UNE LECTURE D'ESCHYLE
reflets et traversée d'un unique omnibus dont les lanternes rouges brillaient comme les yeux d'un monstrueux insecte rampant dans l'obscurité.
Après avoir suivi plusieurs rues, qui ressemblaient, tant elles étaient sombres, à des trails de scies dans des blocs de marbre noir, nous arrivâmes à la maison de notre ami, qui était allé aux nouvelles, car c'est encore l'aliment qu'on cherche avec le plus d'avidité, quelque maigre chère qu'on fasse. Force nous fut donc de retourner au logis, et là, les pieds contre un petit feu de veuve, éclairé d'une seule bougie (il faut en état de siège ménager la lumière et le feu), tenant en main un livre pris au hasard sur la planche de sapin qui supporte les épaves de notre bibliothèque, nous commençâmes assez tristement notre soirée solitaire.
Ce volume était le Théâtre d'Eschyle, ce fier génie qui, dédaignant sa gloire de poëte, ne parla dans l'épitaphe qu'il se fit lui-même que de sa gloire de soldat. « Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Géla. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave. Ils l'ont bien vu. »
m TABLEAUX DE SIÈGE.
Précisément, le livre s'ouvrit à la tragédie des Sept contre Thèbes, comme si du fond des siècles Eschyle voulût faire allusion aux événements du jour.
Aristophane, l'impitoyable moqueur, professait pour Eschyle l'admiration la plus profonde, admiration qui le rendait injuste à l'endroit d'Euripide, dont il dépréciait outre mesure le mérite, le regardant comme un corrupteur du goût et des mœurs, qu'il efféminait par la peinture trop vive des passions et la recherche outrée du pathétique. Dans les Grenouilles, il donne la palme tragique au vieil Eschyle. Euripide demande h son heureux rival : « Et comment faisais-tu donc des héros? — Avec une tragédie toute remplie de l'esprit de Mars. — Laquelle ? — Les Sept contre Thèbes.» Tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre.
Rien ne ressemble moins à une pièce selon les idées modernes que cette tragédie du soldat de Salamine, de Marathon et de Platées; c'est plutôt un fragment épique dramatisé, quelque chose comme un oratorio mêlé de récitatifs et de chœurs. Ainsi que le fait remarquer M. Alexis Pierron, le traducteur de ce grand génie abrupt