LA COCARDE TRICOLORE
Le second décret obligeait toutes les femmes à porter la cocarde nationale * * * et voici pourquoi : les femmes de la classe bourgeoise, un peu par esprit de contradiction peut-être, et un peu aussi parce que les tricoteuses de la société fraternelle "® se paraient depuis longtemps de la cocarde tricolore, ne s'empressèrent pas beaucoup de se conformer au décret. Quelques-unes ayant été publiquement insultées pour leur manque de mémoire, elles finirent cependant par se décider à faire acte de soumission. Comme la coquetterie ne perd jamais ses droits sur le beau sexe, même par un temps de révolution, les cocardes qu'elles attachèrent d'abord à leurs bonnets étaient composées d'un joli nœud de rubans mélangés bleu, blanc, et rouge, ce qui était, je vous assure, fort gracieux. Mais les tricoteuses et les femmes du peuple, qui portaient la pure cocarde de laine, se révoltèrent à
l'aspect des cocardes de rubans, et en arrachèrent autant qu'elles en virent. Ce n'est pas tout : la commune, qui poursuivait le luxe jusque dans ses derniers retranchements, et qui était bien aise de donner une nouvelle preuve d'austérité républicaine, prit un arrêté conforme aux voies de fait des tricoteuses, c'est-à-dire qu'elle proscrivit toute autre cocarde que la cocarde de laine ; il fallut donc se contenter de celle-ci. Le décret ayant oublié d'en déterminer la dimension, et cette lacune n'ayant pas été remplie par l'arrêté de la commune, les femmes crurent qu'au moins elles seraient libres de porter leurs cocardes grandes, petites, ou moyennes. Eh bien, non : elles étaient exposées à autant d'avanies pour en avoir de petites que pour n'en pas avoir du tout. A tout cela se mêlait une spéculation mercantile : des marchands et des marchandes parcouraient les rues avec des mannes remplies de cocardes, arrêtaient les femmes qu'ils voyaient dénuées de cet ornement patriotique, et les forçaient d'en acheter. C'était particulièrement à la porte des jardins publics, dont l'entrée était sévèrement interdite à toute femme non cocardée, que ces marchands ambulants redoublaient d'insolence et
d'importunité. Les cocardes féminines restèrent à l'ordre du jour quelque temps encore après le 9 thermidor ; mais elles tombèrent peu à peu en désuétude, et l'on n'en vit plus guère qu'au bonnet des habitués de la société fraternelle et de la convention. Les dernières furent portées par des citoyennes de la cour du directeur Barras ; au 18 brumaire, elles les cachèrent dans leurs ridiades^^'' et ce fut la fin.
Souvenirs Thermidoriens^ par Georges Duval, Paris, 1844, vol. L, pages 52-54, abrégées.