ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION PAR LOUIS, LE 14 SEPTEMBRE, 179I
La lettre que le roi écrivit à l'Assemblée, pour demander d'accepter la constitution dans le lieu même où elle avait été formée, et où il annonçait qu'il se rendrait le 14, à midi, fut reçue avec transport, et de nombreux applaudissements en interrompirent plusieurs fois la lecture. La lecture fut terminée par l'élan de l'enthousiasme. M. de La Fayette obtint la mise en liberté de tous les gens détenus à raison du départ du roi, l'abolition immédiate de toutes les procédures relatives aux événements de la révolution, l'anéantissement de l'usage des passe-ports et de toutes les gênes mo-
mentanées apportées à la libre circulation, tant au dedans qu'au dehors. Tout fut accordé avec acclamation. Soixante membres furent nommés pour aller exprimer au roi toute la satisfaction que la lettre de Sa Majesté avait occasionnée. Le garde des sceaux sortit de la salle au bruit des applaudissements, pour précéder chez le roi la députation.
Le roi répondit au discours qui lui fut prononcé, et termina en disant à l'Assemblée qu'un décret qui, le matin, avait aboli l'ordre du Saint-Esprit,"' lui laissait seulement la liberté d'en être décoré ainsi que son fils ; mais qu'un ordre n'ayant à ses yeux d'autre prix que le pouvoir de le communiquer, il n'en ferait plus d'usage.
. La reine, son fils, et Madame se tinrent à la porte de la salle où l'on avait admis la députation. Le roi dit aux députés : " Voilà ma femme et mes enfants qui partagent mes sentiments " ; et la reine confirma elle-même l'assurance que le roi leur donnait. Ces marques apparentes de confiance étaient bien éloignées de l'état d'agitation de son âme. " Ces gens ne veulent point de souverains, disait-elle. Nous succomberons à leur tactique perfide, mais très-bien suivie ; ils démolissent la monarchie pierre par pierre." * * *
Le roi se rendit à la salle à midi. Son discours fut suivi de plusieurs minutes d'applaudissements. Après la signature de l'acte constitutionnel, tout le monde s'assit. Le président se leva pour prononcer son discours ; mais, après avoir commencé, voyant que le roi ne se levait pas pour l'écouter, il s'assit à son tour. Son discours fit une grande sensation ; la phrase qui le terminait enleva de nouveaux applaudissements, des bravos, des cris de vive le roi ! " Sire, disait-il, qu'elle doit être grande à nos yeux et chère à nos cœurs, qu'elle sera sublime dans notre histoire, l'époque de cette régénération, qui donne à la France des citoyens, aux Français une patrie, et à vous, comme roi, un nouveau titre de grandeur et de gloire ; à vous encore, comme homme, une nouvelle source de jouissances et de nouvelles sensations ! "
L'Assemblée en corps reconduisit le roi au milieu des cris d'allégresse du peuple, d'une musique militaire, et des salves d'artillerie. * * *
La reine avait assisté à cette séance dans une loge particulière. A son retour, j'avais remarqué son silence absolu et son air profondément triste.
Le roi arriva chez elle par l'intérieur : il était
pâle, ses traits étaient extrêmement altérés ; la reine fit un cri d'étonnement en le voyant ainsi. Je crus qu'il se trouvait mal ; mais quelle fut ma douleur, quand j'entendis cet infortuné monarque s'écrier, en se jetant dans un fauteuil et mettant son mouchoir sur ses yeux : " Tout est perdu ! Ah ! madame, et vous avez été témoin de cette humiliation ! Quoi ! vous êtes venue en France pour
voir ." Ces paroles étaient coupées par ses
sanglots ; la reine se jeta à genoux devant lui, et le serra dans ses bras. Je restais, non par une blâmable curiosité, mais par une stupeur qui me rendait incapable de juger ce que je devais faire. La reine me dit : Ah ! sortez^ sortez I avec un accent qui disait seulement : " Ne restez pas spectatrice de l'abattement et du désespoir de votre souverain ! " Mémoires de Madame Campan^ vol. II., pages i66~ 170, abrégées.