JOURNÉE DU 10 AOÛT
Le roi tenait conseil avec la reine et les ministres. Un officier municipal venait de donner l'alarme, en annonçant que les colonnes des insurgés approchaient des Tuileries. — " Eh bien, que
veulent-ils ? " avait demandé le garde des sceaux de Joly. " La déchéance," répondit le municipal. "Que l'assemblée prononce donc," ajouta le ministre. " Mais après cette déchéance," dit la reine, " qu'arrivera-t-il ? " L'ofïicier municipal s'inclina sans rien répondre. Au même instant entra Roederer, qui augmenta la consternation de la cour, en annonçant que le danger était extrême, que les bandes des insurgés étaient intraitables, que la garde nationale n'était pas sûre. " Sire^' dit-il d'un ton pressant, ^^ Votive Majesté n'a pas cinq minutes à perdre ; il n'y a de sûreté pour elle que dans rassemblée nationale^ ropinion du département " est qu'il faut s'y rendre sans délai j vous n'avez pas dans les cours tm nombre d'hommes suffisant pour la défense dit château j leur volonté 71' est pas non plus bien disposée. Les canonniers, à la seitle recommandatioji de la défensive^ ont déchargé leurs ca?io?îs." Le roi répondit d'abord qu'il n'avait pas vu beaucoup de monde au Carrousel" et la reine ajouta avec vivacité que le roi avait des forces pour défendre le château. Mais, sur de nouvelles instances de Roederer, le roi, après l'avoir regardé fixement pendant quelques secondes, se tourna vers la reine, et dit en se
levant: ^^ Marchons.'' Madame Elisabeth s'adressant alors au procureur syndic, lui dit : " Monsieur Roederer, votes répondez de la vie du roi 2 " " Ouî^ 7nadame, sur la 7nîenne^'' reprit-il y "/> marcherai immédiatement devant lui."
Louis XVI. sortit de sa chambre avec sa famille, ses ministres, les membres du département, annonça aux personnes qui étaient venues au château pour le défendre qu'il se rendait à l'assemblée nationale. Il se plaça entre deux rangs de gardes nationaux mandés pour lui servir d'escorte, il traversa les appartements et le jardin des Tuileries ; une députation de l'assemblée, avertie de l'arrivée du roi, vint à sa rencontre. " Sire^'' lui dit le président de cette députation, ''H' assemblée^ e7npressée d^ concourir à votre sûreté^ vous offre, et à votre famille, un asile dans son sein.'' Le cortège se remit en route, et eut beaucoup de peine à traverser la terrasse des Feuillants," couverte d'une foule fort animée et qui proférait des injures et des menaces. Le roi et sa famille parvinrent à grand-peine dans la salle de l'assemblée, où ils se placèrent sur les sièges destinés aux ministres. ^^ Messieurs," dit alors le roi, "/> suis venu ici pour éviter un grand crime, et je pense que je ne sau-
rais être plus en sûreté' qtC au milieu de vous.*' — ^^Sire** répondit Vergniaud qui occupait le fauteuil, " votis pouvez cojnpter sur la fermeté de V assemblée nationale; "" ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées T Le roi prit alors place à côté du président. Mais Chabot rappela que l'assemblée ne pouvait point délibérer en présence du roi, et Louis XVI. passa, avec sa famille et ses ministres, dans la loge du Logographe " qui se trouvait derrière le président, et d'où l'on pouvait tout voir et tout entendre. * * *
L'assemblée était, pendant ce temps, dans les plus vives alarmes. Les premiers coups de canon y avaient répandu la consternation. A mesure que les décharges de l'artillerie devenaient plus fréquentes, l'agitation redoublait. Il y eut un moment où les membres de l'assemblée se crurent perdus. Un officier entra précipitamment dans la salle, en disant : " En place, législateurs, nous sommes forcés ! " Quelques députés se levèrent pour sortir. " Non, non," dirent les autres, " c'est ici notre poste." Les tribunes ^^ s'écrièrent aussitôt : Vive V assemblée nationale ! et l'assemblée répondit en criant : Vive la nation ! Enfin on entendit au dehors : Victoire ! victoire ! et le sort de la monarchie fut décidé.
Mignet, La Révolution Française^ vol. I., pages 247-251, abrégées.