‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 12 sur 54 · UNE LECTURE ESCHYLE · texte numérisé non relu

UNE LECTURE ESCHYLE

mée livide. La Seine roule ses flots couleur d'encre, épais, huileux comme ceux du Styx ou de l'Achéron. A de courtes distances, un fanal à la proue, un fanal à la poupe, projetant des lueurs par les fenêtres de leurs cabines, passent des bateaux-mouches. Ils s'arrêtent aux débarcadères et, sous la lumière des lanternes, à travers un fourmillement confus d'ombres, se dessinent des groupes étranges, d'une apparence fantastique et spectrale. Ce sont des blessés qu'on rapporte; ils ne resteront pas du moins jusqu'au pâle matin d'hiver sur le champ de bataille et le froid nocturne ne les soudera pas avec leur sang coagulé à la boue glaciale et durcie. Des voitures, des brancards les emmènent aux ambulances, où les attendent les soins les plus empressés. Leur glorieuse journée est faite, et si la douleur les laisse dormir, ils rêveront de victoire et de délivrance.

Sur la façade éteinte du Louvre, de l'autre côté de l'eau, flamboient deux grandes fenêtres avec des palpitations rougeâlres qui feraient croire à un incendie intérieur. Sur ce fond lumineux vont et viennent, comme des ombres chinoises mal appliquées au transparent, des silhouettes vagues, occupées d'une besogne mystérieuse. L'anhélation

m TABLEAUX DE SIÈGE.

d'un soufflet, en rendant la clarté plus ou moins vive, les efface ou les accuse. Mais il n'y a derrière ce carreau, comme on l'aurait aisément supposé aux temps romantiques, niRuggicri préparant des poisons, ni alchimiste cherchant la pierre philosophale dans le fond de ses cornues. Ce qui produit cette lueur inquiétante est tout simplement une forge où Ton répare les fusils des mobiles et des gardes nationaux.

Nous traversons le pont des Saints-Pères, houspillé par les gamineries de la bise qui tâchait de jeter notre chapeau à la rivière, excellente farce à la Gavroche qui nous eût semblé de mauvais goût en ce moment. On devinait au loin, comme dans les ténébreuses eaux-fortes dePiranèse, des masses d'architectures opaques et des lignes de quais tracées par des poinls brillants semblables à ces piqûres~de cartons noirs qu'on présente à la lumière ; mais les perles de feu étaient bien largement égrenées et ne formaient plus ce cordon étincelant, illumination habituelle de Paris.

L'impression était triste, solennelle et grande. A travers les larges baies que gardent les statues colossales de la Paix et delà Guerre, la place du Carrousel apparaissait miroitée d'eau, glacée de

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