SUR LES CATARACTES DE L’ORÉNOQUE
PRÉS D’ATÜRÈS ET DE MAYPURÊS.
Dans le mémoire précédenl, qui a clé l’objet d’une lecture académique, j’ai dépeint les immenses plaines dont le caractère est diversement modifié par des conditions climatériques, et qui apparaissent tantôt comme des surfaces dénuées de végétation (déserts), tantôt comme des steppes ou prairies à perte de vue. Aux llanos, dans la partie méridionale du nouveau continent, j’ai opposé, par contraste, les affreuses mers de sable que renferme l’intérieur de l’Afrique, et à celles-ci les steppes de l’Asie moyenne , berceau de ces peuples pasteurs qui, rejetés du fond de l’Orient, envahirent le monde, et répandirent partout la barbarie et la désolation.
Je m’étais alors (en 1806) hasardé à réunir de grandes coupes dans un tableau de la nature , et à exposer en assemblée publique des objets qui se déteignaient pour ainsi dire sur mon ame: maintenant je me renferme dans un cercle plus circonscrit de phénomènes, en esquissant la peinture moins sombre d’une végétation luxuriante et de vallées arrosées de rivières écumeuses. Je vais tracer deux
scènes naturelles, empruntées aux solitudes de la Guyane, Y Attires et le Maypurès, ces fameuses cataractes de l’Orénoque, qu’un petit nombre seulement d’Européens avait visitées avant moi.
L’impression que laisse en nous le spectacle de la nature est provoquée moins par la physionomie particulière du paysage, que par la lumière sous laquelle se détachent monts et champs, tantôt éclairés par l’azur du ciel, tantôt assombris par un nuage flottant. De même la peinture de scènes naturelles nous impressionne plus ou moins vivement, suivant qu’elle est plus ou moins en harmonie avec les besoins de nos sentiments. Car le monde extérieur physique se reflète, comme dans un miroir, sur le monde intérieur moral. Le contour des montagnes qui bordent l’horizon dans un lointain nébuleux, la teinte sombre des forêts de sapins, le torrent qui se précipite tumultueusement à travers des rochers abruptes, enfin tout ce qui forme le caractère d’un paysage se rattache, par un ancien lien mystérieux, à la vie sentimentale de l’homme.
C’est ce lien qui procure les plus nobles des jouissances de la nature. Nulle part celle-ci ne nous pénètre du sentiment de sa grandeur, nulle part son langage n’est plus puissant que sous les tropiques, sous le ciel indien, comme on disait au moyen âge pour désigner le climat de la zone torride. J’ose donc espérer que le nouveau tableau que je trace de ces régions offrira le même charme, inhérent au sujet. Le souvenir d’un pays riche, lointain, l’aspect d’une végétation libre, vigoureuse, récréent et fortifient l’ame ; de môme que l’esprit, oppressé par le présent, se reporte volontiers vers le jeune âge , et se réjouit de la grandeur simple de l'humanité.
Le courant occidental et les vents tropicaux favorisent la navigation sur le pacifique bras de mer (*) qui remplit la vaste vallée comprise entre le nouveau continent et l’ Afrique occidentale. Avant qu’on voie la côte poindre à l’horizon, on est frappé du bouillonnement des vagues qui s’entrechoquent en écumanl. Des navigateurs, non familiers avec ces parages, yssoupoonneraient le voisinage de bas-fonds
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ou le jaillissement merveilleux de quelques sources d’eau douce, comme on en voit entre les Antilles (a).
A mesure qu’on approche de la côte granitique de la Guyane, on distingue la large embouchure d’un fleuve puissant qui, tel qu’un lac rompant ses digues, répand sur l’Océan une nappe d’eau douce. Ses flots verts, Irisés d’écume blanche sur les bas-fonds, contrastent avec le bleu indigo de la mer qui en forme les bords tranchés.
Le nom d’Orénoque, donné par celui qui découvrit ce fleuve, cl dû probablement à une confusion de langage, est inconnu dans l’intérieur du pays. Dans l’état primitif, les peuples ne désignent par de véritables noms géographiques que les objets qui peuvent être confondus avec d’autres. L’Orénoque, les fleuves des Amazones et de la Madeleine, s’appellent chacun tout simplement le fleuve, quelquefois le grand fleuve, la grande eau, pendant que les habitants riverains distinguent les moindres ruisseaux par des noms particuliers.
Le courant que l’Orénoquc détermine entre le continent de l’Amérique méridionale et l’ilc asphaltique de Trinidad est si puissant, que des navires, allant contre sa direction voiles déployées, par un vent frais d’ouest, peuvent à peine le vaincre. Ces parages solitaires et redoutés s’appellent le golfe Triste. L’entrée en est formée par la Bouche du Dragon ( bocadel Drago). C’est là que s’élèvent du milieu des Ilots mugissants, semblables à des tours, quelques rocs isolés, indices de la digue granitique (3) qui, rompue par le courant, joignit anciennement l’ile de Trinidad à la côte de Paria.
C’est à la vue de ces parages que Colomb, le hardi découvreur d’un monde, se convainquit de l’existence d’un continent américain . « Une masse si énorme d’eau douce (ainsi raisonnait ce profond observateur de la nature) n’a pu être accumulée que par un fleuve d’un long cours. Le pays qui fournit cette eau doit être un continent, et non une île. « Les compagnons d’Alexandre, ayant franchi le Paropanisus neigeux (4), crurent, au rapport d’Arrien, reconnaître un bras du Nil dans l’Indus peuplé de crocodiles.
De même Colomb, ignorant que toutes les productions du climat des palmiers ont le même type de physionomie, s’imagina retrouver dans le nouveau continent un fort prolongement de la côte orientale de l’Asie. La douce fraîcheur de l’air du soir, la pureté éthérée du firmament, les émanations balsamiques des fleurs, apportées par la brise de terre, tout cela , dit Herrera dans ses Décades (s), fit penser à Colomb qu’il se trouvait ici dans le voisinage du jardin d’Éden, séjour sacré des premiers mortels. L’Orénoque lui parut un des quatre fleuves qui, selon la vénérable légende du monde primitif, sortaient du Paradis pour arroser et se partager la terre fraîchement ornée de végétaux. Ce passage poétique, extrait de la relation de Colomb, ou plutôt d’une lettre à Ferdinand et Isabelle, datée de Haïti (octobre 1498), a un intérêt psychique particulier. C’est encore un de ces exemples qui nous apprennent que l’imagination créatrice se révèle de même dans tous les grands génies.
En considérant la masse d’eau que l’Orénoque apporte, en tribut, à l’océan Atlantique, on se demande lequel des fleuves de l’Amérique australe, de l’Orénoque, des Amazones ou de la Plata, est le plus grand? La question est indécise comme l’idée même de grandeur. Le rio de la Plata a la plus large embouchure; sa largeur est de vingt-trois milles géographiques. Mais, pareil aux fleuves de l’Angleterre, il est, en proportion, d’une longueur médiocre. Son peu de profondeur entrave la navigation déjà près de la ville de Buenos-Ayres. Le fleuve des Amazones est le plus long de tous les fleuves. Depuis sa source, dans le lac Lauricocha, jusqu’à son embouchure, il a sept cent vingt milles géographiques de parcours. Mais sa largeur, dans la province de Jaen de Bracamoros, près de la cataracte de Renlama, où je l’ai mesuré au-dessous de la montagne pittoresque de Patacbuma, sa largeur égale à peine celle du Rhin près de Mayence.
L’Orénoque, plus étroit à son embouchure que le rio de la Plata cl le fleuve des Amazones, n’a, d’après mes observations astronomiques, que deux cent quatre-vingt mil-
les de longueur. Cependant, au cœur même de la Guyane, à cent quarante milles de l’embouchure, j’ai trouvé que ce fleuve, pendant les hautes eaux, avait encore plus de seize mille deux cents pieds de large. Par des crues périodiques, ses eaux s’élèvent annuellement de vingt-huit à trente quatre pieds au-dessus du niveau le plus bas. Mais il n’y a pas encore assez de documents pour établir une comparaison exacte entre les énormes fleuves qui sillonnent le continent de l’Amérique australe. 11 faudrait, pour cela, connaître le profil du lit des fleuves et leur vitesse, si variable dans les différentes parties.
L’Orénoque présente plusieurs traits de ressemblance avec le Nil : par le Delta que forment ses bras diversement ramifiés et encore inexplorés, par la régularité de ses crues, enfin par la quantité et la grosseur de ses crocodiles. Ces deux fleuves se ressemblent aussi en ce que, d’abord torrents impétueux, ils se frayent un long passage entre des montagnes de granit et de syénile, et coulent ensuite lentement, bordés de rivages sans arbres et sur une surface presque horizontale. Depuis le fameux lac de montagnes, près de Gondar, dans les Alpes abyssiniennes de Gojam, jusqu’à Syène et Éléphantine, une branche du Nil, le Bahrel-Azrek (fleuve Vert), traverse les montagnes de Schangalla et de Sennaar. De même l’Orénoque sort du versant méridional de la chaîne de montagnes qui s’étend à l'ouest, sous les 4° et 5° de latitude nord , depuis la Guyane française jusqu’aux Andes de la Nouvelle-Grenade. Les sources de l’Orénoque (6) n’ont été visitées par aucun Européen, ni même par aucun indigène qui eût eu des relations avec les Européens.
Pendant notre navigation sur l’Orénoque supérieur, en été 1800, nous atteignîmes, au delà de la mission del’Esmeralda, les embouchures du Sodomoni et du Guapo. Là s’élève bien au-dessus des nues la cime gigantesque du Yeonnamari ou Duida, montagne qui est, d’après ma triangulation à huit mille deux cent soixante-dix-huit pieds audessus du niveau de la mer, et dont l’aspect offre l’une des scènes les plus magnifiques de la nature tropicale. Son re-
vers méridional est une prairie sans arbres. L’air humide du soir y est embaumé par le parfum des ananas. D’entre les herbes basses de la prairie s’élèvent les liges succulentes des bromelia, dont le fruit doré, surmonté d’une couronne de feuilles glauques, brille au loin. De hauts palmiers en éventail sont groupés autour des lapis de verdure, d’où jaillissent les eaux de montagne. Leur feuillage n’est agité par aucun souffle rafraîchissant dans celte zone torride.
A l’est de Duida commence un taillis de cacaoyers sauvages qui entourent le fameux amandier, le bertholletia excctsa, production la plus vigoureuse du monde tropical "(1). C’est là que les Indiens viennent cueillir de quoi faire leurs tubes, chalumeaux de graminées colossales, dont les enlrenœuds ont plus de dix-sept pieds de longueur (8). Quelques moines franciscains ont pénétré jusqu’à l'embouchure du Chiguire, où l’Orénoque est déjà si étroit, que les indigènes le traversent près de la cascade des Guaharibes, sur un pont qu’ils ont tressé avec des lianes. Les Guaïcas, race d’hommes au teint blanchâtre, mais petits de taille, armés de flèches empoisonnées, empêchent le voyageur d’avancer plus à l’est.
Aussi ne débite-t-on que des contes sur la source de l’Orénoque sortant d’un lac (9). On cherche en vain la lagune d’Eldorado, que les caries d’Arrovvsmith indiquent comme une mer intérieure de vingt milles géographiques de longueur. Le petit lac d’Amoucou, couvert de joncs (près duquel la Pirara, branche du Mahou, a sa source), avait-il donné lieu à celte fable? Mais ce marais est à quatre degrés plus à l’est que l’endroit où l’on peut supposer l’existence des sources de l’Orénoque. C’est là qu’on plaçait l’ile de Pumacena, roc de schiste micacé, dont l’éclat avait séduit tant d’hommes au seizième siècle, en donnant naissance au fameux conte d’Eldorado.
Au dire de beaucoup d’indigènes, les nuées de Magellan du ciel austral, et même les magnifiques nébuleuses du navire Argo, ne font que refléter l’éclat métallique des montagnes argentines de Parimé. Au reste, c’est une ancienne
coutume des géographes dogmatiques de faire sortir de lacs intérieurs tous les grands fleuves du monde.
L’Orénoquc est du nombre de ces fleuves singuliers qui, après avoir bien serpenté à l’ouest et au nord, finit par s’infléchir tellement à l’est, que son embouchure se trouve presque sous le même méridien que ses sources. Du Chiguire et Gehetté jusqu’au Guaviare, l’Orénoque court à l’ouest comme s’il allait porter ses eaux à l’océan Pacifique. Dans ce trajet, il envoie au sud un bras remarquable, le Cassiquiarc, peu connu en Europe, qui se réunit au rio Ncgro, ou, comme l’appellent les indigènes, au Guaïnia: c’est le seul exemple d’une bifurcation ou d’un embranchement naturel de deux grands bassins tout à fait dans l’intérieur d’un continent.
La nature du sol et la jonction du Guaviare et de l’Atabapo avec l’Orénoque, font dévier le dernier brusquement au nord. C’est par une erreur géographique qu’on avait longtemps pris le Guaviare, affluent «le l’ouest, pour la véritable origine de l’Orénoque. Les doutes qu’un célébré géographe, M. Buache, éleva, en 1797, contre la possibilité d’une jonction avec le fleuve des Amazones, sont, je l’espère, complètement dissipés depuis mon expédition. Une navigation non interrompue de deux cent trente milles géographiques, à travers un bizarre réseau de fleuves, m’a conduit du rio Negro par le Cassiquiare dans l’Orénoque, depuis les frontières du Brésil, par l’intérieur du continent, jusqu’au littoral de Caracas.
Dans la partie supérieure du bassin de ces rivières, entre 5° et 4° latitude nord, on rencontre à plusieurs reprises le phénomène énigmatique de ce qu’on appelle les eaux noires. L’Alabapo, dont les rives sont ornées de carolinées et de mélastomées arborescentes, le Terni, le Tuainini et le Guaïnia charrient des eaux couleur de café. A l’ombre des buissons de palmiers, cette couleur passe au noir d’encre. Dans des vases transparents, l’eau prend une teinte jaune d'or. Les étoiles du sud reflètent leur image avec un singulier éclat dans ces fleuves noirs. Les eaux, là où elles coulent lentement, offrent aux instruments de réflexion de l’astronome un excellent horizon artificiel.
Point de crocodiles, point de poissons, une fraîcheur plus marquée, moins de piqûres de moustiques, et un air sain, voilà ce qui caractérise la région des rivières noires. Elles doivent probablement leur couleur étrange à une dissolution de carbure hydrique, à la luxuriante végétation tropicale, et à l’abondance des herbes dont est tapissé le sol qu’elles traversent. En effet, sur le revers occidental du Chimborazo, vers le littoral du grand Océan, j’ai remarqué que les eaux débordées du rio de Guayaquil prenaient peu à peu une teinte jaune d’or, puis brun café, quand elles couvrent pendant des semaines, les prairies.
Près de l’embouchure du Guaviare et de l’Alabapo, on trouve l’un des plus nobles palmiers, le piriguao (*°); son stipe lisse, haut de soixante pieds, est couronné d’un feuillage aux bords frisés, et tendre comme celui des roseaux. Je ne connais pas de palmier qui porte des fruits aussi gros et aussi agréablement colorés: ils sont, comme les pêches, jaunes panachés de pourpre. Groupés par soixante à quatre-vingts, ils forment des grappes monstrueuses, dont trois mûrissent annuellement sur chaque tige. On pourrait appeler ce superbe végétal le palmier à pêches. Ses fruits charnus sont la plupart sans graines, à cause de l’exubérance de sucs. Us fournissent aux indigènes une nourriture substantielle et féculente, qui peut, comme la banane et la pomme de terre, être apprêtée de diverses manières.
Jusqu’à ce lieu ou jusqu’à l’embouchure du Guaviare, l’Orénoque longe le revers méridional de la montagne de Parimé. De sa rive gauche jusque bien au delà de l’équateur, vers le 15e degré de latitude sud, s’étend l’immense plaine boisée du fleuve des Amazones. Or, à San-Fernando de Atabapo, l’Orénoque, tournant brusquement au nord, rompt une partie de la chaîne de montagnes. Là sont les grandes cataractes d’ A turès et de Maypurès: là le lit du fleuve, rétréci par des rocs gigantesques, est comme distribué en réservoirs par des digues naturelles.
Devant l’embouchure du Mêla, au milieu d’un gouffre tourbillonnant, s’élève un rocher solitaire que les indigènes ont très-bien nommé la pierre de la Patience, car ceux qui
naviguent en amont, pendant les basses eaux, sont obligés de s’y arrêter quelquefois des jours entiers. L’Orénoque, pénétrant profondément dans les terres, forme ici des criques rocailleuses très-pittoresques. En face de la mission indienne de Carichana, le voyageur est frappé d’une vue étrange: l’œil se fixe involontairement sur un gigantesque cube de granit, El-Mogole de Cocuyza, dont les flancs perpendiculaires ont deux cents pieds de haut, et dont la face supérieure est couronnée d’une belle futaie. Semblable à un monument cyclopéen, grand par sa simplicité, ce rocher dépasse la cime des palmiers qui l’environnent, et, forêt sur une forêt, il tranche, par ses contours nets, sur le bleu foncé du ciel.
Si l’on continue, de Carichana, à naviguer plus bas, on arrive au point où le fleuve s’est frayé une voie par le défilé étroit de Baraguan. Là on reconnaît partout les traces d’un bouleversement chaotique. Plus au nord, vers Uruana et Encaramada, s’élèvent des masses granitiques d’un aspect grotesque. Bizarrement déchiquetées et d’une blancheur éblouissante, elles tranchent sur la verdure des taillis.
Dans cette région, à partir de l’embouchure de l’Apuré, le fleuve quitte la chaîne granitique. Dirigé à l’est, il forme jusqu’à l’océan Atlantique la limite entre les forêts impénétrables de la Guyane et les savanes où repose, à perte de vue , la voûte céleste. Ainsi l’Orénoque environne de trois côtés, au sud, à l’ouest et au nord, le massif des montagnes élevées de Parimé, qui occupent le vaste espace entre les sources du Jao et du Caura. De Carichana jusqu’à son embouchure, le fleuve est libre de rochers et de tournants, à l’exception du gouffre de l’Enfer ( boca del Infiemo), près de Muilaco, où les eaux sont tourbillonnées par des blocs de pierre qui ne barrent pas, comme à Aturès et à Maypurès, tout le lit du fleuve. Dans cet endroit, rapproché de la mer, les marins ne connaissent d’autre péril que les radeaux naturels, contre lesquels leurs canots viennent souvent échouer, surtout la nuit. Ces radeaux se composent des arbres de la forêt, que la crue du fleuve déracine et entraîne. Tapissés d’un gazon fleuri de plantes
aquatiques, ils rappellent les jardins flottants des lacs du Mexique.
Après ce coup d'œil rapide sur le cours de l’Orénoque et ses rapports généraux, je passe à la description des cataractes de Maypurès et d’Aturès.
Depuis le massif des montagnes de Cunavami, entre les sources de Sipapo et du Ventuari, une chaîne de granit s’avance au loin à l’ouest, vers les monts Uniama. Du col de cette chaîne descendent quatre rivières qui circonscrivent en quelque sorte la cataracte de Maypurès: le Sipapo et le Sanariapo sur le bord oriental de l’Orénoque, le Cameji et le Toparo, sur le bord occidental. Là où est situé le village de missionnaires de Maypurès, les montagnes forment une large gorge, ouverte au sud-ouest.
Maintenant le fleuve roule ses flots écumanls au bas du revers oriental. A l’ouest, on distingue de loin les anciennes rives qu’il a abandonnées. Une vaste prairie s’étend entre deux rangées de collines. Les jésuites y ont bâti une petite église en liges de palmiers. Cette plaine n’est guère que de trente pieds au-dessus du niveau supérieur du fleuve.
L’aspect géologique de celle contrée , la forme insulaire des rochers Kéri et Oco , les cavernes que les eaux ont creusées dans la première de ces collines et qui sont exactement de niveau avec les excavations qu’on voit vis-à-vis, dans l'ile d’Uivitari; tous ces phénomènes prouvent que cette baie, aujourd’hui à sec, était jadis entièrement remplie par les eaux de l’Orénoquc. Ces eaux formaient probablement un grand lac, tant que la digue du nord leur opposait de la résistance. Après la rupture de cette digue , la prairie, qu’habitent aujourd’hui les Indiens-Guarèques, apparut d’abord comme une île. Peut-être le fleuve entourait-il encore longtemps les rochers Kéri et Oco, qui, comme des châteaux forts, surgissent de son ancien lit, et offrent un aspect pittoresque. Insensiblement les eaux se retirèrent jusqu’à la rangée orientale de collines.
Celle supposition est confirmée par plusieurs faits. Comme le Nil près de Philes et de Syènc, l’Orénoque a ici la propriété remarquable de noircir les roches de granit blanc
rougeâtre qu’il baigne depuis des siècles. Jusqu’au niveau des eaux, on remarque sur les bords rocailleux un enduit plombé, manganésifèrc, et peul-clre aussi carbonifère, qui pénètre à peine d'un dixième de ligne dans l’intérieur de la roche. Cet enduit noirâtre, et les excavations que nous venons de mentionner, indiquent l’ancienne nappe de 10rénoque.
Dans le rocher Kéri , dans les îles des cataractes, dans la chaîne de collines gneisseuses du Cumadaminari, qui s’étend au-dessus de l’ile de Tomo , enfin à l’embouchure du Jao, on voit de ces excavations noirâtres à cent cinquante ou cent quatre-vingts pieds au-dessus du niveau actuel des eaux. Leur existence montre (ce que d’ailleurs nous offrent les lits de toutes les rivières d’Europe) que ces fleuves, dont la grandeur excite notre admiration, ne sont que de faibles vestiges des énormes masses d’eau qui couvraient jadis le sol.
Ces observations si simples n’ont pas échappé aux naturels incultes de la Guyane. Partout les Indiens nous faisaient remarquer les traces de l’ancien séjour des eaux. Dans une prairie près d’Uruana, gît un bloc de granit isolé qui, au rapport d’hommes dignes de foi, présente, à une hauteur de quatre-vingts pieds, des figures de soleil, de lune, et de divers animfaux, particulièrement de crocodiles et de boas, scupltées pour ainsi dire symétriquement. Personne ne pourrait maintenant, sans l’aide d’un échafaudage, atteindre au haut de cette paroi verticale, qui mérite l’examen le plus attentif de la part des voyageurs futurs. C’est dans une position tout aussi merveilleuse que se trouvent les sculptures hiéroglyphiques dans les montagnes d’Uruana et d’Enoaramada.
Si l’on demande aux indigènes comment ces traits y ont pu être gravés, ils répondent que cela s’est fait du temps des grandes eaux, leurs pères naviguant alors à cette hauteur. Ces eaux, d’un niveau si élevé, étaient donc contemporaines de ces monuments grossiers de l’art de l’homme. Elles témoignent d’une répartition autrefois très-différente des éléments liquide cl solide, et indiquent un état ancien
de la surface du globe , qu’il ne faut pas confondre avec l’enveloppe durcie où demeurent ensevelies la première parure végétale de notre planète, avec les espèces éteintes d’animaux gigantesques, terrestres et pélagiens, du monde chaotique primitif.
A l’issue la plus septentrionale des cataractes, l’attention se porte sur les images du soleil et de la lune, tracées par la nature. Le rocher Kéri, que j’ai déjà plusieurs fois mentionné, doit son nom à une tache blanche qui brille de loin, et dans laquelle les Indiens croient voir une ressemblance frappante avec le disque de la pleine lune. Je n’ai pu moimême gravir sur ce roc escarpé ; mais la tache blanche est probablement un puissant noyau de quartz que des veines convergentes forment dans du granit gris noirâtre.
En face du Kéri, sur la montagne jumelle basaltique de l’ile d’Uivitari, les Indiens, pénétrés d’une mystérieuse admiration, montrent un disque semblable, le Camosi : ils le vénèrent comme l’image du soleil. Peut-être ces deux rochers doivent-ils leurs noms à leur orientation ; car je trouvai le Kéri tourné au couchant, et le Camosi au levant. Les étymologistcs ont cru reconnaître dans le mot américain Camosi quelque analogie avec Camosh, nom du soleil dans un des dialectes phéniciens, et avec Apollon Ckomeus, ou avec Beelphegor et Amoun.
Les cataractes de Maypurès ne sont pas de ces masses d’eau qui se précipitent tout d’un coup, comme le Niagara, d’une hauteur de cent quarante pieds ; ce ne sont pas non plus de ces passes étroites, comme le Pongo de Man^eriche dans la rivière des Amazones, que le courant traverse avec une vitesse accélérée. Les cataractes de Maypurès se présentent comme un ensemble d’innombrables petites cascades, qui se succèdent par gradins. Le raudal, nom que les Espagnols donnent à cette sort de cataractes, est formé par un archipel d’îlols et de rocs qui rétrécissent le lit du fleuve, large de huit mille pieds, au point qu’il ne reste souvent que vingt pieds pour le libre passage des eaux. Le côté oriental est actuellement beaucoup moins accessible et plus dangereux que le côté occidental.
A l’embouchure du Camcji on décharge les marchandises, el l’on abandonne le canot vide, ou, comme on l’appelle dans le pays, la piragua, à des Indiens familiers avec le raudal, qui le conduisent jusqu’à l’embouchure du Toparo, où l’on s’estime hors de danger. Lorsque les barres ou gradins (dont chacun porte un nom particulier) n’ont pas plus de deux à trois pieds de haut , les indigènes se hasardent à les descendre en canot. Mais, dans la navigation en amont, ils nagent en avant, parviennent, après bien des efforts, à passer une corde autour des pointes rocheuses qui saillent du gouffre, et hissent ainsi leur embarcation. Pendant ce travail pénible celle-ci s’emplit souvent entièrement d’eau, ou elle chavire.
Quelquefois, et c’est le seul cas que redoutent les indigènes, le canot se brise contre l’écueil. Alors les pilotes, le corps ensanglanté, cherchent à se dégager du tourbillon et à atteindre la rive à la nage. Là où les gradins sont trèsélevés et où les rocs barrent tout le fleuve, on lire la barque à terre, et on la roule, sur des branches d’arbre, le long du rivage, jusqu’à l’endroit convenable.
Les gradins les plus redoutés et les plus difficiles sont le Purimarimi et le Manimi ; leur hauteur est de neuf pieds. J’ai trouvé avec surprise, à l’aide du baromètre (un nivellement géodésique est inexécutable à cause de la difficulté des lieux, et de l’air empesté rempli de myriades de moustiques), que toute la chute du raudal, depuis l’embouchure du Cameji jusqu’à celle du Toparo, est à peine de vingthuit à trente pieds. Je dis avec surprise, car l’épouvantable fracas de ces vagues écornantes n’est donc dû qu’au rétrécissement du fleuve par d’innombrablés rocs el îlots, et au contre-courant , déterminé par la forme el la position des masses rocheuses. C'est ce dont on peut se convaincre le mieux, lorsque du village de Maypurès on descend aux bords du fleuve par-dessus le rocher Manimi.
C’est là qu’on jouit d’un spectacle merveilleux. Une nappe éeumeuse d’un mille d’étendue s’offre tout à- coup au regard. Des rocs d’un brun ferrugineux s’en élèvent comme des forteresses en ruines. Chaque îlot, chaque roche se pare
d’arbres luxurianls. A travers un nuage d’écume vaporeux on voit poindre la haute cime des palmiers. Les rayons du soleil couchant, qui se réfractent dans ce brouillard humide, présentent la magie de l’optique: des arcs irisés, images élhérées, jouets vacillants de l’air, disparaissent et renaissent tour à tour.
Durant la longue saison des pluies, autour des rocs pelés, les eaux ruisselantes entassent des îlots de terre alluvionnaire. Ornés de mélastomas, de drosera, de petits mimosa aux feuilles argentées, et de fougères, ces îlots forment des parterres de fleurs sur des rochers déserts. Us rappellent à l’Européen ces tapis de plantes que les habitants des Alpes nomment courtils, blocs de granit solitaires qui, couverts de fleurs , percent les glaciers de la Savoie.
Dans le bleu lointain, l’œil se repose sur le Cunavami, longue chaîne de montagnes, qui se termine brusquement en un cône tronqué. Ce dernier, que les Indiens nomment Calilamini, nous le vîmes teint de rouge, comme embrasé, au coucher du soleil; spectacle qui se renouvelle chaque jour. Personne ne s’est jamais approché de ces montagnes. Peut-être l’éclat du Calilamini est-il l’effet miroitant du schiste talqueux ou micacé.
Pendant les cinq jours que nous passâmes dans le voisinage des cataractes, nous observâmes avec surprise que le bruit du fleuve était trois fois plus fort la nuit que le jour. La même observation s’applique aux chutes d’eau en Europe. Quelle peut en être la cause dans une solitude où rien n’interrompt le silence de la nature? Peut-être faut-il la chercher dans les courants d’air chaud ascendants, qui, par un mélange hétérogène du milieu élastique, entravent la propagation du son , brisent diversement les ondes sonores, et cessent pendant le refroidissement nocturne de la croûte terrestre.
Les Indiens nous montrèrent des traces d’ornières. Ils parlent encore avec admiration des animaux cornus (bœufs) qui, du temps de la mission des jésuites, traînaient les canots sur des voilures le long de la rive gauche de l’Orénoque, depuis l’embouchure du Caincji jusqu’à celle du
Toparo. Les embarcations restaient alors chargées, et n’étaient pas usées comme aujourd’hui par leur échouement et leur glissement continuels sur des rochers raboteux.
Le plan topographique que j’ai tracé des environs fait voir qu’on pourrrait ouvrir un canal entre le Cameji et le Toparo. La vallée où coulent ces fortes rivières est presque sans pente. Le canal, dont j’ai proposé l'exécution au gouverneur général de Vénézuéla, serait comme un bras navigable du fleuve, et ferait supprimer la nayigation dangereuse de l’ancien courant.
Le raudal d'Aturès ressemble tout à fait à celui de Maypurès. C’est, comme ce dernier, un groupe d’ilots innombrables, entre lesquels le fleuve se resserre dans une longueur de trois à quatre mille toises; c’est encore un massif de palmiers, qui surgit du sein des eaux écumantes. Les plus fameux gradins de la cataracte sont situés entre les îlots d’Avaguri et de Javariveni, entre Suripamana et Uirapuri.
En revenant des bords du rio Negro , M. Bonpland et moi nous nous hasardâmes à franchir, dans nos canols chargés, la moitié inférieure du raudal d’Aturès. Nous gravîmes, à plusieurs reprises , sur les rochers qui joignent, comme des digues, les îlots entre eux. Les eaux se précipitent par-dessus ces digues, ou s’y engrouffrenl avec un bruit assourdissant. Le lit du fleuve reste alors à sec dans une étendue souvent considérable, les eaux se frayant un passage par des canaux souterrains. C’est là que niche le coq rupicole. jaune d’or ( pipra rupicola), l’un des plus beaux oiseaux des tropiques, à tète couronnée d’une double aigrette mobile, et belliqueux comme le coq domestique de l’Inde.
Dans le raudal de Canucari, des blocs arrondis de granit amoncelés forment la barre. Là, nous nous glissâmes en rampant dans l’intérieur d’une caverne, dont les parois humides étaient tapissées de confcrves et de byssus luisant. Avec un épouvantable fracas, le fleuve roulait sur nos tètes scs flots tumultueux. Le hasard nous lit jouir de celte grande scène de la nature plus longtemps que nous ne l’aurions
désiré. Les Indiens nous avaient abandonnés au milieu de la cataracte. Le canot devait faire le tour d’une île étroite, pour nous reprendre après un long circuit, à son extrémité inférieure. Nous attendîmes une heure et demie, pendant une effroyable pluie d’orage. La nuit approchait; nous cherchâmes en vain à nous abriter dans les fentes de granit. Les petits singes, que depuis des mois entiers nous portions avec nous dans des cages tressées, attirèrent, par leurs cris plaintifs, des crocodiles, dont la grosseur et la couleur livide annonçaient leur vieillesse. Je n’aurais pas parlé de celte apparition très-commune dans l’Orénoque , si les Indiens ne nous eussent pas assuré que jamais on n’avait aperçu de crocodile dans les cataractes. Confiants en leurs paroles, nous avions même plus d’une fois osé nous baigner dans celte partie du fleuve.
Cependant, à chaque moment nous vîmes augmenter nos inquiétudes avec la crainte de passer, tout mouillés et étourdis par le tonnerre de la cataracte, une longue nuit tropicale au milieu du raudal. Enfin, les Indiens arrivèrent avec notre canot. Le gradin par où ils voulaient descendre, ils l’avaient trouvé impraticable, à cause des eaux trop basses. Les pilotes avaient été contraints de chercher, dans un labyrinthe de courants, un passage plus accessible.
A l’entrée sud du raudal d’Aturès, sur la rive droite du fleuve, est la grotte d’Ataruipé, si fameuse chez les Indiens. Le paysage, par son caractère grave et majestueux , prêle à la sépulture d’une nation. On gravit péniblement, et au risque de rouler dans un précipice, sur une crête de granit escarpée et entièrement nue. 11 serait presque impossible de poser le pied sur sa surface glissante, si de grands cristaux de feldspath, bravant l’injure du temps, ne faisaient pas saillie hors de la roche.
A peine a-l-on atteint la cime, qu’on est surpris du coup d’œil étendu qui embrasse toute la contrée d’alentour. Des ondes écumantes du fleuve on voit surgir des collines parées d’arbres. Au delà de la rive occidentale, le regard se repose sur la prairie incommensurable du Meta. A l’horizon apparaît, comme un nuage menaçant, la montagne d’Uuia-
ma. Tel esl le conlour lointain. Au pied du spectateur, tout est désert et borné. Le vautour et les engoulevents croassants voltigent solitaires dans le profond sillon de la vallée. Leur ombre fugitive glisse sur le flanc nu du rocher.
Ce bassin esl ceint de montagnes dont le sommet arrondi est couronné d’énormes blocs de granit; ces blocs ont quarante à cinquante pieds de diamètre. Ils ne semblent loucher leur support que par un seul point; on les dirait prêts à rouler en bas, à la moindre secousse du sol.
La partie reculée de celte vallée rocailleuse est couverte de bois touffus. A l’ombre de ces bois s’ouvre la caverne d’Ataruipé; c’est moins une caverne qu’un espace voûté par une saillie de roc, qu’un enfoncement creusé par les eaux à l’époque où elles atteignaient à celle hauteur. Là est le sépulcre d’un peuple anéanti (*'). Nous comptâmes environ six cents squelettes bien conservés, dans autant de corbeilles tressées avec les pétioles des feuilles de palmiers. Ces corbeilles, que les Indiens nomment mapires, sont des espèces de sacs carrés, qui diffèrent de grandeur suivant l’âge du mort. Les enfants morts-nés même ont leurs mapires. Ces squelettes sont si complets, qu’il ne manque pas de côte, pas même de phalange au doigt.
Les os sont préparés de trois manières: ils sont ou blanchis, ou teints en rouge avec Yonoto, matière colorante du bixa orellana, ou, comme les momies, enduits d’une résine odorante et enveloppés de feuilles de bananier. Les Indiens assurent qu’on mettait pendant quelques mois le cadavre frais dans une terre humide, afin que la chair musculaire se consommât peu à peu; qu’on le déterrait ensuite, et qu’on en raclait les débris de chair avec des pierres tranchantes; coutume qui existerait encore chez plusieurs tribus de la Guyane. A côté des mapires ou corbeilles mortuaires, on trouve aussi des urnes en argile demi-cuite, qui paraissent contenir les ossements de familles entières.
Les plus grandes de ces urnes ont trois pieds de haut sur cinq pieds et demi de long; elles sont d’une forme ovale, garnies d’anses en forme de crocodiles et de serpents ; leur bord supérieur est décoré de méandres et de
labyrinthes. Ces ornements ressemblent exactemeul à ceux qui couvrent les parois du palais mexicain près de Mitla. On les retrouve sous toutes les zones, et chez les peuples les plus différents de civilisation, chez les Grecs et les Romains, comme sur les boucliers des Taïliens et d'autres insulaires de la mer du Sud, partout enfin où une répétition rhylhmique de formes régulières flatte l’œil. La raison de ces ressemblances, il faut la chercher dans le sentiment intime de notre être; elle est psychique plutôt qu ethnologique et historique.
Nos interprètes ne purent nous donner aucun renseignement certain sur l’antiquité de ces vases. La plupart des squelettes ne paraissent pas avoir plus de cent ans. D’après une tradition qui circule chez les Indiens-Guarèques , les vaillants Aturiens, poursuivis par les Caraïbes antropophages, se réfugièrent sur les rochers des cataractes , séjour lugubre, où la malheureuse peuplade périt avec son idiome (,2). On trouve des caveaux pareils dans les parties les plus inaccessibles du raudal, et la dernière famille des Aturiens s’est probablement éteinte à une époque assez récente ; car dans Maypurès vil encore, chose singulière ! un vieux perroquet que les indigènes ne comprennent pas, parce qu’il parle, suivant eux, le langage des Aturiens.
A la nuit tombante nous quittâmes la grotte, après avoir, au grand scandale de nos guides indiens, recueilli plusieurs crânes et le squelette entier d’un vieillard. L’un de ces crânes a été dessiné par Blumenbach dans son excellent ouvrage crâniologique. Quant au squelette, il périt, avec une grande partie de nos collections d’histoire naturelle, particulièrement d’entomologie, sur la côte d’Afrique, dans un naufrage qui coûta la vie à notre ami et ancien compagnon de voyage, Juan Gonzalez, jeune moine franciscain.
Comme si nous eussions pressenti celle perte douloureuse, nous nous éloignâmes, tristes et rêveurs, du caveau d’une peuplade anéantie. Ce fut par une de ces nuits fraîches et sereines, si communes sous les tropiques. Le disque de la lune, entouré d’anneaux colorés, brillait au zénith. Elle éclairait les bords tranchés du brouillard qui, comme
un nuage, voilait le fleuve écumant. Des myriades d’insectes répandaient une phosphorescence rougeâtre sur la terre couverte d’herbes. Le sol resplendissait d’un feu animé, comme si la voûte cloilée s’élail abaissée sur la prairie. Des bignonia grimpants, des vanilles aromatiques et des banisteria aux fleurs jaunes décoraient l’entrée de la caverne. Audessus du sépulcre bruissaicnl les cimes des palmiers.
Ainsi s’évanouissent les générations humaines, et la renommée des nations. Mais si le génie se fane comme une fleur, si les œuvres de l’art périssent dans le naufrage du temps, une vie nouvelle éclôt éternellement du sein de la terre. Toujours active et féconde, la nature développe scs germes, sans s’inquiéter si l’orgueilleux mortel, de race à jamais endurcie, n’écrase pas sous ses pieds le fruit qui mûrit.
ÉCLAIRCISSEMENTS ET ADDITIONS
(*) Page 150. Sur le tranquille bras de mer.
Entre 23® et 70° de latitude nord, l'océan Atlantique a la forme d’une profonde vallée longitudinale, dont les angles saillants et rentrants se correspondent exactement. J’ai d'abord développé cette idée dans mon Essai d’un tableau géologique de l'Amérique méridionale, réimprimé dans le Journal de Physique, t. LIU, p. 61, et dans Gilbert, Annalen der Physik ( Geo gnostiche Skizze von Süd-amerika , t. XV, 1804, p. 394-449). Depuis les îles Canaries, particuliérement depuis 21® de latitude nord et 23° de longitude ouest, jusqu’à la côte nord-est de l’Amérique australe, la surface de la mer est si tranquille et ses lames si peu profondes, que l’on pourrait y naviguer çvec sécurité dans un bateau.
(*) Page 151. Sources d’eau douce entre les Antilles.
Sur la côte australe de l’ile de Cuba, au sud-ouest du port de Batabano, dans le golfe de Xagua, et à deux ou trois milles marins de la terre ferme, on voit, probablement par l'effet d'une pression hydrostatique, surgir, du fond de la mer, des sources d’eau douce qui viennent se mêler aux eaux salées. Leur émersion est si violente, que les canots n’approchent qu’avec précaution de ce fameux et dangereux passage, où les vagues s’en-
tre-croiscnt en s'amoncelant. Les bâtiments, qui filent le long üc la côte sans y aborder, visitent quelquefois ces sources, pour prendre, en quelque sorte au milieu de la mer, une provision d’eau douce. Plus on puise profondément, plus l’eau est douce. C’est là aussi qu’on tue quelquefois le trichecus manati, cétacé qui n’habite pas les eaux salées. Le singulier phénomène de ces sources, dont on n’avait pas encore jusqu’ici fait mention, a été très-soigneusement examiné par un de mes amis, don Francisco Lemaur, qui a mesuré trigonométriquement le Bahia de Xagua. Je me trouvais alors plus au sud, dans le groupe d’iles appelées Jardins du Roi ( Jardines del Rey), pour y faire des observations astronomiques; mais je n’élais pas à Xagua même.
O Page 151. Indices de la digue granitique.
Christophe Colomb, doué d’un esprit d’observation infatigable, émet, dans une de ses lettres au roi d’Espagne, une hypothèse géologique sur la configuration des grandes Antilles. Oecupé à se rendre compte de la force du courant, souvent occidental, de l’équateur, il attribue à ce courant le morcellement du groupe des petites Antilles, ainsi que la forme si singulièrement allongée des côtes méridionales de Porto-Rico, de Haïti, de Cuba et de la Jamaïque, qui suivent presque exactement les parallèles de latitude. Dans son troisième voyage (depuis la fin de mai 1498 jusqu’à la fin de novembre 1500), pendant lequel il sentit, depuis la Boca del Drago jusqu'à l’ile Marguerite, et plus tard depuis cette ile jusqu'à Haïti, toute la puissance du courant équatorial,» le mouvement des eaux, en harmonie avec le mouvement céleste, movimiento de los cielos , » il dit expressément que l’ile de Trinidad avait été rompue du continent par la force du courant. Il renvoie en même temps à la carte marine qu’il avait offerte à Ferdinand et Isabelle, à celte pintura de la tierra qu’il avait tracée lui-même, et dont il est souvent question dans le célèbre procès de Dion Diego Colon revendiquant les droits du premier amiral. « Es la carta de marear y figura que htzo el Almirante senalando los rumbos y vientos por los quales vino à Paria, que dicen parte del A sia. » (Navarette, nages y descubrimientos, que hiciéron por mar los Espanoles, t. I, p. 253 et 260; t. HI, p. 539 et 587.)
(') Page 151. Le Paropanisus neigeux.
Dans la description que Diodorc fait du Paropanisus (Diod. Sic., lib. XVII, p. 553; Rhodom.), on croirait reconnaître un ta-
bleau de la chaîne des Andes du Péron. L’armée traversa des lieux habités où il tombait de la neige tous les jours.
(*) Page 452. Herrera dam ses Décades.
ffistoria general de las Indias occidentales, dec. I, lib. III, cap. 2 (ed. 4601, p. 406); Juan Bautista Munoz, ffistoria del nuevo mundo, lib. VI, c. 31, p. 301; Humboldt, Examen crit.. t. m, p. 444.
(*) Page 453. Les sources de l’Orénoque n’ont été visitées par aucun Européen.
Voilà ee que je disais de ces sources, en 4807, dans la première édition des Tableaux de la naturej et je le répète, avec la même raison, quarantc-nn ans après. Les voyages des frères Robert et Richard Schomburgk, si importants pour toutes les parties des sciences naturelles, ont éclairci bien des faits intéressants; mais le problème de la situation des sources de l'Orénoque n’a été résolu qu’approximalivement par sir Robert Schomburgk. Du côté de l'ouest, j'avais pénétré avec M. Bonpland jusqu’à l'Esmeralda, ou jusqu’au confluent de l’Orénoque et du Guapo. Je m’étais procuré des renseignements certains sur le cours supérieur de l'Orénoque jusqu’au delà de l’embouchure du Gehette, au raudal de los Guaharibos. Du côté de l’est, Robert Schomburgk, parti de la montagne des Indiens-Majonkongs (il évalua, à l’aide de l’eau bouillante, la partie habitée de cette montagne à trois mille trois cents pieds de hauteur), atteignit l’Orénoque en passant par Padamo, que les Mnjonkongs et les Guinaus nomment simplement Paramou ( Reisen in Guiana, 4844; p. 448). Dans mon Atlas, j’avais placé ce confluent du Padamo avec l’Orénoque à 3° 42f de latitude et 68° 8' de longitude; Robert Schomburgk a trouvé, par l’observation directe, 2° 53' de latitude, et 68* 40 de longitude. L’histoire naturelle n’était pas le but principal de l’entreprise de ee voyageur; il s’agissait de résoudre une question mise au concours par la Société géographique royale de Londres en novembre 4834, savoir, de relier le littoral de la Guyane anglaise au point le plus oriental, auquel je suis parvenu dans l'Orcnoque supérieur. Enfin , après bien des efforts , cette question a été parfaitement résolue. Robert Schomburgk arriva, le 22 février 483$), avec ses instruments à l’Esmeralda. Ses déterminations de latitude et de longitude géographiques s’accordent avec les miennes mieux que je ne l’avais espéré (pages xvm et 474).
Mais écoutons l’observateur lui-méme: « Les paroles me manquent pour exprimer les sensations qui me dominaient lorsque je sautais au rivage. Mon but était atteint, et mes observations, commencées sur la côte de la Guyane, furent maintenant collationnées avee celles que Humboldt avait faites à Esmeralda; et j'avoue franchement que dans un moment où presque toute? les forces physiques m'abandonnaient, où j'étais environné de dangers et de difficultés extrêmes, je ne fus encouragé que par ses indications à poursuivre le but que j’ai maintenant atteint. Les figures amaigries de mes Indiens et fidèles guides annonçaient, plus clairement que toutes les paroles, quels obstacles nous avions eu à surmonter. » — Après ces paroles si bienveillantes pour moi, qu’il me soit permis d'insérer iei le jugement que j’ai émis sur cette expédition entreprise sous les auspices de la Société géographique de Londres, dans la préface de l’édition allemande du voyage de Robert Schomburgk. •< Aussitôt après mon retour du Mexique, je fis des propositions sur la direction et les routes que l'on pourrait s’ouvrir dans la partie inconnue de l’Amérique méridionale, entre les sources de l'Orénoque, la chaîne de Pacaraima et le littoral d'Essequibo. Les vœux que j’exprimais si vivement dans ma Relation historique sont enfin pour la plupart accomplis après un demi-siècle. La joie m’est accordée de voir encore de mon vivant le domaine de la géographie élargi dans un point si important ; je me réjouis aussi qu’une entreprise si hardie, si bien conduite et exigeant une persévérance à toute épreuve, ait été exécutée par un jeune homme auquel je me sens attaché par la similitude des efforts ainsi que par les liens d’une commune patrie. Ces circonstances ont seules pu me faire surmonter l’aversion que j'éprouve, à tort peut-être, de ces longues préfaees de seconde main. C'était pour moi un besoin de proclamer mon estime sincère pour un voyageur de talent qui, conduit par le dessein de pénétrer de l’est à l'ouest, depuis la vallée de l’Essequibo, jusqu’à l’Esroeraida, est parvenu à son but après cinq années de peines et de souffrances, que je sais apprécier en partie par ma propre expérience. Le courage pour exéeuter sur-le-champ une entreprise hardie, est moins rare et suppose moins de force morale que la persévérance et la patience à supporter les souffrances physiques dans un intérêt purement scientifique, sans se soucier si, en retournant avec des forces affaiblies, on ne rencontre pas les mêmes privations. La sérénité de l'ame, presque de première nécessité pour s’aventurer daus des régions inhospitaliè-
res; un amour passionné pour quelque branche de travaux scientifiques (histoire naturelle, astronomie, hypsométrie, magnétisme), un sentiment susceptible des jouissances de la nature , tels sont les cléments qui, s'ils se trouvent réunis chez un même individu, assurent le succès d’un grand et important . voyage. «
Je commence par mes propres conjectures sur la situation des sources de l’Orénoque; La route dangereuse que suivirent , en 1759, le chirurgien Nicolas Uorlsmann, de Hildesheim; en 1775, un Espagnol, don Antonio Santos et son ami Nicolas Rodriguez; puis, en 1793, don Francisco José Rodriguez Barata, lieutenant-colonel du premier régiment de ligne de Para; enBu (d’après les cartes manuscrites que je dois au chevalier de Brito, ancien ambassadeur du Portugal à Paris), plusieurs colons anglais et hollandais qui, en 1811, arrivèrent à Para par le portage du Rupunari et le rio Branco de Surinam; cette route, disje, divise la terra incognito de Parimé en deux moitiés inégales, en même temps qu'elle trace les limites des sources de l’Orénoque, point de la plus haute importance pour la géographie de ces contrées ; il n’est plus possible de les reculer à perte de vue vers l’est, sans couper le lit du Rio Branco, qui coule du nord au sud par le bassin de l’Orénoque supérieur, tandis que ce dernier se dirige lui-méme généralement de l’est à l’ouest. Dés le commencement du dix-neuvième siècle, les Brésiliens ont, par des raisons politiques, manifesté un vif intérêt pour la connaissance des vastes plaines situées è l’est du rio Branco. Voyez le mémoire que j’ai rédigé en 1817, d’après le désir de la cour de Portugal, Sur la fixation des limites des Guyanes française et portugaise (Schoeil, Archives historiques et politiques, ou Re. cueil de pièces officielles , mémoires, etc., t. I, 1818; p. 48-58).
A cause de la situation de Santa-Rosa sur l'Uraricapara, dont le cours parait avoir été assez exactement déterminé par les ingénieurs portugais, les sources de TOrénoque ne peuvent point se trouver à l’est de 65n */* de longitude. C’est là la limite orientale, qu’elles ne doivent point dépasser; et, m’appuyant sur l’état du fleuve prés du raudal deGuaharibos (au-dessus de Cano Cbiguire, dans le pays des Indiens-Guaycas, à peau extrêmement blanche, de 52’ à l’est du grand Cerro Duida), je pense que l’Orénoque, dans son cours supérieur, atteint au plus 60 t/j de longitude. D’après nos calculs, ce point est de 4° 12' plus à l’ouest que le petit lac Amoucou, jusqu’où M. Schomburgk a pénétré. ,•
Voici maintenant les conjectures de ce dernier voyageur. A l'est de i’Esmcralda, le cours de l’Orénoque supérieur se dirige du sud-est au nord-ouest, mes estimations des embouchures du Padarno et du Gehette paraissant ctro pour la première de 11)7, et pour la seconde de 56' de latitude trop petites. Robert Schomburgk suppose que les sources de l’Orénoquo sont à 2° 307 de latitude (p. 460), et la belle carte Map of Guiana to illustrait the roule of R. H. Schomburgk, qui accompagne le magnifique ouvrage anglais Fiews in the interiorof Guiana, place les sources à 67° 18', c'est-à-dire de 1° 6' à l’ouest de l’Esmeralda, et seulement de 0° 48' de longitude de Paris plus à l’ouest que je n’avais cru devoir les rapprocher du littoral atlantique. D’après des déterminations astronomiques, Robert Schomburgk trouva le massif des montagnes de Maravaca à 5° 41' de platitude et 68° 10" de longitude. L’Orénoque, à l’embouchure du Padamo ou Paramou, avait à peine trois cents yards de largeur; et à l’ouest de ce point, là où il s’élargissait, jusqu’à quatre ou six cents yardsj il était si peu profond et si rempli de bancs de sable, qu’il fallait'creuser des canaux, car le fleuve avait à peine quinze pouces de profondeur. Les dauphins d’eau douce 9’y montraient encore en grand nombre, phénomène qui aurait paru extraordinaire aux zoologistes du dix-huitième siècle, pour l’Orénoque et pour le GaDge.
(7) Page 154. La production la plus vigoureuse du monde tropical.
Le bertholletia excelsa (juvia) de la famille des myrtacées, tribu des lécythidées, établie par Richard Schomburgk, a d’abord été décrit par nous dans les Plantes équinoxiales, t. I, 1808, p. 122, tab. 56. Ce magnifique arbre gigantesque offre dans le développement de son péricarpe ligneux, arrondi, comme dans la noix du cocotier, et qui entoure l’endocarpe à trois côtes, également ligneux, l’exemple le plus remarquable d’une organisation graduelle. Le bertholletia excelsa croit dans les forêts de l’Orénoque supérieur, entre le Padamo et l’Ocamou,prés de la montagne de Mapaya, ainsi qu’entre les fleuves d’Amaguaca et Gehette. ( Relation historique, t. H, p. 474, 496, 558-562. ) (*)
(*) Page 154. Graminées dont les entrenœuds ont plus de dix-sepl pieds de longueur.
Robert Schomburgk, pendant qu’il visitait le petit pays de montagnes des Majonkongs pour se rendre à l’Esmeralda, fut
heureusement mis à meme de déterminer l’espèce d 'arundinaria qui sert à la fabrication de ces tubes. « Cette plante, dit-il, croit en gros faisceaux comme les bambusaj le premier entrenœud, dans les vieux individus, est de quinze à seize pieds, et ce n’est qu’à cette hauteur qu’il pousse des feuilles. Au pied du grand massif des montagnes de Maravaca, les arundinaria s’élèvent jusqu’à trente ou quarante pieds, tandis que leur tige n’a guère qu’un demi-pouce de diamètre. Leur sommet est toujours incliné. Cette graminée appartient exclusivement aux montagnes de grès situées entre le Ventuari, le Paramou (Padamo) et le Mavaca. Son nom indien est curata. C’est à cause des excellents tubes qu’on en retire, que les Majonkongs et Guinaus de ces contrées ont reçu le nom de peuples de Curata. » ( Reisen in Guiana und etm Orinoko, p. 451.)
(9) Page 154. Origine fabuleuse dè l’Orénoque dans un lac.
Les lacs de ces contrées, en partie imaginaires, en partie grossis par des géographes théoriques, peuvent se diviser en deux groupes. Le premier comprend tous ceux qui sont situés entre l’Esmeralda, la mission la plus orientale sur l’Orénoque supérieur, et le rio Branco; le second, les lacs qu’on place dans le district intermédiaire entre le rio Branco et les Guyanes française, hollandaise et anglaise. Cet aperçu, que les voyageurs ne doivent jamais perdre de vue, montre que la question desavoir si, à l’est du rio Branco, il y a un autre lac que le lac Amoucou, vu par Ilortsmann, Santos, le colonel Barata et M. Schomburgk, n'a absolument rien de commun avec le problème des sources de l’Orénoque. Comme le nom de mon illustre ami don Felipe Bauza, ancien directeur du bureau hydrographique de Madrid, est d’une grande autorité en géographie, je me vois obligé, par l'impartialité qui doit présider à toute discussion scientifique, de rappeler que ce savant inclinait à admettre l’existence de quelques lacs à l’ouest du rio Branco, assez prés des sources de l’Orénoque. Peu de temps avant sa mort, il m’écrivit de Londret: ** Je désirais vous voir ici, pour que nous pussions causer sur la géographie de l’Orénoque supérieur, qui vous a tant occupé. J'ai été assez heureux pour arracher à une destruction complète les documents appartenant au général de marine don José Solano, père de Solano qui a péri si tristement à Cadix. Ces documents sont relatifs à la délimitation des territoires entre les Espagnols et les Portugais, dont Solano avait été chargé depuis 1754, en compagnie avec le chef d’escadre Yturriaga et
don Vicenle Doz. Sur tous ces plans et tracés je vois une lagune Parimé, indiquée tantôt comme source de l'Orénoque, tantôt complètement séparée de ces sources. Mais doit-on admettre que plus loin, vers l’est, et au nord-est d'Esmeralda, il existe encore quelque lac? »
Le célèbre Lœffling, élève de Linné, attaché comme botaniste à cette expédition, atteignit Cumana. Après avoir visité les missions sur le Piritou et le Caroni, il mourut, le 22 février 1756, dans la mission de Santa-Eulalia de Murucuri, un peu au sud du confluent de l’Orénoque et du Caroni. Los documents dont parle Bauza sont ceux sur lesquels repose la grande carte de la Cruz-Olmedilla. C'est le modèle de toutes les caries de l’Amérique australe qui ont paru jusqu'à la fin du siècle dernier en Angleterre, en France et en Allemagne. Ces documents ont aussi servi de base aux deux cartes tracées en 1756 par le pèreCaulin, historiographe de l'expédition de Solano, et par M. de Surville, archiviste du secrétariat d'État à Madrid , inhabile compilateur. La contradiction que renferment ces cartes montre l'incertitude des données provenant de celte expédition. Ce n’est pas tout: le père Caulin, l'historiographe de l’expédition , dévoile judicieusement les circonstances qui ont donné lieu à la fable du lac Parimé; et la carte de Survillc, qui accompagne son ouvrage, ne rétablit pas seulement ce lac sous le nom de mer Blanohe ou mer Dorado, mais elle indique encore un autre lac plus petit, d’où sortent, en partie par des issues latérales, l’Orénoque, le Siapa et l'Ocamo. J’ai pu, sur les lieux mêmes, me convaincre d’un fait très-connu dans les missions, savoir, que don José Solano n’a franchi que les cataractes d’Aturès et de Maypurès, mais qu’il n’a pas dépassé le confluent du Guaviare et de l’Orénoque, sous 4° 3' de latitude et 70° 31 de longitude, et que les instruments astronomiques de l’expédition limitographique ne furent portés ni jusqu’à l’isthme de Pimiehin et au rio Negro, ni jusqu’au Cassiquiare, ni même, dans l’Orénoque supérieur, au delà de l’embouchure de l’Atabapo. Cette vaste région, qui avant mon voyage n’avait point été cxacteofcnt explorée, n’était, depuis l’époque de Solano, parcourue encore que par quelques soldats envoyés pour faire des découvertes; et don Apolinario de la Fuente, dont j’ai reçu les journaux extraits des archives de la province de Quixos, recueillit les récits mensongers des Indiens, et en tira sans critique tout ce qui pouvait flatter la crédulité du gouverneur Centurion. Aucun membre de l’expédition n’a vu un lac, et don Apolinario ne put pénétrer plus loin que jusqu'au Cerro Yumariquin et Gehetle.
Après avoir établi, dans toute l’étendue du pays où l’on désire diriger l’attention des voyageurs zélés, pour ligne de démarcation le bassin du rio Branco, il reste encore à faire observer que depuis un siècle nos connaissances géographiques concernant la contrée à l’ouest de ce bassin, entre 64° et 68° de longitude, n'ont point avancé d’un pas. Les tentatives que le gouvernement de la Guyane espagnole a faites, depuis l'expédition d'Iturria et de Solano, pour atteindre et franchir les montagnes de Pacaraïma, ne furent couronnées que d’un suceès trèsinsignifiant. Pendant que les Espagnols se rendaient aux missions des capucins catalans de Barceloneta, au confluent du Paroni avec le rio Caragua,çn remontant celte dernière rivière au sud jusqu’à sa jonction avec le Paraguamusi, ils fondèrent dans cet endroit la mission Guirion, qui avait d'abord reçu le nom superbe de dudad de Guirioti. Je la place environ à 4° i/a de latitude nord. C’est de là que le gouverneur Centurion, excité à la recherche de l’Eldoardo par les récits exagérés de deux chefs indiens, Paranacare et Arimuicaipi, de la puissante nation des Ipurucotos, poussa encore plus loin ce qu'on appelait alors des conquêtes spirituelles, et fonda, au delà des montagnes de Paracaïma, les deux villages de Santa-Rosa et San-Bautista de Caudacacla, le premier sur la rive orientale supérieure de l’Uraricapara, affluent de l’Uraricucra, que dans le rapport de Rodriguez je vois nommé rio Curaricara, et le second à sept milles plus à Test-sud-est. Le géographe astronome de la commission portugaise de délimitation, le capitaine de frégate don Antonio Pires de Sylva Pontes Leme, et le capitaine de génie don Ricardo Franco d'Almeida de Serra, qui de 4787 à 1804 ont tracé avec un soin extrême tout le cours du rio Branco et de ses embranchements supérieurs, appellent la partie la plus occidentale de TUraricapara la vallée de l’Inondation. Ils placent la mission espagnole de Santa-Rosa à ô° 46' de latitude nord, et indiquent la route qui conduit au nord par-dessus la chaîne de montagne sur le Cano Ânocapra, affluent du Paraguamusi, par lequel on arrive du bassin du rio Branco dans celui du Caroni. Les cartes de ces officiers portugais, qui contiennent tous les détails du tracé trigonométrique des courbures du rio Branco, de TUraricuera, du Tacoutou et du Mahou, ont été communiquées au colonel Lapie et à moi par le comte de Linhares. Ces précieux documents inédits, dont je me suis servi, se trouvent encore dans les mains du savant géographe qui depuis longtemps a commencé à les faire graver à ses frais. Les Portugais nomment rio Parimé tan-
tôt tout lo rio Branco, tantôt ils ne réservent cette dénomination qu’au seul affluent Uraricuera, un peu au -dessous du Cano Mayari et au-dessus de l'ancienne mission de San-Antonio. Comme les mots Paragua et Parimé signifient en meme temps eau, grande eau, lac, mer, on ne doit pas s’étonner de les voir souvent répétés’ chez les Omaguas, sur le Maranon supérieur, chez les Guaranis occidentaux et chez les Caraïbes, conséquemment chez les peuples les plus éloignés les uns des autres. Sous toutes les zones, comme je l’ai déjà fait observer plus haut, les grands cours d’eau portent chez les riverains le nom de fleuve, sans autre désignation. Paragua, branche du Caroni, est aussi le nom que les indigènes donnent à l’Orénoque supérieur. Quant au nom d'Orinoucou, il est tamanaquois; et Diego de Ordaz l'entendit prononcer le premier, pendant sa navigation à l’embouchure du Méta. Outre la vallée de l'Inondation ci-dessus nommée, ou trouve encore d’autres grands lacs entre le rio Xoumourou et le Parimé. L’un de ces réservoirs d’eau ou baies est un affluent du Tacoutou, et les outres de l'L’raricuera. Au pied même de la montagne de Pacaraïma, les rivières sont sujettes à des débordements périodiques; et le lac Amoucou, dont il sera question plus loin, offre précisément ce caractère par sa situation à l'entrée des plaines. Ces missions espagnoles de Santa-RosaetSan- Rautista de Caudacacla ou Cayacaya, fondées dans les années 1770 et 1775 par le gouverneur don Manuel Centurion, furent détruites déjà avant la fin du siècle passé; et depuis cette époque on n’a point fait de nouvelle tentative pour s’avancer de puis le bassin du Caroni jusqu’au versant méridional de la montagne de Pacaraïma.
Le territoire situé à l’est de la vallée du rio Branco a, dans ces dernières années, donné lieu à des investigations heureuses. M. Hillhouse a navigué sur le Massarouni jusqu’à la baie de Caranang, d'où un sentier, dit-il, conduit le voyageur, en deux jours, jusqu’à la source du Massarouni, et, en trois jours, jusqu’aux affluents du rio Branco. Relativement aux sinuosités de la grande rivière de Massarouni décrites par M. Rillhouse , ce dernier marque, dans une lettre à moi adressée (Demerary, le 1er janvier 1831), que « le Massarouni, à partir de ses sources, coule d'abord à l’ouest, puis au nord, dans l’espace d’un degré de latitude; ensuite à l’est pendant près de deux cents milles anglais, enfin au nord et nord-nord-est, pour se joindre à l'Esscquibo. » Comme M. Hillhouse n’a pu atteindre le versant méridional de la chaîne de Pacaraïma, il ne connaît pas non plus le lae Amoucou; il dit meme, dans son rapport imprime, que, d’g-
près les renseignements recueillis des Accaouais qui parcourent sans cesse le pays situé entre le rivage et le fleuve des Amazones, il a acquis la conviction qu’il n’y a point du tout de lac dans ces contrées. » Ces paroles me surprirent en quelque sorte: elles étaient en contradiction directe avec les idées que je m’étais faites du lac Amoucou; car, suivant les rapports de Ilortsmann , de Santos et Rodriguez, qui m’avaient inspiré d’autant plus de confiance qu’ils s’accordaient entièrement avec les nouvelles cartes portugaises manuscrites, le Cano Piramo devait sortir de ce lac. Enfin , après cinq ans d’attente, le voyage de M. Schomburgk a dissipé tous les doutes.
« On a peine à croire, dit M. Iiillhouse dans son intéressant mémoire sur le Massarouui, que la tradition d’un grand lac intérieur soit tout à fait dénuée de fondement. Voici ce qui peut, d’après mon opinion, avoir conduit à admettre l’existence du lac fabuleux de Parimé. A une assez grande distance du précipice de Teboco, les eaux du Massarouni présentent au regard l’image d’un lac, d’une nappe d’eau tranquille. A une époque plus ou moins reculée, lorsque les couches granitiques horizontales de Teboco étaient toutes compactes et sans fissure, les eaux devaient se maintenir à au moins cinquante pieds au-dessus de leur niveau actuel, et il se sera formé alors un immense lac de dix à douze milles anglais de large sur quinze cents à deux mille milles anglais de long. » (Nouvelles Annales des Voyages, 1836, sept., p. 516). Ce n’est pas seulement l'éteftdue de l’inondation supposée qui m’empêche d’ajouter foi à cette explication. J’ai vu des plaines (llanos) où, dans la saison des pluies, les affluents de l’Orénoque inondent annuellement une surface de quatre cents milles carrés géographiques. Le réseau labyrinthique des ramifications entre l’Apure, l’Arauca, le Capanaparo et le Sinaruco (Voy. les cartes 17 et 18 de mon Atlasgèographique et physique, disparait alors complètement: la configuration des lits de rivières s’efface, et tout ressemble à un immense lac. Quoi qu’il en soit, la localité où l’on place l’Eldorado et le lac Parimé, de fabuleuse mémoire , appartient historiquement à une tout autre contrée de la Guyane, au sud de la montagne de Pacaraïma. Ce sont (comme je crois l’avoir montré depuis trente ans) les rochers micacés de l’Oucoucouamo, le nom du rio Parimé (rio Branco), les débordements de ses affluents, et surtout l’existence du lac Amoucou, voisin du rio Roupounouwini (Rupunuri), et communiquant par le Pirara avec le rio Parimé, qui ont donné lieu à la fable de la mer Blanche et du Dorado (e! Dorado) de Parimé.
J’ai vu avec plaisir que le voyage de M. Schomburgk confirme parfaitement ces premières données. La partie de sa carte, qui trace le cours de l'Esscquibo et du Roupounouri, est tout à fait neuve, et d’une haute importance pour la géographie. Elle représente la chaîne de Pacaraïma du 3° 52' au 4° de latitude; j’en avais indiqué la direction moyenne de 4° à 4° 10'. Celte chaîne atteint le confluent de l’Essequibo et du Roupounouri sous 3° 57 de latitude nord et COn 23' de longitude ouest (toujours d’après le méridien de Paris); j’avais placé ce confluent à un demi-degré trop au nord. M. Schomburgk appelle la dernière Roupounouni, d’après la prononciation des Macousis; il donne comme synonyme Roupounouri, Roupounouwini et Opounouny; car les tribus caraïbes de ces régions ne prononcent que difficilement l’r. La position du lac Amoucou et scs rapports avec le Maou et le Tacoutou (Tacolo) s’accordent tout à fait avec ma carte de la Colombie, publiée en 1825. Le meme accord existe pour le degré de lntitudc du lac Amoucou: ce voyageur trouve 3° 53'; j’avais cru devoir m’arrêter à 5° 55'; mais le Cano Pirara (Pirarara), qui joint l’Amoucou au rio Branco, sort du lac au nord, et non pas à l’ouest. Le Sibarana de ma carte, dont Ilortsmann indique la source près d’une mine de beaux cristaux de roche, un peu au nord du Cerro Oucoucouaino, est le Siparouni de la carte de Schomburgk. Le Waa-Ekourou de eelui-ei est le Tavarieourou de Pontes Leme, géographe portugais; c'est l’affluent du Roupounouri, le plus rapproché du lac Amoucou.
Les observations suivantes, extraites du rapport de Robert Schomburgk, répandent quelque lumière sur le sujet en question: « Le lac Amoucou, dit ce voyageur, est sans contredit le noyau du lac Parimé et de la prétendue mer Blanche. Aux mois de décembre et janvier, quand nous le visitâmes, il avait à peine un mille anglais de longueur, et était à moitié couvert de scirpes (cette dernière expression se trouve déjà sur la carte de d’Anville, en 1748). Le Pirara sort du lac à l’ouest-nord-ouesl de Pirara, village indien, et se jette dans le Maou ou Mahu. Cette dernière rivière a scs sources, d’après les renseignements que j’ai recueillis, au nord du seuil de la montagne de Pacaraïma, qui, dans sa partie orientale, ne s’élève qu’à quinze cents pieds. Les sources sont situées sur un plateau, et de là la rivière forme une belle cascade, nommée Corona. Nous étions sur le point de la visiter, lorsque, le troisième jour de notre excursion dans les montagnes, l’indisposition d’un de nos compagnons m’obligea de retourner à la station du lac Amoucou. Le Maou a les eaux noi-
râtres (couleur de café), et son courant est plus rapide que celui du Roupounouri. Dans les montagnes par lesquelles il se fraye un passage, il a environ soixante yards de largeur, et scs alentours sont extrêmement pittoresques. Cette vallée, ainsi que les rives du Bourobouro, qui se jette dans le Siparouni, sont habitées par les Macousis. Au mois d’avril, les savanes sont entièrement submergées, et offrent le phénomène particulier d’un mélange d’eaux appartenant à deux bassins différents. C’est probablement la vaste étendue de cette inondation temporaire qui a donné lieu à la fable du lac de Parimé. Pendant la' saison des pluies, on remarque, dans l’intérieur du pays, une jonction des eaux de l’Essequibo avec le rio Brancoctle Cran Para. Quelques bouquets d’arbres s’élèvent comme des oasis sur les collines sablonneuses des savanes, et apparaissent, à l’époque des inondations, comme des ilôts dispersés dans un lac. Voilà sans doute les iles d’Ipomucena de don Antonio Santos. »
J’ai trouvé dans les manuscrits de d’Anvillc, dont les héritiers m’ont donné obligeamment communication , que le chirurgien Hortsmann, de Ilildeshcim, qui a décrit ces contrées avec un grand soin, avait vu un second lac alpestre, qu’il place à deux journées au-dessus du confluent du Maou avec le rio Parimé (Tacoutou?). Il le distingue .positivement du lacAmoucou, qu’il indique comme « couvert de scirpes. » Les rapports de llortsrnannet de Santos, ainsi que les cartes manuscrites portugaises du bureau de marine à Rio de Janeiro, ne laissent point supposer une jonction permanente entre le Roupounouri et le lac Amoucou. Sur les caries de d’Anville, le tracé des fleuves dans la première édition de l'Amérique méridionale , de 1748, est aussi, sous ce rapport, plus exact que dans l’édition, plus répandue, de 1760. Le voyage de Schomburgk confirme parfaitement cette indépendance des bassins du Roupounouri et de l’Esscquibo ; mais il fait remarquer que « pendant la saison des pluies le rio Waa-Ekourou, un affluent du Roupounouri, est en communication avec le Cano Pirara. » Tel est l’état de ces bassins de rivières, qui sont encore peu développés, et presque complètement dénués de saillies de séparation.
Le Roupounouri et le village Anaï (5° 36' de latitude, 60° 56' de
longitude) sont actuellement reconnus comme la limite politique des territoires britannique et brésilien dansées solitudes. M. Schomburgk, gravement indisposé, se vit obligé de faire un assez long séjour à Anaï. Sa détermination chronométrique du lac Amoucou
repose sur la moyenne de plusieurs distances lunaires qu’il avait
(à l’est et à l’ouest) calculées pendant son séjour à Anaï. Les longitudes indiquées par ce voyageur sont en général, pour ces points du Parimé, près d’un degré plus à l’est que les longitudes de ma carie de la Colombie. Bien éloigné de révoquer en doute le résultat des distances lunaires d’Anaï, je dois seulement rappeler que le calcul de ces distances devient important, si l’on veut transporter le temps du lac Amoucou à l’Esmeralda, que j’avais trouvé à 68° 2o lff' de longitude.
Ainsi donc, grâce à des investigations plus récentes, la grande mar de la Parima, à laquelle, loin de l’effacer des cartes, on avait, après mon retour de l’Amérique, ajouté même quarante milles de longueur, se trouve réduite au lac Amoucou de deux â trois milles anglais de tour. Les illusions qu’on avait entretenues pendant près de deux siècles (la dernière expédition espagnole, cnt/eprisc en 1775, pour découvrir Eldorado, avait coûté la vie à plusieurs centaines d’hommes) ont fini par fournir quelques données à la géographie. En 1512, des milliers de soldats périrent dans l’expédition qu’avait entreprise Ponce de Léon pour découvrir la fontaine de Jouvence sur l’une des îles dcBahama, nommée Rimini, cl qu’on trouve à peine indiquée sur nos cartes. Cette expédition amena la conquête de la Floride et la connaissance du grand fleuve pélagicn, du gulfslream , qui débouche par le canal do Bahatna. La soif des richesses et le désir de rajeunir, Eldorado et l’eau de Jouvence, voila ce qui a excité à l’envi les passions des peuples.
(,0) Page 15G. Le piriguao.
Comp. Humboldt, Bonpland et Kunth, Nova Généra plant, œquinocl., t. I. p. 515.
(") Page 165. Le sépulcre d'un peuple anéanti.
Pendant que je visitais les forêts de l’Orénoque, on avait entrepris, par ordre du roi, des fouilles dans ces cavernes d’ossements. Le missionnaire des cataractes avait été faussement accusé d’avoir trouvé dans ces cavernes des trésors que les jésuites y auraient cachés avant leur fuite.
('-) Page 166. Où la malheureuse peuplade périt avec son idiome.
Le perroquet des Aluriens est devenu le sujet d’un poëmecharmant, que je dois à mon ami le professeur Ernest Curtius, gouverneur du jeune prince Frédéric-Guillaume de Prusse, qui
donne tant d’espoir. M. Curtius me pardonnera si j’insère ici, le poème qu'il m’avait communiqué dans une lettre, et qui n’était point destine è la publicité.
Dans la solitude de rOrénoque siège un vieux perroquet, froid et immobile, comme si son image était sculptée dans la pierre.
Les Ilots écumants du fleuve se pressent à travers les digues de rochers,* au-dessus se balancent les tiges des palmiers, aux rayons purs d’un soleil ardent.
La vague monto et retombe: le soleil imprime à la poussière d’eau les couleurs de l’arc-en-ciel.
Là-bas, oà les ondes se brisent, un peuple garde le repos éternel : refoulé de ses terres, il se réfugia sur ces rocs.
Et les Aturiens moururent, libres et braves comme ils avaient vécu: le roseau verdoyant du rivage recèle les vestiges de leur tribu.
C’est là que le dernier de tous les Aturiens, le vieux perroquet, porte le deuil; il aiguise son bec sur la roche, et fait retentir les airs de son cri.
Hélas ! les enfants qui lui apprirent le son de leur langue maternelle, et les femmes qui l’élevèrent et lui construisirent son nid,
Ils gisent là tous exterminés, étendus sur le rivage, et par scs gémissements plaintifs il n’«n a réveillé aucun!
Solitaire, il les appelle dans un langage étranger au monde; le bruit seul des vagues lui répond; personne ne l’entend;
Et le sauvage, qui l’aperçoit, passe rapidement sur son canot. Nui ne voit, sans une sainte terreur, le perroquet des Aturiens.