‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 45 sur 83 · ADIEUX DE LOUIS Â SA FAMILLE · texte numérisé non relu

ADIEUX DE LOUIS Â SA FAMILLE

A HUIT heures et quelques minutes, Louis demanda à voir sa famille, qu'un des commissaires se chargea d'aller chercher. Je laisse parler Cléry :

" Le roi me dit : Vous direz à M. de Firmont qu'il ne sorte pas de mon cabinet, je craindrais que sa vue ne fît trop de mal à ma famille."

" A huit heures et demie la famille royale arriva, fondant en larmes. Je fermai la porte, qui était en vitrage. Le roi s'assit, la reine à sa gauche, madame Elisabeth à sa droite, madame Royale presque en face, et le jeune prince resta debout entre les jambes du roi : tous étaient penchés vers lui et le tenaient souvent embrassé. Cette scène de douleurs dura sept grands quarts d'heure, pendant lesquels il fut impossible de rien entendre ; on voyait seulement qu'après chaque phrase du roi, les sanglots des princesses redoublaient, duraient quelques minutes, et qu'ensuite le roi recommençait à parler ; il fut aisé de juger à leurs mouvements que lui-même venait de leur apprendre sa condamnation.

" A dix heures un quart, le roi se leva le premier,

et tous le suivirent. J'ouvris la. porte ; la reine tenait le roi par le bras droit. Leurs Majestés donnaient chacune une main à Monsieur le Dauphin ; Madame Royale, à la gauche, tenait le roi embrassé par le milieu du corps ; madame Elisabeth du même côté, mais un peu plus en arrière, avait saisi le bras de son auguste frère. Ils firent quelques pas vers la porte d'entrée, en poussant les gémissements les plus douloureux : * Je vous assure, leur dit le roi,' que je vous verrai demain matin à huit heures. — * Vous nous le promettez ?' répétèrent-ils tous ensemble. — ' Oui, je vous le promets.' — * Pourquoi pas à sept heures ? ' dit la reine. — ' Eh bien ! oui, à sept heures,' répondit le roi. * Adieu i ' * * *

" Il prononça cet adieu d'une manière si expressive, que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie aux pieds du roi, qu'elle tenait embrassé. Je la relevai, et j'aidai madame Elisabeth à la soutenir. Le roi, voulant mettre fin à cette scène déchirante, leur donna les plus tendres embrassements, et eut la force de s'arracher de leurs bras. ' Adieu 1 * * * adieu ! ' dit-il ; et il rentra dans sa chambre.

" Quoique les deux portes fussent fermées, on

continua d'entendre les cris et les gémissements des princesses dans l'escalier. Le roi rejoignit son confesseur dans le cabinet de la tourelle. Ils y restèrent jusqu'à minuit et demi ; alors je déshabillai le roi ; et comme j'allais pour lui arranger les cheveux, il me dit : ' Ce n'est pas la peine.' Puis, en le couchant, comme je fermais les rideaux : * Cléry, vous m'éveillerez à cinq heures.*

" A peine fut-il couché, qu'un sommeil profond s'empara de ses sens ; il dormit sans interruption.

"J'entendis sonner cinq heures, et j'allumai le feu ; au bruit que je fis, le roi s'éveilla.

" J'habillai le roi et le coiffai, toujours en présence de deux municipaux. La toilette achevée, le roi me dit de prévenir M. de Firmont.

" Je plaçai une commode au milieu de la chambre, et je la préparai en forme d'autel pour dire la messe. On avait apporté à deux heures du matin tout ce qui était nécessaire. La messe commença à six heures. Pendant cette auguste cérémonie, il régna un grand silence. Le roi, toujours à genoux, entendit la messe avec le plus saint recueillement. Sa Majesté communia.

" Après la messe, le roi rentra dans son cabinet.

A sept heures il en sortit, m'appela, et, me tirant dans l'embrasure de la croisée, il me dit : * Vous remettrez ce cachet à mon fils, * * * cet anneau à la reine ; dites-lui bien que je la quitte avec peine. Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille : vous le lui remettrez aussi * * * Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassements ! ' * * * Il essuya quelques larmes, puis il ajouta, avec l'accent le plus douloureux : ' Je vous charge de leur faire mes adieux ! ' * * * " Barrau : Révolution Française^ pages 325-327.

LETTRE DE l'EXÉCUTEUR AU JOURNAL DE BRUXELLES, NO. 42.

Voici la copie exacte de ma lettre pour détruire l'anecdote où l'on me faisait parler :

Descendant de la voiture pour l'exécution, on lui dit qu'il fallait ôter son habit. Il fit quelques difficultés, en disant qu'on pouvait l'exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit.

Il fit encore la même difficulté lorsqu'il s'agit de lui lier les mains, qu'il donna ensuite lui-même lorsque la personne qui l'accompagnait lui eut dit que c'était un dernier sacrifice. Alors il s'informa si les tambours battraient toujours : il lui fut répondu qu'on n'en savait rien, et c'était la vérité. Il monta sur l'échafaud et voulut s'avancer sur le devant comme pour parler, mais on lui représenta que la chose était impossible. Il se laissa alors conduire à l'endroit où on l'attacha, et d'où il s'est écrié très-haut : Peuple, je meurs in7iocent! Se tournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent de tout ce clo7it on m'inculpe j je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français.

Voilà ses véritables et dernières paroles.

L'espèce de petit débat qui se fit au pied de l'échafaud roulait sur ce qu'il ne croyait pas nécessaire qu'il ôtât son habit et qu'on lui liât les mains. Il fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.

Pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste très convaincu qu'il avait puisé cette fermeté dans les principes de la

religion, dont personne ne paraissait plus pénétré et plus persuadé que lui.

Vous pouvez vous servir de ma lettre, comme contenant les choses les plus vraies et la plus exacte vérité. signé Samson,

Exécuteur des jugements criminels.

Ce 23 février, 1793.

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