‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 23 sur 83 · JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE · texte numérisé non relu

JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE

Il était environ cinq heures et demie, le jour commençait à poindre. Des colonnes de femmes et de lanciers couvrent la place d'armes, et s'avancent vers le château.* Dans le trouble général causé par les événements de la veille, on avait oublié les précautions de sûreté les plus ordinaires ; quelques grilles étaient fermées, d'autres étaient ouvertes, plusieurs passages étaient mal gardés. Une troupe de vagabonds entre dans la cour des ministres ; la multitude les suit et arrive à la grille royale qu'elle trouve fermée. Les uns entreprennent de l'escalader ; les autres se partagent en deux bandes, dont une se porte à la cour de la chapelle, et l'autre à la cour des princes : toutes deux pénètrent dans la

* A Versailles.

cour royale. M. d'Aguesseau fait quelques dispositions militaires pour défendre l'entrée du château ; les gardes-du-corps prennent les armes. Un citoyen est grièvement blessé au bras ; un coup de mousquet tiré d'une croisée soit par imprudence, soit par un zélé aveugle, en étend un autre sans vie. On relève à l'instant ce malheureux, et on le porte sur les marches de la cour de marbre. La foule excitée par ce spectacle et animée par des femmes armées de coutelas qui la précédaient, court à la vengeance en poussant des cris de fureur, et proférant d'horribles menaces contre une personne auguste que, dans les transports de sa rage, elle charge d'affreuses imprécations. Déjà la foule monte le grand escalier : les gardes-du-corps se présentent ; M. Miomandre-Saint-Marie descend quatre marches : "Mes amis," leur dit-il, "vous aimez votre roi, et vous venez l'inquiéter jusques dans son palais."

Pour toute réponse on se jette sur lui, on essaie de le saisir par son habit, par sa bandoulière, par ses cheveux, par son mousqueton. Il se dégage heureusement à l'aide d'un de ses camarades, et rejoint les siens. Les gardes se replient, partie dans

la salle du roi, partie dans la grande salle. On essaie d'en briser les portes ; le panneau d'en bas de cette dernière est enfoncé, et l'on cherche par cette ouverture à percer à coups de piques les gardes-du-corps ; mais ceux-ci parviennent à la boucher avec un coffre à bois. Fatigués de tant de résistance, les brigands prennent par la salle de la reine, pénètrent dans la grande salle, et chargent ceux qui la défendaient. Forcés de céder au nombre, ses gardes se retranchent dans l'Œil de bœuf. M. Tardivet du Repaire veut se jeter dans l'appartement de la reine pour empêcher ces forcenés d'y entrer. Il est assailli par la multitude en furie, et tombe sous les coups dont on l'accable de toutes parts. Un homme arm^é d'une pique veut lui percer le cœur ; il saisit l'arme meurtrière, parvient à désarmer l'agresseur et à se relever. Il pare avec cette lance les coups de baïonnette que lui porte un soldat. La salle du roi s'entr'ouvre, et deux de ses camarades le retirant par son habit, réussissent à l'y faire rentrer. Pendant ce temps M. Miomandre- Saint-Marie voit entraîner sur l'escalier un garde de la salle de la reine ; effrayé seulement du danger de la princesse, il s'élance à travers les flots d'une

multitude courroucée, il voit M. du Repaire se débattant au milieu des assassins, il entend une bande de cannibales hurler le cri de mort. Rien ne l'arrête, il vole à l'appartement, en ouvre la porte : Madame^ crie-t-il à une femme qu'il aperçoit à l'extrémité d'une autre pièce, Madame^ sairoez la reine^ on en veiLt à sa vie ; je suis seul ici contre deux mille tigres ; mes camarades ont e'te' forcés d' ahando7i7ier leur salle. Il ferme la porte sur lui, et après quelques minutes de combat, il est terrassé d'un coup de pique ; un autre assaillant lui décharge au même instant un coup de crosse de fusil sur la tête, et il demeure sans sentiment et baigné dans son sang. Les bandits le croyant mort, le volent, et retournent à la grande salle où ils s'emparent des armes. M. Miomandre revenu à lui, et voyant qu'il n'y avait plus que quatre personnes à la porte, rassemble toutes ses forces, se relève, traverse la salle du roi, la salle des gardes, l'Œil de bœuf,''^ et a le bonheur d'échapper aux meurtriers.

M. de la Roque-Saint- Virieu qui était en sentinelle dans la salle de la reine, convaincu qu'il n'y avait un instant à perdre pour la sauver, s'était jeté avec cinq ou six de ses camarades dans le

premier appartement de sa Majesté. Ils pénétrèrent jusqu'à son antichambre, dont on se décida avec peine à leur accorder l'entrée, dans le doute qu'ils fussent réellement gardes-du-corps. On ouvre enfin ; une femme se jette à leurs pieds, et les conjure de sauver la reine. Ils répondent qu'ils verseront pour elle jusqu'à la dernière goutte de leur sang, et qu'ils sont en état de faire assez de résistance pour lui faciliter les moyens de se lever et de se retirer On les introduit dans la chambre de la reine, dont ils sortent un instant après pour se ranger en dehors de l'appartement, et lui laisser la liberté de s'habiller. Elle avait été réveillée un quart d'heure auparavant par les clameurs d'une troupe de femmes répandues sur la terrasse. Mais madame Thibault, sa première femme-de-chambre, l'avait rassurée en lui disant, comme elle le croyait en effet, que c'était ces fe7?i7?ies de Paris qui, vraisemblablement 71^ ayant pas troîive' à coucher , se promenaient. Mais alors très-effrayée elle même, elle entre avec madame Hogué sa compagne dans la chambre de sa majesté : elles lui passent rapidement un jupon et des bas, lui jettent un mantelet sur les épaules, et la conduissent chez le roi par un pas-

LA CONSTITUANTE. 7g

sage dérobé, appelé le passage du roi. Pendant qu'elle traversait l'Œil-de-bœuf, elle entend dans sa course des voix menaçantes qui crient: Cestu7ieMessaline^ elle a trahi l'e'taf, elle a ju7'é la perte des Français ; il faut la pendre^ il fau-t la pendre ! Un coup de pistolet et un coup de fusil qui se font entendre au même instant redoublent sa frayeur. Elle arrive enfin ; Mes amis, mes chers amis, s'écrie-t-elle fondant en larmes, sauvez-moi et mes en/ans ! Elle y trouve M. le dauphin que madame de Tourzel, avertie par M. de St.-Aulaire, venait d'y porter. Le roi en était sorti. Réveillé en sursaut au moment de l'invasion du château, il avait vu d'une fenêtre du cabinet de la pendule, la multitude se précipiter à grands fxOts vers le grand escalier. Inquiet pour les jours de la reine, il s'était habillé à la hâte, et entrait chez elle par une porte au moment où elle se rendait chez lui par une autre. Rassuré par les gardes qui s'y trouvaient encore, il retourne à son appartement, et après être allé avec la reine chercher madame royale," ils se disposèrent l'un et l'autre à se mettre en état de se présenter au Peuple. Le Moniteur, No. 72.

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