‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 15 sur 54 · UNE LECTURE D'ESCHYLE · texte numérisé non relu

UNE LECTURE D'ESCHYLE

jeunesse verdoyante pleine de séve est dans toute la fleur de son courage. « Le devoir commande, nous avons à sauver la cité, les autels des dieux de la patrie et leurs honneurs menacés, et nos enfants, et cette terre notre mère, cette tendre nourrice, celle qui porta tout le faix de notre enfance depuis que, naissant à peine, nous rampions sur son sol favorable, et qui nous éleva pour être des habitants fidèles, de belliqueux défenseurs au jour de la nécessité... On annonce que les Achéens ont résolu, la nuit dernière, l'assaut décisif et que la ville a tout à craindre. Vous tous, courez au créneaux, aux portes des remparts ; prenez vos armes, revêtez vos cuirasses ; allez, et fermes sur les plates-formes des tours, fermes aux avenues des portes, ne perdez rien de votre audace, ne tremblez pas en face delà multitude des assiégeants. Le ciel est pour nous. J'ai dépêché des espions, des éclaireurs vers l'armée des ennemis. Je l'espère, leur voyage n'aura pas été inutile : instruit par leurs rapports, je serai prêt contre toute surprise. » Ne croirait-on pas lire une de ces blanches affiches gouvernementales appliquées ces jours derniers aux murs de Paris?

L'éclaireur revient et raconte qu'il a vu les sept chefs plonger leur main dans le sang d'un taureau égorgé et jurer avec d'horribles imprécations de mourir ou de vaincre ; ensuite, ils ont chargé un char de souvenirs destinés à leurs parents, s'ils périssaient : boucles de cheveux, agrafes et bracelets. Leurs yeux étaient mouillés de larmes, mais leur résolution n'était pas amollie. Les points d'attaque ont été tirés au sort... Ils semblaient des lions s'animant au combat. « Choisis les soldats les plus braves, poste-les aux avenues de la ville. Hâte-toi, car déjà l'armée des Achéens ébranle sa masse entière : la poudre s'élève ; une blanche écume dégoutte de la bouche des coursiers et colore la plaine. Sois pour nous un prévoyant pilote. Mets la ville à l'abri avant que Mars souffle la tempête; déjà mugissent au pied de nos murailles les vagues de l'armée assaillante. Saisis promptement l'instant favorable pour la défense. Moi, pendant le reste dujour^ je tiendrai fidèlement l'œil ouvert sur l'ennemi. Tu sauras par d'exacts rapports leurs mouvements dans la plaine et tu seras à l'abri du danger. »

En apprenant que l'ennemi approche, les

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femmes de Thches, moins courageuses que les femmes de Paris, poussent des cris de terreur, se frappent le sein, s'arrachent les cheveux, se précipitent aux pieds des autels, tendant vers le ciel leurs mains suppliantes et se livrant à ces excès de douleurs antiques dans lesquels Eschyle sait si bien résumer la désolation de toute une ville, de tout un peuple. Avec cet immense chœur s'exhale le désespoir de Thèbes aux abois, qui, après un long siège, va subir l'assaut suprême.

Ce tumulte impatiente Étéocle. Il craint que ces gémissements, ces prières et ces larmes n'énervent le courage des soldats, et il impose assez durement silence aux Thébaines : « N'aliez pas, si Ton vous dit qu'il y a des morts, des blessés, n'allez pas vous mettre à pousser des lamentations : le carnage, c'est la pâture du dieu Mars ! »

Pendant que nous lisions dans le vieil Eschyle les Sept contre Thèbes, parfois il nous semblait entendre à travers le silence de la nuit le coup sourd d'un canon éloigné. Les moyens de destruction se sont bien perfectionnés depuis Étéocle et Polynice, où l'on assaillait les murailles à coups de pierre.

Étéocle parli, le chœur peu rassuré dépeint par anticipation le sort d'une ville prise d'assaut : « Partout la violence, le carnage, l'incendie; partout des tourbillons de fumée obscurcissant le jour. Mars, furieux, souffle la destruction. Rien n'est sacré pour sa main cruelle. La ville résonne d'affreux rugissements : un mur hérissé, impénétrable enveloppe les vaincus. Le guerrier tombe égorgé par le fer du guerrier. On entend retentir le vagissement des enfants nouveau-nés massacrés sur la mamelle sanglante. Puis c'est le pillage, compagnon du meurtre. Les soldats se heurtent dans les rues, pliant sous le faix. Ceux qui n'ont rien encore s'excitent Tun l'autre. Chacun veut sa part de butin, nul ne prétend rien céder. Tous brûlent d'avoir la portion la plus grande. Ce qui se passe alors, comment le peindre? Des fruits de toute espèce jonchent le sol, affligeant spectacle! et l'œil des ménagères se remplit de cuisantes larmes. Confondus au hasard, tout les dons de la terre roulent entraînés dans la fange des ruisseaux. De jeunes filles, qui n'ont jamais connu la souffrance, iront, esclaves infortunées, obéissantes, partager la couche d'un soldat heureux, d'un ennemi triomphant. Pour

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elles, il n'est plus qu'une espérance, la mort qui doit les engloutir dans sa nuit, la mort qui mettra fin à leurs lamentables douleurs. »

Ne dirait-on pas, à ce tableau, que Thèbes est investie non par des Grecs mais par une armée prussienne?

Heureusement Thèbes est sauvée. Étéocle oppose aux sept chefs qui attaquent les sept portes de la ville autant de chefs habiles et vaillants soutenus sans doute de troupes solides, car la tragédie n'en parle pas par un procédé de simplification familier à Eschyle.

L'éclaireur, qui est décidément le plus grand poëte du monde, décrit à Étéocle en vers admirables la physionomie, l'attitude et l'armure de chacun des sept chefs. Prenons au hasard le portrait de Tydée. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de voir le portrait d'un chef achéen. « Ce guerrier secoue en criant les trois épaisses aigrettes, crinière de son casque, et les sonnettes d'airain qui pendent à son bouclier sonnent l'épouvante. Sur le bouclier, il porte un fastueux emblème : c'est l'image du ciel avec ses astres resplendissants. Au milieu brille la pleine lune, la reine des astres, l'œil de la nuit. C'est ainsi que Tydée,

fier de sa magnifique armure, debout sur la rive du fleuve, appelle à grands cris le combat. Toi un cheval fougueux s'irrite contre le frein, impatient de s'élancer au signal de la trompette. »

Après chaque portrait Étéocle choisit le héros qu'il doit opposer à l'original.

Tous ces chefs ennemis ont des blasons et des devises comme des chevaliers du moyen âge. Capanée a pour emblème un homme nu, la main armée d'un flambeau, et celle figure crie, en lettres d'or : « Je brûlerai la ville. » Étéoclus porle sur son bouclier un soldat qui monte les degrés d'un échelle et vocifère ces mots écrits: « Mars lui-même ne me renverserait pas de dessus les remparts. » Un Typhon vomissant des flammes est gravé sur l'écu, large comme une roue, du , gigantesque Hippomédon ; le beau Parthénopée a pour emblème un sphinx. Le sage Amphiaraus a dédaigné tout symbole. Quant à Polynice, deux figures apparaissent sur son bouclier : un guerrier couvert d'une armure d'or; une femme qui s'avance d'un pas majestueux et qui conduit le guerrier parla main : « Je suis la justice,— disent les lettres de l'inscription, — je ramènerai cet homme et lui rendrai l'héritage

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