ARRESTATION DU ROI À VARENNES
La première fois que je revis Sa Majesté, après la funeste catastrophe du voyage de Varennes je la trouvai sortant de son lit ; ses traits n'étaient pas
extrêmement altérés ; mais, après les premiers mots de bonté qu'elle m'adressa, elle ôta son bonnet, et me dit de voir l'effet que la douleur avait produit sur ses cheveux. En une seule nuit, ils étaient devenus blancs comme ceux d'une femme de soixantedix ans. Je ne peindrai point ici les sentimens qui déchirèrent mon cœur. Il serait trop peu convenable de parler de mes peines, quand je retrace une si grande infortune. Sa Majesté me fit voir une bague qu'elle venait de faire monter pour la princesse de Lamballe, c'était une gerbe ^° de ses cheveux blancs avec cette inscription : blanchis par le malheur. A l'époque de l'acceptation de la constitution la princesse voulut rentrer en France. La reine qui ne croyait nullement au retour de la tranquillité, s'y opposa ; mais l'attachement que lui avait voué madame de Lamballe lui fit venir chercher la mort.
Lorsque je rentrai à Paris, la plus grande partie des mesures de rigueur étaient levées ; les portes ne restaient pas ouvertes ; on donnait plus de témoignages de respect au souverain ; on savait que la constitution, bientôt terminée, serait acceptée, et on espérait un meilleur ordre de choses.
Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet pour me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait établies avec M. M. Barnave, Duport, et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. de J était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives ; et me dit que Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec horreur. Je lui fis cette remarque, elle ne s'en étonna point, mais elle me dit qu'il était bien changé ; que ce jeune homme, plein d'esprit et de sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation et seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. " Un sentiment d'orgueil, que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du tiers-états," disait la reine en parlant de Barnave, " lui a fait applaudir à tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire, pour la classe dans laquelle il est né : si jamais la puissance revient dans nos mains, le pardon de Barnave est d'avance
« écrit dans nos cœurs." La reine ajoutait qu'il n'en
était pas de même à l'égard des nobles qui s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi lesquels se trouvaient les plus grands talens : enfin que les nobles, nés pour être les remparts de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi sa cause pour mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait été pg,rfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été outrageante ; qu'il mangeait, buvait dans la berline" du roi, avec malpropreté, jetant les os de volaille par la portière,^^ au risque de les envoyer jusque sur le visage du roi ; haussant son verre sans dire un mot, quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait assez ; que ce ton offensant était calculé," puisque cet homme avait reçu de l'éducation ; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de prendre quelque chose. " Madame," répondit Barnave, " les députés de l'Assemblée nationale, dans une circonstance
aussi solennelle, ne doivent occuper Vos Majestés que de leur mission et nullement de leurs besoins." Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates, et toutes ses paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame Elisabeth.^*
Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être république.' * * * " Pas encore, à la vérité," lui répondit Pétion, " parce que les Français ne sont pas assez mûrs pour cela." Cette audacieuse et cruelle réponse imposa silence au roi qui le garda jusqu' à son arrivée à Paris. Pétion tenait sur ses genoux le petit dauphin ; il se plaisait à rouler sur ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant ; et parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire crier. * * * " Donnez-moi mon fils," lui dit la reine ; " il est accoutumé à des soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités."
Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher pour parler au roi ; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent sur lui. " Tigres," leur cria Barnave, " avez-vous cessé d'être Français ? Nation de braves, êtes-vous devenue un peuple d'assassins ? " Ces paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave en les prononçant, s'était jeté presque hors la portière, et madame Elisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par la basque de son habit. La reine disait, en parlant de cet événement, que dans les moments des plus grandes crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours ; et que, dans cette circonstance, la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par le pan de son habit, lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Elisabeth sur la situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien de sa dignité, tout lui parut céleste
lOO LA CONSTITUANTE,
dans cette divine princesse ; et son cœur, disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave. Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La reine lui demanda quels auraient été les moyens, qu'il lui aurait conseillé d'employer. " La popularité, madame." — "Et comment pouvais-je en avoir," répartit Sa Majesté, " elle m'était enlevée ?" — " Ah ! madame, il vous était bien plus facile de la reconquérir qu'à moi de l'obtenir." Cette assertion fournirait matière à commentaire ; je me borne à rapporter ce curieux entretien.
La reine attribuait essentiellement à M. de Goguelat l'arrestation à Varennes ; elle disait qu'il avait mal calculé le temps que devait durer le voy-
âge. Il avait fait celui de Montmédy à Paris, seul dans une chaise de poste, avant de venir prendre les derniers ordres du roi, et avait établi tous ses calculs sur le temps qu'il avait mis à faire le trajet. On en a fait depuis l'épreuve, et une voiture légère sans courrier a mis près de trois heures de moins qu'une voiture lourde et précédée d'un courrier.
La reine lui reprochait aussi d'avoir quitté la grande route à Pont-de-Sommevelle, où la voiture devait rencontrer les quarante hussards qu'il commandait. Elle pensait qu'il aurait dû fondre sur une très-petite quantité de -peuple à Varennes, et ne pas demander aux hussards s'ils étaient pour le roi ou pour la nation ; que surtout il devait éviter de prendre les ordres du roi, ayant eu connaissance de la réponse faite à M. d'Inisdal, lorsqu'il fut question d'un enlèvement ; que le roi ayant dit à Goguelat : Si on emploie la force ^ cela sera-t-il chaud 1 il avait répondu : Très-chaud^ sire : ce qui suffisait pour que le roi donnât vingt contre-ordres. Comment concevoir qu'on ait aussi négligé d'envoyer un courrier à M. de Bouille qui aurait eu le temps d'arriver à Varennes avec une force imposante, et qu'on n'ait pas
même pensé à faire arrêter les courriers qui suivraient le roi ? Leurs Majestés descendues chez un épicier, maire de Varennes, nommé M. Sauce, le roi lui avait parlé longtemps sur les motifs qui l'éloignaient de Paris, et désirait lui prouver l'utilité de sa démarche qui, loin d'être hostile, avait été prescrite par son amour pour ses sujets. Ce maire eût pu sauver le roi. La reine était assise dans la boutique entre deux ballots de chandelles, et parlait à madame Sauce qui paraissait une femme prépondérante dans son ménage, et que M. Sauce regardait de temps en temps comme pour la consulter ; mais la reine obtenait pour toute réponse : " Que voulez-vous, madame, votre position est bien fâcheuse ; mais voyez-vous, cela exposerait M. Sauce, on lui couperait la tête. Une femme doit penser pour son mari." — '' Eh bien ! " lui répondait la reine, "le mien est votre roi ; il a fait votre bonheur pendant longtemps, il veut le faire encore." Madame Sauce reparlait des dangers de son mari : les aides-de-camp arrivèrent dans ce moment, et le retour à Paris fut décidé. La première femme de chambre du dauphin, jugeant que quelque délai pouvait donner à M. de Bouille le temps d'amener
des forces, se jeta sur un lit, et se mit à crier qu'elle se mourait d'une colique affreuse. La reine s'approcha d'elle, et cette dame lui serra la main pour lui faire juger son motif. Sa Majesté dit qu'elle ne pouvait abandonner, dans un semblable état, une femme qui s'était dévouée pour la suivre dans un voyage dangereux, et qu'elle lui devait des soins ; mais on devina probablement cette innocente ruse, et l'on n'accorda pas le moindre délai.
Mémoires de Madame Campan^ vol. II., pages 150-160.
AVIS AUX FRANÇAIS APRÈS l'aRRESTATION DU
ROI. [le républicain.]
Frères et citoyens, la tranquillité parfaite, la confiance mutuelle qui régnaient parmi nous pendant la fuite du ci-devant ^^ roi, l'indifférence profonde avec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un roi vaut mieux que sa présence, et qu'il n'est pas seulement une superfluité politique, mais encore un fardeau très lourd qui pèse sur la nation. Ne nous laissons point tromper par des subtilités. Tout ce qui concerne cet homme-là se réduit à quatre points :
1° Il a abdiqué, il a déserté son poste dans le gouvernement. L'abdication, la désertion, sont caractérisées, non par la longueur de l'absence, mais par le seul acte de la fuite ; ici l'acte est tout et le temps n'est rien.
2° La nation ne peut jamais rendre sa confiance à un homme qui, infidèle à ses fonctions, parjure à ses serments, ourdit une fuite clandestine,^® obtient frauduleusement un passeport, cache un roi de France sous le déguisement d'un domestique, dirige sa course vers une frontière plus que suspecte, couverte de transfuges, et médite évidemment de ne rentrer dans nos Etats qu'avec une force capable de nous dicter la loi.
3° Sa fuite est-elle son propre fait, ou le fait de ceux qui sont partis avec lui ? A-t-il pris sa résolution de lui-même, ou la lui a-t-on inspirée ? Que nous importe ? Qu'il soit imbécile ou hypocrite, idiot ou fourbe, il est également indigne des fonctions de la royauté.
4° Il est par conséquent libre de nous, comme nous sommes libres de lui. Il n'a plus d'autorité ; nous ne lui devons plus d'obéissance. Nous ne le connaissons plus que comme un individu dans la foule, comme M. Louis Bourbon."
L'Histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple, dont la cause remonte toujours aux rois. Nous n'avons cessé de souffrir par eux ou pour eux. Le catalogue de leurs oppressions était plein ; mais, à tous leurs crimes, la trahison manquait encore. Aujourd'hui il ne man que plus rien, la mesure est comblée, ils n'ont plus de nouveaux forfaits à commettre, leur règne est fini,
Hatin, La Presse en Fra7icey vol. V., pages 278,