SÉANCE DU 13 JUILLET
Le 13 juillet, à neuf heures du matin, l'Assemblée nationale entrait en séance. Les événements de Paris n'étaient pas encore connus ; mais on avait appris que MM. de La Luzerne, de Saint-Priest, de Montmorin venaient de recevoir l'ordre de quitter la cour et que les nouveaux ministres étaient le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie,^' MM. de la Galaiziére,de La Porte, Foulon. Des noms semblables en disaient assez sur les desseins de la cour : la consternation fut générale. Mounier ayant proposé qu'une députation fût envoyée au roi pour lui demander le rappel des ministres et lui déclarer que la patrie ne pouvait avoir aucune confiance dans leurs successeurs, Lally- Tollendal se leva et, avec l'accent de la tristesse :
" Reportons-nous, dit-il, à l'époque du mois d'août dernier. Les lois étaient renversées ; vingtcinq millions d' hommes étaient sans juges et sans justice, le trésor public sans ressources j * * *
le peuple n'avait d'autre espérance que les états généraux ; la famine se montrait de loin, La vérité a frappé l'oreille du roi : son cœur a gémi des calamités publiques, et il a rappelé le fidèle ministre qui, dans des temps plus heureux, lui avait donné des preuves de son dévouement. La justice reprend aussitôt son cours ; le trésor public se remplit, le mot infâme de banqueroute n'est plus prononcé, les prisons sont ouvertes et rendent les malheureux qu'elles renfermaient. * * * Les états généraux ont été annoncés ; et personne n'en a plus douté lorsqu'un ministre vertueux en garantissait la tenue, et le nom du roi a reçu mille bénédictions. La famine a été annoncée ; mais bientôt les mers ont été couvertes de vaisseaux, les deux mondes mis à contribution pour notre subsistance, plus de quatorze cent mille quintaux de farine et de grains importés parmi nous ; et les alarmes paternelles du roi, guidé par son ministre, ont triomphé. Enfin, malgré les obstacles, les intrigues, les états généraux se sont ouverts. * * * Les états généraux se sont ouverts ! Que de choses dans ces mots i * * * Chaque jour a vu éclore des réunions, des principes des constitu-
tions. Nous avons marché en avant ; la France a respiré. Et c'est dans cet instant que des conseils pervers enlèvent au roi un serviteur fidèle, à la nation un ministre vertueux ! ce n'est pas assez ; on nous enlève trois autres ministres dont les vertus méritent notre estime. Ce n'est pas assez encore. M. Necker est exilé, banni, réduit à fuir comme un coupable. Mais qui donc a pu se rendre son accusateur ? Sont-ce les parlements, qu'il a rappelés ; les peuples, qu'il a nourris ; les créanciers, qu'il a payés ? Au défaut des accusateurs, je cherche les calomniateurs. * ^ * je l'ai entendu appeler factieux : sa retraite a-t-elle été celle d'un factieux ? * * * H s'est dérobé à la douleur publique. On a passé toute la nuit dans les alarmes, à le chercher. Il a mieux aimé se priver de toute consolation que d'occasionner des troubles par sa retraite, et son dernier sentiment a été pour le bonheur de la France. Si ce ne sont pas là les caractères sacrés de la vertu il est impossible de croire à la vertu.
Louis Blanc, Histoire de la Révolution Française^ vol. II., pages 353-355-