JOURNÉE DU 20 JUIN, I
Le 20 juin, cette troupe, encore plus nombreuse, armée de piques, de haches et d'instruments meurtriers de toutes sortes, garnis de rubans aux couleurs de la nation, se porta vers le palais des Tuileries, criant : vive la fiation ! à bas le veto ! Le roi était sans gardes. Une partie de ces énergumènes monte à son appartement. La porte allait être enfoncée ; le roi ordonna qu'on l'ouvrît. MM. de Bourgainville, d'Hervilly, de Parois, d'Aubier, Acloque, Gentil et d'autres braves gens qui étaient chez M. de Sepenil, premier valet de chambre du roi entrèrent à l'instant dans l'appartement de Sa Majesté. M. de Bourgainville, voyant le flot s'avancer avec fureur, cria : " Mettez le roi dans l'embrasure de la fenêtre, et des banquettes devant lui." Six grenadiers royalistes du bataillon des Filles-Saint-
Thomas pénètrent par un escalier intérieur, et se rangent devant les banquettes. L'ordre donné par M. de Bourgainville sauva le roi du fer des assassins, parmi lesquels se trouvait un nommé Lazousky, Polonais, qui devait porter les premiers coups. Les braves défenseurs du roi disaient : " Sire, ne craignez rien." On sait la réponse du roi : " Mettez la main sur mon cœur, vous verrez si j'ai peur." M. Vanot, commandant de bataillon, avait détourné l'arme d'un scélérat, dirigée contre la personne du roi. Un grenadier des Filles- Saint-Thomas para un coup d'épée dont la direction annonçait le même dessein. Dès la porte de la chambre elle [madame Elisabeth] entend des cris de mort contre la reine ; on demande la tête de l'Autrichienne. " Ah ! laissez-leur croire que je suis la reine, dit-elle à ceux qui l'environnaient, afin qu'elle ait le temps de se sauver."
La reine n'avait pu parvenir jusqu'au roi ; elle était dans la salle du conseil, et on avait eu de même l'idée de la placer derrière la grande table, pour la guarantir, autant que possible, de l'approche des barbares. Dans cette horrible situation, conservant un maintien noble et décent, elle tenait le
dauphin devant elle, assis sur la table. Madame ' était à ses côtés ; madame la princesse de Lamballe, la princesse de Tarente, mesdames de la Roche- Aymon, de Tourzel et de Mackau, l'environnaient. Elle avait attaché à sa tête une cocarde aux trois couleurs, qu'un garde national lui avait donnée. Le pauvre petit dauphin était, ainsi, que le roi, affublé d'un énorme bonnet rouge. La horde défila devant cette table ; les espèces d'étendards qu'elle portait étaient des symboles de la plus atroce barbarie. Il y en avait un qui représentait une potence à laquelle une méchante poupée était suspendue ; ces mots étaient écrits au bas : Marie- Antoinette à la lanterne. Un autre était une planche sur laquelle on avait fixé un cœur de bœuf autour duquel était écrit : Cœur de Louis XVI. Enfin un troisième offrait les cornes d'un bœuf avec une légende obscène.
L'une des plus furieuses jacobines qui défilaient avec ces misérables, s'arrêta pour vomir mille imprécations contre la reine. Sa Majesté lui demanda si elle l'avait jamais vue : elle lui répondit que non ; si elle lui avait fait quelque mal personnel : sa réponse fut la même, mais elle ajouta : " C'est vous qui faites le malheur de la nation." " On vous l'a
dit/' reprit la reine ; " on vous a trompée. Epouse d'un roi de France, mère du dauphin, je suis Française, jamais je ne reverrai mon pays, je ne puis être heureuse ou malheureuse qu'en France : j'étais heureuse quand vous m'aimiez." Cette mégère se mit à pleurer, à lui demander pardon, à lui dire : "C'est que je ne vous connaissais pas ; je vois que vous êtes bien bonne."
Santerre, le roi des faubourgs, faisait défiler ses sujets le plus promptement qu'il pouvait ; et l'on a cru dans le temps qu'il avait ignoré le but de cette insurrection, qui était le meurtre de la famille royale. Cependant il était huit heures du soir quand le palais fut entièrement évacué. Douze députés, guidés par leur attachement à la personne du roi, étaient venus se ranger auprès de lui, dès le commencement de l'insurrection ; mais la députation de l'Assemblée n'arriva aux Tuileries qu'à six heures du soir ; toutes les portes des appartements étaient brisées. Le reine montrait aux députés l'état dans lequel était le palais du roi, et la manière outrageante dont on avait violé son asile sous les yeux même de l'Assemblée : elle s'aperçut, pendant qu'elle parlait, que Merlin de Thionville était atten-
dri au point de verser des larmes. " Vous pleurez, monsieur Merlin," lui dit-elle, '' de voir le roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre heureux." — "Il est vrai, madame," lui répondit Merlin, "je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille ; mais, ne vous y méprenez pas, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour la reine ; je hais les rois et les reines ; c'est le seul sentiment qu'ils m'inspirent, c'est ma religion." La reine ne pouvait s'expliquer une semblable frénésie, et voyait tout ce qu'on pouvait redouter de gens qui en étaient possédés.
Mémoires de Madame Campa7ij vol. II., pages 211-