‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 32 sur 83 · OFFRES DE DUMOURIEZ ET ADIEUX DE BARNAVE À LA REINE · texte numérisé non relu

OFFRES DE DUMOURIEZ ET ADIEUX DE BARNAVE À LA REINE

Le danger augmentait chaque jour. L'Assemblée se fortifiait aux yeux du peuple, par les hostilités des armées étrangères et de l'armée des princes. Les communications avec ce dernier parti devenait plus active ; la reine écrivait presque tout le jour. M. de Goguelat avait sa confiance pour toute sa correspondance avec l'étranger, et j'étais forcée de l'avoir chez moi, la reine le demandant très-souvent et à des heures qu'elle ne pouvait indiquer.

Tous les partis s'agitaient, soit pour perdre le roi ; soit pour le sauver. Un jour je trouvai la reine extrêmement troublée ; elle me dit qu'elle ne savait plus où elle en était,® que les chefs des jacobins '■ se faissaient offrir à elle par l'organe de Dumouriez, et que Dumouriez, abandonnant le parti

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des jacobins, était venu s'offrir à elle ; qu'elle lui avait donné une audience ; que, seul avec elle, il s'était jeté à ses pieds, et lui avait dit qu'il avait enfoncé le bonnet rouge ® jusque sur ses oreilles, mais qu'il n'était, ni ne pouvait être, jacobin ; qu'on avait laissé rouler la révolution jusqu' à cette canaille de dèsorganisateurs qui, n'aspirant qu'après le pillage, était capable de tout, et pourrait donner à l'Assemblée une armée formidable, prête à saper les restes d'un trône déjà trop ébranlé. En parlant avec une chaleur extrême, il s'était jeté sur la main de la reine et la baisait avec transport, lui criant : Laissez-vous sauver. La reine me dit que l'on ne pouvait croire aux protestations d'un traître, que toute sa conduite était si bien connue, que le plus sage était sans contredit de ne point s'y fier ; que d'ailleurs les princes recommandaient essentiellement de n'avoir confiance à aucune proposition de l'intérieur, que les forces du dehors devenaient imposantes ; qu'il fallait compter sur leurs succès et sur la protection que le ciel devait à un souverain aussi vertueux que l'était Louis XVI., et à une cause aussi juste.

Les constitutionnels, de leur côté, voyaient qu'on

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avait seulement feint de les écouter. Les derniers avis de Barnave avaient été donnés sur les moyens de conserver, quelques semaines de plus, la garde constitutionnelle dénoncée à l'Assemblée, et qui devait être cassée. Les dénonciations contre la garde constitutionnelle ne concernaient que Fétatmajor de cette garde et le duc de Brissac. Barnave écrivit à la reine que l'état-major de la garde était déjà attaqué ; que l'Assemblée allait rendre un décret pour le casser ; qu'il la suppliait, à l'instant même où le décret paraîtrait, d'obtenir du roi de décréter cet état-major et de le composer des gens dont il lui envoyait les noms. Je n'ai pas vu cette liste, mais Barnave disait que tous ceux qui la composaient passaient pour être jacobins prononcés, et ne l'étaient pas ; qu'ils étaient, ainsi que lui, désolés de voir porter atteinte au gouvernement monarchique ; qu'ils avaient su dissimuler leurs sentiments, et que l'Assemblée serait quinze jours au moins avant de pouvoir les bien connaître, et surtout avant d'avoir pu les dépopulariser ; qu'il fallait profiter de ce court espace de temps pour s'éloigner de Paris, et cela dans les premiers jours de la nomination de ceux qu'il désignait. La reine

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crut ne pas devoir céder à cet avis. M. le duc de Brissac fut envoyé à Orléans, et la garde fut cassée.

Barnave, voyant que la reine n'adoptait aucun de ses avis, et jugeant qu'elle mettait toutes ses espérances dans les secours du dehors, résolut de s'éloigner de Paris. Il obtint une dernière audience. " Vos malheurs, madame, et ceux que je prévois pour la France, m'avaient déterminé à me dévouer à vous servir. Je vois que mes avis ne répondent pas aux vues de Vos Majestés. J'augure peu de succès du plan que l'on vous fait suivre : vous êtes trop loin des secours ; vous serez perdus avant qu'ils parviennent à vous. Je désire ardemment me tromper dans une si douloureuse prédiction ; mais je suis bien sûr de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré, et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main." La reine lui accorda cette faveur, les yeux baignés de pleurs, et conserva l'idée la plus favorable de l'élévation des sentiments de ce député. Madame Elisabeth les partageait, et les deux princesses s'entretenaient souvent de Barnave avec in-

térêt. Elle avait aussi reçu plusieurs fois M. Duport, mais avec moins de mystère. Ses relations avec les députés constitutionnels furent connues. ' Alexandre de Lameth fut le seul des trois qui survécut à la vengeance des jacobins.

Mémoires de Madame Campan, vol. II., pages 202—

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