NUIT DU 4 AOÛT
Ce fut un mardi, à huit heures du soir, dans Versailles, que s'ouvrit une des plus mémorables séances dont l'histoire des assemblées ait conservé le souvenir. Le Chapelier présidait. * ^' * Quelques visages portaient la trace d'une préoccupation inaccoutumée ; sur les bancs de la noblesse on se parlait à voix basse ; plusieurs cher-
chaient Mirabeau, ils s'étonnaient de son absence.
Target " se leva. Il était chargé de lire un projet de proclamation qui demandait respect pour les personnes et les propriétés.
A peine Target a-t-il achevé, que le vicomte de Noailles demande impétueusement la parole : " On veut protéger les personnes, garantir les propriétés, fonder le règne de la loi, éteindre l'incendie allumé aux quatre coins de la France ? Eh bien, qu'on fasse trêve aux exhortations vaines. Le salut * * * c'est la justice, c'est-à-dire :
" L'égalité dans l'impôt ;
" La destruction des privilèges qui écrasent le peuple ;
" L'abolition des droits féodaux, moyennant rachat ; "
" L'abolition, sans rachat, des corvées seigneuriales, des mainmortes," de toutes les servitudes personnelles.^* "
Un cultivateur parut à la tribune. Son geste était rude et sa figure austère ; il portait un habit de paysan ; il se nommait Le Guen de Kérengal, on ne l'avait jamais entendu. Tous prêtèrent
l'oreille. Lui, non pour prononcer un discours, mais pour faire un acte : " Qu'on nous apporte ces titres qui outragent la pudeur, qui insultent à l'humanité, qui forcent des hommes à s'atteler à une charrette, comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres en vertu desquels des hommes passent les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil d'un voluptueux seigneur." — ** Oui, oui ! " crièrent les tribunes frémissantes.
Au député breton un député franc-comtois succède, et tout ce que fournissaient, en souvenirs de sang, les archives du régime féodal, il le met sous les yeux de l'Assemblée. * * *
Le duc du Chatelet proposa de convertir les dîmes en redevances pécuniaires ; le vicomte de Eeauharnais, de proclamer tous les citoyens admissibles aux fonctions publiques ; le comte de Custine, de mettre le prix du rachat des droits féodaux à un taux moins élevé que le denier trente," indiqué par M. d'Aiguillons ; le duc de La Rochefoucauld, de délivrer les noirs des colonies ; M. Cotin, de supprimer les justices seigneuriales ; M. de Richer, d'abolir la vénalité des offices.
Barère fit don à ses concitoyens de la finance de sa charge. Ceux qui n'avaient aucun sacrifice personnel à faire prenaient la parole pour en exprimer leur douleur. "Je suis comme Catulle,^® " dit le comte de Virieu, "je n'ai qu'un moineau ; je l'offre." — "Il est ici," répondit quelqu'un, "plus d'une Lesbie prête à l'accepter." C'était la grâce dans l'enthousiasme. Des applaudissements prolongés se firent entendre ; la suppression des colombiers " dans tout le royaume fut votée par acclamation. " Et nous aussi," dit le curé Thibault, " nous voulons venir en aide au peuple. Le peu que nous avons, nous l'offrons de bon cœur. Nous abandonnerons le casuel.®^ " A ces mots, ce fut un attendrissement général : " Non, non," répondent une foule de voix ; " la patrie est reconnaissante de l'offrande du pauvre, mais elle ne l'accepte pas." Sur la motion de Duport, il fut décidé que la dotation des prêtres de campagne serait augmentée. On n'applaudissait plus, on pleurait.
Le président avait invité le clergé à se prononcer : l'évêque de Nancy déclare qu'il donne une approbation entière au rachat des féodalités ecclésias tiques, à condition que le prix sera employé en fondation pour le soulagement des pauvres. A son
tour, l'évêque de Chartres décrit en vives images la détresse des populations rurales ; il montre le cultivateur forcé d'assister en silence au spectacle de ses champs ravagés par les meutes du seigneur voisin ; il demande l'abolition du droit exclusif de chasse. Aussitôt, des bancs de la noblesse, part un cri d'adhésion, un cri puissant et passionné. L'Assemblée se lève, dans un invincible transport. La pâleur des grandes inspirations couvrait tous les visages ; une sorte de feu divin jaillissait de tous les regards ; on s'encourageait mutuellement à être heureux par la justice, à être forts par l'amour : une invisible main semblait avoir, du moins pour un instant, écarté le voile qui dérobe aux sociétés imparfaites la vue des horizons lumineux. * * * Il fut décidé qu'on frapperait une médaille " ; qu'un Te Deum solennel serait chanté ; et que l'Assemblée nationale irait en députation auprès du roi pour lui porter le titre de Restatirateur de la liherté française^ avec prière d'assister au Te Deu7?t.
Louis Blanc, HistoÎ7'e de la Révolutioii Française^ IL, pages 484-489 abrégées.