‹ Tableaux de la révolution française; an historical French reader ed. with notesChapitre 53 sur 83 · LETTRE DE CAMILLE DESMOULINS À SA FEMME · texte numérisé non relu

LETTRE DE CAMILLE DESMOULINS À SA FEMME

Prison du Luxembourg,

Duodi (Lundi), Germinal (Avril),

5 heures du matin.

Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux : on est libre, quand on dort ; on n'a point le sentiment de sa captivité : le ciel a eu pitié de moi. Il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous

embrassais tour à tour, toi, Horace et Duroupe, qui était à la maison ; mais notre petit ^® avait perdu un œil, par une humeur qui venait de se jeter dessus ; et la douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot ; il faisait un peu de jour, ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t'écrire. Mais ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verroux qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme ; j'ai fondu en larmes, ou plutôt j'ai sangloté, en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ô ma chère Lucile ! où es-tu ? (Ici on remarque la trace d'une larme.) Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon cœur s'est également fendu, quand j'ai aperçu, dans le jardin, ta mère : un mouvement machinal m'a jeté à genoux contre les barreaux ; j'ai joint les mains, comme implorant sa pitié ; elle qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur (Ici encore une trace de larmes), à son mouchoir et à son voile, qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus près, avec toi,

afin que je vous voie mieux ; il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien bonne ; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux branches qui s'attachent à la tête : tu demanderais du no. 15 ; le m^archand sait ce que cela veut dire ; mais surtout, je t'en conjure, Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu'il te donne deux séances par jour. Dans l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait ; en attendant, envoie-moi tes cheveux, que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voila revenu au temps de nos premiers amours, où quelqu'un m'intéressait, par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : eh bien ! vous l'avez vue, lui dis-je ? comme je le disais autrefois à cet abbé Laudreville, et je me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque

chose de toi. C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, à ce qu'il me paraît, deux fois par jour, le matin et le soir ; ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que l'aurait été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans mon apparlement, j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir, j'ai hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui souffrait ; il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit : ô mon dieu ! s'est-il écrié, à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé, et j'af reconnu distinctement la voix de Fabre d'Eglantine : oui, je suis Fabre, m'a-t-il dit ; mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserés plus étroitement ; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle, si un cachot pouvait l'être. Mais, chère amie ! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au secret,^^ sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! C'est vivre et être mort tout ensemble ! c'est n'exister que pour sentir qu'on

est dans un cercueil ! On dit que l'innocence est calme, courageuse ; ah ! ma chère Lucile ! ma bien aimée ! bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un père, celle d'un fils ! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement : mais mes collègues ; mais Robespierre, qui a signé l'ordre de mon cachot ; mais la République, après tout ce que j'ai fait pour elle ! C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices ! En entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelle, Simond, Ferroux, Chaumette, Antonnelle, ils sont moins malheureux, aucun n'est au secret ; c'est moi, qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la république ; moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution ; moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi ; c'est moi, que des hommes, qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme un conspirateur ! Socrate but la ciguë, mais au moins, il voyait, dans sa prison, ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d'être séparé de

242 LA convention:

toi ! Le plus grand criminel serait trop puni, s'il était arraché à une Lucile, autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation ! Mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens, * * * On m'appelle. * * * Dans ce moment, les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m'interroger ; il ne me fut fait que cette question; si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision ! et peuton insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m'attends. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte, mon bon loup ; dis adieu à mon père ! tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l'ingratitude des hommes ; mes derniers moments ne te déshonoreront pas ; tu vois que ma crainte était fondée, que nos présentiments furent toujours vrais ! J'ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j'ai été bon mari, bon fils, j'aurais été bon père : j'emporte l'estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté ! Je meurs à 34 ans ; mais c'est un phénomène que j'ai passé, depuis cinq ans, tant

de précipices de la révolution, sans y tomber, et que j'existe encore, et j'appuie encore ma tête avec calme sur l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même philantropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas ! Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes ; que tous disent comme Denys de Syracuse : la tyrannie est une belle épitaphe. Mais console-toi, veuve désolée ! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c'est celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. O ma chère Lucile ! j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti'" ! J'avais rêvé une république, que tout le monde eût adorée ! Je n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes ? Comment penser que quelques plaisanteries, dans mes écrits contre des collègues qui m'avait provoqué, effaceraient le souvenir de mes services ! Je ne me dissimule point que je meurs victime de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire

mourir avec lui et Phelippeaux ; et puisque nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup-sûr les plus grossières, je vois que nous mourrons victime de notre courage à dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité ! Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains ! Pardon, chère amie ! ma véritable vie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire ! je devrais bien plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile ! mon bon loulou ! ma poule 'M je t'en conjure, ne reste point sur la branche ! ne m'appelle point par tes cris ! ils me déchireraient, au fond du tombeau ! Vis pour mon Horace ; parle-lui de moi ! Tu lui diras ce qu'il ne peut point entendre ! que je l'aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un dieu ! mon sang effacera mes fautes, ^ les faiblesses de l'humanité, et ce que j'ai eu de bon ; mes vertus, mon amour de la liberté ; et dieu te récompensera ! Je te reverrai un jour ô Lucile ! ô Annette, sensible comme je l'étais ! La mort qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle

un si grand malheur? Adieu loulou, adieu ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis ; tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et sensible ! Adieu Lucile ! ma chère Lucile adieu ! Horace, Annette ; adieu mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie ! je vois encore Lucile ! je la vois ! mes bras croisés te serrent ! mes mains liées t'embrassent ! et ma tête séparée repose sur toi î je vais mourir ! Le Vieux Cor délier. No. 7, pages 165-172.

FÊTE DE l'être-suprême.

Les trois mois qui suivirent l'exécution de Danton furent les plus affreux du règne de la Terreur, non dans les départements, mais à Paris.

Robespierre, devenu maître absolu, voulut que la convention abjurât le culte de la Raison, et fit rendre ce fameux décret :

"Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être-Suprême et l'immortalité de l'âme."

Ces paroles furent gravées sur le frontispice de l'église Notre-Dame, à la place de cette inscription : Tejîiple de la Raison.

La fête de l'Être-Suprême fut fixée au 8 juin. Robespierre s'en occupa avec un soin tout particu-

lier. * * * Le programme de cette fête avait été dressé par David, et Robespierre la présida, la convention l'ayant, pour cela, nommé son président à l'unanimité. La foule dès le matin était immense. Robespierre, qui s'était fait attendre longtemps, parut enfin au milieu de la convention. Tous les yeux étaient fixés sur lui. Il avait un habit bleu-violet, et, selon son usage, une tenue trèssoignée. Son chapeau était couvert de plumes de grand prix, et il tenait à la main, comme tous les représentants, un bouquet de fleurs et d'épis. Sur son visage, ordinairement sombre, éclatait la joie. Au-milieu du jardin des Tuileries un amphithéâtre était dressé. La convention l'occupa ; à droite et à gauche étaient placées plusieurs groupes. Les enfants étaient couronnés de violettes, les adolescents de myrte, les hommes de chêne, les vieillards de pampres et d'olivier, les femmes tenaient leurs filles par la main et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis de l'amphithéâtre étaient les images de l'Athéisme, de la Discorde, et de l'Egoïsme, destinées à être brûlées. Dès que la convention eut pris place, la musique se fit entendre. Robespierre fit ensuite un premier discours sur l'objet de la

fête. " Français républicains," dit-il, " il est enfin arrivé le jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Être-Suprême. Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime, et l'imposture : il voit dans ce moment une nation entière aux prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses travaux héroiques pour élever sa pensée et ses vœux vers le grand Etre qui lui donna la mission de les entreprendre et le courage de les exécuter ! " Il termina son discours par ces mots significatifs : " Livronsnous aujourd'hui aux transports d'une pure allégresse ; et demain, reprenant nos travaux, nous frapperons avec une nouvelle ardeur sur tous les enne?ms de la patrie."

Ces derniers mots glacèrent d'épouvante quelquesuns de ceux qui les entendirent. Après ce discours, Robespierre descend de l'amphithéâtre, et, prenant une torche, met le feu aux trois images. Du milieu de leurs cendres parait la statue de la Sagesse. Robespierre retourne à sa place et prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la république. Puis on se dirige vers le

Champ de Mars. Robespierre affectait de marcher très-avant de ses collègues.

Au Champ de Mars avait été élevée, sur l'emplacement de l'ancien autel de la patrie, une immense montagne, au sommet de laquelle était un arbre : la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque côté de la montagne se placent les différents groupes ; une symphonie commence, les groupes chantent ensuite des strophes dont Joseph Chénier avait fait les vers et Méhul la musique. A un signal donné les adolescents tirent leurs épées et jurent dans les mains des vieillards, de défendre la patrie, les mères enlèvent leurs enfants dans leurs bras, tous les assistants tendent les mains vers le ciel ; et les serments de vaincre ou de mourir se mêlent à la décharge de cinquante pièces d'artillerie. La fête se termina par des jeux publics.

Barrau, Révolution Française, pages 430-436, abrégées.

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