JOURNÉE DU 31 MAI
Toute la nuit se passa en préparatifs ; le tocsin sonna, la générale battit, les rassemblements se formèrent. Le dimanche matin, vers huit heures. Henriot se présenta au conseil général, et déclara à ses complices, au nom du peuple insurge\ qu'on ne déposerait les armes qu'après avoir obtenu l'arrestation des députés conspirateurs. Il se mit ensuite à la tête des immenses attroupements qui étaient sur la place de l'Hotel-de-Ville, les harangua, et donna le signal du départ. Il était près de dix heures lorsque les insurgés arrivèrent sur la place du Carrousel. Henriot plaça autour du château les bandes les plus dévouées, et bientôt la convention fut investie par quatre-vingt mille hommes, dont le plus grand nombre ignorait ce qu'on exigeait de lui, et était plus disposé à défendre qu'à attaquer la députation.
La plupart des proscrits ne s'étaient point rendus dans l'assemblée. Quelques-uns, courageux jusqu'au bout, étaient venus braver l'orage, pour la dernière fois. Dès le commencement de la séance, l'intrépide Lanjuinais monte à la tribune. " Je demande," dit-il, " à parler sur la générale qui bat dans tout Paris." Il est aussitôt interrompu par les cries à bas ! à bas ! il veiit la guerre civile ! il veut la contre-r évolution ! il caloimiie Paris ! il insulte le peuple ! Malgré les menaces, les outrages, les cris de la Montagne et des tribunes, Lanjuinais dénonce les projets de la commune et des factieux ; son courage augmente avec ses périls. "Vous nous accusez," dit-il, " de calomnier Paris ! Paris est pur, Paris est bon, Paris est opprimé par des tyrans qui veulent du sang et de la domination." Ces paroles deviennent le signal du plus violent tumulte ; plusieurs députés montagnards se précipitent vers la tribune pour en arracher Lanjuinais, qui s'y attache fortement, et qui, avec l'accent du plus généreux courage, s'écrie encore : " Je demande que tous ceux qui voudront s'arroger une autorité nouvelle, contraire à la loi, soient mis hors la loi, et qu'il soit permis à tout citoyen de leur courir
SUS." A peine a-t-il achevé, que les pétitionnaires insurgés viennent demander son arrestation et celle de ses collègues. " Citoyens," disent-ils en finissant, "le peuple est las de voir ajourner son bonheur, il le laisse encore un instant dans vos mains ; sauvezle, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver luimême ! "
La droite demande l'ordre du jour sur la pétition des insurgés. La convention passe à l'ordre du jour. Aussitôt les pétitionnaires sortent dans une attitude menaçante, les hommes quittent les tribunes, on crie aux armes, et un grand bruit se fait entendre au dehors. Sauvez le peuple, dit un Montagnard, sauvez vos collègues en décrétant leur arrestation provisoire. — Non, non, répondit la droite et même une partie de la gauche. — Nous partagerons tous leur sort, s'écrie La Réveillère-Lépaux. Le comité de salut public,^ chargé de faire un rapport, épouvanté de la grandeur du péril, proposa, comme au 31 mai, une mesure en apparence conciliatoire, pour satisfaire les insurgés sans sacrifier entièrement les proscrits. " Le comité s'adresse," dit Barrère, " au patriotisme, à la générosité des membres accusés : il leur demande la suspension de leur
pouvoir, en leur représentant que c'est la seule raison qui puisse faire cesser les divisions qui affligent la république, et y ramener la paix." Quelques-uns d'entre eux adhérèrent à cette mesure. Isnard se suspendit lui-même ; Lanthénas, Dussaulx et Fauchet imitèrent son exemple ; Lanjuinais ne le suivit point. " J'ai, je crois, jusqu'à ce moment, montré quelque courage," dit-il, "n'attendez de moi ni suspension ni démission." Violemment interrompu : " Quand les anciens," ajouta-t il, préparaient un sacrifice, ils couronnaient la victime de fleurs et de bandelettes, en la conduisant à 1' autel : le prêtre l'immolait, mais il ne l'insultait pas." Barbaroux fut aussi ferme que Lanjuinais. " J'ai juré," dit-il, " de mourir à mon poste ; je tiendrai mon serment." Les conjurés de la Montagne s'élevèrent eux-mêmes contre la proposition du comité. Marat prétendit qu'il fallait être pur pour faire des sacrifices, et Billaud-Varennes demanda le jugement des Girondins, et non leur suspension. Pendant que ce débat avait lieu, un député de la Montagne, Lacroix, entre précipitamment dans la salle, s'élance à la tribune, déclare qu'il vient d'être insulté à la porte, qu'on l'a empêché de sortir, et
que la convention n'est pas libre. Un grand nombre de Montagnards s'indignant contre Henriot et contre ses troupes, Danton dit qu'il faut venger vigou7'eusement la majesté nationale outragée. Barrère propose à la convention de se présenter au peuple ; " Représentants," dit-il, " ordonnez votre liberté, suspendez votre séance, faites baisser devant vous ces baïonnettes qui vous entourent." La convention entière se lève et se met en marche, précédée de ses huissiers, ayant en tête son président couvert en signe de détresse. Elle arrive à une issue qui donnait sur la place du Carrousel, et trouve Henriot à cheval le sabre à la main. " Que demande le peuple ? " lui-dit le président Hérault de Séchelles ; " la convention n'est occupée que de son bonheur." — "Hérault," répond Henriot, "le peuple n'est pas levé pour entendre des phrases, il veut qu'on lui livre vingt-quatre coupables." — "Qu'on nous livre tous," s'écrient ceux qui entourent le président. Henriot se retourne alors vers les siens, et crie : Ca?t07imers à vos pièces ! Deux canons sont pointés sur la convention, qui recule, entre dans le jardin, le traverse et se présente à plusieurs passages qu'elle trouve également fermés. Partout les soldats sont sous
les armes, Marat parcourt leurs rangs, il excite, il encourage les insurgés : " Point de faiblesse," leur dit-il, "ne quittez pas votre poste qu'on ne vous les ait livrés." La convention rentre alors dans l'enceinte de ses séances, accablée de son impuissance, convaincue de l'inutilité de ses efforts, et tout-à-fait asservie. L'arrestation des proscrits n'est plus combattue. Marat, vrai dictateur de l'assemblée, décide souverainement du sort de ses membres. " Dussaulx," dit-il, " est un vieillard radoteur, incapable d'être chef de parti ; Lanthénas est un pauvre d'esprit qui ne mérite pas qu'on songe à lui ; Ducos n'a eu que quelques opinions erronées, et ne saurait être un chef contre-révolutionnaire. Je demande qu'on les excepte et qu'on les remplace par Valazé." Et l'on retranche de la liste Dussaulx, Lanthénas, Ducos, et l'on y ajoute Valazé. La liste fut ainsi arrêtée, sans que la moitié de l'assemblée prît part au décret.
Voici les noms de ces illustres proscrits. On décréta d'arrestation les Girondins Gensonné, Guadet, Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau, Lidon, Rabaud, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Le-
hardy, Lesage, Louvet, Valazé, le ministre des affaires étrangères Lebrun, le ministre des contributions Clavières, et les membres des Douze,^ Kervelegan, Gardien, Rabaud-Samt-Etienne, Boileau, Bertrand, Vigée, Molleveau, Henri La Rivière, Gomaire, et Bergoing. La convention les mit en détention chez eux, et les plaça sous la sauvegarde du peuple. Dès ce moment, la consigne qui retenait l'assemblée prisonnière fut levée, et la multitude s'écoula, mais dès ce moment aussi, il n'y eut plus de convention libre.
Mignet, Révolution Française^ vol. L, pages 347-
ARRESTATION DE Mme. ROLAND [l^^ JUIN, 1793].
J'ÉTAIS assise à peine, que j'entends frapper chez moi ; il était environ minuit : une nombreuse députation de la Commune se présente et me demande Roland. ^'11 n'est pas chez lui." — "Mais," me dit le personnage qui portait le hausse-col '" d'officier, *' où peut- il être ? quand reviendra-t-il ? Vous devez connaître ses habitudes, et pouvez juger de son retour."— "J'ignore," lui répliquai-je, "si vos ordres vous autorisent à me faire de semblables questions, mais je sais que rien ne peut m'obliger à y répondre.
Roland a quitté sa maison tandis que j'étais à la Convention ; il n'a pu me faire ses confidences, et je n'ai rien de plus à dire." La bande se retira fort mécontente ; je m'aperçus qu'elle laissait sentinelle à ma porte, et garde à celle de la maison ; je présumai qu'il n'y avait plus qu'à prendre des forces pour soutenir ce qui pourrait arriver. J'étais accablée de fatigue : je me fis donner à souper ; je finis mon billet, le confiai à ma fidèle bonne, et me couchai. Je dormais profondément depuis une heure, lorsque mon domestique entre dans ma chambre, pour m'annoncer que des messieurs de la section me priaient de passer au cabinet : " J'entends ce que cela veut dire," répliquai-je ; " allez, mon enfant, je ne les ferai pas attendre." Je saute en bas du lit, je m'habille ; ma bonne arrive et s'étonne de ce que je prends la peine de mettre autre chose qu'un peignoir : " C'est qu'il faut être décemment pour sortir," observai-je. La pauvre fille me fixe avec des yeux qui se remplissaient de pleurs : je passe dans l'appartement. " Nous venons, Citoyenne, vous mettre en arrestation et apposer les scellés." " — " Où sont vos pouvoirs ? " — " Les voici," dit un homme, en tirant de sa poche un
mandat du comité révolutionnaire," sans motif d'arrestation, pour me conduire à l'Abbaye. — "Je puis, comme Roland, vous dire que je ne connais pas ces comités, que je n'obtempère pas à ces ordres, et que vous ne me sortirez d'ici que par la violence." — " Voilà un autre ordre," se hâta d'exprimer, d'un ton avantageux, un petit homme à face ingrate ; et il m'en lut un de la Commune qui portait également, sans déduction de motif, l'arrestation de Roland et son épouse.
*' Comment comptez-vous procéder. Messieurs ? " "Nous avons envoyé chercher le juge de paix de la section, et vous voyez un détachement de sa force armée." Le juge de paix arrive ; on passe dans mon salon ; on appose les scellés partout, sur les fenêtres, sur les armoires au linge ; un homme voulait qu'on les mît sur un forte-piano ; on lui observe que c'est un instrument : il tire un pied de sa poche," il en mesure les dimensions, comme s'il lui donnait quelque destination. Je demande à sortir les objets composant la garde-robe de ma fille, et je fais pour moi-même un petit paquet de nuit. Cependant, cinquante, cent personnes entrent et sortent continuellement, remplissent deux
pièces, environnent tout, et peuvent cacher les malveillans qui se proposeraient de dérober ou de déposer quelque chose : l'air se charge d'émanations infectes, je suis obligée de passer près de la fenêtre de l'antichambre pour y respirer. L'officier n'ose point commander à cette foule de se retirer ; il lui adresse parfois une petite prière qui n'en produit que le renouvellement. Assise à mon bureau, j'écris à un ami sur ma situation, et pour lui recommander ma fille ; comme je pliais la lettre : " Il faut, Madame," s'écrie M. Nicand (c'était le porteur d'ordre de la Commune), " lire votre lettre, et nommer la personne à qui vous l'adressez." — " Je consens à la lire, voyez si cela vous suffit." — "Il vaudrait mieux dire à qui vous l'écrivez." — " Je n'en ferai rien ; le titre de mon ami n'est point tel en ce moment que je veuille vous nommer ceux à qui je le confie " ; et je déchirai ma lettre. Comme je tournais le dos, ils en ramassèrent les morceaux pour les fermer sous les scellés ; j'eus envie de rire de ce sot acharnement ; il n'y avait point d'adresse. Enfin, à sept heures du matin, je laissai ma fille et mes gens, après les avoir exhortés au calme et à la patience ; je sentais leurs pleurs m'honorer
plus que l'oppression ne pouvait me consterner. "Vous avez là des personnes qui vous aiment," dit un de ces commissaires. — " Je n'en ai jamais eu d'autres près de moi," répliquai-je, et je descendis. Je trouvai deux haies d'hommes armés, depuis le bas de l'escalier jusqu'au fiacre arrêté de l'autre côté de la rue, et une foule de curieux ; j'avançai gravement à petits pas, considérant cette troupe lâche ou abusée. La force armée suivit la voiture sur deux files ; ce malheureux peuple, qu'on trompe et qu'on égorge dans la personne de ses vrais amis, attiré par le spectacle, s'arrêtait sur mon passage, et quelques femmes criaient à la guillotmeJ^^ "Voulez-vous qu'on lève les portières?" me disent obligeamment les commissaires. — " Non, Messieurs, l'innocence, tout opprimée qu'elle soit, ne prend jamais l'attitude des coupables ; je ne crains les regards de personne ; et je ne veux me soustraire à ceux de qui que ce soit." — " Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes ; vous attendez paisiblement justice." — " Justice ! si elle se faisait, je ne serais pas actuellement en votre pouvoir ; mais une procédure inique me conduirait à l'échafaud, que j'y monterais ferme et tranquille,
comme je me rends à la prison. Je gémis pour mon pays ; je regrette les erreurs d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur ; mais j'apprécie la vie, je n'ai jamais craint que le crime, je méprise l'injustice et la mort."
Méînoires de Madame Roland^ Paris, 1827, vol. II., pages 86-91.
MORT DE EAILLY.
EisTTRE tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly. Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans les procès de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La scène du Champ de Mars, la proclamation de la loi martiale, et la fusillade qui s'en était suivie, étaient les événements le plus souvent et le plus amèrement reprochés au parti constituant. C'était sur Bailly, l'ami de Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante. Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ de Mars, théâtre de ce qu'on appelait son crime. Ce fut le II novembre, et par un temps froid et plu-
vieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il était maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long trajet de la Conciergerie au Champ de Mars, on lui agitait sous le visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme de son supplice ; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang. Alors on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération ; on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et vis-à-vis le quartier de Chaillot, ou Bailly avait passé sa vie et composé ses ouvrages. Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs fois le Champ de Mars. La tête nue, les mains derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue, d'autres lui donnent des coups de pied ou de bâton. Accablé, il tombe ; on le relève de nouveau.
La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un tremblement involontaire. " Tu trembles," lui dit un soldat. — " Mon ami," répond le vieillard, " c'est de froid." Après plusieurs heures de cette torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge ; le bourreau s'empare de lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes le plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
Thiers, Révoliitmi Fra7içaise^ vol. III., pages 266—