LES EMEUTES EN PROVINCE
Les gens de la campagne ont demandé et reçu tous les papiers terriers,®" les ont apportés et brûlés.
Quand ils n'ont plus vu que des cendres sous leurs yeux, ils ont dit, ils ont crié que ce n'était pas
LA CONSTITUANTE. 6l
là les bons papiers, qu'on les avait cachés ; qu'on n'avait qu'à les apporter ou à les indiquer : les demander, menacer, et fondre sur les châteaux, ce n'a été l'affaire que d'un instant. Celui de M. Pierreclaud a été ravagé, pillé, et saccagé avec un acharnement inconcevable. On a brisé les meubles, coupé, haché la vaisselle et l'argenterie, déchiré en lambeaux et en mille morceaux les rideaux, les tentures ; enfin, la rage s'est portée sur les murs qu'on a entr'ouverts et renversés en plusieurs endroits. Lorsque leur fureur n'a plus trouvé d'aliments sur ces débris ils se sont répandus comme des loups, dans les villages, sont entrés dans les églises, ont pris les vases sacrés, foulé aux pieds les saintes hosties, et de là, passant chez les curés, chez les bourgeois, ils se sont fait donner à manger et à boire. Après s'être enivrés ils sont descendus pêlemêle dans les caves, ont enfoncé en tombant tous les tonneaux qui s'y trouvaient. Le vin a coulé à flots de toutes parts et est venu refluer jusqu'à leurs pieds : c'est ce qu'ils voulaient. Ils couraient dedans et s'écriaient : Abreuvons-nous donc dans une marée de vin. Il n'est pas possible de vous peindre le ravage et le dégât qu'ils ont fait.
Il y a actuellement dans cette auberge, la Ville-de- Lyon, une personne qui malheureusement est un seigneur, avec sa femme, sa famille, trois domestiques, et un enfant de quelques mois, qui échappèrent presque nus de leur château livré aux flammes, au milieu de la nuit ; toutes leurs propriétés sont perdues excepté leurs terres : cette famille était cependant estimée et chérie des voisins, possédait plusieurs vertus capables de captiver l'amour des pauvres, et n'était coupable d'aucune oppression qui pût exciter leur malveillance.
Ce paysan, qui est un riche propriétaire, avait demandé une garde pour protéger sa maison, dans un village où il y avait beaucoup d'incendies et de pillages. Les excès qui ont eu lieu dans la campagne, vers les montagnes et le Vésoul, sont en grand nombre, et choquants. Plusieurs châteaux ont été volés et pillés, les seigneurs chassés comme des bêtes sauvages, leurs femmes et leurs filles violées, leurs papiers et leurs titres brûlés et leurs propriétés détruites, et ces horreurs n'ont pas été exercées sur des personnes notées, odieuses à cause de
leur conduite passée, mais c'était une fureur aveugle inspirée par l'amour du pillage. Des voleurs, des galériens et des scélérats de toute espèce, ont excité les paysans à commettre toutes sortes d'outrages. Plusieurs personnes à la table d'hôte m'informèrent qu'on avait reçu des lettres du Maçonnais, du Lyonnais, de l'Auvergne, et du Dauphiné, etc, qui annonçaient les mêmes forfaits, et qu'on s'attendait à les voir commettre dans tout le royaume. ******
Le chevalier d'Ambly fut également enlevé de son château ; on le dépouilla de tous ses vêtements, on le traîna nu dans son village, on retendit ensuite par terre ; une partie de ses bourreaux lui arracha les sourcils et les cheveux, tandis que l'autre dansait autour de lui ; on le jeta ensuite sur un tas de fumier, parce qu'on le crut mort. Il ne dut la conservation de sa vie qu'à cette erreur.
Le marquis d'Ovmenau, vieillard paralytique, fut chassé la nuit de son château et poursuivi de ville en ville, traînant avec lui ses deux filles toujours prêtes à se jeter entre les assassins et leur père. Il arriva enfin avec elles à Bâle, mourant, et n'ayant échappé que par miracle.
Mme. de Bathilly forcée, la hache sur la tête,, de donner ses titres et même sa terre.
Mme. de Listenay est forcée au même abandon, ayant la fourche au col et ses deux filles évanouies à ses pieds.
Le comte de Monjustin et sa femme, ayant pendant trois heures le pistolet sur la gorge, sont tirés de leur voiture pour être jetés dans un étang, lorsqu'un régiment qui passait les sauva.
Le baron de Montjustin, l'un des vingt-deux gentilshommes populaires, est suspendu pendant une heure dans un puits, et entend délibérer si on le laisserait tomber, ou si on le ferait périr d'une autre mort.
Gustave Bord, Za Prise de la Bastille^ Paris, 1882, pages 97-98.