LE ROI Â PARIS, 17 JUILLET
Le roi n'arriva aux portes de Paris qu'a trois heures, par un ciel couvert et le visage empreint de mélancolie. Sa tristesse ne fit qu'augmenter lorsqu'il aperçut cette longue haie de soldats nouveaux, soldats qui s'appelaient des citoyens, lorsqu'il vit ces drapeaux de taffetas bleu, rouge, et blanc qui brillaient pour la première fois ; lorsqu'il aborda ce peuple immense, paré de cocardes inconnues et qui, à l'aspect du souverain, ne poussait plus les clameurs accoutumées. Bailly, en tendant à Louis XVI. les clefs de la ville sur un bassin de vermeil, lui adressa une courte harangue qui caractérisait fortement la situation : " Sire,
j'apporte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris. Ce sont les mêmes qui ont été présentées à Henri IV. Il avait reconquis son peuple, ici le peuple a reconquis son roi." Rudes paroles qui, du reste, furent parfaitement justifiées par la marche de Louis XVI. à travers la capitale en armes ! Appuyé contre la barre de sa voiture, il promenait à droite et à gauche des regards étonnés ; il écoutait le silence de la multitude qu'interrompait, par intervalles, le seul cri de vive la nation ! Devant lui roulaient les canons pris à la Bastille et aux Invalides. Ceux qui les tramaient, c'étaient les gardesfrançaises, devenues les gardes du peuple. Ainsi précédé de ces glorieux déserteurs dont la protection lui était une insulte, ainsi entouré des membres de l'Assemblée et des milices de la bourgeoisie, Louis XVI. ressemblait à ces rois de l'Asie dont les Romains ornaient leurs triomphes.
En passant devant le Pont-Neuf, le roi dut être doucement rassuré par la vue des bouquets de fleurs que les femmes du peuple avaient placés à l'embouchure et à la lumière de chaque canon, idée charmante qui d'une menace de guerre faisait un symbole d'amour ; mais, à la place de Grève, ^^ il eut
à contempler une cérémonie étrange. La plupart des révolutionnaires, nous l'avons dit, étaient affiliés aux sociétés secrètes de la franc-maçonnerie. Or, quand un frère étranger se présente en visiteur dans une loge, s'il est revêtu de hauts grades, les membres de la loge se rangent sur son passage et, joignant leurs épées au-dessus de sa tête, ils forment ce qu'on appelle la voûte d'acier. Cet honneur singulier fut rendu à Louis XVI., au moment où il mit pied à terre pour monter les degrés de l'hôtel de ville. D'un pas ferme, il s'avança sous ce berceau de lames croisées, et, aux bruits des applaudissements, il entra dans la grande salle. Là il dut écouter, assis sur un trône, le procès-verbal des travaux de la commune ; là il dut donner l'approbation du silence à la formation de la milice bourgeoise, à l'ordre de démolir la Bastille, à la nomination de Lafayette, à celle de Bailly ; là, enfin, Moreau de Saint-Méry lui adressa, dans un discours flatteur, ces paroles d'un homme libre : " Vous deviez votre couronne à la naissance ; vous ne la devez maintenant qu'à vos vertus."
Deux fois Louis XVI. voulut parler, deux fois îa parole demeura suspendue à ses lèvres, soit qu'il
se sentît humilié d'un enthousiasme dont il était le jouet plutôt que l'objet, soit que les émotions de ce jour eussent tari en lui les sources de la pensée. Mais Lally-Tollendal ne manqua pas de suppléer à l'insuffisance du monarque. Il dit au peuple en lui montrant le prince : " Voilà le roi que vous désiriez avec tant d'ardeur voir au milieu de vous " ; il dit au prince en lui montrant le peuple : " Voilà ce peuple qu'on a calomnié et qui vous aime." Alors Bailly ayant présenté au roi une cocarde, Louis XVI. la prit, l'attacha à son chapeau, puis s'avança vers une fenêtre de l'hôtel de ville. Une multitude impatiente couvrait la place de Grève. En apercevant au chapeau que Louis XVI. agitait, une cocarde que jamais roi de France n'avait portée, le peuple éclata en bruyants transports ; mais ce qu'il saluait, ce n'était pas la personnification de la royauté, c'étaient les couleurs de l'insurrection.
Telle fut la journée du 17 juillet, 1789. Un sacre y eut lieu, qui effaçait celui de Reims. Le souverain féodal venait de disparaître : il ne restait plus en France qu'un monarque chef des bourgeois. Quelques-uns crurent la révolution ter-
6o LA CONSTITUANTE.
minée. * * * Terminée, quand tout Paris frémissait ! quand l'exaltation était devenue à ce point envahissante que des cocardes brillaient fixées à des étoles, que des capucins portaient le fusil, que des jeunes filles tenaient le glaive ! Non, non, une fois soulevée, la mer n'est pas si facile à contenir ! Un secret pressentiment en avertit sans doute Louis XVI., car son visage ne s'épanouit que lorsque échappé aux ovations de la capitale et arrivé à Sèvres il reconnut ses gardes du corps sur la montagne.
A la nouvelle de ce retour inespéré, Marie-Antoinette courut se précipiter dans les bras du roi ; mais apercevant à son chapeau la cocarde révolutionnaire, elle recula, aussi humiliée que surprise, et fière, méprisante, elle dit : " Je ne croyais pas avoir épousé un roturier.
Louis Blanc, Révolution Française^ vol. IL, pages 419-423.