SÉANCE DU 9 THERMIDOR
Vers onze heures et demie, ils se promenaient dans les couloirs s'encourageant les uns les autres. Le montagnard Bourdon de l'Oise aborde le modéré Durand-Maillane, lui presse la main, et lui dit : " O les braves gens, que les gens de la droite ! " Rovère et Tallien s'approchent aussi, et joignent leurs félicitations à celles de Bourdon. A midi, ils voient de la porte de la salle, Saint-Just monter à la tribune. Cest le moment^ dit Tallien, et ils entrent dans la salle. Robespierre occupe un siège en face de la tribune, sans doute pour intimider ses adversaires de ses regards. Saint-Just commence. " Je ne suis," dit-il " d'aucune faction ; je les combattrai toutes. Le cours des choses a voulu que cette
tribune fût peut-être la roche tarpéienne pour celui qui viendrait vous dire que des membres du gouvernement ont quitté la route de la sagesse ! " Aussitôt Tallien interrompit violemment Saint- Just, et s'écrie : " Aucun bon citoyen ne peut retenir ses larmes sur le sort malheureux auquel la chose publique est abandonnée. Partout on ne voit que division. Hier un membre du gouvernement s'en est isolé pour l'accuser. Aujourd'hui, un autre fait la même chose. On veut encore s'attaquer, aggraver les maux de la patrie, la précipiter dans l'abîme. Je demande que le rideau soit entièrement déchiré ! " // le faut ! il le faut ! s'écria-t-on de toutes parts.
Billaud-Varennes prit alors la parole de sa place. " Hier," dit-il, " la société des Jacobins étaient remplie d'hommes apostés, puisque aucun n'avait de carte ; hier, on a développé dans cette société l'intention d'égorger la convention nationale ; hier, j'ai vu des hommes qui vomissaient les infamies les plus atroces contre ceux qui n'ont jamais dévié de la révolution. Je vois sur la Montagne un de ces hommes qui menaçaient les représentants du peuple ; le voilà !" * * * Qu'on V arrête !
26o LA CONVENTION.
qu'on r arrête! s'écria-t-on. Les huissiers s'en emparèrent et le conduisirent au comité de sûreté générale.^' " Le moment de dire la vérité,'* poursuivit Billaud, " est arrivé. L'assemblée jugerait mal les événements et la position dans laquelle elle se trouve, si elle se dissimulait qu'elle est entre deux égorgements. Elle périra, si elle est faible." Non^ non, elle ne périra pas, répondent tous les membres en se levant. Ils jurent de sauver la république ; les tribunes applaudissent et crient : Vive la convention nationale! Le fougueux Lebas demande la parole pour défendre les triumvirs ; on la lui refuse, et Billaud continue. Il avertit la convention de ses dangers, il attaque Robespierre, désigne ses complices, dénonce sa conduite et ses plans de dictature. Tous les regards sont tournés sur lui. Il les soutient longtemps dans une attitude ferme ; mais enfin il ne peut plus se contenir, et il s'élance à la tribune. Aussitôt le cri de : A bas le tyran ! à bas le tyran ! se fait entendre et l'empêche de parler.
" Je demandais tout à l'heure," dit alors Tallien, " qu'on déchirât le voile. J'aperçois avec plaisir qu'il l'est entièrement ; les conspirateurs sont dé-
masqués, ils seront bientôt anéantis, et la liberté triomphera ! J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein, si la convention nationale n'avait pas la force de le décréter d'accusation | " * * * Robespierre, qui avait plusieurs fois essayé de parler, qui montait et descendait l'escalier de la tribune, dont la voix était toujours couverte par les cris à bas le tyran ! et par la sonnette que le président Thuriot agitait sans interruption, Robespierre fait un dernier effort dans un moment de silence. " Pour la dernière fois," crie-t-il, "me donneras-tu la parole, président d'assassins?" Mais Thuriot continue d'agiter sa sonnette. Robespierre après avoir tourné ses regards vers les tribunes qui restent immobiles, se dirige vers la droite. " Hommes purs, hommes vertueux," leur dit-il, "c'est à vous que j'ai recours ; accordez-moi la parole que les assassins me refusent." Point de réponse, et le plus grand silence. Alors abattu, il retourne à sa place et tombe sur son siège, épuisé de fatigue et de colère. Sa bouche écume, sa voix s'épaissit. Malheureux," lui dit un Montagnard, " le sang de Danton t'étouffe ! " On demande son arrestation. Elle est appuyée de
toutes parts. Robespierre jeune se lève. " Je suis aussi coupable que mon frère," dit-il ; " je partage ses vertus, je veux partager son sort." — " Je ne veux pas m'associer à l'opprobre de ce décret," ajoute Lebas ; "je demande aussi mon arrestation." L'assemblée décrète à l'unanimité l'arrestation des deux Robespierre, de Couthon, de Lebas, et de Saint- Just. Ce dernier après avoir longtemps resté à la tribune maître de sa figure, était descendu à sa place avec calme : il y avait soutenu ce long orage sans en paraître troublé. Les triumvirs furent livrés à la gendarmerie, qui les emmena aux acclamations générales. Robespierre sortit en disant : " La république est perdue, les brigands triomphent ! " — Il était cinq heures et demie, la séance fut suspendu jusqu'à sept heures. * * *
Robespierre avait été transféré au Luxembourg, son frère à Saint-Lazare, Saint- Just aux Ecossais, Couthon à la Bourse,*" Lebas à la Conciergerie. La commune après avoir ordonné aux geôliers de ne pas les recevoir, envoya des municipaux avec des détachements pour les amener. Robespierre fut délivré le premier ; on le conduisit en triomphe à THôtel-de-ville. En arrivant, il fut reçu avec le
plus grand enthousiasme, et au milieu des cris dfi vive Robespierre ! périssefit les ti'aîti-es ! Peu auparavant, Coffinhal était parti à la tête de deux cents canonniers pour enlever Henriot, détenu au comité de sûreté générale. Il était alors sept heures, et la convention venait de rentrer en séance. Sa garde était tout au plus de cent hommes. Coffinhal arrive, pénètre dans les cours, envahit les comités, et délivre Henriot. Celui-ci se rend sur la place du Carrousel, harangue les canonniers, et fait pointer leurs pièces sur la convention. L'Assemblée délibérait dans ce moment sur ses dangers. Elle venait d'apprendre coup sur coup les effrayants succès des conspirateurs, les ordres insurrectionnels de la commune, l'enlèvement des triumvirs, leur présence à l'Hôtel-de-ville, les fureurs des Jacobins, la convocation successive des comités révolutionnaires et des sections." Elle craignait d'être forcée d'un moment à l'autre, lorsque les membres des comités se rendirent éperdus au milieu d'elle, fuyant les poursuites de Coffinhal. Ils apprirent que les comités étaient investis, et Henriot délivré. L'agitation fut très-grande à cette nouvelle. Un instant après, Amar entra précipitamment, et annonça que
les canonniers, séduits par Henriot, avaient tourné leurs pièces contre la convention. — Citoyens, dit le président en se couvrant en signe de détresse, voia le moment de fnourir à notre poste ! — Oui ! oui ! nous y mourrons I répétèrent tous les membres. Ceux qui occupaient les tribunes sortirent en criant : Aux armes ! allons repousser ces scélérats ! et l'assemblée mit courageusement Henriot hors la loi^"^
Heureusement pour elle, Henriot ne put pas décider les canonniers à tirer. Son pouvoir se borna à les entraîner avec lui, et il se dirigea vers l'Hôtelde-ville. Le refus des canonniers fixa le sort de cette journée. Dès cet instant la commune, qui avait été sur le point de triompher, vit décliner ses affaires. * * * Les sections, sur l'invitation de la commune, s'étaient assemblées vers neuf heures ; la plupart des citoyens, en s'y rendant, étaient inquiets, incertains, et confusément instruits des querelles de la convention et de la commune. Les émissaires des insurgés les pressaient à se joindre à elle, et de faire partir leurs bataillons pour l'Hôtel-de-ville. Les sections se bornaient à lui envoyer des députations ; mais dès que les commissaires de la convention arrivèrent au milieu
d'elles, leur eurent fait part des décrets de l'assemblée et de ses invitations, et leur apprirent qu'il y avait un chef et un point de ralliement, elles n'hésitèrent plus. Leurs bataillons se présentèrent successivement à l'assemblée : ils vinrent jurer de la défendre, et ils défilèrent dans la salle au milieu des cris d'enthousiasme et de sincères applaudissements : " Les moments sont précieux," dit alors Frèron, " il faut agir ; Barras est allé prendre les ordres des comités ; nous allons marcher contre les rebelles. Nous les sommerons, au nom de la convention, de nous livrer les traîtres, et s'ils refusent, nous réduisons en poudre cet édifice." — " Partez de suite," répondit le président, '* afin que le jour ne paraisse pas avant que la tête des conspirateurs soit tombée." — On disposa quelques bataillons et quelques pièces d'artillerie autour de l'assemblée, pour la mettre à l'abri d'une attaque, et l'on ma-rcha sur deux colonnes contre la commune. Il était alors à peu près minuit.
Les conspirateurs étaient toujours réunis. Robespierre, après avoir été reçu avec des cris d'enthousiasme, des promesses de dévouement et de victoire, avait été admis au conseil général, entre Payan et
Fleuriot. La Place de Grève était remplie d'hommes, de baïonnettes, de piques, et de canons. On attendait pour agir l'arivée des sections. La présence de leurs députés, l'envoi des commissaires municipaux dans leur sein, faisaient compter sur elles ; Henriot répondait de tout. Les conjurés croyaient à une victoire certaine, ils nommaient une commission executive, préparaient des adresses aux armées, et dressaient des listes. Cependant vers minuit et demi, aucune section n'avait encore paru, aucun ordre n'avait été donné, les triumvirs étaient toujours en séance et les rassemblements de la Place de Grève étaient ébranlés par tant de lenteur et d'indécision. On répandit sourdement et à l'oreille le bruit que les sections s'étaient déclarées, que la commune était hors la loï, que les troupes conventionnelles avançaient. Les dispositions de cette multitude armée étaient déjà beaucoup ralenties, lorsque quelques émissaires d'avant-garde de l'assemblée se glissèrent au-milieu d'elle et firent entendre le cri : Vive la convention ! Plusieurs voix le répétèrent. On lut alors la proclamation qui mettait la commune hors la loi, et après l'avoir entendue, tous les rassemblements se dispersèrent.
La Place de Grève fut déserte dans un instant. Henriot descendit peu d'instants après le sabre à la main, pour entretenir leur courage, et ne trouvant plus personne : Comment ! s'écria-t-il, est il possible ? Ces scélérats de canonniers qui m'ont sauvé la vie il y a cinq heures^ m'abandonnent ainsi actuellement I II remonte ; dans ce moment les colonnes de la convention arrivent, cernent l'Hôtelde-ville, occupent en silence toutes ses issues et poussent ensuite le cri : Vive la convention nationale !
Les conspirateurs se voyant perdus, cherchent à se soustraire aux coups de leurs ennemis en se frappant eux-mêmes. Robespierre se fracasse la mâchoire d'un coup de pistolet ; Lebas l'imite, mais plus heureux il se tue ; Robespierre le jeune se précipite d'un troisième étage et survit à sa chute ; Couthon se donne plusieurs coups d'une main mal assurée ; Saint- Just attend son sort ; Coffinhal accuse la lâcheté d' Henriot, le précipite d'une fenêtre dans un égout, et s'enfuit. Cependant les Conventionnels pénètrent dans l' Hôtel-de-ville, traversant les salles abandonnées, saisissent les conjurés et les portent en triomphe à l'assemblée ;
Bourdon entre dans la salle en criant : Victoire ! victoire I les traîtres n existent plus I "Le lâche Robespierre est là," dit le président ; " on l'apporte sur un brancard, vous ne voulez pas sans doute qu'il entre ? " — " Non, non ! " cria-t-on, " c'est à la place de la Révolution ^^ qu'il faut le porter." Il fut déposé quelque temps au comité de sûreté générale, avant d'être transféré à la Conciergerie. Lui, étendu sur une table **, le visage défiguré et sanglant, livré aux regards, aux invectives, aux malédictions, il vit les divers partis applaudir à sa chute, et le charger de tous les crimes commis. Il montra beaucoup d' insensibilité pendant son agonie. Il fut conduit à la Conciergerie, et il parut ensuite devant le tribunal révolutionnaire, qui, après avoir constaté son identité et celle de ses complices, les envoya à 1' échafaud. Le lo thermidor, vers cinq heures du soir, il monta sur la charrette de mort, placé entre Henriot et Couthon, aussi mutilés que lui. Sa tête était enveloppée d'un linge sanglant, son visage était livide, et son œil presque éteint. Une foule immense se pressait autour de la charrette, témoignant la joie la plus bruyante et la plus expressive. On se félicitait, on s'embrassait, on l'accablait d'
imprécations, on se rapprochait pour le mieux voir. Les gendarmes le montraient avec la pointe de leur sabre. Pour lui, il semblait prendre la foule en pitié ; Saint- Just promenait sur elle un œil tranquille ; les autres, au nombre de vingt-deux, étaient abattus. Robespierre monta sur l'échafaud le dernier ; au moment où sa tête tomba, on applaudit, et ces applaudissements durèrent pendant plusieurs minutes. Ainsi finit le règne de la terreur.
Mignet : Histoire de la Révolutiofi Française, vol. II., pages 78-90, abrégées.