‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 21 sur 54 · SAINT. CLOUD · texte numérisé non relu

SAINT. CLOUD

Mars 1871.

On nous avait dit que les Prussiens avaient quitté Saînt-Cloud la veille, et, cédant à un désir bien naturel après la longue réclusion du siège, nous nous mîmes en route, comptant ne rencontrer aucune figure ennemie et trouver le paysage nettoyé. Nous avions compté sans notre hôte. Au bout du pont de bateaux de Sèvres, encombré de charrois, nous aperçûmes, ànotre très-désagréable surprise, trois casques de cuir à pointe de cuivre surmontant trois épaisses figures de soldats fortement râblés, à grosses cuisses, à gros pieds, chaussés de grosses bottes, ayant au côté une musette de toile rappelant les poches de Bertrand dans Robert Macaire, et portant le fusil en travers

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sur l'épaule avec la même grâce que le balai dont, il n'y a pas longtemps, ils nettoyaient nos rues. Notre œil fut bien forcé de recevoir cette silhouette odieuse que nous voudrions effacer comme une épreuve photographique mal venue, et nous passâmes outre avec un mouvement de rage sourde et de haine malheureusement impuissante, que nos lecteurs comprendront.

D'autres soudards occupaient le corps de garde à Fentiée du parc, dont une grille latérale était ouverte. Une solitude morne y régnait, et l'on n'y entendait que le bruit de la cognée équarissant les arbres abattus. Rien de plus sinistre que la tristesse des lieux peuplés par des souvenirs de splendeur et de fêle. On y sent tomber goutte à goutte, sur son cœur, les larmes des choses, car la nature pleure. Surit lacrijmse rerum, a. dit Virgile avec une mélancolique profondeur d'exprès» sion.

Cependant, cette partie du parc n'est pas aussi dénudée qu'on pourrait le croire. Des éclaircies ont été pratiquées pour dégager la vue et faciliter le tir dès batteries placées plus haut sur le revers de la colline. Mais l'aspect général n'est pas trop changé, et le printemps qui vient, avec ses vertes

frondaisons, masquera les cicatrices des arbres survivants et comblera les vides.

La cascade, tombant de son cliâîeau d'eau sur cet escalier de marbre et de rocaille, légitime admiration du Parisien, n'a pas subi de dégradation, apparente du moins, et pourra jouer encore le dimanche, si le plomb des tuyaux n'a pas été volé par un ennemi soigneux et qui n'oublie rien.

Quand on a gravi la pente sur laquelle les eaux se déploient et dépassé le massif d'architecture de la cascade, on entre dans une région saccagée comme avec une sorte de rage. Des arbres magnifiques, deux ou trois fois séculaires, les géants et les patriarches de la forêt, sciés au bas du tronc, gisent, traînant leur chevelure de branches, sur des arbustes écrasés et des éboulements de terrasses. Ces troncs, ainsi coupés, offrant leur large tranche de couleur claire qui rappelle la carnation humaine, ont quelque chose de tragique et de solennel. On dirait des autels faits pour y jurer une haine implacable, et implorer Némésis, la déesse des justes vengeances. Cet espace franchi à travers les gravats, les pierres, les bouts de bois, les débris et les souillures de toutes sortes,

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on arrive à cette pelouse qui montait du château à la lanterne de Diogène, dont il ne reste rien, par une pente douce, entre deux grands massifs de verdure, et l'on aperçoit avec stupeur le squelette brûlé d'un monument à peine reconnaissable. Les embrasures des fenêtres, noircies par le passage des flammes, laissent voir le bleu ou le gris du ciel ; tout l'intérieur s'est effondré. On devine à peine, sur la façade, les grandes divisions de l'architecture. Seules, deux statues de bronze vert sont restées sur leurs piédestaux, en avant du péristyle, comme deux sentinelles consciencieuses qu'on a oublié de relever. L'une représente l'Aurore debout sur un petit char et jetant des fleurs ; l'autre, un Hercule bonasse écrasant avec une massue qui ressemble à une bûche, les tètes renaissantes de l'hydre. Les cous décapités sont percés de petits trous d'où jaillissaient des filets d'eau, montrant que l'Hercule a autrefois figuré dans quelque bassin mythologique.

La ruine est complète, et il n'y a pas, pour l'édifice, de restauration possible. Ce que les obus ont commencé, l'incendie l'a achevé. On pénètre dans le palais par le vestibule ouvert à tous les ventSj obstrué de décombres, de poutres carbo-

m TABLEAUX DE SIÈGE.

nisées, de ferrailles descellées et tordues, de fragments de marbre, et I on découvre par l'effondrement des planchers, les distributions intérieures, comme dans les coupes des plans d'architecture. On voit, comme des veines dans le corps de l'édifice, circuler les tuyaux des calorifères et des conduites d'eau rompus çà et là, ou rentrant dans l'épaisseur des murs. Pas une cloison ne subsisle. Quelquefois une cheminée se lient suspendue à la paroi, sur un arrachement de plancher, et produit le plus singulier effet. La flamme a dû être guidée dans sa fureur : un élément aveugle n'arrive pas tout seul à cette perfection de ravage et de désastre. On sent là l'œuvre d'incendiaires exercés et pratiques, obéissant à une consigne d'extermination.

Dans l'iniérieur de la cour, la destruction a eu ses caprices : des statues sont décapitées, boiteuses, manchotes, borgnes, balafrées d'affreuses blessures, réduites à l'état de troncs informes et calcinées comme de la chaux ; d'autres ont été épargnées, on ne sait pourquoi, et sourient, avec la sérénité indifférente du marbre, au milieu de cette désolation que leur grâce intacte rend encore plus lugubre. Trois lampadaires ont con-

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