‹ Tableaux de la natureChapitre 6 sur 14 · LIEUX · texte numérisé non relu

LIEUX

Latitude australe.

Température moyenne de l’année, de l’hiver et de l’été, en degrés Réaumur.

Sidncy et Paramata | (Nouvelle-Hollande).

Uv> s*

Ville du Cap (Afrique).

Buenos-Ayres.

13,5 it-'

Montevideo.

^ ig»

Ilobart-town

(Van-Diemen).

Port-Famine (Détroit de Magellan ).

O Page 22. Une mer de sable continue.

De même que les éricées sociales forment, de l’embouchure de l’Escaut à l’Elbe, de la pointe du Jutland au Hartz, un tapis continu de bruyères, de même les sables du désert s’étendent comme des mers à travers l’Afrique et l’Asie, depuis le cap Blanc jusqu’au delà de l’Indus, dans un espace de quatorze-cent milles géographiques. La région sablonneuse d’Hérodote, que les Arabes appellent le désert de Sahara, traverse, interrompue par quelques oasis, toute l’Afrique, comme un bras de mer mis à sec. La vallée du Nil est la limite orientale du désert libyque. Au delà de l’isthme de Suez, au delà des rochers de porphyre.

de syénile et de diorile du mont Sinaï, commence le plateau désert deNedjd, qui occupe tout l'intérieur de la presqu’île arabique, et qui est borné à l'ouest et au sud par la contrée littorale plus fertile et plus heureuse de l’Hedjaz et de l'IIadramaut. L’Euphrate borne à l’est le désert de l’Arabie et de la Syrie. Do vastes plaines de sables (bejaban) coupent toute la Perse depuis la mer Caspienne jusqu’à l’océan Indien; tels sont les déserts de Kerman, de Scistan, de Bcloudchistan et de Mekran, riches en sel marin et en nalron. Le dernier est séparé du désert de Moultan par l’indus.

(Sï) Page 23. La partie occidentale de l’Atlas.

La question concernant la position de l’Atlas des anciens a été souvent agitée de nos jours. On confond ici les antiques traditions phéniciennes avec ce que les Grecs et les Romains ont plus lard débité sur l'Atlas. Le professeur Ideler père, qui était aussi profondément versé dans la linguistique que dans l’astronomie et les sciences mathématiques, a le premier jeté quelque lumière sur ces idées confuses. Qu’il me soit permis d’insérer ici ce que ce savant judicieux m’avait communique sur ce sujet important:

« A une époque fort reculée, les Phéniciens se hasardèrent A passer le détroit de Gibraltar. Ils fondèrent Gadès et Tartessus sur la côte de l’Espagne, ainsi que Lixus et plusieurs autres villes sur la côte atlantique de la Mauritanie. De ces côtes, ils naviguaient, au nord, jusqu’aux îles Cassitériucs, d’où ils tiraient de l’étain, et jusqu'aux côtes de la Prusse, d’où ils tiraient du succin; au sud, ils s’avançaient au delà de Madère jusqu’aux îles du cap Vert. Ils visitaient, entre autres, l’archipel des Canaries. Là, ils furent frappés de l’aspect du pie de Ténérifïe, qui parait d’autant plus haut, qu’il surgit immédiatement de la mer. Les colonies qu’ils envoyèrent en Grèce, particulièrement celle qui, sous la conduite de Cadmus, aborda en Béolie, y répandirent leurs récits sur celte montagne s’élevant au-dessus des nuages , ainsi que sur les lies Fortunées qu’embellissent des fruits de toute espèce, et surtout les oranges couleur d’or. Ces récits traditionnels se propagèrent en Grèce par les chants des bardes, et parvinrent ainsi jusqu’à Homère. Ce poète parle d’un Allas qui connaît toutes les profondeurs de la mer, et porte les grandes colonnes qui séparent le ciel de la terre ( Odyss . I, 32); il dépeint les Champs Élysees comme une contrée ravissante de l’Occident (Iliad. IV, 56i). Hésiode parle

— no —

de même de l'Atlas, qu’il dit être voisin des nymphes hespéridicnncs ( Theog . V, SI 7). Les champs Élysées, il les place à l'extrémité occidentale de la terre, et leur donne le nom d'iles des Bienheureux {erp. et Dies, v. 167). Les poètes moins anciens ont renchéri encore sur ces mythes de l’Atlas, des Hespérides, des pommes d’or, et des îles Fortunées, séjour assigné aux vertueux après leur mort: ils y ont rapporté les expéditions de Méliccrte, dieu tyrien, confondu avec l'Hercule des Grecs.

« Ce ne fut que très-tard que les Grecs commencèrent à rivaliser, pour la navigation, avec les Phéniciens et les Carthaginois. Ils visitèrent, à la vérité, les bords de la mer Atlantique; mais ils ne paraissent jamais s’étre aventurés bien loin dans cette mer. Je doute qu’ils aient vu les îles Canaries et le pie de Ténériffe. Ils croyaient avoir retrouvé, sur la côte occidentale de l’Afrique, cet Atlas que leurs poètes et leurs traditions représentaient comme une très- haute montagne située à l’extrémité occidentale de la terre. C’est aussi là que le placèrent Strabon, Ptolémée et autres géographes. Mais comme le nord-ouest de l’Afrique n’offre aucune montagne isolée d’une hauteur remarquable, on était dans l’embarras relativement à la véritable situation de l’Atlas: on le cherchait tantôt sur la côte, tantôt dans l’intérieur du pays, tantôt près de la Méditerranée, tantôt plus au sud. Dès le premier siècle de notre ère, époque à laquelle les Romains portèrent leurs armes dans l’intérieur de la Mauritanie et de la Numidic, on désigna communément sous le nom d’Atlas la chaîne de montagnes qui s’étend, de l’ouest à l’est, presque parallèlement à la côte méditerranéenne. Cependant Pline et Solin sentaient très-bien que les descriptions si pittoresques de l’Atlas, faites par les poètes grecs et romains, ne convenaient pas à cette chaîne de montagnes; ils crurent donc devoir transporter l’Atlas dans la terra incognito de l’Afrique moyenne. — l’Atlas d’IIomèrc et d'Hésiode ne peut donc être que le pic de Ténériffe, de meme que l’on doit chercher l’Atlas des géographes grecs et romains dans l’Afrique septentrionale. »

A cet éclaircissement si instructif du professeur Ideler, j’ajouterai les remarques suivantes: Au rapport de Pline et de Solin, l’Atlas s’élève du milieu d’une plaine de sable (e medio arenarum)j des éléphants (on n’en avait certainement jamais vu à Ténériffe) paissent sur ses flancs. Ce que nous appelons maintenant Atlas est une longue chainc de montagnes. — Comment se fait-il que les Romains crurent reconnaître dans cette chaîne le pic isolé d'Hérodote? La cause n’en serait-elle pas dans cette

illusion optique, d’après laquelle foulé chaîne de montagnes, vue de profil, paraît un cône rétréci? C’est ainsi que, sur mer, il m’est souvent arrivé de prendre des crêtes prolongées pour des monts solitaires. D’après lloest, l’Atlas, près de Maroc, est couvert de neiges éternelles. Sa hauteur, dans ce point, doit donc être de plus de dix-huit cents toises. Il est aussi à remarquer que les Berbères, les anciens Mauritaniens, donnaient, selon Pline, à l’Atlas le nom de Dyris. Encore aujourd’hui, la chaîne de l’Atlas s’appelle chez les Arabes Daran , mot qui se compose presque des mêmes consonnes que Dyris. Hornius (De originibus Américanorum , p. 19b) croit, au contraire, reconnaître Dyris dans Aya-Dyrma , nom guanche du pic de Ténériffe. Quant au rapport qui existe entre les idées purement mythologiques et les légendes géographiques sur le Titan Atlas, portant le ciel, au delà des colonnes d’Hcrcule, voy. Letronne, Essai sur les idées cosmographiques qui se rattachent au nom d’Atlas, dans Férussac, Bulletin universel des sciences, mars 1831, p. 10.

D’après nos connaissances géologiques actuelles, sans doute encore fort restreintes, des montagnes de l’Afrique septentrionale, on n’y trouve point de traces d'éruptions volcaniques, historiquement constatées. Cependant, chose surprenante, les anciens nous offrent des indices de semblables phénomènes dans l’Atlas occidental et sur la côte atlantique. Les flammes de feu, dont parle si souvent le périple d'Hannon, pourraient bien n’être que des incendies de prairies, ou des signaux que se donnaient les sauvages du littoral, comme en présence d’un danger menaçant et à la première vue des embarcations ennemies. Le char des dieux (Oiüv oygnp ta), à cime éclairée par des flammes , n’est peut-être qu’un vague souvenir du pic de Ténériffe. Mais plus loin Ilannon décrit une singulière conformation du sol: il trouve dans le golfe, à la corne de l’ouest, une grande Ile, et dans celleci un lac salé qui lui-mème a une petite île. La même configuration se reproduit au sud de la ôate des Gorilles-Singes. Sont-co là des îles de lagunes (atolls) ouvrage des coraux, ou des cratères-lacs, au centre desquels s’est élevé un cône? — Le lac Triton était situé, non pas dans le voisinage de la petite Syrte, mais sur la côte océanique, occidentale, de l’Afrique (Asie centrale, t. I, p. 179). Ce lac disparut par des tremblements de terre qui étaient accompagnés de grandes éruptions de feu (~vpk îxyjrvifiRra fieysila, Diodor. III, 53, 55). jC’cst dans un passage, jusqu’à présent presque dédaigné, des entretiens dialectiques de Maxime de Tyr, qu’on trouve la description la plus remarquable

de l’Atlas caverneux. Maxime deTyr, philosophe platonicien, vivait à Rome sous le règne de Commode. Son Atlas était situé « sur le continent, là où lesLybiens occidentaux habitent une presqu’île, saillie de terre. » Du côté de la mer, la montagne renferme un abîme demi-circulaire, profond. Les parois du roc sont si escarpées, qu'on ne peut pas y descendre. L’abime est tapissé de bois; « on y aperçoit, comme dans un puits, la cime des arbres et les fruits qu’ils portent. » (Maxim. Tyr. VUI, 7, cd. Markland.) Cette description est si singulièrement pittoresque, qu’elle semble retracer le souvenir d’une observation réelle.

(”) Page 23. Les montagnes de la Lune, Djebel-al-Komr.

Les montagnes de la Lune, athivn t °p°i, de Ptoléméc (lib. IV, cap. 9), sont figurées, sur nos cartes anciennes, comme une énorme chaîne parallèle, continue, traversant toute l’Afrique de l’est à l’ouest. Son existence parait certaine, mais son étendue, sa distance de l'équateur et sa direction moyenne sont problématiques. J’ai déjà dit ailleurs (Cosmos, t. II, p. 166 et 382) comment une connaissance plus intime des idiomes indiens et du vieux persan (zend) nous apprend que la nomenclature géographique de Ptoléméc est en partie un monument historique des relations commerciales entre l’Occident et les régions les plus distantes de l’Asie méridionale et de l’Afrique orientale. La même direction d’idées se remarque dans des recherches entreprises récemment. On se demande si le grand géographe et astronome de Péluse a voulu donner par montagne de la Lune, comme par ile d'Orge ( Jabadiu, Java), seulement la traduction grecque d’un nom indigène, ou, ce qui est le plus probable, si El-Istachri,Edrisi,Ibn-al-Vardi et autres géographes arabes plus anciens, n'ont fait que copier la nomenclature de Plolémée; ou enfin si la similitude du mot prononcé a amené la similitude du nom écrit. Voici comment s’exprime à cet égard mon grand maître Silvestre de Sacy, dans les notes à sa traduction de la célèbre Description de l'Égypte par Abd-Allatif (édit, de 1810, p. 7 et 553): «On traduit ordinairement le nom de ces montagnes, que Léon Africain regarde comme les sources du Nil, par « montagnes de la Lune, » et j’ai suivi cet usage. Je ne sais si les Arabes ont pris originairement celte dénomination de Ptolémée.On peut croire qu’ils entendent effectivement aujourd'hui le mot arabe dans le sens de la lune, en le prononçant kanmr: je ne crois pas cependant que c’ait été l’opinion des anciens écrivains arabes, qui prononcent, comme le prouve Makrizi,

Iiomr. Aboulféda rejette positivement l'opinion de ceux qui prononcent kaniar, et qui dérivent ce nom de celui de la lune. Comme le mot Iiomr, considéré comme pluriel du mot arabe, signifie un objet d’une couleur verdâtre ou d’un blanc sale, suivant l’auteur du Kamous , il parait que quelques écrivains ont cru que celte montagne tirait son nom de sa couleur. »

Le savant Reinaud, dans son excellente traduction d'AbouIféda (t. II, p. I, pag. 81-82), regarde comme probable que le nom de montagnes de la Lune (ôpn <rsX/?vata), dans Ptolémée, a été primitivement adopté par les Arabes. Il faut observer que, dans le Moschtarek de Yakont et dans Ibn-Saïd, le nom de cette montagne s’écrit al- Iiomr , et que Yakout écrit de même celui de l’ile de Zendj (Zanguebar). Beke, voyageur en Abyssinie, cherche à démontrer, dans sa savante dissertation sur le Nil et ses affluents ( Journal of the Royal Geographical Society of London, vol. XVII, 1847, p. 74-76), que Ptolémée, instruit par les renseignements dus à des relations commerciales étendues, avait emprunté son <7sXïj'»»jç opoç à une dénomination indigène. « Ptolémée savait, dit-il, que le Nil a sa source dans la région montagneuse de Moezi. Or, dans les langues qu’on parle dans une grande partie de l’Afrique australe, par exemple dans les idiomes du Congo, de Monjou et de Mozambique, le mot moezi signifie la lune. Leur vaste contrée du sud-ouest portait le nom de Mono-Muezi ou Mani-Moezi, c’est-à-dire le pays du roi de Moezi (du roi du pays de la Lune)j car, dans la même famille de langues, où moezi ou muezi signifie lune, mono ou mani signifie roi. Alvarez, dans son Viaggio nella Eliopia ( Ramusio , vol. 4, p. 249), parle déjà du regno di Manicongo , de l’empire du roi de Congo. » — L’adversaire de Beke, M. Ayrton, cherche la source du Nil Blanc (Bahr el-Abiad), non pas comme Arnaud,

Werne et Beke, près de l’équateur ou même au sud de celui-ci (à 29° </ de longitude de Paris), mais, comme Antoine d’Abbadie, au nord-est dans le Godjeb etGibbc d’Enearra (Iniara), par conséquent dans les montagnes de l’IIabesch, sous 7° 20 de latitude nord et 55° O' de longitude. Il suppose que les Arabes, séduits par la similitude du son, ont rapporté le nom de Gamaro, qui s’applique à la montagne abyssinique du Godjeb (Nil Blanc 7), au sud-ouest de Gaka, à une montagne de la Lune {Djebel- Al- <

liamar) j de manière que Ptolémée, initié aux relations commerciales entre l’Abyssinie et l’Inde, peut avoir reçu cette dénomination sémitique d’anciens colons Arabes (Gomp. Ayrton, dans Journal of Royal Geogr. Soc., vol. XVIII, 1848, pages 53, 55,

59*65; Werne, et Exped. Zur Entd. der Nil-Quellen , 1848, p. 534-536).

L’intérêt qu’excite de nouveau en Angleterre la découverte des sources australes du Nil, a engagé récemment le voyageur Charles Beke à développer ses idées sur la connexion des montagnes de la Lune avec celles de l’Habcsch, dans une assemblée de \a Brilish association for the advancement of science, tenue à Swansea. « Le plateau de l’Abyssinie, dit-il, a généralement huit mille pieds de haut, et se prolonge au sud jusqu’au 9e et 10e degré de latitude nord. Son revers oriental apparaît aux habitants du littoral comme une chaîne de montagnes. Ce plateau s'abaisse considérablement à son extrémité sud, et se confond avec les montagnes de la Lune qui ne se dirigent pas de l’est à l'ouest, mais parallèlement à la côte (de 40° de latitude nord à 5° de latitude sud), savoir, du nord-nord-est au sud-sud-ouest. Les sources du Nil Blanc sont situées dans le pays de Mono- Moezi , probablement sous 2° </s de latitude sud, là où, sur le versant oriental des montagnes de la Lune, le fleuve Sabaki se jette près de Melindeh ( au nord de Mombaza ) dans l’océan Indien. Deux missionnaires abyssiniens, llebmann et le docteur Krapf, se trouvaient encore, dans l’automne précédente (1847), sur le littoral de Mombaza. Ils ont fondé, auprès de la tribu de Wakamba, un établissement, nommé Rabbay-Empie, qui promet de devenir très-utile pour des explorations géographiques. Quelques familles de la tribu de Wakamba pénètrent à l’ouest de cinq à six cents milles anglais dans l’intérieur du pays, jusqu’au cours supérieur du fleuve Lusidji, jusqu'au grand lac Nyassi ou Zambèse (5° de latitude sud V) et jusqu’aux sources voisines du Nil. L’expédition à ces sources, pour laquelle se prépare (d’après le conseil de Beke) M. Frédéric Bialloblotzky, de Hanovre, doit partir de Mombaza. Le Nil, qui descend de l’ouest, et dont parlent les anciens, est probablement le Bahr-el-Ghazal ou Keilali, qui se jette dans le Nil sous 9° de latitude nord, au-dessus de l'embouchure du Godjeb ou Sobat. »

L’expédition scientifique de Russegger, provoquée en 1837 et 1858, par Méhémed-Ali, désireux de connaître les sables aurifères de Fazokl sur le Nil Bleu (vert), Bahr-el-Azrek , avait rendu l’existence d’une montagne de La Lune très-douteuse. Le Nil Bleu {YJstapus de Ptolémée), qui sort du lac Coloe (aujourd’hui Tzana), descend des montagnes colossales de l’Abyssinie; mais vers le sud-ouest apparaît une dépression fort étendue. Les trois expéditions que le gouvernement d’Égypte fit par-

— il»' — .

tir successivement de Chartum, au confluent du Nil Bleu et du Nil Blauc (la première sous la conduite de Sélim Bimbaschi, en novembre 1850, la seconde en automne 1840, en compagnie des ingénieurs français Arnaud, Sabatier et Thibaut, la troisième en août 1841), ont répandu quelque lumière sur les montagnes élevées qui, entre 6° et 4° de latitude, et probablement encore plus au sud, se dirigeant d’abord de l’ouest à l’est, ensuite du nord-ouest au sud-est, se rapprochent de la rive gauche du Bahr-el-Abiad. Dans la seconde expédition de Méhémed-Ali, on aperçut, au rapport de Werne, la chaîne de montagnes pour la première fois sous 11° ‘‘h, là où le Djebcl-Aboul et le Koulak s’élèvent à trois mille quatre cents pieds. Le plateau se prolongeait, en inclinant au sud vers la rivière, de 4° s/* à 4° 4', latitude de l’ile de Tschenker, terme de l’expédition du capitaine Selim et de Feizulla Eiïendi. La rivière guéable se resserre entre des rochers, et les montagnes isolées, dans le pays de Bari, reprennent jusqu’à trois mille pieds de hauteur. C’est là probablement une partie de ce qui sur les cartes récentes porte le nom de montagne de la Lune, qui n’est pas, comme le prétend Ptolémée (lib. IV, cap. 9), couverte de neiges éternelles. La limite de ces neiges ne commencerait certainement, dans ces latitudes, qu’à quatorze mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Peut-être Ptolémée a-t-il transporté dans cette contrée du Nil Blanc les connaissances qu’il pouvait avoir des montagnes abyssiniennes plus rapprochées de la haute Égypte et de la mer Rouge. A Godjam, à Kaffa, à Miecha et Samien,lcs montagnes de l’Abyssinie, s’élèvent, d’après des mesures exactes (non pas d’après celles de Bruce, qui place Chartum à quatre raille sept cent trente, au lieu de quatorze cent trente pieds de hauteur), de dix mille à quatorze mille pieds. Rôppell, un des observateurs les plus exacts de notre temps, trouva, sous 15° 10' latitude, l’Abba-Jarat de soixante-six pieds plus bas que1 le mont Blanc. (Voy. Rüppell, Reise in Abyssinien, t. I, p. 414; t. II, p. 443), Rüppell trouva le haut plateau qui confine au Buahat et s'élève à treize mille quatre-vingts pieds au-dessus de la mer Rouge, à peine couvert d’un peu de neige fraîchement tombée. (Humboldt, Asie centrale , t. III, p. 272.) La célèbre inscription d’Adulis, qui, selon Niebuhr, est un peu postérieure à Juba et Auguste, parle aussi de neige, en Abyssinie , « qui va jusqu’aux genoux. » C’est là, que je sache, le plus ancien document qui fasse mention de la neige tombée entre les tropiques (Ibid., t. 111, p. 258); car le Paropanisus est à douze degrés de latitude de la limite tropicale.

La carfe des conlrées supérieures du Nil par Zimmermann indique la ligne de partage entre le bassin du grand fleuve et les bassins des rivières qui, au sud-est, apportent leur tribut à l’océan Indien: ces rivières sont: le Doura, qui a son embouchure au nord de Magadoxho; le Teb, sur la côte de Succin près d’Ogda ; le Goschop, bien pourvu d’eau, qui résulte du confluent du Gibou et du Zebi, et ne doit pas être confondu avec le Godjeb, devenu célèbre depuis 1839 par les voyages d’Antoine d’Abbadie, du missionnaire Rrapf, et de Beke. Dès leur publication en 1843, j’avais accueilli avec une vive joie les résultats généraux des voyages récents de Beke, de Krapf, d’Isenbcrg, de Russegger, de Rüppell, d’Abbadie et de Werne. Si dans une longue carrière, disais-je dans une lettre à Charles Ritter, celui qui vieillit est sujet à bien des désagréments qu’il partage d’ailleurs avec scs contemporains, il peut se dédommager par la jouissance intellectuelle qu'il éprouve en comparant l’état actuel des sciences avec ce qu’il était autrefois, en voyant pour ainsi dire, sous ses yeux, de grandes choses naitre et se développer là où depuis longtemps tout avait sommeillé, et où l’on avait essayé, par une critique forcée, de nier tout ce qui avait été déjà si péniblement acquis. Cette jouissance a été procurée de temps eq temps à vous et à moi par nos études géographiques, et cela précisément dans les points où l’on ne pouvait se prononcer que timidement. La configuration et la physionomie générale d’un continent dépendent de quelques traits ou reliefs qu'on arrive ordinairement à dévoiler les derniers. Ces considérations se sont vivement renouvelées en moi par l’inspection de l’excellent travail que vient de publier notre ami Charles Zimmermann sur la région supérieure du Nil et de l’Afrique moyenne orientale. Cette nouvelle carte fait, par des nuances d’ombre particulières, très-bien ressortir ce qui est encore inconnu, et ce qui a été mis en lumière par la hardiesse et la persévérance des voyageurs de toutes les nations, parmi lesquelles la nôtre occupe heureusement un rang distingué. Il importe , pour les progrès des sciences >, qu’à de certaines époques des hommes familiarisés avec les matériaux épars ne se contentent pas seulement de dessiner et de compiler, mais qu’ils comparent, choisissent, tracent des routes exactes, autant que possible, par la détermination astronomique des lieux, et représentent ainsi graphiquement l’état réel de notre savoir. Celui qui a aussi largement que vous contribué à cette tâche, a le droit d’attendre beaucoup, en raison des points de liaisons qu’il a

multipliés si ingénieusement. Quoi qu’il en soit, je pense qu’en 4822, époque où vous aviez entrepris votre grand ouvrage sur l’Afrique, vous ne pouviez pas espérer de si nombreuses additions. » Sans doute nos connaissances se réduisent ici souvent à des lits de rivière, à leur direction, à leur embranchement, et à la synonymie qu’on leur applique dans les différents idiomes du pays; mais ces lits de rivières accusent les principaux traits de la surface, ils constituent l’élément qui vivifie le commerce des hommes et prépare l’avenir.

Le cours septentrional du Nil-Blanc et le cours sud-est du grand Goschop démontrent qu’un rendement du sol sépare l’un de l’autre les deux bassins de ces fleuves. Nous ne savons encore que très-imparfaitement comment ce renflement se lie au plateau de l'Abyssinie, et comment il se prolonge au sud jusque bien au delà de l’équateur. Probablement, et c’est là aussi l’opinion de mon ami Charles Ritter, les monts Lupata, qui, d’après la remarque de l'excellent Guillaume Peters, s'étendent jusqu'à 26° de latitude australe, se rattachent , par les montagnes de la Lune, au soulèvement septentrional de la surface terrestre, au haut plateau de l’Abyssinie. Au rapport de ce voyageur d’Afrique, lupata, dans la langue de Tette, signifie fermé. Cette chaîne est donc synonyme de ce qui est fermé, barrière (coupée seulement par quelques rivières). La chaîne de Lupata des écrivains portugais est située, dit Peters, à environ quatrevingt-dix lieues de l’embouchure du Zambése, et à peine a-telle deux mille pieds de haut. La rangée de montagnes se dirige principalement du nord au sud, mais avec des inclinaisons diverses à l’est et à l’ouest. Elle est quelquefois coupée par desplaines. Sur toute la côte de Zanzibar, les marchands qui pénètrent dans l’intérieur donnent des renseignements sur celte chaîne longue, mais pas très-élevée, qui s’étend, entre 6° et 26° de latitude sud, jusqu'à la factorerie de Lourenzo-Marques sur le rio de Espiritu-Santo (dans la baie de Lagoa des Anglais). Plus la chaîne de Lupata avance vers le sud, plus elle se rapproche de la côte ; à Lourenzo-Marques, elle n’en est plus qu’à quinze lieues. »

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(*4) Page 23. Un effet du grand remous.

Dons la partie septentrionale de l’océan Atlantique, entre l’Europe, le nord de l’Afrique et le nouveau continent, les eaux tournoient de manière à former un véritable tourbillon. Sous les tropiques, le courant général, qu’on pourrait appeler le cow-

rant de rotation, va, comme le vent alisé, de l’est à l’ouest. Il aceélèrc la marche des navires qui voguent des lies Canaries vers l'Amérique australe. Il rend presque impossible la traversée en ligne directe (en amont du couraut) de Carthagena de Indias à Cumana. Ce courant occidental, attribué aux vents alises, reçoit dans la incr des Antilles une impulsion plus forte , dans la cause éloignée, entrevue déjà par sir Humphry Gilbert llakluyt, Foyages, vol. III, p. 14) en 1500, a été bien démontrée, en 1852, par Rennell. Entre Madagascar et la côte orientale de l’Afrique, le courant de Mozambique, allant du nord au sud, se resserre sur le banc de Lagulla et au nord de celui-ci, pour tourner autour de l’extrémité méridionale de l’Afrique. De là il longe impétueusement la côte occidentale de l'Afrique jusqu’à l’ile de Saint-Thomas, un peu au delà de l’équateur; en même temps il imprime une direction nord-ouest à une partie des eaux de l'Atlantique australe qui viennent frapper le cap Saint- Augustin, et baigner, jusqu’audelà de l’embouchure de l’Orénoque, la boca del Drago et le littoral de Paria. (Rennell, Investigations of the currents of lhe Atlantic océan, 1852, p. 96 et 156.) Le nouveau continent forme, depuis l'isthme de Panama jusqu’à la partie septentrionale du Mexique, une digue qui résiste à ce mouvement de la mer. C’est ce qui oblige le courant de prendre, à partir de Veragua, une direction nord, et de suivre les courbures de la côte de Costa-Rica, de Mosquilos, de Campêche et de Tabasco. Les eaux qui, entre le cap Catoche de Yucatan et le cap San-Antonio de Cuba, pénètrent dans le golfe du Mexique’, et forment un grand remous entre Vera-Cruz, Tamiagua , les embouchures du rio del Norle et du Mississipi, rentrent, au nord du canal de Rahama, dans l’océan Atlantique. Là, elles constituent ce que les navigateurs nomment le courant du golfe ou gulfslream, fleuve pélagien d’eau chaude, rapide, qui, dans une direction diagonale, s'éloigne de plus en plus de la côte de l’Amérique septentrionale. Les bâtiments qui, partis de l'Europe pour cette côte, sont incertains sur leur longitude géographique, s’orientent par de simples observations de latitude, grâce à ce courant oblique, dès qu’ils l’ont une fois atteint. Sa situation a été d’abord exactement indiquée par Francklin, Williams et Pownall.

A partir de 41e degré de lat. nord, ce fleuve d’eau chaude diminue de rapidité à mesure qu’il s’élargit, et tourne brusquement à l’est. Il touche presque la lisière méridionale du grand banc de Terre-Neuve (Ncwfoundland), où j’ai coustaté le maxi-

mum de la différence de température entre les eaux du gulfstream et les eaux réfrigérantes du banc. Avant d’atteindre les lies les plus occidentales des Açores, le fleuve d’eau chaude se partage en deux branches: l’une se rend, au moins dans certaines saisons, vers l’Irlande et la Norwége, tandis que l’autre se dirige vers les îles Canaries et la côte occidentale de l’Afrique boréale. Ce tourbillon atlantique , que j’ai décrit ailleurs avec plus de détails (tom. I, de mon Voyage aux régions équinoxiales), fait comprendre comment, malgré les vents alisés, on a vu arriver sur les côtes des îles Canaries des troncs flottants de dicotylédonécs de l’Amérique australe et des Antilles. J'ai fait, dans le voisinage du banc de Terre-Neuve, de nombreuses expériences sur la température du gulfstream, qui apporte, avec une grande rapidité, les eaux chaudes des basses latitudes dans les régions situées plus au nord. C’est pourquoi sa température est de deux à trois degrés Réaumur plus élevée que celle des eaux environnantes qui forment, pour ainsi dire, les bords du fleuve océanique.

Le poisson volant de la zone équinoxiale ( exocetus volitans) , qui aime les eaux chaudes, suit le gulfstream bien loin dans la zone tempérée. Le fucus natans, arraché au golfe du Mexique, fait aisément reconnaître au navigateur la présence de ce courant. Les branches de ce fucus indiquent la direction du gulfstream. On a vu le grand mât d'un vaisseau de guerre anglais, le Tilbury, incendié, pendant la guerre navale de sept ans, sur la côte de Saint-Domingue, poussé par le gulfstream jusqu’à la côte du nord de l’Écosse. On a vu de même arriver, sur cette côte, des tonneaux d’huile de palme, débris de la cargaison d’un bâtiment anglais brisé sur un écueil près du cap Lopès d’Afrique; ces débris avaient ainsi deux fois traversé l’océan Atlantique: d’abord de l’est à l’ouest, entre 2° et 12° de latitude, en suivant le courant équinoxial; puis de l'ouest à l’est, entre 45° et 55“ de latitude, en suivant le gulfstream. Rennell ( Investigation of currents, p. 347) raconte le voyage d’une bouteille flottante qui, munie d’une inscription en date du 20 janvier 1819, sous 38° 52 de latitude et 66° 20' de longitude, avait été jetée par le vaisseau anglais le Newcastle, et ne fut retrouvée que le 2 juin 1820, au nord-ouest de l’Irlande, près de l’iled’Arran. Peu de temps avant mon arrivée à Ténériffc, la mer avait jeté dons la rade de Sanla-Cruz un tronc de cèdre d’Amérique méridionale ( cedrela odorala), dont l’écorce était toute garnie de lichens.

Les effets du gulfstrcam (tabes de bambous, bois sculptés, troncs d’un pin jusqu’alors inconnu, cadavres humains d’une race particulière à face large, poussés aux îles açoriques deFayal, de Flores et Corvo) ont, comme on sait, contribué à la découverte de i’Amérique; car ils firent persister Christophe Colomb dans la supposition qu’on trouverait à l’ouest des pays et iles asiatiques. Ce grand découvreur apprit, de la bouche des colons établis au cap de la Verga, dans les Açores, « qu’on avait rencontré, dans une navigation à l’ouest, des barques conduites par des hommes d’un aspect tout étrange, et bâties, en apparence, de façon à ne pouvoir point sombrer: almadias con casa movediza, que nunca se hunden. Il existe des témoignages incontestables qui montrent, bien que la chose eût été longtemps révoquée en doute, que des indigènes d’Amérique (probablement des Esquimaux du Groenland et du Labrador) ont pu être poussés du nordouest dans notre continent par des courants et des tempêtes. James Wallace raconte, dans son Account ofthelslands of Orkney (1700, p. 60), que l’on vit en 1682, à la pointe australe de l’ile Eda, un Grocnlandais dans sa barque, et que beaucoup d’hommes furent témoins de ce fait. On ne réussit pointé le prendre. En 1 684, on vit aussi paraître un pêcheur grocnlandais près de l’ile de Westram. A Burra, on montrait suspendue dans l’église une barque d’Esquimaux qui avait été apportée par le courant et la tempête. Les habitants des Orcades donnent à ces Grocnlandais le nom de Finois ( Finnmen ).

Je lis, dans V Histoire de Fenise du cardinal Bembo, qu’un navire français avait capturé en 1508, près de la côte britannique, un petit bateau monté par sept hommes d’un aspect étrange. La description qu’on en fait convient parfaitement à la figure des Esquimaux: homines erant septemmediocri statur a, colore subobscuro , lato et patente vullu, cicatriceque una violacea signala. Personne ne comprit leur langage; leur vêtement consistait en peaux de poissons cousues ensemble ; ils portaient sur la tête c oronam e culmo piclam , septem quasi auriculis intextamj ils mangeaient de la chair crue, et buvaient du sang comme nous du vin; six d’entre eux moururent en voyage; le septième, encore jeune, fut présenté au roi de France, qui était alors à Orléans. (Bembo, Historiés Fenelœ , cd. 1718, lib. VU, p. 257.) ' .•>*•. • j = i »m a

On s’explique aussi, par l’effet des courants et des vents^ du nord-ouest, l’arrivée de ces Indiens sur les côtes occidentales de l’Allemagne aux dixième et douzième siècles, sous les règnes des

Otions et de Frédéric Barbe rousse, et même de ceux qu'on vit, au rapport de Cornélius Nepos (fragm. ed. Van Staveren, cur Bardili, t. Il, 1820, p. 356), de Pomponius Mêla (lib. III, cap. 5, g 8) et de Pline (Hisl. nat. II, 67), à l'époque où Quinlus Metelius Geler était proconsul dans la Gaule. Un roi des Boïens (des Suèves, selon d’autres) offrit à Melelius Celer ces naufragés au teint foncé. Gomara, dans son ffistoria gen. de las Indias (Saragosse, 1553, fol. vu), émit l'opinion que les Indiens du roi des Boïens étaient des indigènes du Labrador. Si ya non fnesen , dit-il, de tierra del Labrador , y loj luviesen los Bomanos par Indianos , enganados en el color. Il est à croire que les Esquimaux se montraient autrefois fréquemment sur les côtes d’Europe; car nous savons , d’après les recherches de Rask et de Finn Magnus, que cette peuplade était très-répandue, aux onzième et douzième siècles , sous le nom de Skraelingues de Labrador , loin au sud jusqu’au Bon-Vinland, c’est-à-dire jusqu'au littoral de Massachusetts et Connecticut. ( Cosmos , t. Il, p. 204; Examen critique de l'Hist. de la géographie , t. II, p. 247-278.)

Le retour du gulfstream adoucit l’hiver du nord de la Scandinavie, et charrie jusqu’au delà du 62e degré de latitude des fruits de l’Amérique tropicale (fruits de cocotier, de mimosa scandens, d’ anacardium occidentale); il tempère de même par ses eaux chaudes, de temps à autre, le climat de l’Islande. On voit apparaître, sur les côtes de l’Islande et des ilesFaroë, beaucoup de bois flottants d’Amérique. On employait autrefois ces bois comme matériaux de construction; on en sciait des planches et des lattes. Les fruits des plantes tropicales qu’on ramasse sur la côte de l’Islande, particulièrement entre Raufarbavn etVapnaüord, indiquent la direction des eaux venant du sud. (Sartorius v. Wallershausen, Physisch-geographische Skizze vonlsland, 4847, p. 22-35.) .t .v. i.-ilui • .i • oc i ‘i n ,m>

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(“) Page 24. Ni lècidées ni lichens.

, Dans les régions septentrionales, le sol dénué de végétaux phanérogames, se couvre de bœomyce roseus, cenomyce rangiferi~ nus, lecidea muscorum, l. icmadophila , et d’autres cryptogames, qui préparent, pour ainsi dire, la végétation des graminées et des plantes herbacées. Daos les pays tropicaux, où l’on ne trouve des mousses et des lichens que dans les endroits ombragés, les liehens sont remplacés par quelques espèces de plantes grasses.

(so) Page 24. L’élève des animaux à tait. — Ruines du palais des Aztèques. ■ •

Deux espèces de bœufs mentionnés plus haut, le bos americanus et le bos moschalus, appartiennent au nord de l’Amérique. Mais les indigènes,

Oueis ncque mos, ncque cul tus eral, ncc junqcre tauros,

(Virg., Æn. VIII, 316.)

buvaient, au lieu du lait, le sang de ces animaux. Il y avait sans doute quelques exceptions, mais seulement chez les tribus qui cultivaient en même temps du maïs. J'ai fait voir plus haut (p. 52) que Gomara parle d’une peuplade, au nord-ouest du Mexico, qui possédait des troupeaux de bisons apprivoisés auxquels elle devait sa nourriture et son entretien. Leur sang servait peut-être aussi de boisson (Prcscott, Conquesl o( Mexico , vol. III, p. 416); car, pour le répéter encore, les indigènes du nouveau continent, avant l’arrivée des Européens, paraissent avoir répugné à l’usage du lait, ou même l'avoir ignoré, sembables en cela aux habitants de la Chine et de la Cochinchine, quoique entourés do vrais peuples pasteurs. Les troupeaux de lamas domestiques que l’on trouva sur les plateaux de Quito, du Pérou et du Chili, appartenaient à des tribus sédentaires, livrées à la culture du sol. Pedro de Cieça de Leon ( Chronica del Peru, Sevilla, 1553, cap. 110, p. 264) semble indiquer, comme une exception certainement très-rare, l'emploi du lama à traîner la charrue, dans Callao, haute plaine du Pérou (comp. Gay, Zoologia de Chile , mamiferos, 1847, p. 154). D’ordinaire au Pérou la charrue était traînée par des hommes (Foy. Inca Garcilaso, Commentarios reales , t. I, lib. V, cap. 2, p. 135, et Prcscott, Hist. of the conquesl of Peru, 1847, vol. I, p. 136). D’après M. Barton, il est probable que le buffle américain était élevé avec soin, pour sa chair et sa peau, chez quelques tribus du Canada occidental ( Fragments of the nat. hist. of Pennsylvania, t. I, p. 4). Au Pérou et à Quito, on ne trouve plus nulle part le lama à l’état sauvage. Lés lamas du revers occidental du Chimborazo sont, comme l’ont raconté les indigènes, redevenus sauvages depuis l’incendie de Lican, l’ancienne résidence des souverains de Quito. C’est ainsi qu’on voit maintenant, dans le Pérou moyen, à la Ceja de la Montana, des bestiaux entièrement devenus sauvages, petite race courageuse qui attaque souvent les Indiens. Les habitants les nomment cacas del monte, ou vacas cimarronas (Tschudi ,

Fauna peruana, p. 256). L’opinion de Cuvier, d’après laquelle le lama descend du guanaco, encore aujourd’hui sauvage, a été, hclas! répandue par un homme d’un grand mérite, par Meycn (Heine uni die Jfe.lt, t. III, p. 64), mais elle a été complètement réfutée par M. de Tschndi.

Le lama, le paco ou alpaca et le guanaco sont trois espèces primitivement distinctes (Tschudi, p. 228 et 237). Parmi ces animaux, le guanaco (huanacu dans la langue des Qquichua) est le plus grand; l’ai paca, mesuré du sol au sommet de la tête, le plus petit. Le lama se rapproche le plus, par sa taille, du guanaco. Les troupeaux de lamas , que j’ai vus si nombreux sur le plateau entre Quito et Hjo-Bamba, sont comme une décoration du paysage. Le moromoro du Chili ne parait être qu’une variété du lama. Les bêtes à laine caméloïdcs, qui vivent encore à l’état sauvage, à une hauteur de treize mille à seize mille pieds audessus du niveau de la mer, sont la vigogne, le guanaco et l’aipaca. Les deux dernières espèces se rencontrent aussi à l’état domestique, mais le guanaco plus rarement que l’alpaca. L’alpaca supporte moins bien que le lama un climat plus doux. L’introduction des chevaux, des mulets et des ânes plus utiles (ces derniers sont particulièrement très -alertes et beaux sous les tropiques), ont fait beaucoup diminuer l’éducatiou et l’usage du lama et de i’alpaca, comme bêtes de somme, dans les mines. Cependant leur laine, de finesse très-variable, demeura longtemps un objet d’industrie important pour les habitants des montagnes. Au Chili on distingue nominativement le guanaco sauvage du guanaco apprivoisé: le premier s’appelle luanj le dernier chilihueque. Une circonstance remarquable, qui explique comment on rencontre des guanacos sauvages, quelquefois par troupeaux de cinquante individus, depuis les Cordillères du Pérou jusqu’à la Terre de Feu, c’est que ces animaux peuvent très-facilement nager d’ilc en ile, et ne sont pas arrêtés, dans leurs migrations, par les bras de mer (fiords) de la Patagonie. (Foy. Darwin, Journal , 1845, p. 66.)

Au sud de la rivière Gila, qui se jette, avec le rio Colorado, dans le golfe de la Californie (mar de Cortès), gisent solitaires, dans la steppe, les débris mystérieux du palais des Aztèques , que les Espagnols nomment las casas grandes. Lorsque les Aztèques, faisant en 1460 irruption d’un pays inconnu nommé Aztlan, apparurent à Anahuac, ils s’établirent quelque temps sur les bords de la rivière Gila. Les moines franciscains Garces et Font sont les derniers voyageurs qui ont visité (en 1773) les

casas grandes. Ils assurent que ecs ruines occupent une surfaee de plus d'un raille carré. Toute la plaine est couverte de testons de poterie, peints artificiellement. Le palais principal , s’il faut donner ce nom à un édifice construit en briques non cuites, à quatre cent vingt pieds de long sur deux cent soixante pieds de large (Foy. la Croniea serafica y aposlolica del colegio de Propaganda fide de la Santa Crut de Queretaro, par Fr. Juan- Domingo Arricivita, ouvrage rare, imprimé au Mexique en 1792). — Le tayè de la Californie, figuré par le P. Vcnegas, parait être peu différent du mouflon (ovis musimon ) de l’ancien continent. Ce môme animal a été vu aux sources de la Rivière de la Paix, dans les montagnes pierreuses. Mais, bien différent du tayé, est le petit ruminant, tacheté de noir et de blanc, semblable à une chèvre, qui paît sur les bords du Missouri et de l'Arkansas. La synonymie de antilope furcifer, a. lememazama Smith, et ovis montana, est encore bien vague.

(”) Page 24. La culture des graminées farineuses.

La patrie des céréales est, avec celle dçs animaux qui accompagnent l’homme depuis ses premières migrations, enveloppée de ténèbres. Le mot allemand gelraide (blé), Jacob Grimm le fait ingénieusement dériver du vieil allemand gitragidi, gelregede. « C'est comme qui dirait le fruit domestique ( fruges frumentum), entre les mains de l'homme: il est aux autres fruits ce que les animaux sauvages sont aux animaux domestiques. » (Jacob Grimm, Gesch. der deulschen S proche , 1848, t. I, p. 62.) C’est un fait extrêmement surprenant de voir sur un des côtés de notre planète des peuples auxquels la farine des graminées ô épis étroits (hordéacées et avénacécs et l’usage du lait étaient primitivement tout à fait inconnus, pendant que l’autre hémisphère offre presque partout des nations qui cultivent des céréales et élèvent des bétes à lait. Les deux continents sont pour ainsi dire caractérisés par la culture de graminées différentes. Dans le nouveau , nous ne voyons cultivé , de 52* de latitude nord à 46° de latitude sud, qu’une seule espèce de graminées, le mais. Dans le vieux continent, au contraire, nous trouvons partout, dès les premiers temps historiques, l’usage des céréales: la culture du froment, de l’orge, de l’épeautre et de l'avoine. D’après une croyance antique, mentionnée parDiodore de Sicile (lib. VI, pag. 199 et 232, edit. Wesseiing), le froment croissait sauvage dans les champs Léontins, ainsi que dans plusieurs autres endroits de la Sicile. Ccrès fut trouvée daas les prairies al-

pcstres d'Enna, el Diodorc raconte « que les Allantes n’ont pas connu les céréales, parce qu’ils se sont séparés du reste de l'espèce humaine avant que ces fruits fussent montrés aux mortels. » Sprengel a recueilli plusieurs passages intéressants,'afin de prouver que la plupart de nos espèces de blés d’Europe croissent primitivement à l’état sauvage dans la Perse septentrionale et dans l’Inde, savoir: le froment d'été dans le pays des Musicans, province du nord de l’Inde (Strabon, XV, 1017); l 'orge , que Pline appelle antiquissimum frumentum , seule céréale connue des Guanches des Canaries, vient naturellement, d’après Moïse de Chorène ( Geogr . Armen., ed. Wiston, 1736, pag. 360), sur les bords de l’Araxe ou du Kour en Géorgie, et, selon Marco Polo, dans le Balascham, contrée de l’Inde septentrionale ( Ra musio, vol. II, p. 10); Vépeautre croit naturellement près d’Hamadan. Mais ces passages laissent encore beaucoup d'incertitude, comme l’a fait voir mon judicieux ami le professeur Link,dans un mémoire rempli de faits et de saine critique ( Abhandl , der Berl. Acad., 1816, p. 123). J’avais moi-même depuis longtemps douté de l'existence de nos céréales à l’état sauvage dans l’Asie, et je les avais considérées comme une dégénération des espèces cultivées ( Essai sur la géographie des plantes, 1805, p. 28). Reinholdt Forster, qui avant d’accompagner le capitaine Cook, avait fait, par ordre de l'impératrice Catherine, un voyage scientifique clans la Russie méridionale, annonça que l'orge distique ( hordeum distichon) croit à l’état sauvage ou confluent de la Samara et de la Wolga. Vers la fin du mois de septembre 1829, pendant notre voyage d’Oren bourg et Uralsk à Saralow et la 'mer Caspienne, Ehrenberg et moi nous avons aussi herborisé sur les bords de la Samara. Nous fûmes, en effet, surpris du nombre des tiges (dégénérées) de froment et de seigle dans un sol vierge; mais ces plantes ne paraissent pas différer des espèces cultivées. M. Carelin remit à Ehrenberg une espèce de seigle ( secale fragile) de la steppe des Kirgbises, que Marsehall de Bieberstcin avait pris quelque temps pour le type primitif de notre seigle cultivé (secale cereale). Au rapport d’Achille Richard, il n’est pas démontré, par l’herbier de Michaux, que l’épeautrc ( triticum spe/to) croisse naturellement en Perse, comme le prétendent Michaux et Olivier. Les renseignements nouveaux dus au zèle infatigable d’un voyageur instruit, le professeur Charles Koch, méritent plus de confiance. Ce voyageur trouva une quantité de seigle ( secale cereale Var. /â pectinala) dans les montagnes du Pont, de cinq à six mille pieds d’élévation, dans

des localités où cette céréale, de mémoire d’homme, n’avait jamais été cultivée. « Cette rencontre, ajoute-t-il, est d'autant plus importante, que ce blé ne se propage nulle part chez nous spontanément. Dans le Caucase du Schirwan, Koch cueillit une espèce d'orge qu’il nomme hordeum sponlaneum, et qu’il regarde comme identique avec Y hordeum zeocritum Linné, primitivement sauvage. (C. Koch, Beitrœge zur Flora des Orients, cah. I, p. 139 et 142.)

Un esclave nègre du grand Cortez fut le premier qui cultiva le froment dans la Nouvelle-Espagne. Il en trouva trois grains dans le riz qu’on avait apporté de l’Espagne pour approvisionner l’armée. Dans le couvent des franciscains deQuito, j'ai vu, comme une précieuse relique, le pot de faïence où était contenu le premier froment que sema à Quito le frère Iodoco Rixi, natif de Gand, en Flandre. On cultiva le premier blé devant le couvent, sur la plazuela de S.-Francisco, après qu’on eut abattu la forêt qui s’étendait de là jusqu'au pied du volcan Pichincha. Les moines, que je visitais souvent pendant mon séjour à Quito, me prièrent de leur expliquer l'inscription qui se trouvait sur ce pot,ctqu'ils supposaient faire quelque allusion secrète au froment. J’y lus, en vieux dialecte allemand, cette sentence: « Que celui qui boit en moi n’oublie pas son Dieul » Cet antique vase avait aussi pour moi quelque chose de vénérable. Que n’a-t-on conservé partout dans le nouveau continent les noms do ceux qui, au lieu de ravager la terre par de sanglantes conquêtes, ont les premiers déposé dans son sein les fruits de Cérès! — Quant aux rapports de langage, « ils sont plus rares pour les céréales et les ustensiles d'agriculture que pour les objets qui ont trait à l’élève des bestiaux. Les pâtres nomades avaient gardé encore bien des choses pour lesquelles les cultivateurs, venus plus tard, ont dù choisir des mots particuliers. Mais quand on trouve que, comparés avec le sanscrit, le grec et le romain sont déjà au même niveau que l’allemand et le slavon, on doit admettre des émigrations trèsanciennes, concomitantes, de ces peuples. L’indien java(frumentum hordeum), comparé au lithuanien jawat et au finnois jyica, offre cependant une raro exception.» (Jac. Grimtn. , Gesch. der deutschen Sprache, tom. I, p. 69.)

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(ÏB) Page 25. Aimant le froid, ils ont suivi la chaîne des Andes.

Dans tout le Mexique et le Pérou, on ne trouve des traces d’une grande civilisation que sur les hauts plateaux. Nous avons vu, sur le col des Andes, des ruines de palais et de bains, à

une hauteur de seize cents à dix-huit cents toises. Des hommes du Nord, dans leur migration vers l'équateur, pouvaient seuls se plaire dans un tel climat.

(**) Page 25. L’histoire de la population du Jupon.

Dans mon ouvrage sur les monuments' des autochthones de l’Amérique (Fues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l’Amérique, 2 vol.), je crois, par la comparaison du calendrier mexicain avec le calendrier tibélo-japonais, par celle des pyramides à gradins bien orientées avec les mythes antiques sur les quatres âges ou périodes de destruction universelle, ainsi que sur la dispersion du genre humain après un grand déluge, avoir montré que les peuples occidentaux du nouveau continent ont eu, longtemps avant l’arrivée des Espagnols, des relations avec l’Asie orientale. Tout ce qui depuis la publication de mon ouvrage a paru en Angleterre, en France et aux États-Unis sur les singulières sculptures des ruines de Gualimala et de Yucalnn, presque dans le style hindou, donne encore plus d’autorité aux analogies que j’avais signalées. (Comp. Antonio del Rio, Description of the Ruins of an ancient City, discovered near Palenque, 1822, (translated from the orig. manusc. report, by Cabrera; les observations de del Rio furent faites en 1787), pag. 9, tab. 12-14; Stephens, Incidents ofTravel in Yucatan, 1843, vol. L, p. 391 et 429-434; vol. II, p. 21, 54, 56, 317 et 323; le magnifique ouvrage de Catherwood (Fiews of ancient monuments in central America, Chiapas et Yucatan 1844); enfin Prescott (The conquest of Mexico, vol. III, Append., p. 360.) >

Les vieilles constructions dans la presqu'île de Yucatan plus encore que le Palenque, témoignent d’une civilisation surprenante. Elles sont situées en grande partie dans l’ouest, entre Yalladolid, Mérida et Campéche. Cependant les constructions de l'ile de Cozumel , ou plutôt Cuzamil, à l’est du Yucatan, furent les premières aperçues par les Espagnols pendant l’expédition de Juan de Grijalva en 1518, et celle de Cortès en 1519. Ce fut de là que se répandit en Europe l’idée des grands progrès de la vieille civilisation mexicaine. Les ruines les plus importantes de la presqu’île du Yucatan, qui mériteraient d’être exactement explorées par des architectes, sont la Casa del Gobernador d'Uxmal, la Téocalliset les masures voûtées près de Kabab, les ruines de Labnah à colonnes pointues, celles de Zayi à colonnes presque d'ordre dorique, et celles de Chichen à grands

pilastres ornementés. Un ancien manuscrit., rédige en langue ( maya par un Indien chrétien, et qui se trouve actuellement, entre les mains du gefe politico de Peto, don Juan Pio Perez, > indique les différentes époques ( kcUunes de cinquante-deux-ans) auxquelles les Toltèques se sont établis dans les diverses parties de la presqu’ile. De ces données Perez croit devoir conclure que les constructions de Chicben remontent à la finduquatriè-, me siècle de notre ère, tandis que celles d'Uxmul datent du mi-r, lieu du dixième siècle. Mais l’exactitude de ces conclusions historiques est très-douteuse. (Stephens, Jncid. of Travel in Yuca -, tan, vol. I, p. 459, et vol. IL, p. 278.) ,,,,

Je regarde comme plus que probable une ancienne communication entre les Américains occidentaux et les Asiatiques orientaux, mais on ne saurait encore dire positivement par quelle route et avec quelles peuplades de l’Asie cette communication a eu lieu. Un petit nombre d’individus de la classe cultivée des prêtres pouvait suffire pour amener de grands changements dans l'état social de l'Amérique occidentale. Ce que l’on a jadis débité sur des expéditions chinoises dans le nouveau continent ne se rapporte qu’à des navigations au Fousaug ou Japon. Mais des Japonais et des Sian-Pi, de la Corée, peuvent avoir été jetés par des tempêtes sur la côte d’Amérique. Nous savons, par des témoignages historiques, que des bonzes et d’autres aventuriers ont navigué dans l’est de la mer de Chine, a la recherche d'un remède qui devait rendre l'homme immortel. Sous Tchin-chihoangli, une troupe de trois cents couples de jeunes hommes et femmes fut envoyée au Japon, 209 ans avant notre ère; au lieu de retourner en Chine, ils s’établirent à Nipon (Klaproth, Tableaux historiques de l’Asie, 1824, p. 79; Nouveau Journal asiatique, t. X, 1852, p. 555; Humboldt, Examen critique, t. II, p. 02-07). Le hasard ne pourrait-il pas avoir conduit des expéditions semblables aux lies des Renards, à Alachka et à la Nouvelle-Californie? Les côtes occidentales du continent américain étant dirigées du nord-ouest au sud-est, et celles de l’Asie, au contraire, du nord-est au sud-ouest, la distance d’un continents à l’autre parait trop considérable pour qu’une colonie asiatique ait pu aborder dans la zone tempérée, sous 45" de latitude, la plus favorable au développement intellectuel. Il faut donc admettre que le premier débarquement se fit sous le climat inhospitalier de 55° et 65°, et que de là la civilisation s'avança gra-r. duellcment au sud, en suivant la migration générale des peuples en Amérique. (Ilumboldt, Relat. hist., t. III, p. 155- 100.) Au com-

mencemént du seizième siècle, on prétendit même avoir trouvé sur le littoral du Dorado (Eldorado) septentrional (Quivira et Cibora), des débris de navires du Catay, c’est-à-dire du Japon ou de la Chine. (Gomara, Hist. general de las Indias, p. 117.)

Nous connaissons encore trop peu les langues si nombreuses deTAmérique, pour abandonner tout à fait l’espoir de découvrir un jour un idibme qui, sauf certaines modifications, se parlerait également dans l’intérieur de l’Amérique australe et de l’Asie, et qui laisserait du moins entrevoir d’anciennes analogies. Une pareille découverte serait certainement l’une des plus brillantes qu’on puisse faire dans l'histoire du genre humain. Mais des analogies de langues ne méritent confiance que lorsque, sans s’arrêter à une ressemblance phonétique des racines, elles s'appliquent à la structure organique des formes grammaticales si variées, et qu’elles pénètrent dans l’esprit intime du langage, qui reflète les facultés intellectuelles de l’homme.

(î0) Page 25. Beaucoup d’autres espèces animales.

Des troupeaux de cerfs (cervi mexicani) parcourent les steppes de Caracas. Quand il est jeune, cet animai est tàcbeté, et a l’aspect d’un chevreuil. Nous en avons trouvé (chose surprenante pour une zone si chaude) beaucoup de variétés entièrement blanches. Le cervus mexicanus , près de l’équateur, s’élève au-dessus de sept cents à huit cents toises sur le revers des Andes. Mais on trouve, jusqu'à deux milles toises de hauteur, un cerf également blanc que je ne saurais distinguer de celui d’Europe par aucun caractère spécifique. Le cabiai (cavia capybara), nommé chiguire dans la province du Caracas, est ce malheureux animal, qui est poursuivi dans l’eau par le crocodile, et dans la plaine par le tigre (jaguar). Il court si mal, que nous pouvions souvent l’atteindre de nos mains. On en fume les extrémités en guise de jambons; mais c’est un mets très-désagréable, à cause de sa forte odeur de musc: nous lui préférions, sur les bords de l’Orénoque, les jambons de singe. Les animaux puants, si agréablement rayés, sont les viverra mapurito, viverra zorrilla, et «Verra vittata.

(”) Page 26. Les Guaraunis et le palmier à éventail, mauritia.

Les Guara unis, peuplade du littoral (dans la Guyane anglaise on les appelle H'arraws ou Guaranos les Caraïbes les nom»

* Les voyageurs français les nomment Waraom; voyez extrait d’an manuscrit de Leblond, dans la Guyane, par M. Kerd Denis; Paris, 1835. (N. du trad.).

ment ü-ara-u), habitent non seulement le delta et le réseau marécageux de l’Orénoque, particulièrement les rives du Manamo grande et du Cano Macareo, mais ils occupent aussi , à peu près avec le même genre de vie, le littoral entre les embouchures de l’Esscquibo et de la Boca de Navios de l’Orénoque {Comp. ma Relation historique, t. I, p. 492; t. II, p. 653 et 703; Richard Schomburgk, Reisen in Britisli Guiana, 1. 1, 1847, p. 62, 120, 173 et 194). Au rapport de Scomburgk, naturaliste distingué, on trouve encore aujourd’hui à peu près dix-sept cents . Warraws ou Guaraunis aux environs de Cumaca et le long de la rivière Barima, qui se jette dans le golfe de Boca de Navios. Le cardinal Bembo, ce grand historien, contemporain de Christophe Colomb, d’Amerigo Vespucci et d’Alonso de Ilojeda , connaissait déjà les mœurs des tribus qui habitent le delta de l’Orénoque; en parlant d’elles, il dit: quibusdam in loeis propler paludes incolæ domus in arboribus œdifïcant (Historiée Venelæ , 1551, p. 88). Il n’est pas probable que Bembo, au lieu de désigner ici les Guaraunis à l’embouchure de l’Orénoque, ait voulu farc allusion aux indigènes de l’entrée du golfe de Maracaïbo; c’est là qu’Alonso de Hojeda, accompagné alors de Vespucci et de Juan de la Cosa, trouva, en août 1499, aussi une population fondala sopra l'acqua corne Venezia (texte de Riccardi dans mon Examen crit., t. IV, p. 496). Dans la Relation de Vespucci, où se rencontre le premier indice de l’étymologie du mot province de Venezuela (Petite-Venise) pour province de Caracas, il n’est question que de maisons bâties sur des pilotis, et non pas de huttes construites sur des arbres.

Sir Walter Ralegh nous offre plus tard un témoignage tout à fait incontestable. Dans sa description de la Guyane, il dit expressément que dans son second voyage, en 1595, à l’embouchure de l’Orénoque, il avait aperçu les feux des TivRives et Qua-rau-èles (c’est ainsi qu’il nomme les Guaraunis) au haut des arbres (Ralegh, Discovery of Guyana, 1596, p. 90). Le dessin de ces feux se trouve dans l’édition latine : Brevis et admi~ randa Descriptio regni Guiance (Norib., 1599), tab. 4. Ralegh apporta le premier le fruit du mauritia en Angleterre, qu’il compare avec raison, â cause de ses écailles, aux cônes du pin. Le père José Gumilla, qui visita deux fois, comme missionnaire, les Guaraunis, dit, il est vrai, que cette peuplade habite dans les palmarès (bois de palmiers) des marais; mais il ne mentionne que certaines demeures suspendues établies sur des poteaux élevés, et ne parle plus des plates-formes isolées, fixées à des ar-

bres verts (Gumilla, Historia naturul, civil y geografica de las naciones situadas en las riveras del rio Orinoco, Nueva impr. , 1791, p. 143, 143 et 163). Hillhouse et sir Robert Schomburgk {Journal of the Royal Geogr. Society, vol. XIL, 1842, p. 175; et Description of the Murichi or lia Palm , read in the meeting of the British Association held at Cambridge, june 1845.; réimprimé dans Simonds, Colonial Magazine) pensent que Bctubo et Ralegh ont été induits en erreur (l’un par des récits, l’autre comme témoin oculaire), parce que les feux éloignés, qui éclairaient pendant la nuit les tiges élevées des palmiers, ont fait croire aux navigateurs que les maisons des Guaraunis étaient attachées à des arbres. « TPe do not deny, lhat, in order to escape the attacks of the mosquilos, the Indiàn sometimes suspends his hammock front the tops of treesj but on such occasions no fires are made under the hammock. » (Voy. Ralegh, Discovery of Guiana, édit, nouvelle par sir Robert Scbomburgk, 1848, p. 50.)

Le beau palmier morichi {mauritia flexuosa), le palmier quiteve ou ita (Rernau, Missionary labours of British Guiana, 1847, p. 34 et 44), appartient, selon Martius, ainsi que le calamus, au groupe des lépidocaryées et coryphinécs. Linné l’a décrit très-imparfaitement, puisqu'il le regardait à tort comme privé de feuilles. La tige a jusqu'à vingt-cinq pieds de hauteur, mais elle n'y atteint probablement qu’en cent vingt à cent cinquante ans. Le mauritia s'élève beaucoup sur. le versant du Duida, au nord de la mission Esmcralda, ou je l’ai trouvé d'uuc grande beauté. Dans les lieux humides, il forme des groupes magnifiques d’un vert frais, luisant, qui rappelle le feuillage de nos aunes. C’est à son ombre que les autres arbres doivent l'humidité du sol, ce qui fait dire aux Indiens que le mauritia, par une attraction mystérieuse, rassemble l'eau autour de ses racines. D’après une idée analogue, ils recommandent de ne pas tuer les serpents, parce que, après la destruction de ces reptiles, les flaques d’eau (lagunas) se dessécheraient. C’est ainsi que l’homme primitif confond la cause avec l’effet. Gumilla appelle le mauritia flexuosa des Guaraunis, arbol de la vida, arbre de la vie. Dans la montagne de Ronaima, à l’est des sources de l’Orcnoque, on le rencontre jusqu’à quatre mille pieds de hauteur. — * Sur les rives non visitées du rio Atabapo, dans l’intérieur do la Guyane, nous avons découvert une espèce nouvelle de inauritia, à tronc (stipe) garni de piquants, noire mauritia aculeata. (Ilumboldt, Bonpland et Kunlh, Nova Généra et Species Plantarum, t. I, p. 510.)

(”) Page 26. Slylitc américain.

Le fondateur de la secte des stylites, Simeon Sisanites, saint fanatique, fils d’un pâtre syrien, passa, dit-on, trente-sept ans en contemplation religieuse, debout sur cinq colonnes d’une hauteur graduée. Il mourut vers l’an 461. La dernière colonne qu’il occupa avait quarante coudées d’élévation. Pendant sept cents ans, il y a eu des hommes qui ont imité ce genre de vie: on les nommait saints des colonnes, sancti columnares. Même en Allemagne, dans le pays de Trêves, on essaya d’établir de ces cloîtres aériens, mais les évoques s’opposèrent à l’entreprise périlleuse. (Mosheim, Institut, nist. Ecoles., 1755, p. 215.)

(”) Page 27. Ailles sur les bords des rivières des steppes.

Des familles qui vivent de l’élève des bestiaux et non d’agriculture, se sont réunies dans de petites villes, au milieu de la steppe. Dans les contrées civilisées de l’Europe, ces villes passeraient à peine pour des villages; telles sont Calabozo, situé, d’après une observation astronomique, sous 8° 56' 14 ' de latitude nord, et 4*» 40' 20'' de longitude ouest; Villa del Pao (8° 58'l"de latitude, 4b 27' 47" de longitude), Saint-Sébastien, etc.

(*4) Page 27. Nuage infundibuliforme.

Ce singulier phénomène de trombes de sables, dont nous voyons en Europe quelque chose d’analogue dans tous nos carrefours, caractérise particulièrement le désert sablonneux du Pérou, entre Amotape et Coquimbo. Dn pareil nuage de poussière dense peut devenir fatal au voyageur qui ne l’évite pas prudemment. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ces courants d’air partiels, opposés entre eux, ne se manifestent que pendant les grands calmes. En cela, l’océan aérien ressemble tout à fait à la mer. Là aussi ne perçoit-on souvent, d’une manière sensible, le bruissement des courants que pendant le calme plat.

(ss) Page 27. Augmente la chaleur suffocante de l'air.

A la métairie Guadaloupe, dans les llanos Apure, j’ai vu le thermomètre de Réaumur monter de 27° à 29°, dès que le vent chaud du désert voisin, couvert de sable et d’un gazon court, desséché, commençait à souffler. Au milieu meme du nuage de poussière la température était, pendant quelques minutes, à 55°. Le sable aride, dans le village San-Fernando de Apure, avait 42° de chaleur.

(1S) Page 28. L'image trompeuse d'une nappe d'eau ondoyante.

C'est le phénomène si connu du mirage, qui s’appelle en sanscrit soif de la gazelle (Foy. ma Relation historique, t. 1. p. 296 et 62b; t. II, p. 161). Tous les objets paraissent comme suspendus dans l’air, et se réfléchissent comme sur un miroir dans la couche inférieure de l’air. Tout le désert présente alors l’image d’un immense lac, dont la surface serait dans un mouvement ondulatoire. Des tiges de palmier, des bœufs et des chameaux semblent quelquefois comme renversés à l'horizon. Pendant l’expédition des Français en Égypte, cette illusion d’optique faisait souvent le désespoir du soldat exténué de soif. On observe ce phénomène dans toutes les parties du monde. Les anciens connaissaient aussi le singulier effet de la réfraction de la lumière dans le désert de la Libye. Je lis dans Diodore de Sicile (lib III, p. 184, Rhod., p. 219, Wessel.) le récit de ces fantômes étranges fata morgana d’Afrique, et les explications plus étranges encore sur la condensation des particules de l’air.

(”) Page 28. Le melocactus.

Le cactus melocactus a souvent dix à douze pouces de diamètre et généralement quatorze côtes. Le groupe naturel des cactées, toute la famille des nopalées, n’appartiennent originairement qu’au nouveau continent. Les cactées prennent des formes différentes; les unes ont des côtes et la forme d’un melon (melocacti), les autres sont articulées, (opuntiœ), d’autres sont droites comme des cierges (cerei), d’autres enfin rampent comme des serpents ( rhipsalides ), ou sont garnies de feuilles ( peresktœ ). Il y en a beaucoup qui montent assez haut sur le revers des montagnes. Prés du pied du Cbimborazo, dans le plateau sablonneux de Riobamba, j’ai trouvé une espèce nouvelle de Pitahaya, le cactus sepium, jusqu’à la hauteur de dix mille pieds. (Humboldt, Bonpland et Kunth, Synopsis plantarum œquinoct. Orbis Novi, t. III, p. 370.)

(’*) Page 28. Soudain la scène change dans la steppe.

J’ai essayé de peindre les signes précurseurs et le retour de la saison pluvieuse. L’azur foncé du ciel est l’effet d’une dissolution plus parfaite des vapeurs dans l’atmosphère tropicale. Le cyanomètre indique un bleu plus clair, dès que les vapeurs commcncent à se précipiter. La tache noire de la Croix du Sud devient moins distincte à mesure que la transparence de l’air diminue

en annonçant l'approche des pluies. L’éclat brillant des nues de Magellan ( nubecul « major et minor) disparaît de même. Les étoiles fixes, dont la lumière était auparavant tranquille, non tremblante , comme celle des planètes, deviennent scintillantes, même au zénith (Voy. Arago, dans ma Relation historique, 1. 1, p. 623). Tous ces phénomènes résultent de l’accumulation des vapeurs acqueuses, suspendues dons l’atmosphère.

(**,) Page 29. On voit la terre glaise se soulever lentement....

La sécheresse produit dans les plantes et les animaux les mêmes effets que la soustraction de la chaleur vivifiante. Pendant la sécheresse, beaucoup de plantes tropicales s’effeuillent. Les crocodiles et d’autres amphibies s'enfoncent dans le limon. Ils gisent là comme morts, et pareils aux animaux hibernants que le froid engourdit. (Voy. ma Relat. hist ., t. II, p. 192 et 626.)

(*°) Page 29. Comme un immense lac.

Nulle part ces inondations n’ont plus d’étendue que dans le delta que forment l’Apure, l'Arachuna, le Pajara, l’Arauca et le Cabuliare. De grandes embarcations à voile traversent ici le pays, en naviguant dix à douze lieues dans la steppe.

(*') Page 30. Jusqu'au plateau Anlisana.

La grande plaine qui entoure le volcan d’Antisana est à deux mille cent sept toises (12672 pieds) au-dessus du niveau de la mer. La pression atmosphérique est si faible, que les taureaux sauvages, poursuivis par des chions, perdent du sang par le nez et la bouche.

(") Page 30. Béra et Rastro.

J’ai décrit ailleurs avec détail (observations de zoologie et d’anatomie comparée, vol. 1, p. 83-87, et Relation historique, 1. 11, p. 173-190) la pèche aux gymnotes. Sur l’une de ces gymnotes, arrivée bien vivante à Paris, nous avons, M. Gay-Lussac et moi, répété avec un succès complet l'expérience sans le secours d’une chaîne. La décharge électrique dépend uniquement de la volonté de l’animal. Nous ne vimes pas la lumière, que d’autres physiciens ont aperçue.

(”) Page 31 . Excité au contact de parties humides et hétérogènes.

Dans tous les corps organiques, des substances hétérogènes sont en contact entre elles. Dans tous, des solides sont unis aux

liquides. Partout où se rencontrent l’organisation et la vie, il y a tension électrique ou jeu de la pile de Voila. C’est ce qui résulte des expériences de Nobili et de Mattcucci, mais surtout des travaux admirables, tout récents, d’Émile Dubois. Ce dernier physicien a réussi à démontrer « l'existence du courant électrique musculaire dans l’animal vivant tout à fait intact. » Il fait voir comment le corps humain, à l’aide d’un fil de cuivre, peut à volonté et à distance faire tourner çà et là l’aiguille aimantée. ( Recherches sur V électricité animale, par Émile Dubois- Reymond, 1848, t. I, p. xv.) J’ai été témoin de ces mouvements déterminés arbitrairement, et je vois, d’une manière inattendue, une vive lumière se répandre sur des phénomènes auxquels j’avais, plein d’espoir, consacré péniblement tant d’années de ma jeunesse.

(**) Page 32. Osiris et Typhon.

Sur la lutte des deux races d’hommes, c’est-à-dire des pasteurs arabes de la basse Égypte, et les tribus agricoles plus civilisées de la haute Égypte; sur le prince Baby ou Typhon, au teint blond, et le Dionysos ou Osiris, au teint brun, voyez les anciennes idées, aujourd’hui en grande partie abandonnées , de Zoega aîné, dans son chef-d’œuvre De origine et usu obeliscorum, p. 577.

(4“) Page 32. Le domaine de la demi •civilisation européenne.

Dans la capitainerie générale de Caracas, ainsi que dans toute la partie orientale de l’Amérique, la civilisation introduite par les Européens se borne à la zone étroite du littoral. Dans le Mexique, la Nouvelle-Grenade et Quito, elle pénètre, au contraire, profondément dans l'intérieur du pays jusqu’au col des Cordillères. Dans cette dernière région il existait déjà au quinzième siècle une civilisation ancienne, apportée par les premiers colons. Partout où les Espagnols l’ont rencontrée, ils l’ont suivie indifféremment, soit près de la mer ou à une grande distance de la côte. Les antiques cités furent agrandies, et leurs noms indiens significatifs tronqués ou remplacés par des noms de saints chrétiens.

(,8) Page 32. Masses de granit uu teint plombé.

Dans l’Orénoquc, particulièrement dans les cataractes de Maypurcs et d’Aturès (non dans le rio Negro), tous les blocs de granit, même les fragments de quartz blanc, se recouvrent, là où l’eau peut les atteindre, d’un enduit gris noirâtre qui ne pénètre

pas de O, 01 ligne dans la substance de la roche. On croirait voir du basalte ou des fossiles teints de graphite. Cet enduit parait, en effet, contenir beaucoup de carbone et de manganèse, je dis qu’il parait, car on ne l'a pas encore suffisamment examine. Rozier a remarqué quelque chose de tout à fait analogue sur los roches de syénite du Nil, entre Syène et Philcs ; la même observation a été faite par l’infortuné capitaine Tuckey sur les rivages granitiques du Zaïre, et par sir Robert Schomburgk sur le Bcrbice (Reisen in Guiana und am Orinoko, p. 212). Dans l’Orénoque, ces pierres livides, étant mouillées, répandent des exhalaisons pernicieuses. On regarde leur voisinage comme une cause de fièvres ( Relat . hist. , L II, p. 299-504). Il est surprenant que los rivières dont les eaux sont noires, aquas negras, brun de café ou jaune vineux, dans l'Amérique méridionale, ne noircissent pas les roches granitiques, c’cst-à-dirc qu’elles ne tirent pas de leurs principes constitutifs un enduit noir ou gris plombé. i ■■

(") Page 52. Le sourd gémissement des singes barbus, annonçant la pluie.

Quelques heures avant que la pluie commence, on entend le cri métancolique des singes, des simia seniculus, simia beelzebub, etc.; on croirait entendre le grondement lointain d’un orage. On ne s’explique l’intensité de ce bruit, produit par d’aussi petits animaux, qu'en songeant qu’un seul arbre héberge souvent un troupeau de soixante-dix à quatre-vingts singes. Sur le sac et le coffre osseux vocal de ces animaux, voyez mon mémoire anatomique dans le premier cahier de mon Recueil d’observations de zoologie, vol. I, p. 18.

(,B) Page 52. Souvent couvert d'oiseaux.

Les crocodiles gisent tellement immobiles, que j’ai vu des flamants (phœnicopteri) se reposer sur leurs têtes. En même temps tout le corps était, comme un tronc d’arbre, couvert d'oiseaux aquatiques.

(,9) Page 52. Gosier qui se dilate.

La bave dont le boa recouvre sa proie en hâte la décomposition. Elle ramollit la chair musculaire au point que le serpent peut faire passer des membres entiers d’un animal par son gosier dilaté. C’est pourquoi les créoles nomment ce serpent géant trttgavenado , c’est-à-dire avaleur de cerfs. Ils parlent de serpents

dans la gueule desquels on aurait trouvé des ramures de cerf, qui n’ont pu être avalées. J’ai vu plusieurs fois le boa nager dans l’Orénoquc et dans les petites rivières de montagnes, leTuamini, le Terni et l’Atabapo. 11 tient la tête au-dessus de l’eau, comme un chien. Sa peau est magnifiquement tachetée. On prétend qu'il atteint jusqu’à quarante-cinq pieds de longueur; cependant les peaux des plus grands serpents apportées en Europe, où on les a pu exactement mesurer, ne dépassent pas vingt à vingt-deux pieds. Le boa de l’Amcrique du Sud (espece de python ) diffère du boa des Indes orientales. Sur le boa éthiopien, voy. Diodore, lib. III, p. 204, édit. Wcsseling.

(“) Page 33. Mangent de la gomme et de la terre.

Sur les côtes de Cumana, de la Nouvelle-Barcelone et de Caracas, visitées par les moines franciscains de la Guyane à leur retour des missions, s’est répandue la tradition que des hommes habitant les bords de l’Orénoque mangent de la terre. A notre retour du rioNegro (6 juin 1800), pendant notre navigation de trente-six jours sur l’Orcnoque, nous avons passé une journée dans un établissement de mission, qui était habité par les Olomaques, mangeurs de terre. Le petit village s’appelle la Concepcion de Uruana, et s’adosse d’une manière pittoresque contre un rocher de granit.D’après mes observations je l’ai trouvé situé à 7° 8' 3" de latitude nord et à 4*> 38' 38'' de longitude ouest de Paris (détermination chronométrique). La terre que mangent les Otomaques est une argile grasse, douce au toucher, vraie tprrc de pipe, gris jaunâtre, colorée par un peu d’oxyde ferrique. Ils la choisissent soigneusement, et la cherchent dans des bancs particuliers sur les rives de l’Orénoque et du Méta. Ils distinguent au goût une espèce de l’autre, car toutes les argiles ne leur sont pas également agréables. Ils pétrissent cetté terre en boulettes de quatre à six pouces de diamètre, et la font griller extérieurement à un doux feu, jusqu’à ce que la croûte devienne rougeâtre. On humecte la boulette lorsqu’on veut la manger. Ces Indiens sont, pour la plupart, des sauvages qui détestent l’agriculture. C’est un proverbe parmi les nations de l’Orénoque les plus éloignées, de dire, lorsqu’ils veulent parler de quelque chose de bien dégoûtant: « C’est si sale qu’un Otomaquc le mangerait. »

Tant que les eaux de l’Orénoque et du Méta sont basses, ces hommes vivent de poissons et de tortues. Les poissons qui se montrent à la surface de l’eau, ils les tuent à coups de flèches

avec une grande adresse, que nous avons souvent admirée. A la crue périodique des fleuves, la pêche cesse; car il est aussi difficile de pécher dans les eaux profondes que dans l'Océan. C’est dans cet intervalle, qui dure deux à trois mois, qu'on voit les Olomaques avaler des quantités prodigieuses de terre. Nous avons trouvé, dans leurs huttes, de grandes provisions de boulettes d’argile tassées en pyramides. Chacun de ces Indiens en consomme trois quarts à quatre cinquièmes de livre par jour^ c’est ce que nous assura un moine intelligent, le frère Ramon Bueno, natif de Madrid, qui avait véçu douze ans parmi ces sauvages. Les Otomaques avouent eux-taêmcs que, dans la saison des pluies, la terre glaise est leur principale nourriture. Cependant, ils mangent çà et là des lézards, de petits poissons, quelque racine de fougère, quand ils peuvent s’en procurer. Ils sont si friands de cette glaise, que même dans la saison de la sécheresse, lorsque la pêche est abondante , ils en mangent tous les jours un peu après le repas, par gourmandise.

Ces hommes ont le teint cuivré foncé. Ils ont les traits désagréables de la physionomie tartare; ils sont gras, mais sans ventre proéminent. Le moine franciscain, qui vit parmi eux en qualité de missionnaire, assure qu’il n’avait remarqué aucun changement dans la santé des Otomaques, pendant leur régime de terre. Tous ces détails se réduisent à ceci: Les Indiens mangent de grandes quantités de glaise, sans préjudice à leur santé; ils regardent eux-mêmes la terre comme une substance nutritive, c’est-à-dire qu’ils se trouvent longtemps rassasiés par son usage. Ils attribuent ce rassasiement à la glaise, et non pas aux autres aliments qu’il se procurent d’autre part bien parcimonieusement. Si l’on interroge l’Olomaque sur sa provision d’hiver (dans l’Amérique méridionale on appelle hiver la saison des pluies)^ il montre les tas de terre amasses dans sa hutte. Mais ces faits ne décident nullement les questions que voici: L’argile est-elle réellement un principe alimentaire? Les terres sont-elles assimilables? ou ne servent-elles que de lest à l’estomac, en distendant les parois de cet organe et trompant ainsi la faim? Je ne saurais résoudre toutes ces questions (Relal. M$f.,t.ll,p. 6I8-G20). On doit s’étonner que le père Gumilla, d’ailleurs si crédule et si peu judicieux, nie hardiment que les Indiens mangent de la terre ( ffisloria del Rio Orinoco, neuv. iirtpr., 1701, t. I, p. I79).1 Il prétend que les boulettes de glaise sont intimement mêlées de farine de maïs et de graisse de crocodile. Mais le missionnaire*^ frère Ramon Bueno, notre ami et compagnon de voyage, et lé

frère lai Juan Gonzalez, que la mer a englouti sur la côte d’Afrique avec nnc partie do nos collections , nous ont assure tous deux que les Otomaques ne mêlent jamais la glaise avec de la graisse de crocodile. Quant au mélange de farine, nous n’en avons jamais entendu parler à Uruana. ,,

La terre que nous avons rapportée, et dont Vauquelin a fait l’analyse chimique, est tout à fait pure et sans mélange. Gumilla, confondant des faits bien distincts, aurait-il voulu faire allusion à une sorte de pain préparé avec les longues gousses d’une espèce d’inga?Ce fruit est en effet enterré, afin qu'il fermente plus vite. Ce qui me surprend surtout, c’est que les Otomaques ne deviennent pas malades en mangeant des quantités si considérable? de terre. Celte peuplade est-elle habituée à ce régime depuis de nombreuses générations?

Dans toutes les régions tropicales, les hommes ont l’envie bizarre, presque irrésistible, d’avaler de la terre, non pas une terre alcaline, comme la chaux, afin de neutraliser peut-être des acides, mais une argile grasse, à odeur forte. On est souvent obligé d’enfermer les enfants, pour les empêcher, après une pluie fraîchement tombée, de courir dehors et manger de la terre. Au petit village de Banco, sur la rivière Madeleine, j’ai vu avec surprise les Indiennes, oceupées à faire de la poterie, porter, pendant leur travail, de gros morceaux d'argile à la bouche. Gilij ( Saggio di Storia Americana , t. II, p. 5H) a observé la même chose. En hiver les loups aussi mangent de la terre, particuliérement de l'argile. Il serait trés-intéressant d’analyser exactement les exeréT ments de tous les hommes et animaux mangeurs de terre. Hormis les Otomaques, les individus de toutes les autres peuplades deviennent malades, s’ils s’abandonnent longtemps à cette singulière envie de manger de la glaise. Dans la mission deSan-Borja, nous vimes l’enfant d’une Indienne, qui, au dire de la mère, ne voulait manger presque rien autre chose que de la terre; aussi avait-il déjà l’air d’un squelette. <

Pourquoi dans les zones tempérées et froides cet appétit morbide est-il beaucoup plus rare, et n’cxiste-t-il pour ainsi dire que chez les enfants et les femmes enceintes? 11 est permis d’af-. firmerque la géophayie est propre aux régions tropicales de tout le globe. Dans la Guinée, les nègres mangent une terre jaunâtre qu'ils nomment caouac. Transportés comme esclaves aux Indes occidentales, ils cherchent à s’en procurer de semblable. En même temps ils assurent que l’usage de la terre comme aliment n’est nullement nuisible dans leur patrie d’Afrique. Mais le caouac des

- uo —

îles d’Amérique rend, au contraire, lès esclaves malades. C’est pourquoi on en avait depuis longtemps défendu l'usage dans les Antilles, bien qu’en 1751 on vendit encore, à la Martinique, sur les marchés, un tuf rouge, jaunâtre. « Les nègres de Guinée, dit un voyageur français, racontent que dans leur pays ils mangent habituellement une certaine terre dont le goût leur plait, sans en être incommodés. Ceux qui sont dans l’abus de manger du caouac en sont si friands, qu’il n’y a pas de châtiment qui puisse les empêcher de dévorer de la terre.» (Thibault de Chanvaion, Voyage à la Martinique, p. 85.) — Dans les villages de l'ilede Java, entre Surabaya et Samarang, Labillardière vit vendre de petits gâteaux carrés, rougeâtres, que les indigènes appelaient tana ampo ( tanah signifie terre en javanais et malais). En les examinant de plus prés, il reconnut que ces gâteaux étaient en glaise rougeâtre, qu’on mangeait ( Voyage à la Recherche de la Pérouse, t. II, p. 522). Mohnike a envoyé, en 1847, à Berlin de la glaise comestiblo de Samarang; elle est sous forme de tubes roulés, comme de la cannelle; Ehrenberg l’a examinée. C'est une formation d’eau douce, déposée sur du calcaire tertiaire, et composée d’animaux microscopiques (gallionella , navicula) et de phytolithaires ( Comptes rendus des séances de l'Jcad. des sciences de Berlin, année 4848, p. 222-225). Les habitants de la Nouvelle-Calédonie mangent, pour apaiser leur faim, des fragments de stéatite friable, gros comme le poing, dans lesquels Vauquclin a trouvé des quantités notables de cuivre (Voyage à la Rech. de la Pérouse, t. II, p. 205). A Popayan et dans plusieurs endroits du Pérou on vend la chaux dans les rues, comme un aliment pour les Indiens. On mange cette chaux avec le coca (feuilles de Y erylhroxylon peruvianum). Ainsi nous trouvons l’usage de manger de la terre dans toute la zouc torride, chez les peuplades indolentes qui habitent les contrées les plus belles et les plus fertiles du monde. D'après les rapports qui nous sont arrivés du Nord par Bcrzclius et Rctzius, on consomme dans l'extrémité de la Suède annuellement plusieurs centaines de charges d'une terre d’infusoires semblables à de la farine; les paysans en font usage, moins par besoin que par passe-temps (comme on fume du tabac). Dans quelques endroits de la Finlande on mêle ces terres au paia: ce sont les carapaces vides d'animalcules si petites et si délicates, qu’elles ne croquent pas meme sous les dents; elles rassasient, sans nourrir. En temps de guerre, les chroniques et documents d’archives parlent souvent de la consommation de cette terre d’infusoires, sous le nom

general et vague de farine de montagne. Ainsi pendant la guerre de trente ans on en fit usage en Poméranie (près de Camin), dans , la Lusacc (près de Muskau), dans le pays de Dessau (près deKlieken); et plus tard, en 1710 et 1733, dans la forteresse de Wittenbcrg. (Voy. Ehrenberg, Uber das unsichlbar wirkende organische Leben, 1842, p. 41.)

(**) Page 33. Figures gravées sur des rocs. t Dans l'intérieur de l’Amérique méridionale, entre le 2‘ et 4* degré de latitude nord, s’étend une plaine boisée circonscrite par quatre rivières, l’Orénoque, l’Atabapo, le rio Negro et le Cassiquiarc. On y trouve des rochers de granit et de syénite, qui sont, comme ceux de Caicara et d’Uruana, couverts de représentations symboliques (figures colossales de crocodiles, de tigres, d'ustensiles de ménage, de signes du soleil et delà lune). Aujourd’hui ce coin de terre écarté est tout à fait inhabité dans une étendue de plus de cinq cent milles carrés. Les peuplades voisines, placées au degré le plus infime de la civilisation, mènent une vie misérable, errante, et sont bien éloignées de sculpter des hiéroglyphes. On peut, dans l’Amérique méridionale, suivre toute une zone de ces rochers couverts d'emblèmes symboliques, depuis le Rupunuri, l’Esscquibo et les monts Pacaraima, jusqu’aux rives de l'Orénoque et de T Yupura dans une étendue de plus de huit degrés de longitude. Ces signes gravés dans la pierre peuvent appartenir à des époques très-différentes; car sir Robert Schomburgk a vu, sur le rio Negro, des dessins d’une galéote espagnole (Reisen in Guiana und am Orinoko, trad. par Otto Schomburgk, 1841, p. 300), par conséquent d’une origine antérieure on commencement du seizième siècle, et cela dans un pays sauvage dont les indigènes étaient probablement aussi incultes que les habitants actuels. Seulement il faut se rappeler ici ce que j'ai déjà dit ailleurs, savoir, que des peuples de races très-différentes, dans le meme était sauvage, et doués du même penchant à simplifier et à généraliser les contours des objets, peuvent, poussés par des facultés instinctives à reproduire d une manière rythnique, et à grouper les images, donner naissance à des signes et symboles semblables. (Comp. Relation historique, t. II, p. 389, et Martius, Uber die Physiognomie des Pflanzenreichs in Brasilien, 1824, p. 14.)

Dans la séance du 17 novembre 1856 de la .Société archéologique de Londres, on fit la lecture d’un mémoire de sir Robert Schomburgk sur les traditions religieuses des indiens-Macousis,

qui habitent le Malm supérieur et une partie des monts Pacaraïma, nation qui depuis un siècle (depuis le voyage du hardi llorstmann) n’a pas change de demeure. « Les Makousis, dit M. Schomburgk, croient qu’un seul homme survéçut à un déluge universel, et qu’il repeupla la terre en transformant des pierres en hommes. » Ce mythe, qui, fruit de l'imagination vive de ces peuples, rappelle Dcucalion ctPyrrha.se retrouve aussi, sous une forme un peu modifiée, chez les Tamanaques de l’Orénoquc. Lorsqu’on demande à ces derniers comment le genre humain a survécu à ce grand déluge, l 'âge d'eau des Mexicains, ils répondent sans hésiter qu’un homme et une femme s’étaient réfugiés sur le sommet du Tamanacou, montagne élevée sur les bords de l’Asiverou, et qu’ils avaient jeté derrière eux, par-dessus leurs tètes, les fruits du palmier mawrt/ia, des noix desquelles étaient sortis des hommes et des femmes, qui avaient repeuplé la terre. — A quelques milles d’Encaramada s’élève nu milieu de la savane le rocher Tcpou-Mereme, c’est-à-dire le rocher peint: il porte plusieurs figures d’animaux, et des caractères symboliques qui ont beaucoup d’analogie avec ceuxqnc nous avons vus près deCaycara, à quelque dislancc au-dessus d’Encaramada (7° 5' à 7° 40' de latitude, 08° à 69° 4b' de longitude). Les mêmes rochers sculptés se trouvent entre le Cassiquiarc et l’Atabapo (2° b' à 5® 20' de latitude), et, ce qui doit plus surprendre, à cent quarante milles plus à l’est, dans la solitude de Parime. J’ai mis ce dernier fait hors de doute par le journal de Nicolas Horstmann de Ilildesheim, dont j’ai vu une copie écrite de la main de l’illustre d’Anville. Horstmann, voyageur aussi simple que modeste, notait jour par jour, en lieu et place, tout ce qu’il rencontrait de remarquable; il mérite d’autant plus croyance, que, tout mécontent d’avoir manqué le but de ses investigations, le lac Dorado, les pépies d’or et la veine de diamants (qui n’était que du cristal de roche très-pur) il regarde avec un certain dédain tout ce qu’il trouve sur son chemin. Sur les bords du Rupunuri, là où la rivière, remplie de petites cascades, serpente entre les montagnes de Macarana, il vit, le 16 avril 1749, avant d’arriver aux alentours du lac Amoucou, « des rochers couverts de figures » ou de varias letras , comme il dit en portugais. Près du rocher Culimacari, sur les bords de Cassiquiarc* on nous a montré aussi des signes qu’on nommait des caractères mesurés au cordeaux mais ce n’était que des ligures informes de corps célestes, de crocodiles, de serpents boa, et d’ustensiles pour préparer la farine de manioc. Je n’ai vu, sur ces rochers peints (pie-

dras pintadas), aucune trace symétrique ni de caractères réguliers, exactement mesures. Le mot letras, dans le journal do chirurgien allemand, ne doit donc pas être pris, selon moi, dans un sens trop absolu.

M. Schomburgk n’a pas eu le bonheur de retrouver les rochers aperçus par Horstmann; mais il en décrit d'autres sur les bords de l’Essequibo, près de la cascade de Warapula. « Cette cascade, dit-il, n’est pas seulement célèbre par sa hauteur; elle l’est encore par la grande quantité de figures qu’on y voit taillées dans le roc. Ces figures ont beaucoup de ressemblance avec celles que j’ai vues à Saint-John, l'une des iles des Vierges, et que je regarde, sans hésiter, comme l’œuvre des Caraïbes qui ont jadis peuplé cette partie des Antilles. J’essayai, chose impossible, de fendre l’un de ces rochers couverts d'inscriptions, pour l'emporter avec moi: la pierre était trop dure, et j’étais exténué par lu fièvre. Ni menaces ni promesses ne purent déterminer les Indiens à donner un seul coup de marteau sur ces masses rocheuses, monuments vénérables de la civilisation et de la supériorité de leurs ancêtres. Ils les regardent comme l’ouvrage du Grand-Esprit; et, quelque grande que soit la distance, les différentes tribus que nous avons rencontrées les connaissent. La terreur se peignait sur la physionomie de nos compagnons indiens, qui s’attendaient ù chaque moment à voir le feu du ciel tomber sur ma tctc. Je m'aperçus bien que mes efforts étaient infructueux, et je dus me contenter de prendre un dessin complet de ces monuments. » Le dernier parti fut sans contredit le meilleur; et l’éditeur du journal anglais ajoute, à ma grande joie, dans une note: « II est à souhaiter que d’autres ne réussissent pas mieux que M. Schomburgk, et qu’aucun voyageur d’une nation civilisée ne porte une main destructive sur ces monuments des Indiens sans défense. »

Les signes symboliques que Robert Schomburgk vit gravés dans le bassin de l’Essequibo, près des rapides (petites cataractes) de Waraputa (Richard Schomburgk, Reisen in Britisch Guiana, t. I, p. 520), ressemblent, il est vrai, d’après la remarque de ce voyageur, aux figures authentiquement caraïbes trouvées sur l’une des iles des Vierges (Saint-John); mais, malgré les envahissements des tribus caraïbes et l’extension de l'ancienne puissance de cette belle race, je ne saurais croire que cette immense zone de rochers sculptes, qui traverse, de l’ouest à l’est, une grande partie de l’Amérique méridionale, soit l’œuvre des Caraïbes. Ce sont plutôt les vestiges d’une antique civi-

lisation, appartenant peut-être à une époque où les races que nous distinguons aujourd'hui étaient encore inconnues de nom et de parenté. La vénération même qu’on a partout pour ces sculptures grossières, prouve que les Indiens d'aujourd’hui n’ont aucune idée de l’exécution de pareils ouvrages. Bien plus, entre Encaramada et Cayacara, sur les rives de l’Orénoque, on trouve souvent de ces figures hiéroglyphiques sur des remparts de rochers si élevés, qu’on.ne pourrait maintenant les atteindre qu’à l’aide d’échafaudages extrêmement hauts. Si l'on demande aux indigènes comment ces figures y ont pu être sculptées, ils répondent en souriant, comme s’ils racontaient une chose qu’un blanc seul pouvait ignorer, « que dans les jours des grandes eaux leurs pères avaient navigué à cette hauteur, sur des canots. » Voilà une légende géologique qui pourrait servir à résoudre le problème d’une civilisation depuis longtemps éteinte.

Qu’il me soit permis d’intercaler ici encore une observation que j’emprunte à une lettre de sir Robert Schomburgk à moi adressée: « Les figures hiéroglyphiques sont bien plus répandues que vous ne l’aviez peut-être soupçonné. Pendant mon expédition, entreprise dans le but d’explorer la rivière Corentyn, je remarquai quelques figures gigantesques non-seulement sur le rocher Timeri (4° Qa de lat. nord, 57° ih de long, ouest de Greenwich), mais j’en découvris aussi de semblables dans le voisinage de la grande cataracte du Corentyn, à 4° 21' 50'' de latitude nord , et 57° 55' 50" de longitude ouest de Greenwich. Ces figures sont exécutées avec beaucoup plus de soin qu’aucune de celles que j’ai vues dans la Guyane. Elles ont environ dix pieds de grandeur, et paraissent représenter des hommes. La coiffure est extrêmement remarquable: elle enveloppe toute la tète, s’élargit considérablement aux bords, et ressemble assez bien à l’auréole d’un saint. J’ai laissé des desseins de ces figures dans la colonie, et je serai probablement un jour à même d’en offrir la collection au public, J’ai vu de ces images moins bien faites sur les bords du Cuyuwini, rivière qui vient du nordouest se jeter, à 2° 16' de latitude nord, dans l’Essequibo, et plus tard j’en ai trouvé de semblables sur l’Essequibo même, à 1° 40' de latitude nord. Ces figures s’étendent donc, conformément à des observations positives, de 7° 10' à 1° 40 de latitude nord, et de 57" 50' à 66° 50' de longitude ouest de Greenwich. La zone de ces sculptures de rochers occupe, d’après ce qu’on sait jusqu’à présent, une surface de plus de douze mille milles carrés (dont quinze milles en longueur font un degré), et com-

prend les bassins du Corcntyn, de l’Essequibo et de l’Orénoque, ce qui peut donner une idée de la population ancienne de cette partie du continent.

On reconnaît aussi des vestiges remarquables d’une civilisation éteinte dans les vases de granit, ornés d’arabesques élégantes, ainsi que dans des masques de terre, semblables à ceux des Romains, qu’on a découverts sur la côte de Mosquitos, chez des Indiens sauvages ( Jrchœologia britannica, vol. V,I779, p. 318-324, et vol. VI, 1782, p. 107). Je les ai fait graver dans l’^tias pittoresque qui accompagne la relation historique de mon voyage. Les archéologues s’étonnent de la ressemblance qui existe entre ccs bas-reliefs à la grecque et ceux qui ornent le palais de Mila, près d’Oaxaca dans la Nouvelle-Espagne. Je n'ai jamais vu, dans les ouvrages sculptés des Péruviens, ccs figures d’hommes à grands nez, si fréquentes dans les bas-reliéfs du Palenque de Guatimala et dans lés peintures aztèque. Klaproth se rappelait avoir vu de ces nez énormes chez les Khalcbas, horde de Mongols du nord. On sait généralement que beaucoup de tribus au teint cuivré, indigènes de l’Amérique septentrionale, du Canada, ont de beaux nez aquilins, caractère physionomique qui les distingue essentiellement des habitants actuels du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, de Quito et du Pérou. Les hommes aux gros yeux, au teint blanchâtre, que Marchand rencontra sous 34° et 58° de latitude, sur la côte nord-ouest de l’Amérique, descendent-ils des Ousuns, race alanogothique de l’intérieur de l’Asie?

(**) Page 33. Préparés au meurtre.

Les Otomaques empoisonnent souvent l’ongle de leur pouce avec le curare. Un simple enfoncement de cet ongle devient mortel, si le curare se mêle au sang. Nous possédons la plante grimpante dont le suc sert dans l’Esméralda , sur les bords de rOrénoquc supérieur, à la préparation du curare. Malheureusement nous ne la trouvâmes pas en fleurs. D'après sa physionomie, elle se rapproche des slrychnos. (Relat. hist., t. II, p. 547-536.)

Depuis que j’ai rédigé cette note sur le curare ou urari, nom que Raleigh donna tout à la fois à la plante e( au poison qu'elle fournit, les deux frères Robert et Richard Schomburgk se sont acquis un grand mérite en faisant connaître exactement la nature et la préparation de la substance que j’aj le premier apportée, en quantité notable, en Europe. Richard Schomburgk

trouva cette liane en fleur dans la Guyane, sur les bords du Pomcroon et du Sururu dans le terriloire des Caraïbes, qui ne s’en servent cependant pas à préparer le poison. Il donne dans son ouvrage si instructif (Heisen in Brilisch Guiana, -t. 1, p. 441-461) l’analyse chimique du suc du slrychnos toxifera, qui, en dépit du nom et de la structure organique de la plante, ne renferme, selon Boussingault, aucune trace de strychnine. Les intéressantes expériences physiologiques de Virchow et Müntcr montrent que le curare ou urari ne parait pas tuer par le simple contact à l'extérieur, mais bien par l’absorption, quand on divise préalablement, à l’endroit où on l’applique, le tissu vivant; enfin, que le curare n’est pas un poison tétanique, et qu’il détermine particulièrement la paralysie, c’est-à-dire la suspension du mouvement musculaire volontaire, sans entraver la fonction des muscles involontaires (cœur, intestin). Comparez les analyses chimiques faites plus anciennement par Boussingault, dans les Annales de Chimie et de Physique, t. XXXIX, 1828, p. 24-37).

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