JOURNÉE DU 10 AOÛT
Cependant nous allions toutes périr, quand un homme à longue barbe arriva en criant de la part de Pétion : Faîtes grâce aux fe7nmes j ne déshonorez pas la nation ! Un incident particulier me mit encore plus en danger que les autres. Dans mon trouble, je crus, un moment avant l'entrée des assaillants chez la reine, que ma sœur n'était pas parmi le groupe des femmes qui y étaient réunies ; et je montai dans un entresol où je supposais qu'elle s'était réfugiée, pour l'engager à en descendre, imaginant qu'il importait à notre salut de n'être pas séparées. Je ne la trouvai pas dans cette pièce ; je n'y vis que nos deux femmes de chambre et l'un des deux heiduques " de la reine, homme d'une trèshaute taille et d'une physionomie tout-à-fait martiale. Je le vis pâle et assis sur un lit ; je lui criai : "Sauvez-vous, les valets de pied et nos gens le sont déjà." " Je ne le puis," me dit cet homme, "je suis mort de peur." Comme il me disait ces mots, j'entends une troupe d'hommes monter précipitamment l'escalier, ils se jettent sur lui, je le vois assas-
siner. Je cours vers l'escalier, suivie de nos femmes. Les assassins quittent l'heiduque pour venir à moi. Ces femmes se jettent à leurs pieds et saisissent les sabres. Le peu de largeur de l'escalier gênait les assassins ; mais j'avais déjà senti une main terrible s'enfoncer dans mon dos, pour me saisir par mes vêtements, lorsqu'on cria du bas de l'escalier : " Que faites-vous là-haut ? " L'horrible Marseillais qui allait me massacrer répondit un heùiy dont le son ne sortira jamais de ma mémoire. L'autre voix répondit ces seuls mots : On ne tue pas les fe7nmes.
J'étais à genoux, mon bourreau me lâcha et me dit : Lève-toi, coquine, la nation te fait grâce. La grossièreté de ces paroles ne m'empêcha pas d' éprouver soudain un sentiment inexprimable qui tenait presque autant à l'amour de la vie, qu'à l'idée que j'allais revoir mon fils et tout ce qui m'était cher. Un instant auparavant, j'avais moins pensé à la mort que pressenti la douleur que m'allait causer le fer suspendu sur ma tête. On voit rarement la mort de si près sans la subir. Je peux dire qu'alors les organes, lorsqu'on ne s'évanouit pas, sont dans tout leur développement, et que j'enten-
dais les moindres paroles des assassins, comme si j'eusse été de sang-froid.
Cinq ou six hommes s'emparèrent de moi et de mes femmes, et, nous ayant fait monter sur des banquettes placées devant les fenêt4'es, nous ordonnèrent de crier : Vive la nation !
Notre course, du palais des Tuileries jusque chez ma sœur, fut des plus pénibles. Nous vîmes tuer plusieurs Suisses qui se sauvaient ; les coups de fusil se croisaient de tous côtés. Nous passâmes sous les murs de la galerie du Louvre ; on tirait du parapet dans les fenêtres de la galerie, pour atteindre les chevaliers dit poignai'd ; c'était ainsi que le peuple désignait les sujets fidèles qui s'étaient réunis aux Tuileries pour défendre le roi.
Les brigands avaient cassé des fontaines qui étaient dans la première antichambr-e de la reine ; l'eau mêlée au sang avait teint le bas de nos robes blanches. Les poissardes criaient après nous, dans les rues, que nous étions attachées à TAutrichienne. Nos gardiens alors nous montrèrent des égards et nous firent entrer sous une porte cochère pour ôter nos robes ; mais nos simples jupons de dessous étant trop courts et nous donnant l'air de personnes
déguisées, d'autres poissardes se mirent à crier que nous étions de jeunes suisses habillés en femmes. Nous vîmes alors venir dans la rue un groupe de cannibales portant la tête du pauvre Mandat.^^ Nos gardes nous firent entrer précipitamment dans un petit cabaret, demandèrent du vin, et nous dirent de boire avec eux. Ils assurèrent la cabaretière que nous étions leurs sœurs et de bonnes patriotes. Les Marseillais nous avaient heureusement quittés pour retourner aux Tuileries. Un des hommes qui étaient restés avec nous me dit à voix basse : " Je suis ouvrier en gaze dans le faubourg ; j'ai été forcé de marcher ; je ne suis pas pour tout cela. Je n'ai tué personne et je vous ai sauvée ; vous avez couru de grands risques, quand nous avons rencontré les furieuses qui portent la tête de Mandat. Ces horribles femmes, hier à minuit sur la place de la Bastille, disaient qu*il leur fallait la revanche du 6 octobre, de Versailles, et elles avaient fait serment de tuer de leurs propres mains la reine et toutes les femmes qui lui sont attachées. C'est le danger de l'action qui vous a sauvées toutes." En passant sur le Carrousel, j'avais vu ma maison en flammes ; mais, le premier moment d'effroi
passé, je ne pensais point à mes malheurs personnels. Mes idées se portaient uniquement vers l'affreuse position de la reine.
J'empruntai des hardes ; je me rendis avec ma sœur aux Feuillants ; nous y arrivâmes en même temps que M. Thierry de Villedavray, premier valet de chambre du roi. On nous mena dans un bureau ; nous y écrivîmes nos noms, nos demeures : on nous donna des cartes pour monter dans les pièces qui appartenaient à l'archiviste Camus, où était le roi avec sa famille.
En entrant dans la première pièce, une personne qui y'était me dit : " Ah ! vous êtes une brave femme ; mais où est ce Thierry, cet homme comblé des faveurs de son maître ? " — " Le voici," dis-je, " il me suit, et je vois que même les scènes de mort ne bannissent pas ici le sentiment de la jalousie."
Attachée à la cour dès ma plus tendre jeunesse, j'étais connue de beaucoup de gens que je ne connaissais pas. En traversant un corridor au-dessus du cloître, et qui conduisait aux cellules habitéeg par l'infortuné Louis XVI. et sa faniille, plusieurs grenadiers s'adressèrent à moi, en m'appelant par mon nom. Un d'eux nje dit : ^' Eh bien ! le voilà
perdu le pauvre roi ; le comte d'Artois s'en serait mieux tiré." — " Pas mieux," dit l'autre.
La famille royale occupait un petit appartement composé de quatre cellules des anciens Feuillants. Dans la première étaient les hommes qui avaient suivi le roi : M. le prince de Poix, M. le baron d'Aubier, M. de Saint-Pardou, écuyer de madame Elisabeth, M. Goguelat, MM. de Chamilly et Hue. Dans la seconde pièce nous trouvâmes le roi. On lui rafraîchissait les cheveux ^^ ; il en prit deux mèches, en donna une à ma soeur et une à moi. Nous voulûmes lui baiser la main ; il s'y opposa et nous embrassa sans rien dire. Dans la troisième pièce était la reine, couchée et dans un état de douleur qui ne peut se définir. Nons la trouvâmes seule avec une grosse femme dont l'air était assez honnête. C'était la gardienne de cet appartement ; elle servait la reine qui n'avait encore personne à elle. Sa Majesté nous tendit les bras, en criant : " Venez, malheureuses femmes, venez en voir une encore plus malheureuse que vous, puisque c'est elle qui fait votre malheur à toutes. Nous sommes perdus," ajouta-t-elle ; " nous voilà arrivés où l'on nous a menés depuis trois ans par tous les outrages
possibles ; nous succomberons dans cette horrible révolution ; bien d'autres périront après nous. Tout le monde a contribué à notre perte, les novateurs comme des fous ; d'autres comme des ambitieux pour servir leur fortune, car le plus forcené des jacobins voulait de l'or et des places, et la foule attend le pillage. Il n'y a pas un patriote dans toute cette infâme horde ; le parti des émigrés avait ses brigues et ses projets ; les étrangers voulaient profiter des dissensions de la France : tout le monde a sa part dans nos malheurs."
Mémoires de M-adame Campan^ vol. II., pages 225-256, abrégées.
MORT AU ROI ! [révolution DE PARIS.]
Peuple, la grande journée du 10 août estmanquée pour toi ; jamais peut-être il ne s'offrira une occasion plus belle d'imprimer une terreur salutaire dans l'âme des tyrans, en leur laissant un grand exemple de ta sévère équité dans la personne de Louis le Traître et de sa Médicis}"^ * * * Le chef des conspirateurs est entre tes mains et tu le laisses vivre ! tu le gardes comme un otage ! Quel mélange d'énergie et de faiblesse i * * * Une
nation se montre sur un pied respectable quand elle grave sur l'échafaud destiné aux coupables :
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois,^*
— Donnons, dans la personne des Bourbons et de tous leurs complices, un exemple éclatant qui fasse pâlir les autres rois. Qu'ils aient toujours devant eux et présent à leur pensée le fer de la guillotine toinbant sur la tête ignoble de Louis XVI., sur le chef altier et insolent de sa complice. * * * Hatin, La Presse en France, vol. VI., page 351.