SERMENT DU JEU DE PAUME ET SÉANCE DU 23 JUIN
A SEPT heures trois quarts nous partîmes de notre maison. En approchant de la salle des Menus, nous vîmes une centaine de députés du tiers réunis sur l'esplanade, Bailly,*^ notre président, au milieu d'eux. Il faut que je vous peigne ce brave homme. Jusqu'alors au milieu d'une foule d'autres, il ne s'était pas encore montré ; nous l'avions choisi parce qu'il avait la réputation d'être très-savant et très-honnête. C'est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, la figure longue, l'air digne et ferme. Il ne précipite rien ; il écoute et regarde longtemps avant de prendre un parti ; mais une fois résolu, il ne recule pas.
D'autres députés du tiers arrivaient aussi par différentes allées. A neuf heures sonnant, on s'approcha de la salle des états, M. Bailly et les deux secrétaires en tête. Quelques gardes françaises se promenaient à la porte. Aussitôt qu'ils nous virent approcher, un officier commandant parut et s'avança. M. Bailly eut une vive discussion avec lui. Je n'étais pas assez proche pour
l'entendre, mais aussitôt on se dit que la porte nous était fermée. L'officier, un homme très-poli, s'excusait sur ses ordres."** L'indignation nous possédait. Au bout de vingt minutes, l'assemblée était à peu près complète ; et comme l'officier de garde, malgré sa politesse, ne voulait pas nous laisser le passage libre, plusieurs députés protestèrent avec force ; et puis on remonta l'avenue jusque près de la grille, au milieu du plus grande tumulte. Les uns criaient qu'il fallait se rendre à Marly," pour tenir l'assemblée sous les fenêtres du château ; les autres que le roi voulait plonger la nation dans les horreurs de la guerre civile, affamer le pays, et qu'on n'avait jamais rien vu de semblable sous les plus grands despotes, Louis XI., Richelieu, et Mazarin.
La moitié de Versailles prenait part à notre indignation ; le peuple, hommes et femmes, nous entourait et nous écoutait.
M. Bailly s'était éloigné vers deux heures ; on ne savait ce qu'il était devenu, lorsque trois députés vinrent nous avertir qu'après avoir enlevé nos papiers de l'hôtel des états avec l'aide des commissaires qui l'accompagnaient, il s'était trans-
porté dans une grande salle où l'on jouait ordinairement au jeu de paume," rue Saint-François, — presque en face de mon logement, — et que cette salle pourrait contenir l'assemblée.
Nous partîmes donc escortés par le peuple, pour nous rendre au jeu de paume, en descendant la rue qui longe, par derrière, la partie du château qu'on appelle les grands communs,*'^ et nous entrâmes dans la vieille bâtisse vers midi. L'affront que nous venions de recevoir montrait assez que la noblesse et les évêques étaient las d'avoir des ménagements pour nous ; qu'il fallait nous attendre à d'autres indignités ; et que nous devions prendre des mesures, non seulement en vue d'assurer l'exécution de notre mandat, mais encore de sauvegarder notre existence. Ces malheureux, habitués à n'employer que la force, ne connaissent pas d'autre loi ; heureusement, nous étions près de Paris, cela contrariait leurs projets.
Enfin, poursuivons. * * *
On établit une table au milieu de la halle et quelques chaises autour. L'assemblée était debout. La foule remplissait les galeries.
Alors Bailly, montant sur une chaise, commença
par nous rappeler ce qui venait de se passer ; puis il nous lut les deux lettres de M. de Brézé, maître des cérémonies, dans lesquelles ce seigneur lui communiquait l'ordre de suspendre nos réunions jusqu' à la séance royale. * * * Ensuite, M. Bailly nous proposa de mettre en délibération le parti qu'il fallait prendre. * * * Mounier, plein de calme au milieu de son indignation, eut alors une idée véritablement grande. * * * C'était de se lier au salut public et aux intérêts de la patrie, par un serment solennel, et l'on prit aussitôt l'arrêté suivant :
"L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution du royaume, opérer la régénération de l'ordre public, et maintenir les vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne continue ses délibérations, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de s'établir, et qu'enfin partout où ses membres sont réunis là est l'Assemblée nationale :
" Arrête que tous les membres de cette assemblée prêteront, à l'instant, serment solennel de ne jamais se séparer, et de se rassembler partout où les circonstances l'exigeront, jusqu'à ce que la
constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ; et que, ledit serment étant prêté, tous les membres, et chacun d'eux en particulier, confirmeront par leur signature cette résolution inébranlable."
Quel bonheur vous auriez eu de voir alors cette grande salle sombre, nous au milieu, le peuple autour ; d'entendre ce grand bourdonnement de l'étonnement, du contentement, de l'enthousiasme ; puis le président Bailly, debout sur une chaise, nous lire la formule du serment, au milieu d'un silence religieux ; et tout à coup nos centaines de voix éclater comme un coup de tonnerre dans la vieille bâtisse. * * * Quand le calme se rétablit, chacun à son tour s'approchant de la table répéta le même serment, que les secrétaires inscrivaient et lui faisaient signer. Je n'ai jamais écrit mon nom avec tant de plaisir ; je riais en signant, et en même temps j'aurais voulu pleurer. Ah ! le beau jour! * * *
Erckmann-Chatrian : Histoire d'tm Paysan, vol. L, [21® édition,] pages 354-362 abrégées.