chaudes, presque sans pluies. Il n’y a pas d’animal dont la vie soit aussi intimement liée à la vie de l’homme dans son développement naturel primitif, et dont le souvenir soit aussi historiquement ancien, que le chameau dans la condition où il est chez les Bédouins » {Asie, t, VIII, sect. 1, 1847, pages 610 et 738). « Le chameau était entièrement inconnu aux Carthaginois pendant la période la plus florissante, jusqu’à la destruction de leur république de commerce; ee n’est que chez les Maurusiens, dans l’ouest de la Libye, qu’on le trouve employé à la guerre du temps des empereurs romains, et cela peut-être à la suite des relations commerciales avec les Ptolémées dans la vallée du Nil. Les Gouanches, habitants des îles Canaries, probablement de race berbère, ne connaissaient pas le chameau avant le quinzième siècle, époque où il y fut introduit par des conquérants et des colons normands. Dans leur commerce sans doute peu important avec la côte d’Afrique, les Gouanches se servaient de bâtiments trop petits pour transporter des animaux de cette taille. La tribu berbère, répandue dans l’intérieur du continent africain, à laquelle appartiennent les Tibbous et les Touaricks, doit sans doute à l’usage du chameau non-seulement ses relations avec toute la Libye déserte et les oasis, mais encore la conservation de sa nationalité. Cet usage resta, au contraire, étranger aux tribus nègres: c’est par les invasions des Bédouins dans tout le nord de l’Afrique, et par les missions de l’islamisme, que pénétra aussi dans l’ouest l’animal si utile des Nedjd, des Nabathéens et de toute la zone araméenne. Déjà, au quatrième siècle, les Gotbs amenèrent des chameaux sur les bords du Danube inferieur, de même que les Ghaznevides les trasplanlércut par troupeaux dans l’Inde sur les bords du Gange. » Dans la dislri-

billion de ces animaux sur le continent africain, il fuut distinguer deux époques, celle des Lagides,qui agissaient, par l'intermédiaire de Cyrène, sur tout le nord-ouest de l'Afrique, et celle des conquérants arabes.

On a longtemps agité la question de savoir si les animaux domestiques les plus anciens compagnons de l’homme, tels que le bœuf, le mouton, le chien, le chameau, vivaient primordialement à l’état sauvage. Les Hiongnoux, dans l'Asie orientale, sont au nombre des peuples qui ont dressé le plus anciennement des chameaux sauvages. Le compilateur du grand ouvrage chinois Si-you-wcn-kien-lo ( Historia regiontim occidentalium,quœ Si-Yu çocantur,f>isuet auditu cognitarum) assure qu’au milieu du dixliuitième siècle, il y avait, dans l'est du Turkestan, non-seulement des chevaux et des ânes, mais encore des chameaux sauvages. Hadji-Chalfa,dans sa géographie publiée en turc au dix-septième siècle, parle aussi de chasses de chameaux sauvages comme étant très-communes dans les plateaux de Kaschgar, de Turfan et de Khotan. Schott rapporte, d’après la traduction de Ma-dji, auteur chinois, qu’on trouve des chameaux sauvages dans les pays situés au nord de la Chine et à l’ouest du Hoang-Ho, à llo-Siou Tangut. Cuvier seul ( Règne animal, t. I, pag. 257) doute de l'existence actuelle du chameau sauvage dans l’intérieur de l’Asie. Il croit que ces animaux y sont devenus sauvages. Les Kalmoucks et d’autres sectaires du boudhisme, “ pour bien mériter de l’autre monde, » mettent des chameaux et d'autres animaux en liberté. D’après les témoignages des Grecs, du temps d'Artéinidore, et d’Agalharchidc de Cnide, le chameau arabe sauvage avait pour patrie le golfe Élanitique des Nabatbéens (Ritter, l. c.. pag. 670, 672 et 746). Un fait extrêmement remarquable ce sont les ossements des chameaux fossiles antédiluviens que le capitaine Cautley et le docteur Faiconer ont découverts, en 1854, dans les collines de Sewalik (promontoire de l’Himalaya); on y a trouvé aussi des ossements antédiluviens de mastodontes, d’éléphants, de girafes et de colossochelys, tortue gigantesque de douze pieds de long sur six pieds de haut (llumboidt, Cosmos, 1. 1, pag. 229). Le chameau antédiluvien, qui a reçu le nom de c amelus sivalen * sis, ne diffère pas essentiellement des chameaux actuels égyptien et bactricn (à une et à deux bosses). Tout récemment on a apporté quarante chameaux deTénérife à Java (Singapore- Journal oflhe Indian archipelago, 1847, pag. 206). On en a fait le premier essai d’introduction à Samarang. Les rennes n’ont été introduits de la Norwcge en Islande que dans le dernier siècle. Les premiers

colons ne l'y trouvèrent point, malgré le voisinage du Groenland oriental et des masses de glaces flottantes. (Sartorius de Waltcrshnusen, Esquisse physico-géographique de l'Islande (en allem.), année 1847, pag. 41.) ,j,„

('0) Page 17. Entre l’Altaï et le Kuen-lun.

L’immense plateau de l'Asie, qui comprend la petite Bukharie, la Songarie^ le Thibet,le Tangut et le pays des Mongols.-Chalchas et Olotes, est situé entre le 3G' et 48' degré de latitude nord, et entre les 79' et 116' degrés de longitude. C’est une erreur de se représenter cette partie de l’Asie centrale comme un soulèvement continu , comme une voussure semblable aux plateaux de Quito et du Mexique, et de sept à neuf mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Déjà, dans mes Recherches sur les montagnes de l’Inde septentrionale , j’ai fait voir que, dans ce sens, il n’y a pas de haut plateau non interrompu dans l’intérieur de l’Asie. (Ilumboldt, Premier Mémoire sur les montagnes de l’Inde, dans les Annales de Physique et de Chimie, t. III, année 1816, p. 303; Second Mémoire, t. XIV, année 1820, pag. 5-35.)

Depuis longtemps mes idées sur la distribution géographique des plantes et sur la température moyenne, nécessaire à la culture de certaines espèces, m ont suggéré bien des doutes sur la continuité d'un grand plateau de la Tartarie, entre l’IIimalaya et la chaîne de l’Altaï. On avait continué à décrire ce plateau en copiant Hippocrate {De aere et aquis, XCVI, pag. 74); c’étaient toujours « les plaines élevées et nues de la Scylbie, qui, sans se couronner de montagnes, se prolonge uniformément jusque sous la constellation de l’Ourse. » Klaprot eut l’incontestable mérite d’avoir signalé le premier, dans une partie de l’Asie plus centrale encore que ne le sont le Kaschmir, le Baltistan et les lacs sacrés du Thibel (Manasa et Ravanahrada), la vraie position et la prolongation de deux grandes chaînes de montagnes, différentes l’une de l’autre, le Xuen-lun cl le Thian-Schan, sans en eonnaitre la nature volcanique; mais, entraîné par les hypothèses d’une géologie dogmalico-poélique qui régnait., alors, cet ingénieux physicien croyait à l’existence d’une chaîne rayonnante, et voyait dans le Bogdo-üola {mons Augustus , point culminant du Thian-Schan) le noyau central d’où partent toutes les autres montagnes de l'Asie, et qui domine le reste du continent.

L’opinion erronée d'un immense plateau de l’Asie centrale (plateau de la Tartarie) a pris naissance en France dans la sc-

condc moitié do dix-huitième siècle. Elle était le résultat de combinaisons historiques et d’une étude superficielle du célèbre voyageur vénitien, ainsi que des récits naïfs de ces moines diplomates qui, grâce â l’unité et à l’étendue du grand empire mongol, pouvaient, aux treizième et quatorzième siècles, parcourir presque tout l’intérieur du continent, depuis les porls de la Syrie et de la mer Caspienne jusqu’au littoral de la Chine, baigné par le grand Océan. Si la connaissance du la langue et do la littérature sanscrites eût été chez nous de cinquante ans plus ancienne, clic aurait sans doute fourni un appui respectable à cette hypothèse du grand plateau entre l’Himalaya et la Sibérie méridionale. Le poëmc Mahabharala , dans le fragment géographique de Bhischmakanda, parait désigner le Mérou, moins sous le nom d'une montagne que sous celui d’un énorme renflement du sol, fournissant les eaux aux sources du Gange, du Bbadrasoma (Irtisch) et de l’Oxus bifurqué. A ces vues physico-géographiques vinrent, en Europe, se mêler des idées d’un autre genre, des rêveries mythologiques sur l’origine de l’espèce humaine. D’après ces idées, les hautes régions d’où l’eau s’était d’abord retirée (la théorie du soulèvement fut longtemps repoussée par la plupart des géologues) devaient aussi avoir reçu les premiers germes de la civilisation. Les systèmes de géologie biblique, basés sur le déluge et les traditions locales, favorisaient ces hypothèses. Le rapport intime entre le temps et l’espace, entre le commencement de l’ordre social et la nature plastique de la surface du globe, donna à ee plateau de la Tartarie, supposé continu, une haute importance et presque un intérêt moral. Mais des connaissances positives, fruits de voyages scientifiques et d’observations directes, ainsi que d’une étude approfondie des langue et littérature asiatiques, particulièrement de celles des Chinois, ont peu à peu lait ressortir l’inexactitude et les exagérations do ees hypothèses barbares. Les plateaux (oponiStx) de l’Asie centrale ne sont plus regardés comme le berceau de la civilisation humaine, comme l’antique siège des sciences et des arts. 11 est disparu ce vieux peuple des atlantes de Bailly, « qui, selon une expression heureuse de d’Alembert, nous a tout appris, excepté son nom et son existence. Les Allantes océaniques étaient déjà, du temps de Posidonius, traités avec la même raillerie. (Strab., lib. II, p. 102, et lib. XIII, p. 598, Casaub.)

Un plateau très-élevé, mais d’une hauteur très-inégale, se dirige, à part quelques faibles interruptions, du sud-sud-ouest au nord- nord-est, depuis le Thibet oriental jusque vers le noyau

des montagnes de Kentci, au sud du lac Baïkal; il porte les noms de Gobi , de Scha-mo (désert de sable), de Scha^ho (fleuve de sable) et Hanhai.Ce renflement du sol, probablement' antérieur aux chaînes de montagnes qu’il occupe, est situé, comme nous l’avons dit, entre le 7ljDct le 116° de longitude orientale de Paris. Mesuré rectangulaireinent sur son axe longitudinal, il a au sud entre Ladak , Gcrlop et Massa , siège du grand lama , cent , quatre-vingts milles géographiques ; entre Harni dans les montagnes Célestes, et la grande courbure du Hoang-Ho au pied de la chaîne d’In-Schan, il en a à peine cent vingt ; au nord, entre le Khanggai, où était jadis la fameuse ville de Karakhorum , et la chaîne méridienne de Khin-Gan-Petscha (parrie du Gobi qu’on traverse pour se rendre de Kiachta , par Urga , à Pèking), il a environ cent quatre-vingt-dix milles géographiques de longueur.

A tout ce renflement, qu’il faut distinguer avec soin des chaînes de montagnes orientales beaucoup plus élevées, on peut, à cause de ses courbures, donner approximativement une superficie triple de celle de la France. La Carte des chaînes de montagnes et des volcans de l'.dsie centrale, q ue j’ai tracée en 1850, mais qui n’a paru qu’en 1843, montre très-clairement les rapports hypsométriques entre les chaînes de montagnes et le plateau de Gobi. Elle est fondée sur l’emploi critique de toutes les observations astronomiques qui m’étaient accessibles, et des descriptions orografiques extraordinairement riches qu’offre la littérature chinoise , et que Klaproth et Stanislas Julien ont examinées, à mon instigation. Ma carte, indiquant à grands traits la direction moyenne et la hauteur des chaînes de montagnes, représente l’intérieur du continent d’Asie depuis 50° jusqu’à GO" de latitude, entre les méridiens de Péking et de Cherson.

Elle diffère essentiellement de toutes celles publiées jusqu’à ce jour.

Les Chinois ont une triple facilité pour recueillir, dans leur littérature primitive, une quantité aussi considérable de données orografiques sur la liante Asie, particulièrement sur les régions jusqu’à présent si inconnues à l’occident, comprises entre l'In- Schan, le lac alpin de Kboukou-Noor, et les rives de l’Ili et du Tarim, au nord ot au sud des montagnes Célestes. Ces trois facilités sont: les expéditions guerrières dans l’ouest (déjà sous les dynasties des Ilan et des Thang , cent vingt-deux ans avant notre ère, et au neuvième siècle, des conquérants pénétrèrent jusqu’à Ferghana et jusqu’aux bords de la mer Caspienne), y compris les conquêtes pacifiques des pèlerins boudhistes; l’inté-

rêt religieux qui, par la prescription de sacrifices périodiques, se rattachait à certaines cimes de montagnes élevées ; enfin l'usage ancien et généralement répandu de la boussole pour l’orientation des fleuves et des montagnes. Cet usage, et la connaissance de la polarité de l’aiguille magnétique, douze siècles avant l’ère chrétienne, ont donné aux descriptions orogrnphiques et hydrographiques des Chinois une autorité prépondérante sur les indications, d’ailleurs si rares, des auteurs grecs et latins. Strabon, malgré sa sagacité, ignorait la direction des Pyrénées, aussi bien que celle -des Alpes et des Apennins. (Corap. Strabon, lib. II, p. 71 et 128; lib. III, p. 137; lib. IV, p. 199 et 202; lib. V, p. 211, édit. Casaub.)

La terre basse comprend : presque toute l’Asie septentrionale, au nord-ouest des montagnes Célestes volcaniques (Thian-Schan); les steppes au nord de l’Altaï et de la chaîne de Saya ; les pays qui s’étendent depuis la montagne méridienne de Bolor ou Bulyt-Tagh ( montagnes Nuageuses, dans le dialecte nigurien), et depuis l’Oxus supérieur, dont les sources furent trouvées parles pèlerins boudhistes Hiuen-Thsang et Song-Yun (en B18et 629), par Marco-Polo (en 1277) et par le lieutenant Wood (en 1838), dans le lac de Sir-i-Kol ( lake Victoria), jusque vers la mer Caspienne, et depuis le lacTenghiz ou Balkhaseh, à travers la steppe des Kirghises , jusque vers l’Aral et l’extrémité sud de l’Oural. A côté des hauts plateaux de six à dix mille pieds d’élévation , il est bien permis de désigner par le nom de terre basse des plaines qui n’ont que deux cents à douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer: le premier de ces chiffres indique la hauteur de la ville de Manheim ; le second , celle de Genève et de Tubingue. Si l’on veut étendre le mot plateau, dont les géographes modernes ont tant abusé, aux reliefs (renflements) du sol qui offrent des différences de climat et de végétation à peine sensibles, il faut, vu le vague de ces expressions de terre basse et de terre haute qui n’ont qu’une valeur relative, renoneer en géographie physique à l’idée d’un rapport entre les hauteurs et le climat, entre les reliefs du sol et la diminution de tempérâtnre. — En me trouvant dans la Dzungaric chinoise, entre les froblières de la Sibérie et le lac Saysan (Dsaisang), à une distance égale de la mer Glaciale et de l’embouchure du Gange, j’avais' bien lieu de me croire dans Y Asie centrale. Cependant le baromètre m’apprit bientôt que les plaines que parcourt l’Irtiscfr supérieur, entre Ustkaraenogorsk et le poste Dzungaro-chinois’ de Chonimailacbou ( le Bêlement de la brebis ) , sont situées â f

peine de huit à onze cents pieds au-dessus du niveau de ia mer. Les mesures barométriques plus anciennes dePansner, mais qui n’ont été publiées qu’après mon expédition , ont été confirmées par mes propres observations. Les unes et les autres réfutent les hypothèses de Chappe sur la situation élevée des rives de l’Irtisch dans la Sibérie méridionale, hypothèses qui ne sont fondées que sur des estimations de chutes de fleuves. Plus loin, à l’est, se trouve le lac Baïkal, qui n’est qu’à deux cent vingt-deux toises (1552 pieds) au-dessus de la mer.

Pour attacher aux noms de terre basse et terre haute une idée de relation précise, je vais communiquer ici une table graduée de plateaux européens, africains et américains exactement mesurés. Il faudra ensuite comparer avec ces nombres ce que nous savons jusqu’à présent sur la hauteur moyenne des plaines de

l’Asie (ia terre basse proprement dite) :

toises.

Plateau de l’Auvergne. . . 170

— de la Bavière. ... . 260

— de la Castille. 350

— de Mysore • 460

— de Caracas. . . . . 480

— de Popayan 900

' — » du lac Tzana (Abyssinie) 950

— de la rivière Orange (Afrique australe). . . 1000

— d’Axum (Abyssinie). 1100

— du Mexique 1170

—r de Quito 1490

— de la province de los Pastos 1600

— des environs du lac de Titicaca 2010

Aucune partie du désert dit de Gobi ( il contient çà et là do beaux pâturages) n’a été aussi exactement explorée, relativement à ses différences de hauteur, que la zone, de près de cent cinquante milles géographiques de large, qui se trouve comprise entre les sources du Selenga et la muraille de Chine. Deux savants distingués, l’astronome Georges Fuss et le botaniste Bunge, ont exécute , sous les auspices de l’Académie de Saint-Pétersbourg, un nivellement barométrique très-prccis. Ils accompagnèrent, en 1832, la mission des moines grecs à Pcking, pour y établir une des nombreuses stations magnétiques que j’avais recommandées. La hauteur moyenne de cette partie du Gobi n’a pas, comme on l’avait cru prématurément d’après les mensura»

tions des sommets voisins exécutées par lus jésuites Gerbillon et Verbicst, de sept mille cinq cents à huit mille pieds, mais à peine quatre mille pieds (067 toises). Le sol de ce désert, entre Erghi, Durma et Scharaburguna, n’est pas à plus de deux mille quatre cents pieds (400 toises) au-dessus du niveau de la mer. A peine est-il de trois cents pieds plus élevé que le plateau de Madrid. Erghi, au centre de la route, est situé à 45° 31 de latitude nord, et à 109° 4 de longitude est. Là se trouve un abaissement de plus de soixante milles de large, dirigé du sud-ouest au nord-est. Suivant une vieille légende mongole, c’est l’ancien lit d’une vaste mer intérieure. On y rencontre des arundinéos et des salsola, pour la plupart les mêmes espèces qui croissent sur les bords bas de la mer Caspienne. Ce centre du désert est occupé par de petits lacs salés, dont le sel est expédié en Chine. D’après une croyance singulière, très-repandue parmi les Mongols, l’Océan reviendra un jour reprendre son empire dans Gobi. De pareilles rêveries géologiques rappellent ces traditions chinoises qui parlent d’un lac amer dans l’intérieur de la Sibérie, et dont j’ai déjà ailleurs fait mention. (Humboldt, Asie centrale , t. II, p. 141; Klaproth, Asia polyglolta, p. 232.)

Le bassin de Caschmir, prôné avec tant d’enthousiasme par Bernicr, et peut-être vanté trop modérément par Victor Jacquemont, a également donné lieu à des exagérations hypsornétriques. Jacquemont trouva, par une mesure barométrique exacte, pour le lac Woulour, dans la vallée de Caschmir, non loin de la capitale Sirinagour, une hauteur de huit cent trente-six toises (5010 pieds). Par des évaluations incertaines au moyen de l’eau bouillante, le baron Charles de llügel trouva neuf cent dix toises, et le lieutenant Cuningham seulement sept cent quatre-vingtdix toises. (Comp. mon Asie centrale , t. III, p. 310, et Journal of lhe Asiatic Soc. of Bengal, vol. X, 1841, p. 114.) La contrée montueuse de Caschmir, qui a excité un si vif intérêt, surtout en Allemagne, et dont la douceur du climat est, tant soit peu, tempérée par quatre mois de neige dans les rues de Sirinagour (Charles de llügel, Cashmir, t. H, p. 196), n’est pas située, comme on l'indique communément, sur la crête de l’IIimalaya, mais elle est comme un vallon sur la pente méridionale de cette montagne. Au sud-ouest, où le Pir-Panjal la sépare, comme une muraille, du Pendjab indien, les cimes neigueses sont, selon Vigne, couronnés de rochers basaltique et amygdaloïdes. Ces derniers portent, chez les indigènes, le nom très-caractéristique de

schischak-deyn , c’est-à-dire, de pustules du diable. (Vigne, Tra-

vels in Kashmir, 1842, vol. I, p. 257-293.) La beauté de sa végétation fut de tout temps très-différemment dépeinte, suivant que les voyageurs venaient, par le sud, de l'Inde si riche en plantes, ou, par le nord, du Turkcstan, du Samarkand et du Ferghana.

Relativement à la hauteur du Thibet, ce n’est que dans ces derniers temps qu’on en a acquis une idée exacte, après avoir longtemps confondu, d’une manière si inepte, le niveau du plateau avec les cimes qui s’en élèvent. Le Thibet remplit l’espace entre les deux chaînes puissantes de l’Himalaya et du Kuenlun ; c’est le renflement du sol de la vallée entre ees deux chaînes. Les indigènes et les géographes chinois divisent ce pays, . de l'est à l’ouest, en trois parties. On distingue le Thibet supérieur, avec la capitale Hlassa (probablement à quinze cents toises de hauteur), le Thibet moyen, avec la ville de Leh ou Ladak (à quinze cent soixante-trois toises), et le petit Thibet ou Baltistan, surnommé le Thibet des abricotiers ( Saributan), où sont Iskardo (à neuf cent quatre-vingt-cinq toises), Gilgit, et au sud d’Iskardo, mais sur la rive gauche de l’indus, le plateau Deotsouh (à dix-huit cent soixante-treize toises), mesuré par Vigne. En examinant tous les documents que nous possédons actuellement sur les trois Thibets, et dont le nombre va s'accroître par la brillante expédition de délimitation faite sous les auspices du gouverneur général lord Dalhousic, on ne tarde pas à se convaincre que la région située entre l’Himalaya et le Kuenlun n’est nullement un plateau continu, mais qu’elle, est coupée par des groupes de montagnes qui certainement appartiennent à des systèmes de soulèvement tout différents. Il y a très-peu de plaines proprement dites. Les plus considérables sont celles qui se trouvent entre Gertop, Daba, Schang-Thung ( plaine des pâtres ), la patrie des chèvres qui fournissent l’étoffe des châles, et Schipke (à seize cent trente-quatre toises); puis celles qui entourent Ladak à deux mille cent toises, et qu’il ne faut pas confondre avec la dépression où est bâtie la ville; enfin le plateau des lacs sacrés Manasa et Ravanahrada (vraisemblablement à deux mille trois cent quarante-cinq toises), qu’avait déjà visité, en 1G23, le père Antonio de Ândrada. D’autres par- » lies sont entièrement remplies de masses de roches compactes: risiny, comme dit un voyageur récent, like the waves of a vast Océan. Le long de l’Indus, du Sutledje et du Yarou-Dzangbo- Tschou, que l'on regardait autrefois comme identique avec le Buram-pouter (plus exactement Brahma- Poutr a), on a mesuré

des points dont l'élévation au-dessus du niveau de la mer varie entre mille cinquante et quatorze cents toises; tels sont les villages thibétains de Pangi, Kunawour, Kèlou et Mourung. (Hum boldt, Asie centrale , t. III, p. 281-325.) Je crois pouvoir conclure d’un grand nombre d’observations hypsomélriqucs soigneusement recueillies, que le plaleau du Thibet, entre 7f® et 83° de longitude est, n’atteint pas tout à fait une hauteur moyenne de dix-huit cents toises (10800 pieds), ce qui est à peine la hauteur de la plaine fertile de Caxamarca dans le Pérou; mais il est inférieur de deux cent onze toises à la hauteur du plateau de Titicaca, et de trois cent trente-sept toises an niveau des rues de la ville supérieure de Potosi (à deux mille cent trente-sept toises).

La culture des végétaux, qui, pour prospérer, exigent un certain degré de chaleur, nous apprend qu’en dehors du plateau thibétain et du désert de Gobi, dont la circonscription vient d’être tracée entre les parallèles de 57° et 48®, là où l’on supposait jadis l’existence d’une immense plaine continue, l'Asie offre des dépressions considérables, de véritables terres basses. La culture de la vigne et du coton sous les parallèles du nord, que mentionne Marco-Polo dans son voyage, avait depuis longtemps exercé la sagacité de Klaproth. Dans un ouvrage chinois, intitulé Sian- Kiang-wai-tan-ki-lio (Renseignements sur les barbares nouvellement soumis), il est dit: « Le pays d’Aksoti, un peu au sud des montagnes Célestes, près des rivières qui forment le grand Tarim-Gol, produit des raisins, des grenades et d’autres fruits innombrables, d’une qualité exquise; il produit aussi du coton (gossypium religiosutn) qui couvre les champs comme des nuages jaunes. En été, la chaleur y est excessive, et en hiver il n’y a, comme dans le Turfan, ni froid rigoureux, ni beaucoup de neige. » — Les environs de khotan, de Kaschgar et de Yarkand fournissent encore maintenant, comme du temps de Marco-Polo (Il milione di Marco Polo, pubbl. dal conte Baldelli, 1. 1, p. 32 et 87), le tribut accoutumé du coton naturel. Dans l’oasis de llanii (Khamil), à plus de cinquante milles géographiques au sud d’Aksou, réussissent également les orangers, les grenadiers et des raisins délicieux.

Les circonstances de culture présupposent des territoires étendus, d’une faible élévation. A une si grande distance des côtes, dans une situation si orientale, qui augmente le froid, un plateau, de la hauteur de Madrid ou de Munich, pourrait en effet avoir des étés très-chauds; mais il n’est guère probable que les hivers soient extrêmement doux et presque sans neige sous 43°

cl 44° do latitude nord. J’ai vu, sur les bords de la mer Caspienne, à soixante-dix- huit pieds au-dessous du niveau de la mer Noire (à Astracan, 46° 21’ de latitude), comment une forte chaleur d’étc favorise la culture de la vigne; mais la température de l’hiver s’y ahaisse de 20° à 25° centigr. Aussi, depuis le mois de novembre, y enterre-t-on la vigne à une grande profondeur. On conçoit que des plantes telles que la vigne, le cotonnier, le riz, le melon, qui ne vivent pour ainsi dire que pendant l’été, puissent être cultivées encore avec succès entre 40“ et 44° de latitude, sur des plateaux de plus de cinq cents toises d’élévation , et recevoir l'action bienfaisante des rayons du soleil; mais les grenadiers d’Aksou, les orangers de Hami, dont les fruits étaient déjà vantés comine si exquis par le père Grosier, comment pourraient-ils résister à un hiver long et rigoureux, conséquence nécessaire d’une grand élévation du sol? {Asie centrale, t. II, p. 48-52 et 429). D’après Charles Zimmermann (dans la savante analyse de sa Carte de l’Asie intérieure, 1841, p. 99), il est extrêmement probable que l’abaissement de Tarim, c’est-à-dire le désert compris entre les chaînes de Thian-Schan et de Kucn- Lun, là où le Tarim-Gol, rivière de steppe, se jetait dans le lac de I.op, décrit autrefois comme un lac alpestre, est à peine de douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et qu’il n’atteint par conséquent que le double de la hauteur de Prague. Selon sir Alexandre Burnes, l’élévation de Bokhara n’est que de cent quatre-vingt-six toises (III 6 pieds). Il est vivement à désirer qu’on parvienne, à l’aide des observations barométriques directes, ou, ce qui exige plus de précautions qu’on n’en emploie ordinairement, par la détermination du point d’ébullition, à écarter tous les doutes sur la hauteur du plateau de l’Asie centrale au sud de 45° de latitude. Tous les calculs sur les différences entre la limite des neiges éternelles et le maximum de hauteur pour la culture de la vigne dans des climats différents, reposent sur des éléments trop compliqués et trop incertains.

Afin de rectifier ici, sous une forme abrégée, ce qui avait été dit dans la dernière édition de cet ouvrage sur les grands systèmes de montagnes qui coupent l’intérieur de l’Asie, je vais y joindre l’aperçu suivant. Nous commencerons par les quatre chaînes parallèles, qui se dirigent assez régulièrement de l’est à l’ouest, et communiquent çà et là entre elles par des branches transversales. Les déviations indiquent, comme dans les Alpes de l'Europe occidentale, des époques de soulèvement différentes. Après les quatre chaînes parallèles (Altaï, Thian-Schan, Kuen-

Lun cl Himalaya), nous nommerons comme chaînes méridiennes (lungitudinales) l’Oural, le Bolor , le Khingan et les chaînes chinoises qui, près de la grande courbure du Dzangbo-Tscbou thibétain et assam-birmanais, filent du nord au sud. L’Oural sépare l’Europe inférieure de l’Asie inférieure. Cette dernière région est, dans Hérodote (t. V, p. 204, édit. Schweigh.), et même dans Phérécyde de Syros, une Europe scythique (sibérienne) , comprenant tous les pays au nord de la mer Caspienne et du Jaxarte, qui coule à l’ouest ; elle peut donc être considérée comme un prolongement de notre Europe, « traversant longitudinalement l’Asie. »

1° Le grand système de l’Altaï ( la montagne d' Or de Méandre de Byzance, historien du septième siècle, V Altaï- Alin des Mongols, Kin-Schan des Chinois) s’étend entre S0° et 52° Va de latitude nord, et forme la limite méridionale de la grande dépression sibérienne, depuis les riches miues d'argent du mont Serpent, et la jonction de l’Ulba et de l’Irtisch jusqu’au méridien du lac Baïkal, Il faut tout à fait abandonner les divisions et les noms de grand et petit Altaï, empruntés à un passage obscur d’Aboulghasi ( Asie centrale, t. I, p. 247). Le système de l’Altaï comprend: a. l'Altaï proprement dit ou de Eolywan , qui appartient exclusivement à l’empire russe; situé à l’ouest des fis-, sures transversales du lac de Telczki , il formait peut-être primitivement la rive orientale du grand bras de mer qui, dans la direction actuelle du groupe des lacs Aksakal-Barbi et Sarykupa, faisait communiquer le bassin aralo-caspicn avec la mer Glaciale ( Asie centrale, t. II, p. 188); b. à l’est des chaînes longitudinales de Telezki, les chaînes de Saya, Tangnou et Oulangom ou Malaklia, toutes assez parallèles, dirigées de l’ouest à l’est. Le Tangnou, qui se perd dans le bassin du Selcnga, a formé l’antique ligne de démarcation entre les peuples de race turque au sud, et les Kirghises (Ilakas, nom identique avec zâxai) au nord. (Jacob Grimm, Geschiclile der deutschen Sprache (Histoire de la langue allemande), 1848, 1. 1, p. 227). C’est le siège primitif des Samoyèdes ou Soyotes qui, dans leurs migrations, s’avancèrent jusqu'il la mer Glaciale, et qu’on a longtemps pris, en Europe, pour une nation exclusivement polaire. Les sommets neigeux les plus élevés de l’Altaï de Kolywan sont les colonnes de Bielucha et de Katunia. Celles-ci n’atteignent cependant que dix-sept cent vingt toises, hauteur de l’Etna. Le haut plateau Dauricn , auquel appartient le noyau des montagnes de Kcmtci, et dont le bord oriental est frisé par le Jablonoi-Chrcbct, sépare les bassins du Baïkal et de l’Amour.

2° Le système du Thian-Schan, chaîne des montagnes Célestes (le Tcngri-Tagh des Turcs ou Toukious, et de leurs affiliés les Iliongnoux), surpasse en étendue, de l’ouest à l’est, huit fois la longueur des Pyrénées. Au delà, c’est-à-dire, à l’ouest de son intersection avec la chaîne longitudinale du Bolor et Kosyourt, le Thian-Schan porte le nom d 'Asferah etd ’Aktaglij il est riche en métaux, et coupé d’ouvertures dégageant des vapeurs qui brillent la nuit, et qu’on utilise pour l’extraction du sel ammoniac. (Asie centrale, t. IL, p. 18-20.) A l’est de la chaîne sécante de Bolor et de Kosyourt, viennent, dans le Thian-Schan: le passage de Kaschghar (Kaschghar-Dawan); le passage du glacier Djeparle , qui conduit à Koutsche et Aksou dans le bassin de Tarim; le volcan Pers-Sehan, qui vomit des flammes et a fait couler de la lave au moins jusqu’au milieu du dix-septième siècle de notre ère; le grand soulèvement du Bogdo-Oola neigeux; la solfatare d’Urumtsi, qui dortne du soufre et du sel ammoniac (nao-scha) dans une contrée houillère; le volcan deTurfçn (volcan d’Hotschcu ou Bischbalik), dans un point presque intermédiaire entre les méridiens du Turfan (Kune-Turpan) et du Pidjan, encore maintenant en activité. Les éruptions volcaniques du Thian- Schan remontent, d’après les historiens chinois, jusqu’à l’année 89 ap. J.-C., époque où les Hiongnoux furent chassés des sources de l’Irtisch et poursuivis par les Chinois jusqu’à Koutsche et Kharaschar. (Klaproth, Tableaux historiques de l'Asie, p. 108.) Le général chinois Teu-Hian passa le Thian-Schan, et aperçut « les monts Ignivomcs, dont les roches en fusion coulent plusieurs li au loin. » (

Ce grand éloignement du littoral, pour les volcans de l’Asie centrale, est un phénomène remarquable, ùnique. Abel Rémusat, dans une lettre à Cordier (Annales des Mines, t. V, 1820, p. 137), a le premier appelé l’attention des géologues sur cet éloignement, qui est, par exemple, pour le volcan Pe-Schan, au nord jusqu’à la mer Glaciale, à l’embouchure de l’Obi, de trois cent quatrevingt-deux milles géographiques, et au sud, jusqu’à l’embouchure de l'Indus et du Gange, de trois cent soixante-dix-huit milles. Ces volcans sont situés au centre même du continent asiatique. A l’ouest, le Pe-Schan est distant de la mer Caspienne, dans le golfe de Karaboqhaz, de trois cent quarante milles, et de deux cent cinquante-cinq milles de la rive orientale du lac Aral. Les volcans actifs du Nouveau-Monde étaient jusqu’à présent les exemples les plus frappants de monts ignivomcs très-éloignés des eûtes. Pour le Popocatepctl du Mexique, cette distance n'est

que de tronte-trois milles; et pour le Sangaï, le Tolitna et la Fragua, volcans de l’Amérique méridionale, elle est de vingttrois, vingt-six et trente-neuf milles géographiques. De ces données sont exclus tous les volcans éteints et toutes les montagnes de trachytc, qui n’ont pas de communication permanente avec l’intérieur du globe. (Jsie centrale, t.ll, p. 1G-55, 69-77 et 541-356.) A l’est du volcan de Turfan et de l’oasis de llami, fertile en fruits, la chaîne du Thian-Schan disparait dans le grand renflement du Gobi, dirigé du sud-ouest ou nord-est. L’interruption sc prolonge pendant plus de 9 degrés >/* de longitude; mais au delà du Gobi transversal, la chainc un peu plus méridionale de l’In-Schan (montagne d’Argenl), dirigée de l’ouest à l’est presque jusqu’aux bords de l’océan Pacifique près de Pcking, au nord du Pe-Tscheli, forme une continuation du Thian-Sehan. De même qu’on peut considérer l’In-Schan comme la continuation orientale de la fente d’où a surgi le Thian-Sehan, ainsi on pourrait reconnaître dans le Caucase un prolongement occidental au delà du grand abaissement aralo-easpicn, ou de la dépression de Turan. Le parallèle moyen ou l’axe de soulèvement du Thian-Sehan oscille entre 40° 2/s et 45° de latitude; celui du Caucase, d’après la carte de l’état-major russe, passe de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest, entre 41° et 44° (baron de Meyendorfï, dans le Bulletin de la Société géologique de France, t. IX, 1837-1838, p. 250). Parmi les quatre chaînes parallèles qui traversent toute l’Asie, le Thian- Schan est la seule dont on n’ait jusqu'à présent mesuré aucun sommet.

5° Le système de Kuen-Lun (Kurkun ou Kulkun), y compris le Hindou-Kho et sa communication occidentale avec l'Elburz et le Dcmavend de Perse, forme, avec les Cordillères des Andes d’Amérique, la ligne de soulèvement la plus longue de notre planète. Là ou la chaîne longitudinale du Bolor coupe rcctangulairement la chaîne de Kuen-Lun, celle-ci prend le nom de Mçntagne de l’Oignon (Thsung-Ling); on appelle meme ainsi une. partie du Bolor, situé à l’angle inlerne oriental du point de section. Limitant au nord le Thibet, le Kuen-Lun s'étend trèsrégulièrement de l’ouest à l’est sous 56" de latitude. Sous le méridien de HIassa, il présente une interruption, déterminée par le puissant noyau de montagne qui entoure le lac alpestre de Khoukou-Noor et la mer Étoilée (Sing-so-hai), si célèbre dans la géographie mythique des Chinois. Les chaînes du Nan-Schan et du Kilian-Schan, qui se montrent un peu plus au nord, peuvent être en quelque sorte considérées comme un prolongement

oriental «lu Kuen-Lun. Elles atteignent la muraille de la Chine près de Liang-Tscheu. A l'ouest du point de section du Bolor et du Kuen-Lun (Thsung-Ling), la direction régulière des axes de soulèvement (de l 'est à l’ouest dans le Kuen-Lun et l'Hindou* Kho, du sud-est au nord-ouest dans IHimalaya) prouve, comme je crois l’avoir le premier démontré {Asie centrale, t. I, p. xxm et 118-159; t. II, p. 451-454 et 4G5), que l’IIindou-Kho est une continuation du Kuen-Lun et non de l’IIimalaya. Depuis le Taurus, en Lycie, jusqu’au Kafirislan, dans une étendue de 45 degrés de longitude, la chaîne suit le parallèle de Rhodes, le diaphragme dcDicéarque. La grande vue géologique d’Ératosthènc (Strabon, lib. U, p. 68; lib. XI, p. 490 et 511; lib. XV, p. 689), détaillée par Marin de Tvr et Ptolémée, d’après laquelle « le Taurus, en Lycie, se prolonge, à travers toute l’Asie, jusqu’à l'Inde dans une seule et même direction,» paraît en partie fondée sur des notions qui sont venues du Pendjab aux Perses et aux Indiens. “Les brachmans soutiennent, dit Cosmas l’Indicopleustc dans sa Topographie chrétienne (Montfaucon, Collectio novaPatrum, t. H, p. 157), qu’un cordon, tiré deTzinitza (Thinæ) obliquement par la Perse et la Romanic, partagerait la terre habitée exactement en deux moitiés. » Il est à remarquer que, déjà au rapport d'Ératostbènc, le plus grand axe de soulèvement de l’Ancien-Monde passe, sous les parallèles de 55° */a et 56°, obliquement par le bassin de la Méditerranée jusqu’aux colonnes d’IIercule. (Coiup. Asie centrale, t.I, p.xxm et 122-1 58; t. II, p. 450-454 ; Cosmos, t. II, p. 165 et 581-82.) La partie orientale de l’IIindou-Kho est le Paropanisus des anciens, le Caucase indien des compagnons d’Alexandre le Grand. Le nom d ' Hindou- Kousch, si souvent employé par les géographes actuels, ne convient, comme on le voit déjà dans les voyage de l’Arabe Ibn-Batuta (Travels, p. 97), qu’à un seul défilé, où le froid a fait périr tant d’esclaves indiens. Le Kuen-Lun offre aussi des éruptions ignées à une grande distance, c'est-à-dire, à plusieurs centaines de milles des côtes. Le mont Scbin-Kicn vomit des flammes qu’on aperçoit de fort loin (Voyez Asie centrale, t. U, p. 427 et 485, d’après un passage du Fwen- Thong-ki traduit par mon ami Stanislas Julien). Le sommet le plus élevé qu’on ait mesuré de l'Hindou -Kho, au nord-ouest de Djellabad, est à trois mille cent soixante-quatre toises au-dessus du niveau de la mer; à l’ouest vers l’Hérat, la chaîne s’abaisse jusqu'à quatre cents toises, et se relève au nord de Téhéran, où elle atteint, dans le volcan de Demavend, une hauteur de deux mille deux cent quatre-vingt-quinze toises.

4° Le système de V Himalaya. Sa direction normale est de l’est à l’ouest: elle va de 79° à 95° longitude -est, depuis le Dhawalaghiri, ce géant des montagnes (4590 toises de hauteur), pendant 15 degrés de longitude, jusqu’à la section du Dzangbo- Mschou, resté si longtemps problématique (Irawaddy, selon Dalrymple et Klaproth), et jusqu’aux chaînes longitudinales qui couvrent tout l’ouest de la Chine, et forment, particulièrement dans les provinces de Sse-Tschouan, Hou-Kouang et Kouaug-Si, le noyau des sources du Kiang. Le point culminant du système de l’Himalaya n’est pas, après le Dhawalaghiri , le pic oriental du Schamalari, comme on l’a cru jusqu'à présent, mais le Kinchinjinga. Le Kinchinjinga, sous le méridien de Sikhim, entre Boutan et Népal, entre le Schamalari (3750 toises?) et le Dhawalaghiri, a quatre mille quatre cent six toises ou vingt-six mille quatre cent trente-huit pieds d’élévation. Il n’a été mesuré trigonométriquement, d’une manière exacte, qu’en 1848; cl comme la notice qui m’est parvenue de l'Inde dit positivement que, « d’après une nouvelle mensuration, le Dhawalaghiri conserve le premier rang parmi toutes les montagnes neigeuses de l’IIimalaya, » la hauteur du Dhawalaghiri doit avoir plus de quatre mille trois cent quatre-vingt-dix toises (2G540 pieds) qu’on lui a attribuée jusqu'à présent (Lettre du Dr. Joseph ffooker, savant botaniste de la dernière expédition au pôle sud, en date de Dorjuling, 25 juillet 1848). Le changement de direction se trouve non loin du Dhawalaghiri, à 79° de longitude-est de Paris. A partir de là , l'Ilimalaya ne se dirige plus de l'est à l'ouest , mais du sud-est au nord-ouest, et se rattache, comme une puissante rangée agrégative, entre Mozufer-Ahad et Gilgit, au sud du Kafiristan , à une partie de l’Hindou-Kho. Un tel changement de direction dans l'axe de soulèvement de l’Ilimalaya ( de l’est à l’ouest en sud-est à nord-ouest ) indique certainement, comme dans la région occidentale de nos Alpes d’Europe, une époque de soulèvement différente. Le cours de l’Iadus supérieur, depuis les lacs sacrés de Manasa et Ravana- Ilrada (à 2345 toises), dans le voisinage desquels est la source de ce grand fleuve jusqu’à Iskardo et au plateau de Deotsouh , mesuré par Vigne (à 2052 toises), suit, dans le Thibct, la même direction nord-ouest de l'Ilimalaya. Là se trouvent le Djawahir (à 4027 toises), depuis longtemps exactement mesuré, et la vallée calme de Kaschmir (à 856 toises), près du Woulour, qui gèle tous les hivers, et dont la surface n’est ridée par aucun vent. ,

Après les quatre grands systèmes de montagnes de l'Asie, qui, par leur caractère géologique normal, forment des chaînes parallèles, il faut nommer la rangée des soulèvements longitudinaux, qui se dirigent du sud-sud-est au nord-nord-ouest depuis le cap Comorin, en face de l’ile de Ceylan, jusqu’à la mer Glaciale, et offrent une disposition alterne entre 64° et 75° de longitude. A ce système de chaînes longitudinales, dont l’alternance rappelle des formations dérangées, appartiennent les Ghatcs, la chaîne de Soliman, le Paralasa, leBolor et l’Oural. L’interruption du relief (soulèvements longitudinaux) est faite de telle sorte que chaque nouvelle chaîne commence sous un degré de latitude que la chaîne précédente n’a pas encore atteint, et qu’elles présentent toutes une disposition alterne. L’importance qu’avait pour les Grecs (probablement pas avant le deuxième siècle de notre ère) cette chaîne longitudinale, détermina Agathodæmon ctPtolémée ( Tab . VII et VIII) à se représenter le Bolor, sous le nom d’Imaüs, comme un axe de soulèvement allant jusqu’à 62° au bassin de l'Irtisch inférieur et de l’Obi. ( Asie centrale, 1. 1, p. 158, 154 et 198; t. U, p. 367.)

Comme la hauteur verticale des cimes de montagnes au-dessus de la mer (quelque peu important que soit aux yeux du géologue le phénomène d’un plissement plus ou moins marqué de la croûte planétaire) continue, ainsi que tout ce qui est difficile à saisir, d'être un objet de curiosité populaire, la notice historique suivante, sur les progrès successifs de nos connaissances hypsométriques, sera ici à sa place. Quand je revins, en 1804, en Europe après une absence de quatre ans, on n’avait encore mesuré avec quelque précision aucun des sommets neigeux de l’Asie (Himalaya, Hindou-Kho et Caucase). Je ne pouvais alors comparer mes déterminations de la hauteur des neiges éternelles dans les Cordillères de Quito et dans les montagnes du Mexique avec aucun travail analogue, exécuté dans l’IIindostan. L’important voyage de Turner, Davis et Saunders, au plateau du Thibet, date, il est vrai, de l’année 1783; mais le savant Colebrooke fit avec raison observer que la hauteur du Schamalari (28° 5 de latitude, 87° 8' de longitude, un peu au nord de Tassisoudan), indiquée par Turner, repose sur des fondements aussi faibles que les mensurations des sommets vus du Patna et du Kafiristan par le colonel Grawford et le lieutenant Macartney (Poy. Turner, in Asiat. Researches, vol. XII, p. 234; Elphinstone, Account of the Kingdom of Caubul, 1815, p. 9B, et François Hamilton, Account of Népal, 1819, p. 92). Wcbb, Hodgson, Herbert et les frères Gérard, ont les

premiers, par leurs excellents travaux, répandu une lumière certaine sur la hauteur des cimes gigantesques de l'Himalaya. Cependant, en 1808, les connaissances hypsomélriques de la chaîne de l’Ilindostan étaient encore si vagues que Wehb pouvait écrire à Colebrookc: «La hauteur de l'Himalaya reste toujours un problème. Saris doute je trouve les sommets, qu’on aperçoit du plateau de Kohilkand, de vingt et un mille pieds anglais (5284 toises) plus élevés que ce plateau; mais nous en ignorons la hauteur absolue au-dessus du niveau de la mer. »

Ce n’est qu’au commencement de l’année 1820 que se répandit en Europe la nouvelle que l'Himalaya a non-seulement des sommets plus élevés que les Cordillères, mais que Wehb et Moorcroft avaient trouvé dans le défilé de Nili, dans le plateau thihétain de Daba et des lacs sacrés (hauteurs qui dépassent de beaucoup celle du mont Blanc), des champs de blé fertiles eide beaux pâturages. Cette nouvelle rencoutra en Angleterre bien des incrédules, et on essaya de la réfuter par des doutes sur l’influence des rayons réfléchis. J’ai fait voir le peu de fondement de ecs doutes dans deux mémoires sur les montagnes de l’ Inde , insérés dans les Annales île Chimie et de Physique. Un jésuite tyrolienne père Tiefenthaler, qui pénétra, en 1766, jusque dans les provinces de Kemaun cl de Népal, avait déjà deviné l’importance du Dhawalaghiri. On lit sur sa carte: Montes albi, qui Indis Dolaghir, nive ohsiti. C’est toujours de ce nom que se sert aussi le capitaine Wehb. Le Chimborazo était regardé comme le sommet le plus élevé du globe (trois mille trois cent cinquante toises, d’après mon évaluation trigonométrique; Recueil d'observations astronomiques, t. I, p. lxxiii), avant que les déterminations hypsomélriques duDjawahir(50°22 de latitude, 77° 56 de longitude, quatre mille vingt sept toises de hauteur) et du Dhawalaghiri (28° 40 de latitude, 80" 5b de longitude, quatre mille trois cent quatre-vingt-dix toises de hauteur?) fussent connues en Europe. Ainsi, l’Himalaya paraissait alors de six cent soixanteseize toises (4056 pieds) ou de mille quarante toises (6240 pieds) - plus élevé que les Cordillères, suivant qu’on établissait la comparaison avec le Djawahir ou avec le Dhawalaghiri. Les voyages de Pcnlhland dans l’Amérique méridionale, pendant les années 1827 et 1858, fixèrent l’attention ( Annuaire du Bureau des Longitudes pour 1850, p. 520 et 525) sur deux cimes neigeuses du haut Pérou, à l’est du lac de Titicaca, qui devaient être l’une de cinq cent quatre-vingt-dix-huit, et l’autre de quatre cent trois toises (3588 et 2418 pieds), plus élevées que le Chim-

ie

borazo. Nous avons déjà rappelé (p. 41 et 42, note 5) que l’erreur de cetlc opinion a été reconnue par les mesures très-récentes du Sorata et d'Illimani. Le Dhawalaghiri, sur le penchant duquel, dans la vallée du Ghandaki, on recueille les Ammonites Salagrana (symboles de la transformation de Wisclinou en un coquillage), si célèbres dans le culte des brahmines, témoigne donc toujours, pour les deux continents, d’une différence de hauteur de plus de six mille deux cents pieds.

On a soulevé la question de savoir s’il n’y aurait pas des sommets encore plus élevés derrière la chaîne la plus méridionale, jusqu’à présent plus ou moins parfaitement mesurée. Le colonel Georges Lloyd, qui a publié, en 1840, les observations importantes du capitaine Alexandre Gérard et du frère de celui-ci, est d'opinion que, dans la partie de l’Himalaya qu’il appelle vaguement the Tartaric Chain (probablement dans le Thibet seplentriotia! vers le Kuen-Lun, peut-être dans le Kailasa des lacs sacrés, ou au delà de Leh), il y a des cimes de vingt-neuf mille à trente mille pieds anglais (4554 à 4690 toises); conséquemment de un à deux mille pieds anglais plus élevées que le Dhawalaghiri (Lloyd et Gérard, Tour in the Himalaya, 1840, vol. 1, p. 145 et 512; Asie centrale, t. III, p. 524)/ Tant qu’il nous manque des observations hypsométriques, il est impossible de décider la question; car la région des neiges perpétuelles, qui guida les indigènes de Quito longtemps avant l’arrivée deBougueret de la Condaminc, pour reconnaître le sommet du Chimborazo comme point culminant, est très-variable et trompeuse dans la zone tempérée du Thibet, où le rayonnement calorifique du plateau est si marqué: cette région n'y présente pas, à sa limite inférieure, une ligne régulière et de même niveau, comme sous les tropiques. La plus grande hauteur au-dessus du niveau de la mer, à laquelle des hommes soient arrivés sur le versant de l’Himalaya, est de (rois mille trente-cinq toises ou dix-huit mille deux cent dix pieds. C’est la hauteur qu’atteignit le capitaine Gérard avec sept baromètres, comme nous l’avons déjà dit, au mont Tarhigang, un peu au nord-ouest de Schipkc. (Colebrookc, dans les Transactions of the geological Society, vol. VI, p. 411.) C’est aussi à peu près la même hauteur à laquelle je parvins moi-même le 25 juin 1802, et qu’atteignit, trente ans plus tard (le lfi décembre 1851), mon ami Boussingault sur le penchant du Chimborazo. La cime du Tarhigang, qu’on n’a pas encore atteinte, est d’ailleurs de cent quatre-vingt-dix-sept toises plus élevée que le Chimborazo.

Les passages qui conduisent de l’Ilindostan par l’Iiimalaya dans la Tartarie chinoise ou plutôt dans le Tliibet occidental, particulièrement entre les rivières lluspa et Schipkc ou Langzing- Khnmpa, ont deux mille quatre cent à deux mille neuf cent toises d’élévation. Dans la chainc des Andes j’ai trouvé le passage d’Assuav, entre Quito et Cucnça, sur le Ladera de Cadlud, également à deux mille quatre cent vingt-huit toises. Beaucoup de plateaux de l’Asie centrale seraient perpétuellement couverts de neige et de glace, si l’action de la chaleur rayonnante dans la haute plaine du Thibet, un ciel toujours serein, la rareté de la neige dans un air sec, et l’ardeur du soleil propre au climat continental de l’est, ne faisaient singulièrement reculer, sur la pente septentrionale de l’Iiimalaya, la limite des neiges éternelles: celle-ci s’élève peut-être à deux mille six cent toises au-dessus du niveau de la mer. On a vu des champs d’orge ( hordeum hexastichon) à Kounawour jusqu'à deux mille trois cent toises d’élévation, et une autre variété, nommée Oon, voisine de Y hordeum cœlesle , à une hauteur encore plus considérable. Le froment réussit parfaitement bien jusqu’à dix-huit cent quatre-vingts totses dans le plateau du Thibet. Le capitaine Gérard trouva, sur la pente septentrionale de l'Iiimalaya, la limite supérieure des bois de hauts bouleaux seulement à deux mille deux cents toises; il y a même des arbustes, que les habitants emploient pour leur chauffage, jusqu'à deux mille six cent cinquante toises, sous 30° s/4 et 31° de latitude nord, c’est-à-dire, à une hauteur qui dépasse de près de deux cents toises la limite inférieure des neiges sous l’équateur. Il résulte des observations recueillies jusqu'à présent que la limite inférieure des neiges est sur le versant septentrional, en moyenne, de deux mille six cent toises, tandis que, sur le versant méridional de l'Iiimalaya, elle descend jusqu'à deux mille trente toises. Sans cette distribution remarquable de la chaleur dans les couches supérieures de l’air, le plateau du Thibet occidental serait inhabitable pour des millions d’hommes. (Comp. mes recherches sur les limites des neiges aux deux versants de l'Iiimalaya dans Y Asie centrale, t. II, p. 438-437 ; t. III, p. 281 - 326; cl Cosmos, t. I, p. 425-26.)

Üne lettre que je viens de recevoir de l’Inde de la part de M. Joseph Ilookcr, occupé tout à la fois de la géographie des plantes, d’observations météorologiques et géologiques, mande ce qui suit: « M. Hodgson, que nous regardons ici comme le géographe le plus profondément familier avec les rapports hypsomêtriques des chaînes neigeuses, reconnaît parfaitement l’cxac-

titude de l’opinion que vous avez établie , dans le tome III de V.4sie centrale, relativement à la cause de la différence de hauteur des neiges éternelles sur le versant septentrional et le versant austral de la chaîne de l’Himalaya. Au delà du Sutledgee (in the transsutledge région ), sous 36° de latitude, nous avons vu la limite des neiges éternelles monter à une hauteur de vingt mille pieds anglais (18764 pieds de Paris), tandis que dans les défilés au sud du Brahmaputra, entre Assam et Birman, à 27° de latitude, où sont les montagnes neigeuses les plus méridionales de l'Asie, cette limite s’abaisse jusqu’à quinze mille pieds anglais (14073 pieds de Paris), » Il faut ici faire, je crois, une distinction entre les hauteurs extrêmes et les moyennes. Mais, en tout cas, on y reconnaît d’une manière très-évidente la différence, autrefois contestée, qui existe entre le versant thibétain et le versant indien.

Hauteurs moyennes de la

ligne des neiges que j’ai Extrêmes d’après la lettre donnés dans l’/tmccn- de Joseph Hooker.

traie, t. III, p. 526.

Versant septentrional. . . 1 S, 600 pieds. 18,164 pieds.

— méridional. . . . t2,180 — 14,073 —

Différence. .. . 3,420 pieds. 4,691 pieds.

Les différences locales présentent des variations bien plus grandes encore, ainsi qu’on peut le voir d’après la liste des extrêmes que j’ai donnée dans l’este centrale, t. III, p. 293. Alexandre Gérard a vu, sur le versant thibétain de l’IIimalaya, la limite des neiges s’élever jusqu’à dix-neuf mille deux cents pieds; et Jacquemont l’a trouvée, sur le versant indien, au nord de Cursali sur l’iumnautri, à dix mille huit cents pieds.

(") Page 19. Une tribu de pasteurs, au teint basané.

Les Iliong-Nous, que de Guignes et plusieurs autres historiens ont pris longtemps pour la nation des Huns, habitaient l’immense zone de la Tartarie qui à l’orient est limitée par l’Ouoleang-ho (le tcrriloire actuel desMantschous), au sud par la muraille de la Chine, à l’ouest par l’Ou-Siun, et au nord par le pays des Élculhes. Mais les lliong-Nous sont de race turque, tandis que les Iluns sont d’origine finnoise ou ouraliennc. Les Huns du Nord, rude peuple de pasteurs, étrangers à l’agriculture, avaient le teint brun foncé (effet du soleil?). Ceux du midi, ou les Haïatelah (Eu lhalites ou Nephtbalitcs des Byzantins), qui habitaient le bord oriental de la mer Caspienne, avaient le teint moins foncé.

Ces derniers se livraient à l’agriculture et habitaient des villes; on les appelle souvent Huns blancs, et llerbelot assure même que ce sont des Indo-Scylhes. Sur Tounou, chef ou tanjou des Huns, ainsi que sur la grande sécheresse et la famine qui firent, vers l'an 46 après J.-C., émigrer une partie de la nation vers le nord, voy. de Guignes, Histoire générale des Huns, des Turcs, etc., 1 7S6, f. I, part. I, pag. 217; part, n, pag. 111,125,223,447. Tous les documents que contient ce célèbre ouvrage sur les Hiong-Nous ont été soumis parKIaproth à un examen sévère et approfondi. Il résulte de ce travail que les Hiong-Nous appartiennent aux tribus turques, si répandues, des montagnes de l'Altaï et du Tangnou.Dans le troisième siècle avant 1ère chrétienne, le nom de Hiong-Nou, était généralement appliqué aux Ti ou Thou-Kiou ou Turcs dans le nord ou nord-ouest de la Chine. Les Hiong-Nous du midi se soumirent aux Chinois, et, conjointement avec ceux-ci, détruisirent l’empire des Hiong-Nous du nord. Ces derniers furent forcés à s’enfuir vers l’occident; et celte fuite parait avoir communiqué le premier choc à la migration des peuples dans l’Asie moyenne. Les Huns, que l’on a longtemps confondus avec les Hiong-Nous (comme on a confondu les Ouigours avec les Ougourcs et les Hongrois), appartiennent, suivant Klaproth, à la souche finnoise des monts Ourals, race qui resta diversement amalgamée avec les Germains, les Turcs et les Samoïèdes (Klaproth, 4 sia polyglotta, p. 183 et 211; Tableaux historiques de l'Asie, p. 102 et 109). Les Huns (o-jwot) sont pour la première fois mentionnés par Denis Périégète, qui était à même de se procurer des notions exactes sur l’intérieur de l’Asie, lorsque Auguste renvoya ce savant, natif de Charax sur le golfe Arabique, en Orient, pour accompagner son fils adoptif Caïus Agrippa. Cent ans après, Ptolémée écrit Xoûvo^ avec une gutturale aspirée qui, comme le fait observer Saint-Martin, se retrouve dans la dénomination d’un pays, de Chunigard.

(,s) Page 19. Point de pierre taillée.

Sur les rives de l’Orcnoque, près de Caïcara, où la région boisée touche à la plaine, nous avons en effet trouvé des figures de soleil et d’animaux, gravées sur des rochers. Mais, dans les llanos mêmes, on n’a jamais découvert de traces de ces monuments grossiers d’habitants primitifs. Il est à regretter 'qu’on n’ait point obtenu de renseignement précis sur un monument qui avait été envoyé en France au comte de Maurepas, et que, d’après le récit de Kalm, M. de Vcrandrier avait trouvé, pen-

dant une expédition aux bords do l’océan Pacifique, dans les prairies du Canada, à neuf cents lieues à l’ouest de Montréal. (Kalm, Voyage, t. III, p. 416.) Ce voyageur rencontra, au milieu de la plaine, d’énormes masses de pierres, entassées par la main d’homme; sur l’une d’elles il y eut quelque chose qu’on prit pour une inscription tartare ( Archœologia , or miscellaneous tracts published by the Society of Antiquaries of London, vol. VIII, 1787, p. 504). Comment un monument si important est-il resté inexploré? Y eut-il réellement une écriture de lettres? ou n’était-ce pas plutôt une peinture historique, comme la fameuse inscription phénicienne trouvée sur les bords du Taunton-Rivcr,et dont Court de Gébclin prétendit donner l’explication? Quoi qu’il en soit, je regarde comme très-problable que des peuples civilisés ont jadis traversé ces plaines. Ces migrations paraissent confirmées ( Relation hist., t. III, p. 155) par les tumulus de forme pyramidale et les remparts d’une longueur extraordinaire qu’on rencontre entre les montagnes Rocheuses et les monts Àllcghanis sur lesquels Squier et Davis, dans Ancient monuments of tlie Mississipi Valley , répandent maintenant une nouvelle lumière. Verandricr fut envoyé en mission, vers 1746, par le chevalier de Beauharnais, gouverneur général du Canada. Plusieurs jésuites de Québec assurèrent à M. Kalm d’avoir eu ladite inscription entre leurs mains. Elle était gravée sur une tablette, que l’on avait trouvée fixée dans un pillier taillé. C’est en vain que j’ai engagé plusieurs de mes amis en France à se mettre à la recherche de ce monument, dans Iccasoùil aurait réellement fait partie de la collection du comte de Maurepas. J’ai trouvé des indications plus anciennes , mais tout aussi incertaines, sur une écriture des autochthoncs de l’Amérique, dans Piedro de Cicça de Leon, Chronica del Peru, part. I, cap. lxxxvii (Losa con letras en los edificios de Vinaque) ; dans Garcia, Origen de los fndios, 1607, lib. III, chap. v, p. 238, et dans le Journal du premier voyage-de Christophe Colomb (Navarctte, Viages de los Espanolcs , t. I, pag. 67). M. de Verandricr assurait (d’antres voyageurs prétendaient avant lui l’avoir observé) que, dans les prairies du Canada occidental, on rencontrait, durant des journées entières, des vestiges de sillon de charrue. Mais l’ignorance complète dans laquelle étaient les peuples primitifs de l’Amérique septentrionale relativement à l’emploi de cet instrument aratoire , le manque de bestiaux, et la vaste étendue de ces sillons, me font supposer que c’est par suite de quelque grand mouvement d’eau que la surface du sol présente l’aspect singulier d’un champ labouré.

(’5) Pag. 20. Comme un bras de mer.

La grande steppe qui s’étend de l’est à l’ouest, depuis l'embouchure de l’Orénoque jusqu’à la montagne neigeuse de Mérida, se dirige au sud sous le 8e degré de latitude, et remplit l’espace compris entre le versant oriental des montagnes de la Nouvelle-Grenade, et l’Orénoque coulant ici au nord. Celle partie des llanos, qu’arrosent le Méta, le Vichada, le Zama et le Guaviare, joint, pour ainsi dire, le bassin du fleuve des Amazones à celui de l’Orénoque inférieur. — Par le mot paramo, que j’emploie souvent dans ce livre, on désigne, dans les colonies espagnoles, toutes les contrées montueuscs qui sont de dix-huit cents à deux mille deux cents toises au-dessus du niveau de la mer, et où règne un climat âpre et brumeux. Dans les Paramos élevés, on voit chaque jour, plusieurs heures durant, tomber de la grêle et de la neige fine, qui rafraîchissent les plantes des montagnes: ce n’est pas qu’il y ait dans ces hautes régions un manque absolu de vapeur d’eau, mais cela arrive à cause de la précipitation fréquente de cette vapeur, précipitation que détermine les changements brusques survenus dans les courants d’air et dans la tension électrique. Les arbres y sont rabougris, disposés en ombelle, mais ornés d’un frais feuillage toujours vert, sur des branches noueuses. Ce sont pour la plupart des arbrisseaux alpestres à -grandes fleurs et à feuilles de laurier, ou myrtiformes. L’escallonia tubar, Vescallonia myrlilloïdes, le chuquiraga insignis, les aralia, les weinmannia, les freziera, les guallheria et l’andromeda reliculata, représentent l’aspect de cette physionomie végétale. Au sud de la ville de Santa-Fe de Bogota est situé le fameux Paramo de la suma Paz, souche de montagnes solitaire, où sont, suivant la tradition des Indiens, cachés d’immenses trésors. De ce Paramo sort une rivière qui dans la gorge d'Icononzo roule en écumant sous un pont naturel fort remarquable. Dans mon ouvrage latin , De dislribulione geographica plantarum secundum cœli temperiem et allitudinem montium (1817), j’ai essayé de caractériser cette région par ces mots: Altitudine 1700-1900 hexapod. asperrimæ solitudines, quee a colonis hispanis uno nomine Paramos appellanlur , lempestatum vicissitudinibus mire obnoxiœ, ad quas solutœ et emollitœ defluunt nivesj ventorum flatibus ac nimborum grandinisque jactu lumulluosa regio , quœ œque per diem et per noctes riget, solis nubila et Irisli lace fere numquam calefacta. Habilantur in hac ipsa allitudine sal magna : civi taies, ut Micuipampa Pcruviano-

rum, ubi thermomelrum cenles. meridie inter 5° et 8°, noctu — 0°, 4, consistere vûlij Huancavelica, propter cinnabaris venas celebrata, ubi altüudine 1855 hexag. fere totum per annum temperies mensis martii Paristis. (Humboldt, De distrib. geogr. plant., p. 104.)

(M) Page 20. Cols isolés qui vont se rapprochant.

L’espace incommensurable situé entre les côtes orientales de l’Amérique du Sud et le versant oriental de la chaîne des Andes, est encaisse entre deux massifs de montagnes qui séparent en partie l’une de l’autre les trois vallées ou plaines de l’Orénoque inférieur, du fleuve des Amazones et de la rivière de la Plata. Le plus septentrional de ces massifs de montagnes, appelé le groupe de Parime, se trouve vis-à-vis des Andes de Cundinamarca, qui s’étendent au loin à l’est, et prend, sous le 68e et 70* degré de longitude, la forme d’un haut plateau. Par le col étroit de Pacaraima , il se joint aux collines granitiques de la Guyane française. Cette jonction est clairement indiquée sur la carte de la Colombie, que j’ai dressée d’après mes propres observations astronomiques. Les Caraïbes, qui des missions dcCaroni s'avancent jusque dans les plaines du rio Branco, sur la frontière du Brésil, franchissent, dans ce voyage, le col du Pacaraima et du Quimiropaca. Le second massif de montagnes, qui sépare la vallée du fleuve des Amazones de celle de la rivière de la Plata, est le groupe du Brésil. Dans la province de Cliiquitos (à l’ouest de la rangée de collines de Parecis), il se rapproche du cap de Santa-Cruz de la Sierra. Comme ni le groupe de Parime, qui détermine les grandes cataractes de l’Orénoque, ni le groupe du Brésil, ne se rattachent immédiatement à la chaîne des Andes, les plaines de Vénézuéla sont continues avec celles de la Patagonie. \Foy. mon tableau géognostique de l’Amérique méridionale, dans Relut. Iiist., t. III, p. 188-244.)

('*) Page 20. Chiens redevenus sauvages.

Dans les prairies (pampas) de Bucnos-Ayrcs, les chiens d’Europe sont devenus sauvages. Ils vivent en société dans des cavernes, où ils cachent leurs petits. Si la société devient trop nombreuse, il s’en détache quelques familles qui vont ailleurs former une nouvelle colonie. Le chien d'Europe, devenu sauvage, aboie aussi fort que celui de l’ancienne race velue de l’Amérique. Garcilaso raconte que les Péruviens avaient, avant l’arrivée des Espagnols, des perros gozques. Il nomme le chien

indigène allco. Pour le distinguer du chien européen, on le désigne, dans la langue des Quichuas, par le nom de runa-allco , chien indien ou des indigènes. Le runa-allco parait n’être qu’une variété du chien de berger. Il est plus petit , à longs poils, ordinairement d'un jaune d’or, tacheté de blanc et de brun, à oreilles dressées et pointues. Il aboie beaucoup , et quel* que méchant qu’il soit envers les blancs, il ne mord que rarement les indigènes. L’inca Pacha-cutec ayant vaincu, dans ses guerres religieuses, les Indiens de Xauxa et de Iluanca (la vallée actuelle de Houancaya et Iouja), et les ayant convertis violemment au culte du soleil, trouva chez eux le culte des chiens. Les prêtres se servaient des crânes de chiens en guise de cors ou de trompettes. Les fidèles mangeaient même en substance leur divinité canine (Garcilaso de la Vega, Commentarios reales , t. I, p. 144). Le culte des chiens dans la vallée de Houancaya explique sans doute pourquoi on trouve quelquefois des crânes de ces animaux, et même des momies de corps entiers, dans les huacas ou tombeaux péruviens de l’époque primitive. L’auteur d’une excellente Fauna peruana, M. Tschudi, a examiné ces crânes, et pense qu'ils appartiennent â une espèce particulière de chien, différente de celle d’Europe, et à laquelle il donne le nom de canis Ingœ. Les habitants des autres provinces appellent encore aujourd’hui les Huacas, par raillerie, « des mangeurs de chiens. » Les indigènes des montagnes Rocheuses, dans l’Amérique septentrionale, honorent aussi les étrangers par un régal de viande de chien bouillie. Le capitaine Frémont dut assister à un de ces repas ( dog-feast ) dans le voisinage du fort Leramic, station de la compagnie de la baie d'Hudson pour lu commerce des pelleteries chez les Indiens Sioux. (Frémont, Exploring expédition, 1845, p. 42.)

Les chiens des Péruviens jouaient un rôle particulier dans les éclipses de lune: on les battait jusqu’à ce que l’éclipse fût passée. Le seul chien tout à fait muet était le techichi du Mexique, variété du chien commun qu’à Anahuac on appelle chichi. Techichi signifie littéralement chien de pierre s de tell , pierre , dans l'idiome aztèque. Les habitants, comme les anciens Chinois, se nourrissaient de ce chien muet. Avant l’introduction des bestiaux, cette nourriture fut même si indispensable aux Espagnols, que peu à peu toute la race fut détruite (Clavigero, Storia atUica del Messie o, 1780, t. I, p. 75). Rulfon confond le techichi avec le coupara de la Guyane (t. XV, p. 155). Or, ce dernier est identique avec le procyon ou ursus cancrivorus, le

raton crabier ou aguaragauza de la Patagonie (Azara , Sur les quadrupèdes du Paraguay, t. I, p. 315). Linné confond, de son côté, le chien muet avec Vitzcuinlepolzolli des Mexicains, espèce encore imparfaitement connue, qui se distingue, dit-on , par une queue courte, par une tête très-petite, et par une grosse tubérosité au dos. Son nom signifie chien bossu, de l'aztéquc izcuintli (synonyme de chien), et de tepotzotli, bossu. Ce qui m’a encore surpris en Amérique , particulièrement à Quito et au Pérou, c’est le grand nombre de ces chiens noirs, pelés, que Bu [Ton appelle chiens turcs (canis œgyptius. Lin.). Cette variété, très-commune parmi les Indiens, est en général méprisée et très-maltraitée. Tous les chiens d’Europe se propagent très-bien dans l’Amérique méridionale; et si l’on n’y trouve pas des races aussi belles, cela tient d'une part au defaut de soins, et de l’autre à ce que les plus belles variétés, comme le lévrier, le chien tigré danois, n’y ont jamais été introduites.

. D’après une observation singulière de M. de Tschudi, les races délicates de chiens et de chats domestiques, dans les Cordillères, à plus de douze mille pieds de hauteur, sont exposées à une maladie particulière, mortelle. « On a fait, dit-il, des essais innombrables à Cerro de Pasco, ville située à plus de treize mille deux cent vingt-huit pieds au-dessous du niveau de la mer, pour élever des chats domestiques; mais cés essais n’ont jamais réussi: les chats et les chiens mouraient en peu de jours dans des convulsions horribles. Les chats, saisis de mouvements spasmodiques, grimpent le long des murs, et tombent épuisés, roides. A Yauli, j’ai eu plusieurs fois occasion d’observer cette espèce de chorée, qui paraît être l'effet de la diminution de la pression atmosphérique. »

Dans les colonies espagnoles, on regarde le chien pelé comme d’origine chinoise. On l’appelle perro chinesco ou chino, et on croit que la race vient de Canton ou de Manille. Suivant Klaproth, cette race est, en effet, de toute antiquité très-commune dans l’empire chinois. On a trouvé indigène au Mexique une grande espèce de loup, sans poils, semblable aux chiens, appelé xoloitzcuinlli (du mexicain xolo ou xololl, serviteur, esclave). Sur les chiens d’Amérique, voy. Smith Barton, Fragments of lhe natural Hislory of Pensylvania, part. I, p. 54.

Il résulte des recherches de Tschudi sur les chiens indigènes de l’Amérique, qu’il y en a deux races presque spécifiquement différentes: 1° le canis caraïbicus de Lcsson, dénué de poils, ayant seulement le front et l’extrémité de la queue garnis d’une

petite touffe de poils blancs, couleur grise, aphone; il avait etc trouvé dans les Antilles par Christophe Colomb, dans le Mexique par Cortès, dans le Pérou par Pizzaro; il souffre du froid des Cordillères, et se rencontre encore aujourd’hui fréquemment dans les contrées plus chaudes du Pérou, où il est connu sous le nom de perro chinoj 2° le canis Ingae } à museau et oreilles pointus, aboyant, gardant aujourd’hui les troupeaux, et offrant beaucoup de nuances de couleurs, résultat du croisement avec les chiens d'Europe. Le canis Ingae accompagne l’homme sur les Cordillères. Dans les anciens tombeaux péruviens, son squelette repose aux pieds de la momie humaine; c’était comme un symbole de la fidélité, que les sculpteurs ont souvent représente au moyen âge (J. J. de Tshudi, üntersuchungen iiber die Fauna peruana , p. 247-251). Dès le commencement de leur conquête, les Espagnols trouvèrent, sur l’île de Saint-Dominique et à Cuba, des chiens européens, devenus sauvages (Garsilaso, p. I, 1725, p. 526). Dans les savanes, entre Meta, Arauca et Apure, on a mangé, jusqu’au seizième siècle, des chiens muets ( perros mudos). Les indigènes les appelaient majos ou aitries, au rapport d’Alonso de Hcrrera, qui entreprit, en 1533, une expédition à l’Qrénoquc. Un voyageur très-instruit, M. Gisekc, rencontra la même variété de chien muet dans le Groenland. Les chiens des Esquimaux passent toute leur vie en plein air; ils se creusent pour la nuit des trous dans la neige, et hurlent comme les loups en se groupant autour de celui qui donne le ton. Au Mexique, on châtrait les chiens, afin de les rendre plus gras et plus savoureux. Sur les frontières de la province de Durango, et au nord du lac des Esclaves, les indigènes chargeaient autrefois leurs tentes de peau de buffle sur le dos de grands chiens lorsqu'ils décampaient avec le changement de saison. Tous ces détails rappellent la vie des peuples de l’Asie orientale. (Humboldt, Essai politique , t. II, p. 448; Relation hist., t. IL, p. 623.)

(,e) Page 20. Ainsi que la plus grande partie du Sahara , les llanos sont situés dans la zone torride.

Des termes significatifs, appliqués particulièrement à la configuration ou au relief de la surface terrestre, et inventés dans un temps où l’on ne pouvait arriver qu’à une connaissance trèsincertaine du sol et de ses rapports hypsométriques, ont fait naitre, en géographie, des erreurs multipliées et durables. L’ancienne dénomination ptolémécnnc de grand et de petit Allas (Geograph., lib. III, cap. î) est un exemple de ce genre. Les ci-

mes occidentales, marocaines, de l’Atlas, couvertes de neiges éternelles, sont, sans aucun doute, le grand Allés de Plolémée; mais où est la limite du petit Allas? Doit-on Snaintenir dans l’Algérie, et même entre Tunis et Tlemscn, cette division en deux Atlas, qui s’est conservée chez les géographes pendant dixsept cents ans? faut-il chercher, entre le littoral et l’intérieur, des chaînes parallèles, un grand et un petit Atlas? Tous les voyageurs familiers avec les idées géognostiques, et qui ont visité l’Algérie depuis l’occupation française, contestent le sens de cette; nomenclature si générale. Parmi les chaînes parallèles qu’on a mesurées jusqu’à présent, celle du Jurjura passe communément pour la plus élevée. Mais le savant Fournel, qui a été longtemps ingénieur en chef des mines de l’Algérie, soutient que le mont Aurès, près de Batnah, est plus élevé encore: il l’avait trouvé couvert de neige à la fin de mars. Suivant Fourncl, l’opinion d'après laquelle il y a un grand et un petit Atlas est aussi peu fondée que celle qui, ainsi que je l’ai fait voir, admet un grand et un petit Altaï ( Asie centrale, t. I, p. 247-252). Il n’y a qu’une seule montagne de l’Atlas, l’ancienne Dyris des Mauritaniens; et « il faut donner ce nom aux rides ou suites de crêtes qui forment le partage des eaux entre celles qui se rendent dans la Méditerranée, et celles qui s’écoulent dans la terre basse du Sahara. »

La haute montagne marocaine de l’Atlas ne se dirige pas de Test à l’ouest comme la chaîne mauritanienne orientale, mais du nord-est au sud-ouest. Elle présente des sommets qui, selon Renou (Exploration scientifique (le V Algérie, de 1840 à 1842, publiée par ordre du gouvernement; Sciences hist. et géogr., tom. VIII, 1840, p. 504 et 373), ont jusqu’à dix mille sept cents pieds, et sont par conséquent plus hauts que l’Etna. Au sud, sous 33° de latitude, on rencontre un haut plateau, d’une forme singulière, presque carrée ( Sahab el niarga). A partir de là, l’Àtlase va en s’aplatissant vers la incr à l’ouest, un degré au sud de Mogador. Cette partie sud-ouest de l’Atlas porte le nom d'Idrar n’Deren.

Les limites de la grande dépression du Sahara sont encore peu explorées dans le nord mauritanien, ainsi qu’au sud vers le Soudan fertile. En prenant en moyenne les parallèles de 16 */2 et 32 */a de latitude comme limites extrêmes, on obtient pour le désert, y compris les oasis, une superficie de plus de cent dix-huit mille cinq cents milles géographiques carrés, étendue qui surpasse de neuf à dix fois celle de l’Allemagne, et presque de trois fois celle de la Méditerranée (à l’exclusion de la

mer Noire). Suivant les renseignements tout récents et plus détaillés du colonel Daumas et de MM. Fournel,Itcnou et Carette, la surface du Sahara se compose de beaucoup de bassins isolés, et les oasis fertiles sont beaucoup plus nombreuses et plus peuplées, qu’on avait dû le croire d’après les affreuses solitudes qui existent entre Insalah et Timbouctou, ainsi que sur la route de Mourzouk (dans le Fezzan) à Bilma, Tirtuma et au lac Tchad. D’après une opinion aujourd'hui généralement accréditée, le sable ne couvre qu’une petite partie de la terre basse. Celte opinion avait déjà été émise par le sagace Ehrenberg, mon compagnon de voyage en Sibérie ( Exploration scientifique de l'Algérie, Hist. et géogr., t. II, p. 332). Quant aux grands animaux sauvages, on n’y rencontre que des gazelles, des onagres et des autruches. « Le lion du désert, dit Carette ( Explor . de l’Alg ., t. II, p. 126-129; t. VII, p. 94 et 97), est un mythe popularisé par les artistes et les poètes. Il n'existe que dans leur imagination. Cet animal ne sort pas de sa montagne, où il trouve de quoi se loger, s’abreuver et se nourrir. Quand on parle aux habitants du désert de ces bêtes féroces que les Européens leur donnent pour compagnons , ils répondent avec un imperturbable sang froid: « Il y a donc chez vous des lions qui boivent de l'air et broutent des feuilles? Chez nous, il faut aux lions «le l’eau courante et de la chair vive. Aussi des lions ne paraissent dans le Sahara que là où il y a des collines boisées et de l’eau. Noos ne craignons que la vipère (lefa) et d’innombrables essaims de moustiques; ces derniers , là où il y a quelque humidité. »

Tandis que le docteur Oudncy, dans son long voyage de Tripoli au lac Tchad, donne au Sahara méridional quinze cent trente-six pieds de hauteur, que des géographes allemands osent encore augmenter d’un millier de pieds, l’ingénieur Fournel est parvenu, par des mesures barométriques exactes, à faire voir avec assez de probabilité qu’une partie du désert septentrional est située au-dessous du niveau de la mer. La partie du désert qu’on nomme aujourd'hui le Sahara d'Algérie, s’étend jusqu’aux chaînes de collines de Metlili et El-Gaous, où est la plus septentrionale de toutes les oasis, l’El-Kantara, riche en dattes. Ce bassin profond, qui touche au parallèle de 34°, reçoit la chaleur rayonnante d’une couche de craie remplie d’inocérames, et inclinée sous un angle de 63° au sud. (Fournel, Sur les gisements de muriate de soude en Algérie , p. 6, dans les Annales des mines , 4® série, t. IX, 1846, p. 346.) «Arrivés à Biscara (Biskra),

dit Fournel, un horizon indéfini, comme celui de la mer, se déroulait devant nous. » Entro Biscara et Sidi-Ocba, le sol n’est qu’à deux cent vingt huit pieds au-dessus du niveau de la mer. La pente diminue considérablement vers le sud. J’ai déjà rappelé ailleurs (Asie centrale, t. II, p. 320, où j'ai réuni tout ce qui se rapporte à la dépression de certaines contrées continentales au-dessous du niveau de l'Océan ), que, suivant Lepère, les lacs amers dans l’isthme de Suez, à l’époque où leurs eaux sont très-basses, et d’après le général Andréossy, les lacs Natroun, dans le Fayouru, sont également au-dessous du niveau de la Méditerranée.

Je possède, entre autres notices manuscrites de M. Fournel, un profil géologique, représentant, avec toutes les courbures et incidences de couches, une section de tout le littoral depuis Fhilippeville jusqu’au désert de Sahara, près de l’oasis de Biscara. La ligne, mesurée barométriquement, est dirigée sud 20° ouest; mais les points d’élévation déterminés sont, comme dans mes profils du Mexique, projetés sur une autre surface (dirigée du nord au sud). En s’élevant graduellement depuis Constantinc (332 toises), on trouva le point culminant déjà à une hauteur de cinq cent soixante pieds entre Batnali et Tizur. M. Fournel a creusé avec succès une série de puits artésiens dans la partie du désert située entre Biscara et Tuggurt (Comptes rendus de l' Acad, des sciences, t. XX, 1845, p. 170, 882 et 1305). Nous savons, par les anciens rapports de Shaw, que les habitants du pays connaissent un réservoir d’eau souterrain, et qu’ils parlent d’une mer sous terre (bahr tôht el-erd). Les eaux douces qui, hydrostatiquement comprimées, coulent entre les couches argilo-marneuses de l'ancienne craie et d’autres formations, donnent naissance, par leur rupture, à des fontaines jaillissantes (Shaw, Voyage dans plusieurs parties de la Berbèrie, 1. 1, p. 1 69 ; Rennell, Africa, append ., p. lxxxv). Les géognostes expérimentés ne seront pas surpris de rencontrer des eaux douces souvent tout près des gisemeuts de sel gemme; car l’Europe offre beaucoup d’exemples d’un phénomène analogue.

On connait depuis Hérodote la richesse du désert en sel gemme, et l'usage qu’on en fait comme matériel de construction. La zone salifère du désert est la plus méridionale des trois zones qui traversent, du sud-ouest au nord-est, l’Afrique septentrionale; on la suppose en communication avec les gisements de sel gemme de la Sicile et de la Palestine, décrits par Frédéric Hoffmann et Robinson. (Fournel, Sur les gisements de muriate de

soude en Algérie , pag. 28-41 ; Karsten , über dos Porkommen des lîochsalzes auf der Oberfliiche der Erde, 1846, pag. 497, 648 et 741.) Le commerce de sel avec le Soudan, et la possibilité de la culture du dattier dans les dépressions oasiformes, produites probablement par des affaissements du sol dans le gypse tertiaire, crayeux ou keuper, contribuent également à stimuler, sur plusieurs points du désert, l’activité humaine. Quand on considère la température élevée de l'atmosphère qui enveloppe le Sahara et rend les journées si pénibles, on s'étonne d'autant plus des nuits si froides dont se plaignaient tant Qenham et sir Alexandre Burncsdans les déserts de l’Afrique et do l’Asie. Mclloni ( Memoria sull'abbassamenlo di lemperalura durante le notti placide e serene , 1847, pag. 55) attribue la production de ce froid, sans doute dû au rayonnement du sol, non pas à la grande pureté du ciel ( irraggiamento calorifico per le grande serenità di cielo nell’immensa e deserla pianura del- V Africa centrale), mais au maximum de calme (manque complet de tout mouvement d’air pendant la nuit). (Comp. aussi la Météorologie d’Afrique d’Aimé, dans Exploration de l’Algérie, physique générale, t. II, p. 147, 1846.)

Le versant méridional de l’Atlas marocain fournit au Sahara, sous 52° de latitude, une rivière presque à sec durant une grande partie de l’année, l’Ouad-Dra ( Wadi Dra) , que Renou (Explorât. de l’ Alger., hist. et géogr., t. VIII, pag. 65-78) prétend être d’un sixième plus long que le Rhin. Cette rivière coule d’abord du nord au sud jusqu’à 29° de latitude; puis elle se courbe presque rectangulairemcnt sous 7° '/a de longitude pour se diriger à l’ouest; et, après avoir traversé le Dcbaïd, grand lac d’eau douce, elle se jette dans la mer près du cap Noun (28° 40 de latitude, 15° t/a de longitude). Celte région, jadis si célèbre par les découvertes des Portugais au quinzième siècle , et plus tard enveloppée de ténèbres sous le rapport géographique, s'appelle actuellement , sur le littoral , le pays du scheikh Bcirouk (indépendant de l’empereur du Maroc). Elle a été explorée, dans les mois de juillet et août 1840, par le capitaine de vaisseau comte Bouct-Willaumez, sur l’ordre du gouvernement français. Il résulte des rapports et plans officiels, qui m’ont été communiqués en manuscrits, que l’embouchure de l’Ouad-Pra est maintenant presque ensablée, et que sa largeur n’est que de cent quatre-vingts pieds. Au même endroit débouche, un peu plus à l’est, le Saguiel-el-Hamra , rivière encore très-peu connue, qui vient du sud, et a, dit-on, au moins cent cinquante milles géo-

graphiques de longueur. On s’étonne de la longueur de ces lits de rivières si profonds et la plupart du temps à sec ; ce sont d’anciens sillons, comme j’en ai vu moi-même dans le désert du Pérou au pied des Cordillères, entre celles-ci et le bord de l’océan Pacifique. Dans sa relation manuscrite de Yexpédilion de la Malouine, Bouel donne aux montagnes qui s’élèvent au nord du capNoun, la hauteur énorme de deux mille huit cent mètres (8616 pieds).

On admet généralement que le cap Noun (Non) fut découvert en 1453 par le chevalier Gilianez, à l’instigation du célèbre infant dom Henri, duc de Visco, fondateur de l'Académie de Sagrès, qui avait pour président le pilote et cosmographe mestre Jacomé, de Majorque. Mais le Portulano Mediceo, publié par un navigateur génois en 1351, contient déjà le nom de capodi Non. On craignait alors de doubler ce cap , comme plus tard le eap Iloru, bien que, situé seulement de 23' au nord du parallèle de Ténériffe, on pût l’atteindre en peu de jours, en partant de Cadix. Le proverbe portugais, Quem passa o cabo de Nutn, ou lornarà ou nao, ne put point intimider l’infant : le dicton héraldique français. Talent de bien faire, exprima le caractère noble et entreprenant de ce prince. Le nom de ce cap, que l’on a voulu considérer, comme synonyme de négation, ne me parait nullement être d’origine portugaise. Déjà Ptolémée place sur la côte nord-ouest de l’Afrique un fleuve nommé Nuius, Ostia Nunii de la traduction latine. Un peu plus au sud, et à trois journées dans l’intérieur, Édrisi indique la ville de Noul ou JPadi- Noun, le Belad de Non de Léon l’Africain. D’ailleurs, longtemps avant l’escadre portugaise de Gilianez, d’autres navigateurs européens s’étaient avancés encore plus au sud du capNoun. D’après l’Atlas catalan publié à Paris par Buchon , le Catalan don Jayme Ferrer avait pénétré jusqu’à la rivière d’Or ( rio do Ouro), sous 25° 56 ; les Normands , vers la fin du quatorzième siècle , jusqu’à Sierra-Leone, sous 8° 30’. Mais c’est aux Portugais, qui se sont distingués par tant de hauts faits, que revient incontestablement le mérite d’avoir les premiers passé l’équateur sur la côte occidentale.

(,7) Page 21. Plaines... verdoyantes comme tant de steppes de l'Asie centrale.

Les llanos de Caracas, du rio Apure et du Meta , si riches en bestiaux, sont, à proprement parler, des plaines couvertes de graminées et de cypéracccs. Parmi ces deux familles, les plantes

qui y dominent sont diverses espèces de paspalum ( p. leptos tachyum, p. lenliculare), de kyllingia (k. monocepkala Rottb., k. odorata ) , de panicum ( p. granuliferum , p. micranthum ) , d’antepbora, à’aristida, de vil fa et d’anthistiria ( a. reflexa, a. foliosa). Seulement çà et là se mêle aux graminées une dicotylédonnée herbacée, une espèce de sensitive (mimosa intermedia et m. dormiens), si agréable au bétail et aux chevaux sauvages. Les indigènes donnent à ces plantes le nom très-caractéristique de dormideras, herbes dormantes, parce qu’à chaque attouchement elles ferment les tendres folioles de leurs feuilles, délicatement pennées. Là où l’on aperçoit quelques arbres (ce qui n’arrive pas tous les milles carrés), tels que le palmier maurilia, dans les endroits humides; dans les terrains arides, une espèce de protéacée décrite par Bonpland et moi, le rhopala complicala ( chaparro bobo), que Wildenow prit pour un embothriumj on y trouve aussi le palma de covija ou de sombrero, notre corypha inermis, palmier à éventail, voisin du genre chamœrops, et qui sert à couvrir les cabanes. Combien l’aspect des plaines asiatiques est différent et plus varié ! Les steppes des Kirghises et des Kalmoucks, que j’ai traversées en grande partie depuis le Don , la mer Caspienne et le fleuve ouralien d’Orenbourg (l’Iaïk), jusqu’à l’Obi et l’Irtisch supérieur, près du lac Dsaisang, dans une étendue de 40 degrés de longitude, n’offrent nulle part, à leurs limites extrêmes apparentes, un horizon uni comme la mer, et qui semble supporter la voûte céleste, comme on le voit si souvent dans les llanos, pampas et prairies de l’Amérique. Ces steppes sont traversées par diverses chaînes de collines, ou couvertes de forêts de conifères. La végétation de l’Asie même dans les pâturages les plus riches, ne se borne nullement aux graminées et cypéracées : il y règne une infinité de plantes herbacées et frutescentes. A l’époque du printemps, des rosacées aux fleurs blanches ou roses ( spircea , cralœgus, prunus spinosa, amygdalus nana) égayent la vue. J’ai mentionné ailleurs les nombreuses et luxuriantes synanthérées (saussurea amara, s. salsa, arlémisées et centaurées), et les légumineuses (différentes espèces d ’aslragalus , de cytisus et de earagana), qui y croissent. Les couronnes impériales ( fritillaria rtithenica et f. melcagroides) , les cypripedium et les tulipes, charment l’œK par la beauté de leurs couleurs.

Avec cette belle végétation des plaines asiatiques contrastent les steppes salines désolées, particulièrement la partie de la steppe de Barabinski, qui touche au pied de l'Altaï entre Barnaul et lo

mont Serpent, ainsi que la contrée située à l’est de la mer Caspienne. Des plantes sociales, telles que les chénopodiées, les salsola, les atriplex , les salicornia et 1 ' halimocncmis c rassi folia (Goebel, Reine in die Steppe des Südlichen Russlands, 4838, t. Il, p. 244 et 304), couvrent par groupes un sol glaiseux. Parmi les cinq cents espèces de phanérogames queClaus et Goebel ont recueillies dans les steppes, les synantherées, les chénopodiées et les crucifères l’emportent sur les graminées. Celles-ci ne sont que le onzième du nombre total, tandis que les premières en forment les septième et neuvième. En Allemagne, les glumacées (comprenant les graminées, les cypéracées et les juncacées) forment le septième, les synantherées (composées) le huitième et les crucifères le dix-huitième de toutes les phanérogames qui croissent dans les contrées montueuscs et dans les plaines. Dans la partie la plus septentrionale de la région plato de la Sibérie, la limite extrême des arbres et arbrisseaux (conifères et amentacées) se trouve, d’après la belle carte de l’amiral Wrangell, vers le détroit de Bering, déjà sous 67° un quart de latitude, tandis qu’à l’ouest, vers les rives de la Léna, elle est sous 74°, c’est-à-dire, sous le parallèle du cap Nord de la Laponie. Les plaines qui confinent à la mer Glaciale sont le domaine des cryptogames. On les appqjle tundra ( tuntur en finois); ce sont des terrains marécageux à perte de vue, tapissés, soit d’un feutre épais de sphagnum palustre et d’autres mousses, soit d’une couche sèche, blanche comme la neige, de cenomyce rangiferina (mousse des rennes), de stereocaulon paschale, et d’autres lichens. « Ces tundra, dit l’amiral Wrangell (dans sa périlleuse expédition aux îles de la Nouvelle-Sibérie, si riches en troncs fossiles, m’ont accompagné jusqu’à la lisière extrême du littoral arctique. Leur terrain est gelé depuis des siècles. Dans ce paysage triste et uniforme, bordé de mousse de renne, le regard du voyageur se repose avec délices sur la plus petite place de gazon vert qui pousse dans quelque endroit humide. »

(") Page 21. Contribuent à diminuer la sécheresse et la chaleur du nouveau continent.

J'ai essayé de résumer en un tableau les causes diverses de l’humidité et de la ehalcur moindre de l’Amérique. Il n'est ici question, bien entendu, que de la constitution hygroscopique de l'air en général, ainsi que de la température de tout le nouveau continent. Quelques contrées, comme file de Marguerite , les côtes de Cumana et de Coro, sont aussi chaudes et sèches

qu’aucune partie de l’Afrique. Le maximum de la chaleur, sur une longue série d’années, a été trouvé presque le même (entre 27 et 32° Réaum.), à certaines heifTes d’un jour d'été, sur la Néwa, au Sénégal, sur les bords du Gange et de l’Orénoque. En général, il ne dépasse pas la limite indiquée, si on fait l’observation à l’ombre, loin des corps solides qui rayonnent de la chaleur, et non dans un air rempli d’une poussière échauffée (grains de sable), ni avec des thermomètres à l’esprit-de-vin qui absorbe la lumière. C’est à ces grains de sable, suspendus dans l’air, qu’il faut sans doute attribuer la chaleur terrible de 40° 44° 8 Réaumur, qu’éprouvaient pendant des semaines, à Moorzouk, mon infortuné ami Ritcliic et le capitaine Lyon. Ruppell fut témoin de l’exemple le plus remarquable d’une très-haute température dans un air vraisemblablement dénué de poussière. Cet observateur, qui savait se servir de scs instruments avec la plus grande précision, trouva par un ciel couvert, par un vent du sud-ouest violent et à l’approche d’un orage, 37° 6 Réaumnr, à Ambukol en Abyssinie. La température moyenne annuelle des tropiques ou du vrai climat des palmiers, varie, sur le continent, entre 20° V2 et 23° 8’ Réaumur; et l’on ne remarque pas de différence considérable entre les observations recueillies an Sénégal, à Pondichéry et à Surinam. (Uumboldt, Mémoire sur les lignes isothermes , 1817, p. 54, et dans Y Asie centrale, t. III, table IV de Mahlmann.)

La grande fraîcheur, pour ne pas dire le froid, qui règne presque toute l’année sous le tropique de la côte du Pérou, et qui fait abaisser le thermomètre jusqu’à 12° Réaumur, n’est nullement, comme je me propose de le faire voir ailleurs, un effet des montagnes de neige voisines; elle est due plutôt au brouillard ( garua ) qui voile le disque du soleil, et au courant marin d'eau froide qui, venant des régions du pôle antarctique, va du sud-ouest frapper la côte du Chili près .de Valdivia et de Conception, et coule avec impétuosité au nord jusqu’au cap Parina. Sur la côte de Lima, la température de l’océan Pacifique est de 12° 5' Réaumur, pendant que sous la même latitude, mais en dehors du courant, elle est de 2i°. N’est-il pas singulier qu’un fait si remarquable soit resté inaperçu jusqu’à mon séjour sur les bords de l’océan Pacifique (octobre 1802)?

Les différences de température dans des zones diverses reposent principalement sur la nature du sol, c’est-à-dire de la surface solide ou liquide que baigne l’atmosphère, cet océan aérien. Les mers, sillonnées par des courants (fleuves pélagiques) d’eau

chaude ou froide, n’ont pas la même action que les continents ou les îles (masses articulées ou non articulées), que l'on peut considérer comme des bas-fonds de l’océan aérien, et qui, malgré leur petitesse, exercent, souvent à de grandes distances, une influence marquée sur le climat marin. Dans les masses continentales il faut distinguer les déserts sablonneux arides, les savanes ou prairies, et les forêts. Dans la haute Égypte et l’Amérique du Sud, Nouet et moi avons trouvé à midi la température du sol de 54° 2" cl de 48° kl Réaum. D’après Arago, de nombreuses observations soigneusement exécutées donnent à Paris 40° et 42° ( Asie centrale, t. III, p. 176). Les savanes appelées prairies entre le Missouri et le Mississipi, et qui deviennent, au sud, les llanos de Vcnézuéla et les pampas de Buenos-Ayrcs, sont couvertes de cypéracées et de graminées, dont les chaumes minces, pointus, et les feuilles tendres, lancéolées, rayonnent de la chaleur vers un ciel sans nuage, et possèdent un pouvoir émissif extraordinaire. Wells et Daniell (Meteor. Essays, 1827, p. 230 et 278) virent même dans nos latitudes, par une atmosphère moins transparente, le thermomètre de Réaumur descendre six degrés cinq minutes à huit degrés dans l’herbe, par suite de ce pouvoir émissif. Mclloni ( Sull'abbassamento di temperatura durante le nolli placide e serene, 1847, p. 47) a montré, avec beaucoup de sagacité, comment, indépendamment du calme de l’atmosphère, condition nécessaire d’un fort rayonnement et de la formation de la rosée, le refroidissement du tapis d’herbes est encore favorisé par l’abaissement des couches plus froides, en tant que plus lourdes. Dans le voisinage de l'équateur, sous le ciel nuageux de l’Orénoque supérieur, du rio Negroet du fleuve des Amazones, les plaines sont couvertes d’épaisses forêts vierges. Mais au nord et au sud de ces forets, on voit, dans l’hémisphère boréal, les llanos de l’Orénoque inférieur, de la Meta et du Guaviarc, s’étendre au loin depuis la zone des palmiers et des grands arbres dicotylédonés, comme dans l’hémisphère austral les pampas du rio de la Plata et de la Patagonie. Toutes ces plaines herbeuses (savanes) de l’Amérique méridionale occupent une surface au moins neuf fois plus grande que celle de la France.

La région boisée agit de trois manières : par la fraîcheur de l’ombre, par l’évaporation, et par le rayonnement frigorifique. Les forêts, formées, dans notre zone tempérée, de plantes sociales de la famille des conifères ou des amcntacés (chênes, hêtres et bouleaux), et, sous les tropiques, de plantes non socia-

les, d'espèces disséminées, mettent le sol à l’abri de la chaleur directe du soleil, répandent l'humidité qu’elles engendrent elles-mêmes, et refroidissent les couches d’air voisines par le rayonnement des organes appendiculaires foliacés. Les feuilles ne sont nullement toutes parallèles entre elles: elles sont diversement inclinées vers l’horizon; or, d’après la loi développée par Leslie et Fourier, l’influcnec de cetjc inclinaison sur la quantité de chaleur émise par le rayonnement est telle, que le pouvoir rayonnant d’une surface mesurée a, dans une certaine direction oblique, est égal au pouvoir rayonnant d’une étendue foliacée, qui aurait la projection de a sur une surface horizontale. Or, dans l'état initial du rayonnement, les feuilles du sommet de l’arbre, qui se refroidissent les premières, ne sont que partiellement masquées par d'autres, et regardent librement le ciel sans nuage. Le refroidissement (épuisement de la chaleur par l'effet du pouvoir émissif) est d’autant plus considérable, que la surface foliacée est plus mince. Une seconde couche de feuilles regarde, par sa face supérieure, la face inférieure de la première, et lui donne par le rayonnement plus qu’elle n’en reçoit. De cet échange inégal il résulte donc aussi pour la seconde couche de feuilles une diminution de température. L'action se propage ainsi de couche en couche jusqu’à ce que toutes les feuilles de l’arbre, modifiées dans leur rayonnement par des différences de position, passent à l’état d'cquilibre stable, dont on peut déterminer la loi par l’analyse mathématique. C'est par ce modo de rayonnement que, pendant les nuits longues et sereines de la zone équinoxiale, l’air sc refroidit dans les interstices des couches de feuilles; et, en raison du grand nombre de scs feuilles, un arbre dont le sommet mesure, dans la section horizontale, à peine deux mille pieds carrés, fait diminuer la température de l’air par une surface de plusieurs milliers de fois plus grande que deux mille pieds carrés d’un sol nu ou couvert de gazon (Asie centrale, t. III, p. 195-203). J’ai exposé ici en détail l’influence des grandes régions boisées sur l’atmosphère, parce que c’est un sujet que l’on touche souvent dans l’importante question du climat de l'ancienne Germanie et de la Gaule.

Comme la civilisation européenne a son principal siège dans l’ancien continent, sur une côte occidentale, on ne tarda pas à remarquer que, sous les mêmes parallèles, la côte orientale opposée des États-Unis de l’Amérique septentrionale était, pour sa température annuelle moyenne, de plusieurs degrés plus froide que l’Europe: celle-ci n’est pour ainsi dire qu’une presqu’île oc-

cidcntalc de l’Asie, et elle est à l’Asie ce que la Bretagne est à la France. On oublia en même temps que ces différences vont en diminuant des hautes aux basses latitudes, et que déjà sous 50° de latitude elles sont presque nullcs. Quant à la côte occidentale du nouveau continent, il nous manque presque complètement des observations thermiques exactes; mais la douceur de l’hiver dans la Nouvelle-Californie nous apprend quo, relativement à la température annuelle moyenne, les côtes occidentales de l’Amérique et de l’Europe, sous les memes parallèles, diffèrent peu entre elles. Le tableau suivant indique les températures annuelles moyennes qui se correspondent, sous le même degré de latitude géographique, sur la côte orientale du nouveau continent et sur la côte occidentale de l’Europe.

Différences Température de degrés Degrés Côte orientale moyenne dc «!?a,eur

de de Côte occidentale l’année cntre

latitude. l’ Amérique. de 1 Europe. Je l'hiver et’ de l’Amérique

l’été. orientale

et i Europe occident.

Gothenbourg.

S. John s

Bordeaux.

Naples.

Lisbonne.

Caire.

Dans ce tableau (quatrième colonne) Je nombre qui précède la fraction indique la température moyenne de l’année; le numérateur de la fraction désigne la température moyenne de l’hiver, et le dénominateur, la température moyenne de l’été. Ce n’est pas seulement la moyenne annuelle, mais aussi la répartition de cette température entre les différentes saisons sur les côtes opposées, qui offre une différence frappante; et c’est précisément cette répartition inégale qui affecte le plus nos sens, ainsi que la vie végétale. Dove a observé d’une manière générale que la chaleur estivale en Amérique est, sous la même latitude, inférieure à celle de l’Europe (Temperatur-tafeln nebst Bemerkungen über die Ferbreitung der Warme auf der Oberflüche der Erde,\ 848, p. 95). Le climat de Saint-Pétersbourg (59° 56 ), ou, pour parler plus exactement, la température moyenne annuelle de cette ville, se trouve, sur la côte orientale de l’Amérique, déjà sous 47° »/*> c’est-à-dire de douze degrés et demi plus au sud. Nous trouvons de même le climat de Kœnigsberg (54° 43" de latitude) déjà à Halifax (44° 39 lat.). Toulouse (43° 36' lat.) est, dans ses rapports techniques, comparable à Washington.

Il est téméraire d’énoncer d’avance des résultats généraux sur la répartition de la chaleur dans les États-Unis de l’Amérique septentrionale; car il y a trois régions à distinguer: 4° la région des États atlantiques, à l’est des monts Alleghanys; 2° les États de l’Ouest, dans le vaste bassin du Mississipi, de l’Ohio, de l’Arkanzas et du Missouri, entre les Alleghanys et les montagnes Rocheuses; 3° le haut plateau, situé entre les montagnes Rocheuses et les Alpes maritimes de le Nouvelle-Californie, que traverse l’Orégon ou rivière de Colombia. Depuis que l’on fait, grâce à John Caihoun, des observations thermométriques non interrompues (ramenées aux moyennes du jour, du mois et de l’année), sur un plan uniforme, dans trente-cinq postes militaires, on est arrivé, relativement au climat de l’Amérique, à des notions plus exactes que celles qui étaient généralement répandues du temps de Jefferson, da Barton et de Volney. Ces stations météorologiques s’étendent depuis la pointe de la Floride et de l’ilc de Thompson (Clef ouest), sous 24° 33' de lat., jusqu’à^ Council Bluffs sur le Missouri; elles comprennent, si l’on y compte le fort Vancouver (45° 37' de lat.) , un espace de quarante degrés de long, i

Il ne faut pas croire que, dans la seconde région, la température moyenne de l’année soit plus élevée que dans la première. Si l’on voit, à l’ouest des Alleghanis, certaines plantes

s’avancer plus au nord, cela lient en partie à la nature meme de ces plantes, et en partie à la répartition inégale de la chaleur moyenne annuelle entre les quatre saisons, ha large vallée du Mississipi est placée sous l’influence de deux conditions calorifiques, qui sont au nord les lacs du Canada, et au sud le GulÇslream du Mexique. Les cinq lacs canadiens (lacs Supérieur, Michigan, Huron, Érié et Ontario) occupent une surface de quatre-vingt-douze mille milles carrés anglais (4232 milles carrés géographiques). Le climat est d'autant plus doux et uniforme que la contrée se trouve plus rapprochée des lacs. Ainsi, par exemple, à Niagara (sous 43" 15' de latitude), la température moyenne de l’hiver ne descend qu’à un demi-degré au-dessous du point de congélation, tandis que loin des lacs, à 44° 53, au confluent de la rivière Saint-Pierre et du Mississipi , dans le fort Snelling, la température moyenne de l’hiver est de — 7° 21 Réaumur. (Uoyez l'excellent travail de Samuel Forry: The climate of the United States, 1842, p. 37, 3D et 102.) A cette distance des lacs canadiens (dont la surface est de cinq à six cents pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que le lit des lacs Michigan et Iluron est près de cinq cents pieds audessous du niveau de la mer), le pays a, suivant des observations récentes, un véritable climat continental: les étés y sont plus chauds et les hivers plus froids, It is proved, dit Forri, by our thermometrical data, thaï the climate wesl of the Alleghany Chain is more excessive than tliat on the Atlantic side. Au fort Gibson, sur la rivière de l’Arkanzas qui se jette dans le Mississipi (à 35° 47' de latitude, la température moyenne de l’année atteignant à peine celle de Gibraltar), on a vu, dans le mois d’août 1834, le thermomètre s’élever à 57° 7' Réaumur (117“ Fahrenh.), à l’ombre et à l’abri du rayonnement du sol.

L’opinion si souvent répétée et qui ne repose sur aucune donnée précise, savoir, que depuis le premier établissement dus Européens dans la Nouvelle-Angleterre, en Pensylvanie et en Virginie, le climat est devenu plus uniforme (plus doux en hiver et plus frais en été) en deçà et au delà des Allegbanis par la destruction d’un grand nombre de forêts, est aujourd'hui généralement contestée. Ce n’est que depuis soixante-dix-huit ans à peine qu’il y a, dans les Etats-Unis, des séries d’observations thermométriques précises. De 1771 à 1824, la moyonne de la température annuelle de Philadelphie ne s’est élevée que do 1° 2' Réaumur, ce qu’on attribue à l’agrandissement de cette ville, à l’accroissement de sa population, et à scs nombreuses

machines à vapeur. Peut-être cette augmentation de la moyenne annuelle n’est-cllc qu’accidentelle; car je trouve, dans la même période, une augmentation de 0“ 0' pour la température moyenne de l’hiver. Excepté l’hiver, toutes les autres saisons étaient devenues un peu plus chaudes. Des observations faites pendant trente-trois ans à Salem, dans le Massachusetts ne montrent aucun changement; à peine la moyenne de toutes les années y variet-elle d’un degré Fahrenheit; et à Salem, le froid de l’hiver, au lieu d’avoir diminué par la destruction des forêts, a augmenté de 1° 8' Réaumur dans un espace de trente-trois ans. ( Forry , p. 97, 401 et 107.)

Comme, relativement â la température moyenne annuelle, la côte orientale des États-Unis ressemble, sous les mêmes parallèles, à la côte orientale de la Sibérie et de la Chine , on a eu de même raison de comparer entre elles les côtes occidentales de l’Europe et de l’Amérique. Je ne veux ici donner qu’un petit nombre d’exemples, dont nous devons deux au voyage autour du monde de l’amiral Lütke: Sitka (New-Archangelsk) dans l’Amérique-ltussc et le fort George, sous la même latitude que Gothenbourg et Genève. Iluluk et Dantzig sont situées à peu près sous le même parallèle; et, bien que la température moyenne d Iluluk soit moindre que celle de Dantzig à cause du climat insulaire et du courant froid marin, l’hiver de l’Amérique est cependant plus doux que celui de la mer Baltique.

Sitka. . . .

Lat. 57° 3'

Gothcnbourg.

Lat. 87° 41'

Fort. George.

Lat. 46° 18'

Genève. . .

Lat. 46° 12-

Chcrson. . .

Lat. 46° 38'

Long. 157° 38' 5°, 6' —

Long. 9" 37' 6°, 4'

Long. 125° 20 8°,1' Jj*

Haut. 203 toises 7°, 9'

Long. 30° 17 9°, 4' —

Sur les bords de l’Orégon ou rivière de Colombia, on ne voit presque jamais de neige. La rivière ne se couvre de glace que pendant peu de jours. La température la plus basse queM. Bail ait observée dans l’hiver de 1853, était de 6° */a Réaumur audessous du point de congélation ( Message from the President of the United States lo the congress, 1844, p. 160; et Forry, Clim. of the United States, p. 49,67 et 75. Un coup d’œil rapide, jeté

sur les températures estivales et hivernales ci-dessus indiquées, montre que la cùlo occidentale jouit d'un véritable climat insulaire. Pendant que les hivers y sont moins froids que dans la partie occidentale de l’ancien monde, les étés y sont beaucoup plus frais. Le contraste est surtout frappant quand on établit la comparaison entre l’embouchure de l’Orégon et les forts Snelling, Howard et Council-Blufs, dans l’intérieur du bassin du Mississipi et du Missouri (de 44° à 46° de latitude), où l’on trouve, pour employer un terme de Buffon, un climat excessif, un véritable climat continental. Un froid d’hiver de — 28° 4' et — 30° G' Réaumur ( — 32° et -*■ 57° Falir.) y est suivi d’une

chaleur estivale qui s’élève, en moyenne, à 10° 8' et 17° 5'.

(‘•) Page 22. L’Amérique a surgi la dernière du chaos diluvien.

Un très-judieieux naturaliste, Benjamin Smith Barton, a dit, il y a déjà longtemps, avec beaucoup de vérité ( Fragments of lhe Nat. Bist. of Pensylvania, pag. I , part. 4): « I cannot but deem it a puerile supposition, unsupporled by the evidence of nature, lhat a great part of America hasprobably laler emerged from lhe bosom of the Océan lhan the olher continents. » Ce même sujet a été touché par moi dans un article sur les peuples primitifs de l’Amérique (Neue Berlinische Monatshrift, t. XV, 1806, p. 190): « Des écrivains justement célèbres ont trop souvent répété que l’Amérique est, dans toute l’acception du mot, un continent nouveau. Cette richesse de végétation, cette abondance de fleuves énormes, ces grands volcans, foyers en activité, annonceraient que la terre, sans cesse tremblante et non entièrement séchée, est plus rapprochée de la période primordiale, de l’état chaotique, que dans l’ancien continent. Longtemps déjà, avant mon voyage, ces idées m’ont paru aussi peu philosophiques que contraires aux lois de la physique généralement reconnues. Ces images de jeunesse et de tourmente, de sécheresse et de décrépitude progressives de la terre, ne peuvent naître que chez ceux qui s’amusent à chercher des contrastes entre les deux hémisphères, et ne s’efforcent pas d’embrasser dans son ensemble le globe terrestre. Dira-t-on que le sud de l’Italie est plus moderne que le nord, parce qu’il est presque continuellement agité par des tremblements de terre et des éruptions volcaniques? Mais nos volcans et tremblements de terre actuels ne sont-ils pas d’insignifiants phénomènes à côté de ces révolutions naturelles que le géologue doit supposer pour expliquer le soulèvement.

la solidification et la disjonction des masses de montagnes? Des causes différentes doivent, dans des climats éloignés, produire aussi des effets différents. Dans le Nouveau -Monde, les volcans (j’en compte encore plus de vingt-huit) ont dû peut-être brûler plus longtemps, parce que la haute chaîne de montagnes, où ils forment de longues crevasses d’éruption par rangées, est située plus près de la mer, et parce que ce voisinage parait, à part un petit nombre d'exceptions insuffisamment expliquées, modifier l’activité du feu souterrain. D’ailleurs les tremblements de terre et les volcans n’agissent que périodiquement. Actuellement (j’écrivais ceci il y a quarante-quatre ans) le désordre physique et la tranquillité politique régnent dans le nouveau continent, tandis que dans l’ancien monde les discordes des peuples troublent la jouissance du repos au sein de la nature. Peut-être viendrat-il un temps où les deux continents échangeront leurs rôles dans ce singulier contraste entre les forces physiques et morales. Les volcans se reposent pendant des siècles, avant de se rallumer; et l’idée d’après laquelle les régions plus anciennes doivent jouir d'une certaine paix naturelle, n’est qu'un jeu de notre imagination. Il n’y a aucune raison pour admettre que tout un côté de notre planète soit plus ancien ou plus nouveau que l’autre. Sans doute il y a des iles soulevées par des volcans, et agrandies peu à peu par des bancs de coraux: les Açores et beaucoup d’iles plates de la mer du Sud en sont des exemples. Ces îles sont, en effet, plus modernes que beaucoup de formations plutoniques de la chaîne centrale de l’Europe. Une contrée peu étendue, comme la Bohème, le Kaschmir et plusieurs vallées de la Lune, entourées circulairement de montagnes, pourrait, par suite d'inondations partielles, former longtemps des lacs, et après l’écoulement de leurs eaux, laisser un terrain où les végétaux s’établiraient graduellement, et qui serait alors, à proprement parler, un terrain d’origine récente. Des îles ont été jointes, par voie de soulèvement, à des masses continentales; d’autres ont disparu par un affaissement du sol oscillant. Mais une enveloppe acqueuse universelle, on ne peut, d'après les lois de l’hydrostatique, se la représenter comme existant simultanément que dans toutes les parties du inonde et dans tous les climats. La mer ne peut pas longtemps inonder les immenses plaines de l’Orénoquc et du fleuve des Amazones, sans dévaster en même temps nos pays de la Baltique. Au reste, la succession et l’identité des couches sédimenteuses, ainsi que les plantes et animaux fossiles que ces couches renferment, prouvent que beau-

coup de ces grands dépôts ont etc formés en même temps sur tout le globe. » (Comp. sur les plantes fossiles de la houilledans le nord de l’Amérique et de l'Europe, Adolphe Brongniart, Prodrome d’une Hist. des végétaux fossiles, p. 179; et Charles Lycll’s Travels in North America, vol, II, p. 20.}

(so) Page 22. V hémisphère austral esl plus frais et plus humide que notre hémisphère boréal.

Le Chili, Buenos-Ayres, la partie méridionale du Brésil et le Pérou, en raison du continent rétréci au sud, jouissent d’un véritable climat insulaire: les étés y sont frais, et les hivers doux. Cet avantage de l’hémisphère austral se maintient jusqu'à 48° et 50° de latitude sud; mais, plus loin, vers les glaces du pôle antarctique, l’Amérique méridionale devient une solitude inhospitalière. Les latitudes différentes auxquelles se terminent les pointes de l’Australie avec l’ile Van-Dicmen, de l’Afrique et de l'Amérique, donnent à chacun de ces continents un caractère particulier. Le détroit de Magellan est situé entre 55° et 84° de latitude sud; et cependant le thermomètre y deseendà4°Réaumur, dans les mois de décembre et de janvier, où le soleil reste dix-huit heures sur l'horizon. Il neige presque tous les jours dans la plaine, et la plus forte chaleur que Churruca y ait observée en 1788, au mois de décembre (été de cette région), no dépassait pas 9°. Le cap Pilar, dont le roc escarpé n’a que deux cent dix-huit toises de haut, et qui forme, pour ainsi dire, la pointe méridionale de la chaine des Andes, est situé à peu près sous la même latitude que Berlin. ( Relacion del Viage al Estrecho de Magallanes ( Appendice , 1793), p. 76.)

Pendant que dans l’hémisphère boréal tous les continents sc prolongent vers le pôle jusqu’à une limite moyenne qui correspond assez exactement au 70e parallèle, les extrémités australes de l’Amérique (Terre de feu), déchiquetées par des bras de mer, celles de l’Australie et de l’Afrique, s’arrêtent, du côté du pôle antarctique, à 54°, 46° t/a et 56°. La température de la grande surface marine qui sépare ces extrémités australes du pôle glacé, contribue essentiellement à la modification des clit mats. Les surfaces continentales dans les deux hémisphères que sépare l’équateur sont dans le rapport de 5 : I. Mais ce manque de continent dans l'hémisphcre austral porte plutôt sur les zones tempérées que sur les zones torrides. Les premières sont, dans les hémisphères nord et sud, comme 13 : l,et les dernières, comme 3 : 4. Une si grande inégalité dans la répartition de

l’élément solide exerce une influence marquée sur le courant d’air ascendant qui se dirige au pôle sud, ainsi que sur la température de l’hémisphère sud en général. Les plus beaux végétaux des tropiques, par exemple les fougères arborescentes, vont, au sud de l'équateur, jusqu’aux parallèles de 46° à 53°, tandis qu’au nord de l’équateur ils ne dépassent pas le tropique du Cancer. (Robert Brown, Appendix to Flinder's voyage, p. 573 et 584; Humboldt, De dislributione gcographica plantarum , p. 81-85.) Les fougères en arbre ( tree-ferns ) réussissent parfaitement à Hobarttown, dans l’ile Van-Diemen (à 42" 55' de latitude), par une température annuelle moyenne de 9°, c’est-à-dirc sous une latitude isotherme de 1° C' moindre que celle de Toulon. Rome est presque d’un degré plus distante de l’équateur que Hobarttown; et Rome a pour la température moyenne de l’année 12° 3', pour celle de l’hiver 6° 5', pour celle de l’été 24°, pendant qu’à Hobarttown ces trois moyennes sont 8° O7 , 4° 5' , et 15° 8'. A Dusky-Bay, dans la Nouvelle-Zélande, les fougères en arbres réussissent sous 46° 8', et dans les îles de lord Aukland et Campbell, jusqu’à 55°. (Jos. Ilookcr, Flora antarct., 1844, p. 107.)

Dans l’Archipel de la Terre de feu, où, sous la même latitude que Dublin, la température moyenne de l’hiver est 0° 4' et celle de l’été seulement 8°, le capitaine Ring trouva le sol tapissé de belles plantes ( végétation thriving mosl luxuriantly in large woody stemmed trees of Fuchsia and Feronica) tandis que la végétation, si bien dépeinte par Charles Darwin, sur la côte occidentale de l’Amérique sous 38° et 40° de latitude australe, cesse tout à coup au sud du cap Ilorn, sur les rochers des Orcades australes des îles Shetland et de l’archipel de Sandwich. Ces îles, garnies de quelques herbes, mousses et lichens, vraies Terres de désolation, comme les appellent les navigateurs français, sont encore bien éloignées du pôle antarctique; et cependant nous voyons dans l’hémisphère boréal, sous 70° de latitude, aux limites de la Scandinavie, des pins acquérir jusqu’à soixante pieds de hauteur. (Voy. Darwin, dans Journal of Researches 1845, p. 244, et King, dans vol. I, Narr. of the Foyages of the Adventure and Beugle, p. 577.) En comparant la Terre de feu et surtout le port Famine, dans le détroit de Magellan (53u 38' de latitude), avec Berlin, d’un degré plus rappoché de l’équateur,

on trouve pour cette dernière ville, 0, 8-^, et pour Porl-Fa-

mine 4, 7 Je vais communiquer ci-après le petit nombre de

données certaines que nous possédons actuellement sur là zone tempérée de l'hémisphère austral, et qui, dans celte répartition inégale des températures de l’été et de l’hiver, sont à comparer avec les températures du Nord. J’ai déjà explique plus haut la notation que j’ài suivie pour cela: le nombre qui précède la fraction indique la température moyenne de l’année; le numérateur de la fraction, la moyenne de l’hiyer, et le dénominateur, celle de l’été.

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