‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 52 sur 83 · PROCÈS DES DANTONISTES · texte numérisé non relu

PROCÈS DES DANTONISTES

Le lendemain, 13 germinal [2 avril], les accusés furent conduits au tribunal au nombre de quinze. Ou avait réuni ensemble les cinq chefs modérés, Danton, Herault-Séchelles, Camille, Philipeaux, Lacroix ; les quatre accusés de faux. Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Eglantme ; les deux beaux-frères de Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux Westermann, accusé d'avoir partagé la corruption et les complots de Danton ; enfin deux étrangers, amis des accusés, l'Espagnol Gusman, et le Danois Diederichs.

La foule accourue jpour voir les accusés était immense. Un reste de l'intérêt qu'avait inspiré Danton s'était réveillé en sa présence. Fouquier- Tinville, les juges et les jurés, tous révolutionnaires subalternes tirés du néant par sa main puissante, étaient embarrassés en sa présence : son assurance,

sa fierté leur imposaient, et il semblait plutôt l'accusateur que l'accusé. Le président Hermann et Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurés au sort, comme le voulait la loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient les solides. On interrogea ensuite les accusés. Quand on adressa à Danton les questions d'usage sur son âge et son domicile, il répondit fièrement qu'il avait trente-quatre ans, et que bientôt son nom serait au Panthéon," et lui dans le néant. Camille répondit qu'il avait trentetrois ans, l'âge du sans-culotte Jésus Christ lorsqu'il mourut. Bazire en avait vingt-neuf. Hérault- Sechelles, Philipeaux en avaient trente-quatre. Ainsi les talents, le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore réuni dans ce nouvel holocauste, comme dans celui des Girondins. * * * *' Danton," lui dit le président, " la convention vous accuse d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les Girondins, avec l'étranger, et avec la faction qui veut rétablir Louis XVII." " Ma voix," répondit Danton," avec son organe puissant, " ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la calomnie. Que les lâches

qui m'accusent paraissent et je les couvrirai d'ignominie. * * * Que les comités se rendent ici, je ne répondrai que devant eux ; il me les faut pour accusateurs et pour témoins. * -^^ * Qu'ils paraissent. * * '^ Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement * * * Je vous l'ai dit : le néant sera bientôt mon asile. La vie m'est à charge, qu'on me l'arrache * * =!= n t^q tarde d'en être délivré." En achevant ces paroles, Danton était indigné, son cœur était soulevé d'avoir à répondre à de pareils hommes. Sa demande de faire comparaître les comités, et sa volonté pro-. noncée de ne répondre que devant eux, avait, intimidé le tribunal, et causé une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eût été cruelle pour eux ; ils auraient été couverts de confusion, et la condamnation fût peut-être devenue impossible. "Danton," dit le président, "l'audace est le propre du crime ; le calme est celui de l'innocence." A ce mot, Danton s'écrie : " L'audace individuelle est réprimable, sans doute ; mais cette audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, dont j'ai tant de fois servi la liberté, est la plus méritoire de toutes les vertus. Cette audace

est la mienne : c'est celle dont je fais ici usage pour la république contre les lâches qui m'accusent. Lorsque je me vois si bassement calomnié, puis-je me contenir ? Ce n'est pas d'un révolutionnaire comme moi qu'il faut attendre une défense froide. * * * Les hommes de ma trempe sont inappréciables dans les révolutions * * * c'est sur leur front qu'est empreint le génie de la liberté." En disant ces mots, Danton agitait sa tête et bravait le tribunal. Ses traits si redoutés produisaient une impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait échapper un murmure approbateur. — " Moi ! " continuait Danton, " moi accusé d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, d'avoir rampé aux pieds de vils despotes ! c'est moi que l'on somme de répondre à \3, justice inévitable, inflexible ! * * * Et toi, lâche Saint- Just, tu répondras à la postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberté f * * * En parcourant cette liste d'horreurs," ajouta Danton en montrant l'acte d'accusation, "je sens tout mon être frémir." * * *

Le lendemain l'afHuence était la même au tri-

bunal. Danton et ses collègues, aussi fermes et aussi opiniâtres, demandent encore la comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comités. Fouquier, pressé de répondre, dit qu'il ne s'oppose pas à ce qu'on appelle les témoins nécessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accusés, qu'il n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-même. A cela Fouquier réplique qu'il appellera tous ceux qu'on désignera, excepté les membres de la convention, parce que c'est à l'assemblée qu'il appartient de décider si ses membres peuvent être cités. Les accusés se récrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se défendre. Le tumulte est à son comble. Le président interroge encore quelques accusés, Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hâte de lever la séance.

Le troisième jour, en effet, les accusés avaient résolu de renouveler leurs sommations. Tous à la fois se lèvent, et pressent Fouquier de faire comparaître les témoins qu'ils ont demandés. Ils exigent plus encore ; ils veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les dénonciations qu'ils ont à faire, contre le projet de dicta-

ture qui se manifeste chez les comités. Fouquier, embarrassé, ne sait plus quelle réponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe dans la salle voisine, trouve Amar et Vouland, qui, tout essoufflés encore, lui disent : " Nous tenons les scélérats, voilà de quoi vous tirer d'embarras " : et ils lui remettent le décret que Saint- Just venait de faire rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre à l'audience, demande la parole, et lit le décret affreux. — Danton, indigné, se lève alors : " Je prends," dit-il, " l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le tribunal." — " C'est vrai ! " disent plusieurs voix dans la salle. Le public entier est étonné, indigné même du déni de justice commis envers les accusés. L'émotion est générale ; le tribunal est intimidé.

" Un jour," ajoute Danton, " la vérité sera connue. * * * Je vois de grands malheurs fondre sur la France. * * * Voilà la dictature ; elle se montre à découvert et sans voile." — Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa femme, s'écrie avec désespoir : " Les scélérats ! non contents de m'égorger, moi, ils veulent égorger ma femme ! " — Danton aperçoit dans le fond de la salle

et dans le corridor Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de l'effet du décret. Il les montre du poing : " Voyez," s'écrie-t-il, " ces lâches assassins ; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'à la mort ! " — Vadier et Vouland, effrayés, disparaissent. Le tribunal, pour toute réponse, lève la séance.

Le lendemain était le quatrième jour, et le jury avait la faculté de clôturer les débats, en se déclarant suffisamment instruit. En conséquence, sans donner aux accusés le temps de se défendre, le jury demande la clôture des débats. Camille entre en fureur, déclare aux jurés qu'ils sont des assassins, et prend le peuple à témoin de cette iniquité. On l'entraîne alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il résiste, et on l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland parlent vivement aux jurés, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'être excités. Le président Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur dire qu'on a intercepté une lettre écrite à l'étranger, qui prouve la complicité de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurés seulement osent appuyer les accusés, mais la majorité l'emporte.

Le président du jury, le nommé Trinchard, rentre plein d'une joie féroce, et prononce de l'air d'un furieux la condamnation inique.

On ne voulut pas s'exposer à une nouvelle explosion des condamnés, en les faisant remonter de la prison à la salle du tribunal pour entendre leur sentence ; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyèrent sans vouloir le laisser achever, et en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la mort. Une fois la condamnation prononcée, Danton, qui avait été soulevé d'indignation, redevint calme et fut rendu à tout son mépris pour ses adversaires.

Camille, bientôt apaisé, versa quelques larmes sur son épouse ; et, grâce à son heureuse imprévoyance, n'imagina pas qu'elle fût menacée de la mort, ce qui aurait rendu ses derniers moments insupportables. Hérault fut gai comme à l'ordinaire. Tous les accusés furent fermes, et Westermann se montra digne de sa bravoure si célèbre.

Ils furent exécutés le 16 germinal (5 avril). I.a troupe infâme payée ■ pour outrager les victimes suivait les charrettes. Camille, à cette vue, éprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler à la multitude, et il vomit contre le lâche et hypo-

crite Robespierre les plus véhémentes imprécations. Les misérables envoyés pour l'outrager lui répondirent par des injures. Dans son action violente, il avait déchiré sa chemise et avait les épaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et plein de mépris, dit à Camille : " Reste donc tranquille, et laisse là cette vile canaille."— Arrivé au pied de l'échafaud, Danton allait embrasser Hérault-Séchelles, qui lui tendait les bras : l'exécuteur s'y opposant, il lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles : " Tu peux donc être plus cruel que la mort ! Va, tu n'empêcheras pas que, dans un moment, nos têtes s'embrassent dans le fond du panier." "

Thiers, Révolution Fra7içaise, vol. III., pages 427-437, abrégées.

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