SAINT-CLOU D
serve, sans la moindre fêlure, les glaces de leurs lanternes. Mais ces exceptions sont rares ; tout est mutilé, pilé, érniettéavec une méchanceté savante, et les maraudeurs, si on ne les arrête, auront bientôt fait disparaître jusqu'au dernier vestige des matériaux.
En sortant de ce qui fut le palais de Saint- Gloud, navré de cette ruine violente à laquelle le temps n'est pour rien, car les siècles détruisent moins que les hommes, nous remarquâmes, aux fenêtres des anciens bâtiments de service, des figures de juifs allemands sordidement et cruellement basses, à cheveux gras, à barbe fourchue, à teints rances, descendants de Judas Iscariote et de Shylock, capables de couper la livre de viande à l'échéance, receleurs du vol et du meurtre, brocanteurs du pillage, retirant avec leurs griffes sales les lingots de métal fondu des monceaux de braise; ils avaient cet air de béatitude hébétée qu'on voit aux vautours gorgés de charogne jusqu'au bec.
Nous remontâmes dans la ville de Saint-Cloud par une rue dont les premières maisons ne semblent pas avoir beaucoup souffert des projectiles et de l'incendie; mais la croûte extérieure est
seule restée debout. Regardez par une porte entrebâillée, entre les planches qui bouchent les fenêtres, vous apercevrez un gouffre d'effondrement du grenier à la cave, et la lumière jouant à travers les brèches des murailles.
On ne peut, sans l'avoir vu, se faire l'idée d'un pareil désastre, et Ton devrait garder Saint-Cloud comme une Pompéi de la destruction. On y viendrait voir ce que c'est que la guerre. La ville n'est désormais plus habitable, et il nous semble impossible de réparer ces décombres qui s'écrouleront au moindre choc. Il faudrait raser la ville et la reconstruire de fond en comble sur de nouveaux frais, après l'avoir déblayée.
Les rues montant vers l'église sont barricadées de pierres, de gravats, de poutres, depersiennes, de grilles arrachées, où l'on commence à pratiquer de petits chemins, mais qu'il faut gravir en beaucoup d'endroits. Des maisons ôventrées ont vidé leurs entrailles sur la voie publique et semblent faire effort pour rester debout, comme des soldats courageux qui ont reçu le coup mortel et ne veulent pas tomber ; d'autres, aux embrasures noircies, ne présentent qu'une lézarde comme la maison Vsher, dans le conte sinistre