‹ Tableaux de siege. Paris, 1870-1871Chapitre 24 sur 54 · LES VASQUES CARREES, L'ARC DE TRIOMPHE, LES TROIS FONTAUNFS · texte numérisé non relu

LES VASQUES CARREES, L'ARC DE TRIOMPHE, LES TROIS FONTAUNFS

On pénètre dans le parc en traversant le palais par trois arcades qui s'ouvrent à gauche, au fond de la cour des Princes, à droite au fond de la cour de la chapelle. Autrefois elles n'étaient pas vitrées et encadraient librement des percées de verdure et de ciel.

Lorsqu'on a fait quelques pas sur la grande terrasse et qu'on se retourne, la façade du château se développe avec toute son ampleur et sa magnificence telle qu'elle était au temps de Louis XFV. Contrairement à ce qui arrive sous nos climats pluvieux, le temps ne l'a pas noircie, et la pierre blanche s'est à peine colorée d'un gris blond très-agréable à l'œil. Il n'y manque

que les trophées et les vases qui, posés sur les acrotères des balustrades du couronnement rompaient à propos l'immense ligne horizontale de l'édifice aujourd'hui trop nue, et en variaient la monotonie par des interséquences bien calculées. Les châssis vitrés, placés sous Louis-Philippe pour donner du jour aux salles du musée, sont loin de produire le même effet.

Dans notre promenade au parc, nous n'avons pas pour but de décrire ce qui est, mais bien ce qui n'est plus ou a été modifié, et de restituer les choses en leur état ancien comme les voyait le grand roi. Nous descendrons par cet escalier dont le haut est gardé par le Rémouleur et la Vénus accroupie de Coysevox, daté de 1686, — un chef-d'œuvre moderne sur un chef-d'œuvre antique! — et nous suivrons l'allée d'Eau, dite vulgairement des Marmousets. Elle se compose d'enfants et de petits génies groupés par trois, supportant des vasques, et espacés sur deux rangs le long de la pente assez rapide de l'allée, de manière à s'étager en perspective ascendante.

Jadis ces entants, qui sont de bronze et d'une superbe patine, portaient des vasques alternati-

vement rondes et carrées, dont l'eau retombait dans un bassin de môme forme que la vasque, et comme elle d'un seul morceau de marbre. Les vasques étaient remplies de fruits et de fleurs moulés en plomb et coloriés au naturel, que l'eau jaillissante recouvrait d'une gaze d'argent. Ces enfants tenaient à la main divers attributs qui expliquaient leurs gestes. Tout cela a été supprimé plus tard, et l'on a remplacé partout les vasques carrées par des vasques rondes pour plus de symétrie; on peut voir encore par les plinthes des groupes qui épousaient la forme des bassins, la trace de cette disposition, plus variée et plus pittoresque à coup sûr. Dans la suppression des fruits coloriés, on peut voirie commencement de cette tendance à éteindre les Ions qui faisait substituer les frontons blancs de Gabriel aux façades rouges de Louis XIV.

Au bas de l'allée d'eau se trouve la pièce du Dragon. Ce n'était pas ainsi que Louis l'apercevait quand il se promenait dans son parc, perché sur ses hauts talons, appuyé sur sa grande canne et marchant comme un pigeon pattu, car c'était un fort promeneur devant le Seigneur

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que Louis XIV. — À la place de ces bouts de tuyau qui lèvent prosaïquement le bec au centre du bassin, un dragon, qui a laissé son nom à la pièce, se débattait au milieu d'une attaque de cygnes montés par des Amours, ce qui produisait un fort curieux entre-croisement de jets dardés cimme des flèches.

Le bassin de Neptune n'avait pas alors son groupe du dieu des mers qui brandit son trident, ses tritons et s'es enfants domptant des marins, œuvre de Bouchardon, de Lemoyne et d'Adam, ajoutés sous Louis XV. La vaste conque en pierre, bordée de bossages rustiques et de madrépores, existait seule avec sa ligne de vases en plomb .

Près de l'allée d'Eau, à droite en descendant de la terrasse du palais, verdoie un bosquet fermé de treillages et de charmilles plein d'arbres au feuillage plus touffu et plus libre que les autres verdures du parc. Si Ton a la clef de la grille qui le clôt et qu'on y pénètre par la porte voisine de la pièce du Dragon, on est surpris, au bout de quelques pas, de s'y trouver en pleine solitude, en pleine forêt vierge pour ainsi dire. Les arbres, depuis longues années, poussent à

l'abandon, non moins beaux pour cela, habillés de lierre, les pieds dans l'herbe haute, entrecroisant leurs branches, confondant leurs cimes avec un désordre à faire honte à M. Le Nôtre et à charmer les paysagistes. On découvre pourtant bien vite qu'ils n'ont pas été plantés là par le hasard. Leurs troncs, comme les colonnes d'une salle écroulée, dessinent un espace vide, montueux, fouillé d'excavations, dont on retrouve la régularité sous le désordre des herbes folles et des végétations parasites. En effet, c'était là que s'élevait, au temps du Versailles primitif, cet arc de triomphe ou plutôt ce château d'eau triompha], objet de l'admiration des contemporains. Il n'en reste aujourd'hui plus trace que le terrain bouleversé par l'extraction des matériaux et depuis longtemps recouvert d'herbe.

Cependant si vous tournez un peu vers le massif d'arbres en entrant, vous découvrez dans un état de délabrement complet, un groupe magnifique où la nature a travaillé à sa façon, plaquant ici des chamarrures de mousses noires, semant ici une fleurette jaune, profitant plus loin du descellement d'une pierre pour y insérer un paquet de scolopendres*

Le groupe représente la France triomphante assise sur un char que supporte une plate-forme de marbre denticulé comme le rebord d'un buffet d'eau, car ce groupe est aussi une fontaine ; la France, en bronze autrefois doré, a le casque, la balance et le bouclier. Le manteau royal la drape noblement. Le soleil, emblème du roi, rayonne au milieu de Pécu où la place des fleurs de lis, arrachées sans doute pendant la Révolution, est restée visible par des empreintes plus noires. Quant à la lance, elle a disparu, mais le geste du bras et de la main indiquent suffisamment que la figure était armée. Deux captifs, l'un jeune et l'autre d'âge mûr, accompagnés le premier d'un lion et le second d'un aigle, renversés près des roues du char, symbolisent l'Espagne et l'Empire vaincus ; à côté d'eux sont leurs casques aux ornements chimériques qui lançaient de l'eau par le cimier et leurs boucliers munis aussi de leurs jets et se servant à eux-mêmes de cuvettes avec leurs disques renversés. Le lion et l'aigle soufflaient également leur fusée; il en jaillissait de toutes les saillies du char agrémentées de mufles et de masques. Un dragon à trois têtes expirant sur les degrés

de marbre du socle et figurant « la Dissolution de la triple alliance » vomissait de l'eau par foutes ses gueules. — Le dragon y est toujours, mais parfaitement à sec. 0 finesse de l'allégorie ! Nous pensions que cet honnête dragon n'était ici que pour jeter beaucoup d'écume dans le bassin ou, tout au plus, pour jour son rôle d'hydre de l'anarchie; mais, si on nous l'avait pas dit, nous n'aurions jamais soupçonné qu'il représenterait la Dissolution de la triple alliance.

Un accident singulier s'est produit sur la figure de l'Empire. Le terrain ayant cédé sous le poids du monument, a produit un changement de niveau dans l'assiette du groupe qui a porté sur la jambe du captif germanique et l'a ployée comme un membre d'invalide. Cette slatue estropiée produit un effet étrange ; on ne s'étonnera pas qu'elle ait fléchi en apprenant qu'elle est en plomb.

Ce beau groupe, arrangé en fontaine et qui faisait face à l'arc de triomphe démoli, a une magnifique tournure décorative. Il serait facile de le réparer. Les auteurs sont Coysevox, Prou et Tuby, qu'en ce temps-là on appelait familièrement Baptiste.

En tournant le dos au groupe de Ja Fiance triomphante, on avait devant, soi Tare de triomphe.

L'arc de triomphe occupait le sommet du terrain inculte et défoncé que nous venons de décrire, et se dessinait sur un fonds d'arbres dont un treillage adapté à la forme du monument masquait le pied. C'était une construction toute de fer et de bronze doré consistant en un portique à trois arcades dont les baies étaient remplies par des vasques lançant des jets d'eau. Au milieu du fronton, parmi de riches ornements, s'inscrivaient les armes de France. Sur les rampants du fronton s'étageaient six coquilles, trois d'un côté, trois de l'autre, qui dardaient un bouillon retombant de chaque côté du portique le long d'une volute, dans cinq coquilles se renvoyant Feau l'une à l'autre. Le soubassement de l'édifice d'ordre ionique était taillé de degrés où l'eau" se répandait en cascatellcs, mettant des franges à chaque marche et laissant transparaître les ornements. Deux jets partant d'une console contournée et ornementée marquaient les lignes extérieures de l'arc de triomphe, et des vasques sur des scabellons carrés les

accompagnaient à droite et à gauche, jetant aussi leurs bouillons, mais moins haut.

Quatre obélisques triangulaires, portés par des griffons et surmontés d une fleur de lis d'or, dont les vides fournissaient des cadres aux miroirs que l'eau y enchâssait en s'égouttant, s'élevaient près de deux buffets se faisant face et se déversant dans un bassin carré. Près de ces buffets, se trouvaient deux vasques formant symétrie avec celles placées aux deux côtés de l'arc de triomphe. Nous ne décrivons pas deux autres buffeîs placés plus bas et portant sur des tablettes de marbre le nom du roi entouré de feuillages d'or. Toutes ces eaux retombaient ensuite au milieu de l'allée par deux goulottes formant de petites cascades et ornées, à leurs points de départ, d'une énorme tête de dauphin aux barbes déchiquetées.

Tel était l'arc de triomphe qui fut détruit lorsqu'on replanta le parc sous Louis XVI ; tout autour, un petit labyrinthe embrouillait des allées dédaliennes; tout cela n'existe plus, môme en souvenir, et il faut, pour retrouver la place ou la forme des monuments disparus, consulter les vieux plans et feuilleter les anciennes gra-

vures. Mais ce que nous décrivons est précisément le Versailles évanoui.

0 soleils descendus derrière l'horizon !

Sur la gauche de l'allée d'Eau, toujours en descendant du palais, faisant face au bosquet de triomphe, se trouve un autre bosquet dit des trois fontaines, fermé comme Paulre par des treillis et des haies palissadées.

Il était célèbre autrefois par l'abondance de ses eaux jaillissantes, supprimées comme celles du bosquet voisin au temps du reboisement du parc, sous Louis XVI. L'endroit, sans être aussi abandonné que le bosquet de l'arc de triomphe, qui servit quelque temps de jardin à la préfecture, occupée maintenant par l'hôtel des Réservoirs, est assez négligé et retourne doucement à la nature derrière son paravent, de charmilles. Les rossignols y chantent à gorge déployée, et les merles s'y promènent comme s'ils étaient chez eux. Peu de personnes pénètrent dans cette enceinte réservée, on ne sait pourquoi, dont la clef, quand on l'obtient, tourne difficilement dans la vieille serrure rouillée où l'araignée ourdit sa toile.

Les seuls vestiges restant des trois fontaine?, c'est une végétation plus drue d'orties qui marque encore, comme les foulées dans l'herbe indiquent la danse des fées, le dessin de la platebande de gazon dont le premier bassin était entouré.

Ce bassin qu'on rencontrait d'abord en venant par la grille d'en bas était hexagone. Il en jaillissait huit gros jets d'eau montant à cinquante pieds de hauteur, et huit autres plus petits formant gerbe au milieu de la pièce et décrivant un quart de cercle à la retombée.

Plus loin, sur une terrasse où l'on moulait par un plan incliné côtoyé de deux cascades à gradins, s'étendait un bassin carré avec dix jets, les quatre gros placés aux angles, et les six autres au centre entre-croisant leurs fusées de cristal de manière à former un berceau ou pavillon.

Enfin, tout en haut, sur le dernier palier de la pente, s'arrondissait un bassin d'où s'élançaient avec un bruit, une impétuosité et une puissance d'ascension incroyables, cent quarante jets dans des bruines d'écume où dansaient des iris. Ces cent quarante jets, ajoutés à ceux des

autres pièces, atteignaient un tolal de cent quatre-vingts et produisaient un effet férique. On eût pu se croire dans les jardins d'Alcinc, C'était un vrai feu d'artifice d'eau dont le bou^ quel d'argent éclatait sur un fond de verdure sombre.

Pour le temps, c'était une pièce relativement simple, on n'y avait employé que l'eau, les arbres et le gazon. A peine, çà et la, quelques morceaux de marbre ou de rocaille pour les degrés des cascalelles. Le grand roi avait dû trouver ce paysage « très-sylvestre et for[ bocager. » Tout le luxe consislait dans l'abondance et le jailissement des eaux qui émerveillaient « la cour et la ville, » comme on disait alors. Louis XIV dans ses promenades posthumes regretterait ces belles eaux si fraîches, si transparentes et d'un élancement si hardi. Mais, hélas! les trois fontaines sont taries pour jamais et leur nom seul est resté au bosquet dont elles faisaient la gloire.

LES BAINS D'APOLLON, L^l THEATRE D'EAU, LES DOMES

Les bains d'Apollon subsistent toujours et le bosquet qui les renferme est même un des plus fréquentés du jardin ; mais rien n'a été conservé de la disposilion première et le grand Roi aurait de la peine à reconnaître sa création, dont il ne reste que les groupes de statues. Nous allons rétablir l'état primitif puisque nous avons pris à tache de décrire surtout ce qui a disparu du Versailles ancien.

Les bains d'Apollon se trouvaient dans une salle de treillage formant des cabinets en retraite où étaient installés des bancs ; de grands arbres élevaient leurs cimes au-dessus du treillis, de petits ifs plantés en avant et taillés en pointe complétaient la décoration; au fond de la salle se dressait, sur un socle vomissant l'eau par trois mufles de lion, le célèbre groupe à7 Apollon chez

Thétis, transparente allusion an Roi se reposant des travaux du jour. Ce groupe charmant n'est pas tout entier, comme on le croit communément, dû au ciseau de Girardon. Girardon n'a fait que l'Apollon et les trois nymples placées sur le devant du groupe. Les trois autres nymphes du second plan sont de Regnaudin. Un riche baldaquin de bronze doré le surmontait et l'abritait tout en permettant, par la légèreté de ses hampes, d'apprécier les profils et les détails de la sculpture. Les coursiers du soleil dételés et pansés par des tritons, recouverls de baldaquins semblables, formaient deux groupes placés en symétrie de chaque côté du sujet central. Les chevaux de droite sont de Guérin, et ceux de gauche, bien supérieurs, de Marsy.

Ce bosquet présentait donc l'aspect solennel, régulier el fastueux qui est le style propre du temps. L'art ne cherchait pas alors à se cacher derrière la nature, il se monlrait au grand jour et s'affirmait hardiment, comme on dit dans le jargon du dix-neuvième siècle; on aimait ces belles ordonnances où la volonté humaine ne laisse au hasard et au caprice de la végélalion qu'une place sévèrement délimitée.

Les jardins élaient bâtis autant que plantés, et les arbres devaient s'y rapprocher des formes architecturales. Les charmilles s'y repliaient à angles droits comme les feuilles d'un paravent de verdure; les ifs s'y aiguisaient en pyramide, s'y arrondissaient en boule; des tailles savantes accusaient des voûtes dans les massifs de feuillage et ce que nous entendons aujourd'hui par pittoresque était soigneusement évité. Ce goût, qu'on appelle assez improprement le goût français, venait d'Italie où les villas et les vignes des papes et des princes romains donnaient l'exemple de ce mélange de terrasses, de fabriques, de statues, de vases, d'arbres verts et d'eaux jaillissantes.

Nous-même, au temps du romantisme, nous avons plus ou moins paraphrasé l'ingénieuse opposition que faisait Victor Hugo, dans la préface de Cromwell, d'une forêt vierge d'Amérique aux jardins de Versailles, et nous avons plaisanté comme un autre « les petits ifs en rang d'oignon. » Nous avions tort; ce jardin était bien le jardin de ce château, et il y avait une merveilleuse harmonie dans cet ensemble de formes régulières où la vie de l'époque pouvait développer à Taise ses évolutions majestueuses et un peu

lentes. 11 on résulte une impression fie grandeur, d'ordonnance et de beauté à laquelle personne ne peut se soustraire. Versailles reste toujours sans rival au monde : c'est la formule suprême d'an art complet et l'expression à sa plus haute puissance, d'une civilisation arrivée à son entier épanouissement.

Quand, sous Louis XVI, on replanta le jardin, le goût avait changé. Le citoyen Rousseau de Genève avait découvert la nature ; les idées anglaises envahissaient le continent, la mode était aux «jardins paysagistes, » c'est-à-dire aux terrains montueux, aux massifs d'arbres non taillés, aux allées sinueuses, aux vertes pelouses, aux eaux plates traversées de ponts rustiques, aux grottes factices, aux ruines artificielles, aux chaumières renfermant des automates qui se livraient aux travaux de la campagne. En admirant ces belles choses, on montrait qu'on-avait Pâme sensible, une grande prétention de l'époque, et la pensée dut venir de refaire le jardin dans le genre moderne.

On se moquait déjà fort agréablement des allées tirées au cordeau, des charmilles tondues, des parterres encadrés de buis et dessinant des

ramages pareils à ceux des tapisseries. Un moulin fouettant de sa roue des eaux savonneuses comme les moulins des paysages de Wattelet, eût alors paru préférable à la plus belle pièce d'architecture hydraulique ornée de statues. L'énormité de la dépense, la gravité des événements qui survinrent, empêchèrent sans doute qu'on ne donnât suite à ce projet, dont on peut pressentir un commencement d'exécution dans le nouvel arrangement des bains d'Apollon, dont nous venons de décrire l'état ancien.

Cette transformation s'opéra sur les plans d'Hubert-Robert, le dessinateur à la mode, le peintre de ruines, le romantique du temps, un artiste doué d'un sens décoratif et pittoresque encore apprécié de nos jours et dont les amateurs recherchent les tableaux et surlout les esquisses pleines d'esprit. Il imagina de creuser dans un énorme rocher factice trois grottes qui abritèrent le groupe d'Apollon et des nymphes et servirent d'écurie aux coursiers du soleil dételés par des tritons. La grotte du milieu présentait une ébauche d'ordre rustique taillée dans le plein de la montagne, et un arc de voûte à peu près régulier où l'art semblait profiter d'un accident naturel.

Des plantes pariétaires furent semées entre les blocs de rochers imitant le désordre des végétations abandonnées à elles-mêmes, et l'eau s'épancha par les fentes, se brisant aux anfracluosités, formant des casca telles, et retombant avec des bouillonnements et des écumes, au pied de la roche, dans un bassin contourné en petit lac.

Des arbres plantés confusément, de façon à simuler la sauvagerie du hallier, entourèrent cet entassement de roches rapportées et donnèrent au « bosquet » un aspect pittoresque tout à fait contraire au système de décoration de l'ancien jardin. Mais, il faut l'avouer, cette innovation, conforme à l'esprit littéraire de l'époque, obtint beaucoup de succès, et de nos jours les bains d'Apollon sont encore une des parties du jardin les plus fréquentées et les plus admirées. Il ne faut cependant y voir qu'une altération du goût sérieux et magnifique de Louis XIV et le commencement d une décadence qui ne s'arrêtera plus. Le genre anglais l'emporta sur le style français, et les beautés de Versailles, étonnement de l'univers, devinrent purement historiques : la vie s'en était retirée.

Non loin de là, près des trois fontaines, dans

LE VERSAILLES 1)E LOUIS XIV. l2b9

une enceinte de haies et de treillages, se trouvait jadis le théâtre d'eau, une pièce fort admirée en son temps, et dont il ne reste pas vestige. Le théâtre d'eau fut détruit sous Louis XVI, lorsqu'on replanta le jardin, opération funeste qui fit disparaître beaucoup de curiosités regrettables et ôta de son caractère à l'œuvre du grand roi. Le théâtre d'eau était une grande place ronde de vingt-six toises de diamètre, séparée en deux parties, dont l'une, environnée de gradins en gazon, servait d'amphithéâtre, et l'autre renfermait la scène proprement dite. Dans la palissade qui formait la rampe de ce théâtre aquatique, s'élevaient quatre fontaines de rocailles rustiquement travaillées sur lesquelles des groupes d'enfants de Ilouzeau se jouaient à gauche avec une écrevisse et un griffon, et à droite deux autres groupes de la Hongre lutinaient un cygne et tenaient une lyre. Ces quatre groupes étaient en métal, en plomb, sans doute. On ne sait ce qu'ils sout devenus : ils doivent avoir été fondus.

Dans le rideau d'arbres soigneusement taillés qui figuraient la toile de fond de ce théâtre s'enfonçaient trois allées s'ouvrant en éventail et formant de longues perspectives bordées de dou-

bles charmilles qui cachaient le pied des arbres et ressemblaient aux coulisses d'une décoration. Trois rangées de jets d'eau s'étageaient par files sur les gradins d'une cascatelle venant du fond de l'allée vers le spectateur. Au bout de ces allées, il y avait de petits groupes qu'on ne devait guère apercevoir à travers le jaillissement et la bruine des eaux. Au milieu, c'était Jupiter chevauchant un aigle, les serres contractées, sur le globe céleste, de Legros; à droite, Mars, jeune, tenant un bouclier et posé sur un lion terrassant un loup, de Desjardins; et enfin, à gauche, un Plutus, dieu des richesses, ayant pour monture Cerbère, le chien infernal, œuvre de Masson.

Ce théâtre possédait six décorations d'eau de l'invention du sieur Vigarani, fort expert en ces merveilles hydrauliques, qui excitaient alors, par leur nouveauté, une admiration presque enfantine, c'est-à-dire qu'au moyen d'ajutages différents et de clefs tournées dans un autre sens, les jets prenaient des formes et des directions inattendues, figurant des pièces comme aux feux d'artifice, à la grande joie des spectateurs assis sur les bancs de gazon de l'hémicycle.

Ces décorations s'appelaient : les nappes, les

lances, la grille, les fleurs de lis, les petits et les grands berceaux. Les grands berceaux étaient le tableau final et comme l'apothéose de cette représentation aquatique. A voir tous ces jets s'élancer, se croiser, s'arrondir, décrire des arcs de cercle, prendre diverses figures, retomber et se briser avec un scintillement de cristal, le public s'enthousiasmait et applaudissait comme à une pièce de théâtre.

Nous retrouvons des traces de cette admiration dans une description de Versailles, envers héroïques, de C. Denis, « fontainier du Roy. » Si le poëte chez lui laisse quelque peu à désirer, sa compétence hydraulique ne peut du moins être contestée par personne.

Enfin les grands berceaux, pour être les derniers, Ne cèdent pas la gloire et l'honneur aux premiers. Ce spectacle est charmant , il faut que je l'avoue : Et, durant tout le temps que le théâtre joue, Les décorations avec les bassins, Les nappes et la grille ayant les mêmes fins, Font leurs jets différents pour nous faire paraître Le respect et l'honneur qu'ils rendent à leur maître.

Dans ce vers qui pour le temps n'avait rien de trop courtisanesque, C. Denis, « fontainier du Roy, » a pressenti cette formule respectueuse

d'un illustre académicien : « Ces deux gaz vont avoir l'honneur de se combiner devant Votre Majesté. » Les jets d'eau n'étaient pas moins polis que les gaz.

Une plantation d'arbres qui tourne maintenant au hallier dans sa clôture de treillages, a remplacé le théâtre d'eau.

En longeant le tapis vert qui occupe le milieu de cette allée, qui va du bassin de Latone au bassin d'Apollon, on aperçoit, à droite, si l'on descend du château, une petite allée oblique aboutissant à une espèce de cirque fermé d'une grille. Cet endroit du jardin s'appelait autrefois « les Dômes. » C'est même le nom qu'il porte encore. Mais les dômes n'y sont plus.

Quand la clef eut grincé dans la serrure et la grille cédé à notre pression, nous pénélrâmes dans une enceinte circulaire fermée d'une charmille. Au-dessus de cette charmille montaient vers le ciel bleu de grands arbres pleins d'élégance et faits pour accompagner l'ascension diamantée de jets d'eau , de vrais arbres de jardin royal qui avaient cependant repris, après quelques années d'abandon, un peu d'indépendance et de caprice naturel. Les lierres, sans qu'on les en eût priés,

s'étaient faufilés à la charmille et jetaient leurs guirlandes autour des statues , cherchant leuréquilibre sur leurs socles croulants. Ils avaient mis une ceinture verte à la taille d'une svelte Diane et un cothurne de feuillage au pied d'un héros mylhologique. En l'absence du jardinier, le gazon s'amusait à pousser hors de ses limites et à tracer sur les allées. Quelle charmante solitude ! les rossignols, enivrés par les parfums de mai, exécutaient à Fenvi leurs plus brillantes roulades et semblaient, devant un arbitre ailé, se livrer à un combat de chant comme les martres de la Wartbourg.

Nous nous assîmes tout rêveur dans l'enceinte déserte, oubliant le but de notre visite, qui était de rétablir l'ancienne figure du lieu. Mais, quand cette idée nous revint, notre tâche ne fut pas trop difficile. Une partie des ruines restées en place dessine le plan primitif avec une netteté suffisante.

Un banc circulaire, coupé de quatre escaliers qui descendent vers l'enfoncement où se creuse le bassin du jet d'eau a pour dossier une balustrade interrompue de distance en distance par des acrotères ou socles ornés de bas-reliefs méplats

d'une grande finesse d'exécution, représentant des attributs de guerre : trophées, armes, drapeaux, tambours, clairons, boucliers à la tête de Méduse, tout cela peu visible au premier abord, noirci, rouillé, verdi, plaqué çà et là d'une lèpre de mousse sèche, disjoint, fendillé, mais non irrévocablement perdu. L'imagination assiérait volontiers un aréopage sur ce banc qui trace sa courbe majestueuse ayant pour fond la tenture verte de la charmille.

En contre-bas, dans un cercle de gazon envahi par les mauvaises herbes, s'inscrit une balustrade hexagone, chantournée à ses angles, qui entourait le bassin, tari maintenant et dont le dallage se soulève. Beaucoup de balustres sont rompus ou tombés, laissant voir l'armature de fer qui les soutenait ; des débris obstruent la vasque du bassin et deux cicatrices de pierre à ras du sol signalent la place qu'occupaient « les dômes. »

Maintenant, relevons par la pensée ces deux dômes, ou plutôt ces deux pavillons, qui tombaient en ruine et que Louis-Philippe fit abattre, en jugeant sans doute la restauration trop coûteuse.

Ces dômes se faisaient face de chaque côté de

la rolonde dont le centre était occupé par le bassin, Ils étaient quadrangulaires, décorés de colonnes et de pilastres d'ordre ionique avec un fronton blasonnés aux armes de France. Les ornements de l'impériale, ceux des frontons, les génies de l'amortissement, supportant la couronne fleurdelisée, les trophées d'armes des panneaux intérieurs et extérieurs, placés dans les entre-colonnements et les frises étaient en bronze d'or moulu ; le riche pavé en marbre de diverses couleurs dessinait une mosaïque très-délicate. Le tout formait un ensemble aussi magnifique que galant.

La dimension de ces édicules devait être assez petite d'après l'espace qu'indiquent les lignes des fondations rasées.

Nettoyons des mousses, des plantes parasites, des taches noires, le marbre blanc et jaspé de rouge de la balustrade circulaire et de la balustrade hexagone où s'encadre le bassin ; rapprochons - en les blocs disjoints, remettons en place quelques balustros brisés, désobstruons de ces décombres la belle vasque soutenue par des dauphins d'où s'élançait un jet d'eau de soixante-dix pieds de hauteur, et nous

aurons, à peu de chose près, l'aspect primitif de la pièce des Dômes. Pour que l'effet soit complet, faisons couler dans le cheneau de la seconde balustrade l'eau que lançaient les bouillons jaillissants des piédestaux encastrant les balustres et déversons-la en nappe à l'intérieur du bassin ; rapporlons de Saint-Cloud, où elles doivent être encore et où Louis-Philippe les avait fait placer dans les jardins particuliers du château, les belles statues du Point-du-Jour, d'Ino, du berger Acis, de Flore, de la Chasseresse, de Galatée, d'Amphitrite et d'Arion, dues aux habiles ciseaux de Legros, de Rayol, de Tuby, de Magnier, d'Anselme Flamen, de Michel Anguier et de Raon, remettons-les sur leur socle à la place des statues de rencontre et de taille inégale prises au Petit- Trianon, et le grand roi ne trouverait rien de changé au bosquet des Dômes. Il ne serait pas surpris de ne plus voir la statue de la Victoire debout sur la vasque, puisque lui-même la fit enlever dans un accès de modestie qui ne lui était pas habituel. Peut-être eut-il tort. La Victoire allait bien au caractère guerrier et triomphal de toute cette ornementation.

LE LABYRINTHE, LES FABLES D'ÉSOPE, l'iSLE ROYALE OU L'iSLE D'AMOUR, LA SALLE DE BAL

Et tournant le dos au palais, si vous allez jusqu'au bout de la terrasse, vous rencontrez un bassin décoré de deux groupes de molosses en bronze combattant l'un un ours, Fautre un cerf. Ce bassin est facilement reconnaissable à une jolie statue de Legros dont la blancheur se détache du fond de verdure sombre qui ombrage la fontaine. La statue placée en pendant — une Flore si nous ne nous trompons — n'est que gracieusement décorative, mais celle de Legros est une œuvre d'un charme tout particulier. Elle représente l'Eau. Des roseaux coiffent sa tête d'une expression maligne, presque inquiétante qui fait penser au « perfide comme Fonde » de Shakspeare. D'une main elle retient une draperie qui s'arrête aux hanches, et de l'autre elle

porte une urne d'où s'échappe un flot de marbre. Son pied pose sur un dauphin dont la queue fourchue « se recourbe en replis tortueux » et donne de l'assiette à la figure. Ce marbre est traité avec une souplesse, on pourrait dire une fluidité fout à fait propre au sujet. C'est bien de Peau condensée dans la forme d'une femme.

La statue de Legros respire un sentiment tout moderne, et surprend parmi ses sœurs placides, dont la beauté se contient au majestueux et pourrait monter dans les carrosses du roi.

A partir de ce bassin, le terrain s'abaisse entre le mur de l'Orangerie, dont l'angle est marqué par une copie de la Cléopâtre antique portant des traces de cette oxydation, qui prête des teintes de chair aux « trois marches de marbre rose, » et un massif d'arbres magnifiques taillés en palissade jusqu'à mi-hauteur et recourbés en dôme vers la cime. Cette allée, une des plus belles du jardin, à notre gré, par ce mélange d'architecture et de feuillage , descend d'une ponte assez rapide et vous mène à la porte de l'Orangerie, d'ordre rustique d'un style noble et grave et digne du palais.

Presque en face vous verrez deux piliers fort simples, servant de support à une grille tout unie, dont les battants ouverts vous invitent à entrer dans un bosquet plein d'ombre et de fraîcheur ; la rêverie y trouve la solitude ou n'y est troublée que par de rares promeneurs. Là existait autrefois une curiosité des jardins de Versailles, aujourd'hui absolument détruite, et qui s'appelait « le Labyrinthe » ou « les Fables d'Esope. »

De la disposition primitive il ne reste aucune trace appréciable. Les charmilles qui formaient le labyrinthe ont disparu dans cet abalis général des arbres qui eut lieu sous Louis XVI, et avait sans doute pour but de replanter le jardin à la mode nouvelle. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un massif, qu'on croirait plus ancien à voir le développement et la hauteur des feuillages. Au milieus du bosquet est ménagée une sorte de place entourée de tulipiers gigantesques, qui rappellent le tulipier du Scarabée tVor d'Edgar Poë.

Au centre de l'espace vide se tient, faisant son geste pudique, une statue de la Vénus de Médicis, moulée sur l'original et fondue en bronze

vert, au temps de la Renaissance, par les artistes de Fontainebleau. Ce vert n'est pas dû à une patine; il existe dans la masse même du métal et n'a pas ces nuances vert-de-grisées des autres bronzes exposés à l'air et à la pluie. Une particularité de ces fontes, c'est que les statues n'adhèrent pas au socle et ont seulement sous les pieds comme une large sandale, une semelle de bronze qui permet de les visser au piédestal de marbre ou de pierre. Celte figure est d'une grâce exquise et réalise l'idéal du joli comme l'entendaient les Grecs.

La Vénus de Médicis est fort petite, sa taille ne dépasse pas celles de nos élégantes Parisiennes ; elle n'a guère plus de quatre pieds et demi, et nous nous en sommes assuré en mesurant la projection de son ombre à côté de la nôtre. Quatre vases d'une sveltesse hardie, aux anses légères, ornés sur la panse d'un crabe à pinces recourbées ou plutôt d'un cancer zodiacal, l'accompagnent placés avec symétrie et devaient autrefois jeter de l'eau par leur orifice. Ils sont très-simples, mais ils ont une fierté et une élégances hautaines qui manquent aux vases pourtant si beaux et si riches de l'époque Louis XIV.

Cette statue verte, ces vases verts, sur ce fond vert dans cette pénombre où la lumière prend une teinte verdâtre produisent un effet étrange dont la bizarrerie ne déplaît pas ; cela repose un peu de l'éternelle blancheur des marbres sur les rideaux de verdure.

Mais nous décrivons le jardin moderne et c'est au bosquet ancien que nous avons affaire. Revenons à notre labyrinthe. Devant la porte faisaient sentinelle deux statues en plomb coloriées, représentant l'une r Amour et l'autre Ésope, le fabuliste, la première de Legros, la seconde de Baptiste Tuby.

Nous copions dans un guide du temps les lignes suivantes : « L'Amour tient entre les mains un peloton de fil pour signifier que si ce dieu nous jette parfois dans un labyrinthe d'inconvénients, ce même dieu nous donne aussi le moyen de les démêler et de les surmonter. Cependant Ésope semble lui remontrer que son peloton est inutile et que sans la sagesse on ne peut jamais sortir des abîmes que l'amour nous a creusés. » Cela nous semble expliqué à merveille et aussi ingénieux d'interprétation que la Symbolique de Creuzer. La présence de l'Amour et d'Ésope à

la porte du Labyrinthe est parfaitement justifiée : la folie nous y engage, la sagesse nous en retire.

Ces deux statues existent encore dans une des caves du château, où nous les avons vues couvertes de poussière et de toiles d'araignée. Elles portent des traces de peinture qui leur prêtent une sorte de vie morte et de réalité spectrale assez effrayantes. L'amour, demi-nu ainsi qu'il convient à une personne mythologique, était peint jadis en couleur de chair, comme disent les enfants. Cette couleur de chair a pâli et pris des tons de cadavre ou de figure de cire dont le fard est tombé, ce qui n'empêche pas de retrouver sans peine sous cette lividité la jeune élégance du fils de Vénus représenté comme FEros grec avec la forme d'un garçon de quinze ans.

Ésope est un frappant exemple de réalisme qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans une époque où le mot même n'était pas connu. C'est bien le bossu philosophe, couvert de la souquenille d'esclave phrygien semblable à une blouse de paysan, chaussé de sandales grossières composées de chiffons ou de cordelettes, faisant jaillir l'esprit de toutes les rides de son masque dif-

forme. Ses haillons ont conservé de vagues colorations bleuâtres et rougeâlres, et sa face, aux tons d'ocre et de terre de Sienne, semble avoir été hâlée, tannée et recuite par le soleil. Éclairé par le soupirail de la cave et baigné de fortes ombres, il fait vraiment illusion.

Ne pourrait-on pas retirer ces deux statues du souterrain où elles achèvent de se détériorer et les replacer à l'entrée du Labyrinthe? elles n'exigent que de faciles restaurations et une nouvelle couche de peinture.

Près d'elles, sous la même voûte, gisent confusément des figures d'animaux coulées en plomb, entières ou brisées, des consoles, des ornements, entre autres une table ou guéridon entouré de ceps de vigne d'où pendent des grappes de raisin noir et blanc provenant des fontaines du Labyrinthe, au nombre de trente-neuf, représentant chacune une fable d'Ésope.

On avait gardé à chaque animal acteur des fables sa taille exacte et sa couleur naturelle. Deux singes venant d'une de ces fontaines, moins étudiés et moins zoologiquement vrais que ceux de Decamps, mais de l'exécution la plus libre et la plus spirituelle, font la grimace sur le balcon de M. le

conservateur du musée. On voit à leur pose cambrée, à leur col rejeté en arrière, au gonflement de leurs bajoues, à la distension de leurs mâchoires qu'ils soufflaient en l'air un jet d'eau qui leur retombait sur le nez.

Les autres groupes ont probablement été fondus pendant la Révolution.

Il est regrettable que ce bosquet ait été supprimé. On y eût vu qu'il y avait au commencement du règne de Louis XIV plus de fantaisie et de couleur qu'on ne le suppose. Ce ne fut que peu à peu que le goût s'épura et donna dans ces régularités d'une monotonie parfois ennuyeuse. L'art sous Louis XIII était plein de caprice et ne se rangea à la loi classique qu'avec beaucoup de peine. Ses tendances le portaient vers l'emphase espagnole ou le pittoresque romantique, et la transition d'une manière à l'autre ne s'opère jamais si brusquement. Une certaine familiarité avec la nature était encore admise, et Louis XIV n'avait pas dit devant les chefs d'œuvres de l'école flamande : « Tirez de là ces magots ! »

Le Labyrinthe était du dessin de Le Nôtre ou Le Nautre, comme on écrivait alors; il se composait d'un lacis compliqué d'allées se coupant à

angles droits ou formant des courbes, elles-mêmes disposées de façon à égarer les pas du promeneur, eût-il en main le peloton de fil de l'Amour,

A chaque détour, on rencontrait une fontaine en rocaille fine, où Ton avait représenté au naturel une fable d'Ésope, dont le sujet était marqué par une inscription de quatre vers gravés en lettres d'or sur une lame de bronze peinte en noir. Ces vers étaient de feu Benserade : on les a recueillis, et, en vérité, ils ne valent pas grand'chose. 11 n'était du reste pas aisé de condenser une fable d'Ésope dans un quatrain.

Dès l'entrée, on apercevait le duc et les oiseaux. Un demi-dôme de treillage et d'architecture formait le fond de la fon laine et servait de perchoir à une infinité d'oiseaux : perroquets, geais, pies, merles, colombes, linottes, mésanges, bouvreuils, qui tous crachaient de l'eau par le bec sur le duc assis sur une pierre au milieu d'un bassin de rocailles, entouré de grands oiseaux aquatiques : cygnes, grues, hérons, lançant aussi de l'eau. C'était, il faut l'avouer, un joli motif de fontaine, et ces volatiles, peints des plus vives couleurs, devaient produire un bon effet à travers ces treillages, ces verdures et cette pluie

diamanlée des eaux jaillissantes. Ce duc avait excité l'indignation chez la gent ailée « par son chant lugubre et son vilain plumage. » La lame de bronze explicative portait ce quatrain dû, comme tous les autres, à l'auteur des Métamorphoses d'Ovide mises en rondeaux :

Les oiseaux en plein jour, voyant le duc paraître, Sur lui fondirent tous à son hideux aspect.

Quelque parfait qu'on puisse être,

Qui n'a pas son coup de bec?

Au centre du Labyrinthe s'élevait un pavillon ou cabinet, « dont le dessin du plafond fait plaisir à voir, » disent des descriptions du temps. La dernière fontaine qu'on trouvât sur sa route et qui indiquait qu'on avait surmonté heureusement les difficultés du dédale, s'appelait « les Canes et le barbet. »

Un barbet poursuivait des canes; Mais il revint avec un pied de nez.

Il est des vœux aussi vains que profanes, Ne comptez sur un bien que quand vous le tenez.

M. Leclerc a gravé une jolie suite d'eaux-fortes d'après ces fables. Le frontispice d'un petit livre du temps, que nous consultons pour faire cet article, nous fournit un curieux détail de mœurs :

Une jeune dame franchit la grille du Labyrinthe, traînée en brouette par un vigoureux porteur; elle joue de l'éventail en coquette avec un blondin qui marche près d'elle et lui dit des douceurs ; un coureur la précède, un basque dératé portant la toque à plumet, la courte jaquette, la ceinture sanglée sur le ventre, dont les bouls retombent, et la grande canne à pommeau d'argent. Nous avons vu à Stuttgart, exactement dans cette tenue, un coureur, le dernier de sa race sans doute, qui s'aidait de cette canne comme les toreros de la garocha pour soulever ou franchir des obstacles. Rien n'était étrange comme cette apparition des temps passés au milieu de notre civilisation moderne. Ces coureurs devançaient toujours les voitures, ce qui ne paraîtra pas étrange à ceux qui connaissent les saïs d'Égypte et les zagales d'Espagne.

L'usage de la brouette était d'ailleurs fréquent sous Louis XIV, et la cour se promenait dans le jardin voit urée fort commodément de la sorte ; un des lieux les plus favorables à cette procession de brouette était le tour du grand bassin, appelé Fisle Royale ou l'isle d'Amour; cette pièce d'eau ne mesurait pas moins de cent trente toises en

508 TÀBLl'AUX DE SIÈGE.

longueur sur soixante en largeur; une chaussée la séparait d une seconde pièce d'eau taillée en vertugadin et nommée parfois le Miroir; cinq jets d'eau, dont le jet central s'élevait à quarantesept pieds, jaillissaient delà grande pièce, où flottait une galiote et nageaient des cygnes.

Un portique d'arbres en arcades encadrait ce vaste espace : en avant de ce portique des ifs en pointes formaient une file régulière.

Au fond se dressaient deux statues colossales copiées à Rome par Cornu et Raon, d'après l'Hercule et la Flore Farnèse. Autour du miroir se rangeaient quatre statues antiques de marbre : Julia Mœsa, Vénus sortant du bain, Jupiter Stator et Julia Domna. Deux beaux vases en marbre blanc, par Lefebvre et Legeret, complétaient la décoration.

Ne cherchez pas le bassin de Pisle Royale ; il a été comblé et remplacé sous Louis XVIII par un jardin à l'anglaise, qui a reçu le nom de Jardin du roi. La tradition veut que ce jardin ait été copié sur celui de la maison d'Hartwell qu'habitait Louis XVIII pendant son séjour en Angleterre. Cette tradition n'a aucun fondement. La pièce du Miroir a été conservée, mais la physionomie des

lieux a été totalement changée, et le grand roi ne s'y reconnaîtrait plus. Il se retrouverait dans le bosquet de la « salle de Bal, » bien que les gradins de l'amphithéâtre où s'asseyaient les spectateurs aient disparu, qu'on ait enlevé le dallage et les appliques de marbre sérancolin, que les candélabres qui supportaient les bougies soient tout à fait dédorés, et que des pierres meulières remplacent, en beaucoup d'endroits, les fines rocailles et les précieux coquillages de la cascade. La cour du grand roi y pourrait exécuter encore un de ces pas ou de ces entrées de ballet dont Benserade écrivait le livret et rimait les vers.

Juin 1871.

Nous avions à la fois le désir et l'appréhension de revoir Paris, comme on craint de se trouver en face d'un malade trop cher dont la souffrance a dû altérer les traits jusqu'à les rendre méconnaissables. Que reste-t-ilde cette beauté naguère si splendide qu'admirait et jalousait le monde? que garde de sa physionomie d'autrefois ce visage balafré et marqué d'affreuses brûlures? Ne vaudrait-il pas mieux conserver intacte dans sa mémoire cette grande, noble et charmante figure telle qu'elle était avant le désastre? Sans doute, mais il y a dans l'âme humaine un besoin de s'assurer de son malheur, de le contempler longuement, d'en apprendre par soi-même les détails;

on veut voir ce qu'on sait et qui semble à peine croyable, malgré tant de témoignages, et puis la curiosité de l'horrible vous prend malgré vous, el après avoir résisté quelque temps on va faire comme les autres, son « tour de ruines. »

Nous voilà donc parti par le chemin de fer de la rive droite, redevenu libre enfin. Quand on a été si longtemps prisonnier, réduit au même horizon, c'est une sensation étrange que de courir rapidement à travers les campagnes, de voir se déplacer autour de soi les ponts, les plaines, les collines, les archipels de nuées, les bourgs et les blanches villas semées dans la verdure. La moindre excursion semble un voyage. On va donc pouvoir aller retrouver ceux qu'on aime et dont on est séparé depuis de tant de mois !

Quoiqu'on fût au milieu de juin, la journée était triste. De grands nuages difformes, gonflés d'eau, véritables outres de pluie prêtes à se vider, se traînaient sur l'horizon, et il ne filtrait d'un soleil voilé qu'une lumière diffuse n'accusant ni les ombres ni les clairs.

Sous ce jour morne, l'aspect d'Àsnières, ce gentil village de guinguettes, ce port de mer de la canoterie parisienne, criblé, déchiqueté, effondré,

changé en un las de décombres blanchâtres, était particulièrement lugubre. Rien de navrant comme un lieu de plaisir sur lequel une catastrophe a passé.

Quand nous descendîmes de wagon, la pluie tombait comme un brouillard qui se résout, fine, pénétrante. Peu de monde dans les rues, de rares voitures esquivant l'appel du passant, un grand silence comme à Venise, la vilie sans chevaux ; sur les physionomies, une expression d'effarement ou de stupeur qui nous rappelait les temps de choléra. Chacun rasait le mur d'un pas hâté ou craintif, sans doute par l'habitude de se garer des obus ou des projectiles. Aux parois des maisons, des écorchures d'un blanc neuf et criard ; aux fenêtres, sur les vitres qui n'étaient pas cassées, des bandes de papiers collées, et croisées en tous sens, pour empêcher l'effet des vibrations de l'artillerie ; aux soupiraux des caves ou dessous-sol, des maçonneries de brique ou de plâtre, dans la crainte des pétroleuses, mot hideux que n'avait pas prévu le dictionnaire : mais les horreurs inconnues nécessitent des néologismes effroyables. On pressentait encore plutôt la grandeur du désastre qu'on ne la voyait réelle-

UNE VISITE AUX RUljNES. 513

ment, et le cœur se serrait comme à l'approche d'une chose terrible.

La Madeleine, ce temple grec dépaysé qui prend parfois, au clair de lune, de faux airs de Parthénon, montrait sur les cannelures ébréchées de ses colonnes corinthiennes des passages de balles. Les sainls et les saintes en faction sous le portique avaient reçu quelques blessures peu graves, et les lignes du monument n'étaient pas changées ; ce n'était que les cicatrices d'un combat impie, mais d'un combat. Plus loin la vraie, la sauvage, l'infernale dévastation commençait.

Dans la rue Royale, l'incendie avait continué l'œuvre des boulets et des obus. Des maisons éventrées taisaient voir leur intérieur comme des cadavres ouverts. Les planchers de tous les étages s'étaient écroulés sur les voûtes des caves. Des charpentes brûlées, des barres de fer tordues, des rampes aboutissant au vide comme les escaliers fantastiques des rêves architecturaux de Piranese, des avalanches de moellons ou de briques, de grands pans de mur où se discernait encore la configuration des appartements avec leurs papiers de tenture, leurs cheminées et quelque reste

d'ameublement respecté par un caprice des llamrnes, tel était le spectacle qui surprenait douloureusement la vue. Sans d'énormes poutres d etai, ces débris calcinés seraient tombés en travers de la rue et auraient écrasé les passants et les spectateurs ; mais déjà l'activité humaine s'était remise au travail, déblayant les gravats, abattant ce qui menaçait ruine, soutenant ce qui pouvait être conservé, bien peu de chose, hélas ! Si la perte encore n'était que matérielle, mais sous ces décombres il y a des corps ensevelis!

Sur la place de la Concorde la plupart des colonnes rostrales sont atteintes, trouées à jour bizarrement ; les néréides d'Antonin Moine ont été saccagées, la ville de Lille a perdu sa tête et son torse, emportés par les obus : elle est littéralement coupée en deux. Les statues de la place semblaient regarder de leurs fixes yeux blancs, avec la muette pitié de la pierre, leur pauvre sœur mutilée; elles auraient bien fait de conserver le bandeau de crêpe noir dont on leur avait ceint les tempes pour les trois grands jours néfastes.

Par une sorte de miracle, l'obélisque de Louqsor se dressait intact sur sa base de granit gris. Les hiéroglyphes gravés en creux sur ses parois con-

tiennent sans cloute quelque formule talismanique qui l'a prolégé. Les dieux delà vieille Egypte veillaient sur lui. Seulement sa couleur rose délayée par la pluie avait pris une teinte maladive; on voyait qu'Ammon-Ra, le soleil modérateur des mondes, ne l'avait pas depuis longtemps doré de ses rayons.

Quelques pas nous conduisirent au ministère des finances. Nous étions vingt jours auparavant sur le plateau de Courbevoie, lorsque l'incendie crevant les toits fit explosion dons le ciel comme un volcan, lançant une immense gerbe de fumée où le soleil empêchait d'apercevoir les flammes. Bientôt après, une quantifé prodigieuse de papiers brûlés s'abattit sur le sol comme des flocons de neige noire. Sur la plupart on pouvait distinguer encore des reçus ou des quittances et au 1res formules administratives. C'étaient les lapilli de ce Vésuve ouvert au milieu de la ville.

La façade du ministère, en s'écrasant sur la rue de Rivoli, formait une tumultueuse carrière de blocs, comme on en voit dans le lit des torrents alpestres. La chute du mur démasquait l'intérieur du bâtiment, et par cette brèche énorme on voyait des perspectives, des enchevelrements et

des superpositions d'arcades qui rappelaient le Colisôe de Rome. A travers les ouvertures, le ciel apparaissait par places et complétait la ressemblance. La flamme, la fumée, la combustion des produits chimiques destinés à produire l'incendie, avaient imprimé à ces décombres des tons gris, fauves, roussâtres, mordorés, rembrunis, des colorations étranges qui les vieillissaient et leur donnaient l'air de ruines antiques. Plus loin, un mur escarpé, semblable à la paroi d'un précipice à demi comblé par une avalanche, restait debout, montrant les baies de ses fenêtres et les arrachements de ses planchers. A l'une de ces fenêtres, chose étrange, pendait intact un store de soie bleue, qui n'avait pas été brûlé à ce foyer incandescent capable de calciner la pierre et de fondre les métaux. Ainsi, il arrive parfois de trouver au bord d'un cratère parmi les cendres et les scories une petite fleur d'azur miraculeusement préservée. Cependant les omnibus roulaient, effleurant presque les groupes dépassants arrêtés et muets d'horreur devant ce lamentable spectacle. La vie invincible de Paris, que rien ne peut tuer, reprenait peu à peu son cours : ni le siège, ni la Commune n'en ont pu venir à bout.

Cette ville prétendue frivole a résisté à la famine, au bombardement, à l'incendie, à la guerre étrangère comme à la guerre civile. On la croyait morte à jamais, couchée à terre. La voilà déjà qui se relève à demi sur le coude, promène autour d'elle son regard raffermi et secoue son linceul de ruines.

En tournant l'angle du ministère des finances, à l'entrée de la rue Castiglione, nous éprouvions un sentiment de curiosité anxieuse, et cependant nous osions à peine regarder devant nous. Depuis si longtemps nous avions l'habitude de voir au sommet de sa colonne de bronze l'impérial Stylite, d'abord avec la redingole et le petit chapeau, et plus récemment drapé en César, une Victoire ailée sur la main comme un dieu antique! Nous savions bien que les barbares de la Commune avaient fait glisser de son socle cette spirale de batailles qui montait jusqu'aux cieux, et couché sur un lit de fumier toule cette gloire dont pouvait s'enorgueillir la France vaincue, car elle lui appartenait autant qu'à César. Mais notre étonnement fut aussi profond que si nous eussions tout ignoré, en n'apercevant plus au milieu de la place Vendôme le gigantesque point d'exclama-

(ion d'airain posé au bout de la phrase sonore du premier empire. L'œil n'accepte pas volontiers ces métamorphoses d'aspect et, sur notre rétine, comme sur une plaque de daguerréotype mal essuyée, se dessinait toujours la noire silhouette absente.

Seul, le piédestal avec ses aigles éployés aux quatre angles, ses bas-reliefs d'armures, de casques, d'uniformes et d'emblèmes militaires, sa porte à grillage de bronze, semblable à celle d'un caveau, était resté debout au centre de la place. On eût dit à le voir une tombe de héros d'un style sévère faite de trophées conquis, sur laquelle le tore de la colonne arrachée figurait une immense couronne funéraire déposée par le deuil d'une armée.

Déjà la statue du César précipitée de si haut avait disparu, on l'avait relevée et mise en lieu sûr; la tête s'était séparée du tronc dans la chute, mais sans rouler bien loin, et le colosse d'un vert sombre dont on pouvait mesurer la grandeur ressemblait ainsi au cadavre d'un Titan décapité. Près de là, gisait comme un énorme bouclier la calotte du lanternon qui terminait la colonne et sur le sommet duquel posaient les pieds de la sla-

tue. En tombant, le monstrueux tube de bronze s'était rompu et crevé à plusieurs endroits, répan dant ses entrailles de pierre blanche. Il y avait toute une carrière dans cette mince enveloppe de métal; des ouvriers s'occupaient à déclouer les morceaux du bas-relief ascensionnel, qui adhéraient encore à leur axe brisé en fragments, et ces plaques, sous le marteau, résonnaient avec un bruit formidable comme des armures pendant la bataille.

La colonne sera relevée bientôt. Les morceaux de bas-relief qui manquent peuvent être aisément restitués d'après les dessins du temps, qu'on possède. Notre époque a le goût et Se sens de la fidélité scrupuleuse en matière de restauration d'édifices. Dans quelques mois une colonne identique à l'ancienne se relèvera sur son socle conservé, de toute sa hauteur triomphale, car il est puéril de raturer l'histoire. On ne voudra pas croire qu'une démence enragée ait attaché le câble au / trophée de nos campagnes victorieuses pour le ruer dans la boue, et Ton se demandera si vraiment la glorieuse colonne a disparu un instant de l'horizon de Paris.

A deux pas de là, vous attend une surprise na-

vranle. La flamme mise par les torches de l'enfer a dévoré les Tuileries. Il ne subsiste plus que les gros murs et les hautes cheminées monumentales s'élevant au-dessus des décombres, noircies par le feu, lézardées et menaçant ruine. La ligne que le palais traçait sur le ciel n'est plus reconnaissable. Cette toiture en dôme du pavillon de l'Horloge, dont on avait coiffé l'élégante architecture de Philibert Delorme, a disparu.

Les combles des autres corps de logis ont élé également dévorés et se sont affaissés dans l'incendie. Par des baies sans croisées et sans vitres on aperçoit l'intérieur vide des bâtiments, où désormais ne pourraient plus loger que la chouette et les oiseaux de nuit. Cette ruine d'un jour est complète; trois ou quatre siècles n'auraient pas mieux travaillé. Le temps, qu'on accuse toujours et qu'on appelle injustement tempus edax rerum, a le temps mangeur des choses,» n'est pas, à beaucoup près, aussi habile en fait de destruction que l'homme. Sans la sauvage bestialité des barbares, presque tous les monuments de l'antiquité nous seraient parvenus. Le temps ne fait que caresser le marbre de son pouce intelligent: il achève la beauté des édifices en leur donnant sa patine.

C'est la violence humaine qui détruit. Le pavillon de Marsan n'a conservé que sa croûte extérieure. Le dedans est effondré ; le pavillon de Flore à l'autre extrémité du palais a relativement peu souffert. Son toit seul a brûlé. Les pierres de la bâtisse neuve ont résisté à la flamme, et du côté de la rivière les vivantes sculptures de Carpeaux animent encore la façade. Çà et là le feu s'est fait jour à travers les combles des bâtiments qui longent le quai. Par miracle, l'incendie s'est arrêté à l'endroit où commence la galerie du Louvre. L'élément, moins stupide que l'homme, a reculé devant cette destruction des chefs-d'œuvre; il n'a pas voulu faire un petit tas de cendre de toutes ces merveilles et anéantir les titres de noblesse du génie humain. Une telle profanation lui a fait horreur; mais sur la rue de Rivoli, dans la bibliothèque du Louvre, poussé à bout par tous les moyens que la science moderne détournée de son but met au service du crime, il a été forcé de consumer les livres rares, les manuscrits précieux, les dessins authentiques, et, sortant par les fenêtres, de souiller de ses fumées les impassibles cariatides de la façade qui, le front penché, l'œil fixe regardent comme de sombres Némésis Télé-

ganle architecture du Palais-Royal dévasté, à demi écroulé et laissant voir à travers ses colonnes noircies, comme la nef d'une église inconnue, la grande cage de son escalier monumental qu'éclaire une large rosace.

Sur la rive gauche de la Seine, le spectacle n'était pas moins lugubre. A l'entrée de la rue du Bac s'amoncelaient les décombres noircis cl fumants. Les habitants étaient déjà revenus, cherchant un abri sous ces plafonds léchés par la flamme, marchant avec précaution sur ces planchers chancelants étayés à la hâte. Devant les portes, des groupes causaient, racontant les diverses péripéties de la lutte, et tenaient de ces conciliabules en plein vent qui précèdent et suivent les catastrophes.

Mais ce qui était particulièrement sinistre, c'était l'aspect de la rue de Lille, à partir du restaurateur Blot. Elle apparaissait déserte dans toute sa longueur, comme une rue de Pompéi,

sous la lueur livide d'un soleil descendant derrière des brumes chargées de pluie. Les ligues ébréchées des maisons privées de leur toit et de leur couronnement auraient pu faire croire, par l'étendue, la promptitude et la simultanéité du ravage, à l'explosion soudaine d'un volcan. Ce désastre semblait plutôt causé par une catastrophe de la nature que produit par la main de l'homme, à qui Ton n'aurait pas jusqu'ici supposé une puissance de destruction si rapide, et Fœil n'admettait qu'avec peine ce changement à vue d'horizon.

À l'angle de la rue, la maison où logeait Mérimée ne présentait plus que les gros murs à moitié ensevelis dans un tas de poutres carbonisées, de moellons calcinés, de débris de toutes sortes.

La bibliothèque, rare et choisie, du célèbre écrivain avait été, nous disait-on, entièrement consumée, et peut-être une sœur de Colomba et de Carmen s'était-elle envolée du brasier dans une gerbe d'étincelles.

Heureusement Mérimée était mort à Cannes pendant le premier siège, et cette douleur si vive pour un lettré de savoir ses chers livres e

ses manuscrits en cendres lui a été épargnée.

La rue avait été barrée, mais on nous laissa franchir la clôture et nous nous engageâmes résolûment dans cette voie désolée, au risque de recevoir sur la tête quelques pierres détachées d'une corniche. Un silence de mort régnait sur ces ruines; il n'eût pas été plus profond dans les nécropoles de Thèbes ou les puits des Pyramides. Pas un roulement de voitures, pas un cri d'enfant, pas un chant d'oiseau, aucune rumeur lointaine. C'était un silence morne, farouche et surnaturel, qu'on n'osail pas troubler en élevant la voix, et nous allions muet, près de notre camarade, au milieu de la rue, comme dans ces passages de montagnes qu'on traverse sans faire de bruit, de peur de déterminer la chute d une avalanche. Une tristesse incurable envahissait notre âme avec l'ombre du crépuscule, et la grande chauve-souris mélancolique d'Albert Durer ouvrait son aile noire dans le ciel pâle, où montaient encore quelques légères vapeurs sortant des décombres, comme les fumeroles des solfatares.

Nous nous disions ave une stupeur découragée : « Eh quoi! celte civilisation dont on est si

fier recelait une telle barbarie! Nous aurions cru, après tant de siècles, la bête sauvage qui est au fond de l'homme mieux domptée. Quel est l'Orphée, quel est le van Amburgh, doctus lenire tigres, qui l'apprivoisera?

Toutes ces ruines violemment faites par l'incendie prenaient les formes et les profils les plus bizarres : c'étaient des déchiquetures, des érosions, des hasards d'éboulements tout à fait inattendus. Ici des dolmens, là des pylônes; plus loin des pignons dentelés comme des toits de Hollande, des fenêtres élargies et béantes semblables à des brèches de rempart, des murs fendus, dont la lézarde ressemblait au rictus d'un rire sardonique, un tumulte d'angles noircis simulant la silhouette d'une ville du moyen âge sur une vignette romantique. Çàet et là des percées de lueurs livides laissaient voir le ciel à travers ces maisons sans toit et sans plancher. Rien d'étrange comme un morceau de ciel s'encadrant dans la porte de ce qui fut une chambre à coucher.

Les sculptures des façades, sles consoles ornementées des balcons, les moulures des corniches dans les maisons qui n'étaient pas entièrement

abîmées avaient été écornées, mutilées, atteintes par la flamme et témoignaient par les balafres, dont pas une n'était exempte, clu soin avec lequel on avait pratiqué cette dévastation méthodique. Il ne reste plus grand'chose de ces élégants hôtels, de ces confortables installations où le goût s'alliait à la richesse.

Cependant la nuit était tombée, ajoutant sa tristesse à cette désolation et donnant un aspect lugubre et formidable à cet entassement de débris.

Les formes se troublaient dans l'ombre et prenaient des apparences spectrales. La vision se substituait à la réalité avec les grossissements et les métamorphoses des ténèbres. On eût dit au bord de cette rue miroitée de pluie, une série de burgs démantelés le long d'un Rhin imaginaire.

Nous n'avons pas voulu voir ce jour-là la Cour des comptes, le palais de la Légion d'honneur, tant nous avions l ame navrée, et nous rentrâmes dans le petit logis delà rue de Beaune, où nous avons passé tant d'heures faméliques, après avoir lait un frugal souper, pour recommencer le jour suivant notre pénible tournée.

La Cour des comptes produit au bord de la

Seine un effet de palais vénitien, surtout lorsque le couchant en touche la façade de son rayon oblique, et ne serait pas déplacée le long du grand canal près du palais Grassi, dont elle rappelle le style. Elle dessine sur le quai une silhouette élégante que l'incendie n'a pas altérée dune manière très-sensible. La forme extérieure du monument garde à peu près ses lignes, mais il semble que depuis hier trois ou quatre siècles ont passé sur lui. 11 a vieilli subitement. La fumée et la flamme lui ont mis la patîhe du temps en quelques heures.

Grâce à la protection d'un de nos amis, référendaire à la Cour des comptes, la grille du palais s'ouvrit pour nous, et nous pûmes pénétrer dans l'enceinte dévastée. Par un sentiment que nous reprochera, mais que nous pardonnera tout artiste, parce qu'il l'eût à coup sûr éprouvé, nous fûmes avant tout frappé de la beauté de ces ruines. Une toute autre impression eût été plus naturelle sans doute : la douleur, la colère, la haine, le désir de la vengeance ; mais nous fûmes saisi d'une admiration involontaire à l'aspect de cette cour entourée de deux étages de portiques dont l'architecture, à cause des mutilations

qu'elle venait de subir, avait pris un caractère tragique et grandiose. Ce qu'il pouvait y avoir d'un peu sec et d'un peu froid dans les lignes était corrigé par des ruptures et des interséquences d'acrotères et de balustres, par la chute d'un fragment de corniche, par l'effondrement d'un mur démasquant une arcade ouverte sur le ciel. Il y aurait peut-être pour l'art quelque profit à tirer de ces rudes leçons de l'incendie qui donne de l'air et du jour à l'épaisseur trop compacte des monuments. Le Parthénon perdrait de son charme divin si l'on bouchait la lacune qui met une tranche d'azur dans la blancheur dorée de son marbre.

Errer dans une ruine, c'est tout l'intérêt des romans d'Anne Radcliffe. Aussi, nous allions le long des couloirs encombrés de gravats, nous regardions avidement les appartement sans portes, les chambres aux boiseries arrachées ou réduites en charbon, les salles du conseil, où sur les murailles on reconnaissait encore de vagues traces de peintures. A travers ce désordre on cherche à remettre chaque chose en place, on essaye de restituer la configuration des lieux et d'y ramener le fantôme des anciens jours. L'imagination res-

taure déjà ce qui vient d'être abattu et se plaît à ce travail. En outre, il y a une sorte de péril dans cette visite : il faut franchir sur une planche qui fléchit, l'intervalle d'un palier à un autre, gravir des tas de débris croulant sous vos pieds, monter par des escaliers sans rampe aux marches interrompues et disloquées, comme les marches des Propylées, passer sous un arceau menaçant ruine, s'accrocher des mains à des pierres calcinées tombant en poudre. Tous ces dangers, notre camarade le référendaire à la Cour des comptes, aussi brave qu'agile, les surmonta, et il fit le tour complet de la galerie du premier étage, cherchant à gagner de là son ancien bureau, dont il apercevait, à cinquante pieds en Tair, la cheminée appliquée au mur comme une console; mais les cages d'escaliers étaient devenues des gouffres béants accessibles seulement au vol des chauves -souris.

Une idée nous occupait. C'était de savoir ce qui survivait, dans le grand escalier du palais, des peintures murales de notre cher et toujours regretté Théodore Chassériau, Il attachait beaucoup d'importance à ce travail énorme, exécuté avec cette ardeur fiévreuse et cet acharnement

rapide qu'il apportait à ce qu'il faisait, comme s'il eût eu le pressentiment de sa mort prochaine, et usé du temps en homme à qui le temps allait manquer.

La grille était arrachée, tordue, et sur les premières marches on voyait rouler, en rebondissant, une cascatelle de pierrailles tombée des étages supérieurs. Au bas de l'escalier, dans la partie la plus obscure, l'artiste avait peint en grisaille, d'un ton clair, et d'un relief adouci, à gauche une sorte de Pensierosa, penchant son front rêveur sur un livre ouvert devant elle ; à droite, des guerriers et des chevaux. L'une symbolisait l'Idée ; les autres représentaient l'Action. Ces peintures, pareilles à ces pages blanches, ornées seulement d'un fleuron ou d'un titre qui précèdent les poëmes, n'ont été ni déchirées ni brûlées; elles subsistent dans leur pâleur voulue, toujours visibles, à travers l'ombre, comme les fantômes blancs qui hantent une ruine.

En remontant aussi haut que possible le torrent des décombres, nous découvrîmes cette grande composition de la Paix, d'un si beau style et d'une si magistrale exécution, qui oc-

cupe toute la paroi supérieure de l'escalier, * mais dans quel état! noircie, bouillonnée, constellée d'ampoules par la chaleur, couverte de suie par la fumée, pourtant reconnaissable encore dans ses principaux linéaments. Nous y retrouvâmes, sous une triple couche de vernis jaune, le groupe charmant où Chassériau avait symbolisé les Arts de la paix, la Tragédie, la Musique, la Danse, la Poésie lyrique, en représentant sous des costumes allégoriques Rachel, Carlotla Grisi et autres artistes de l'époque, dignes par leur réputation, leur talent et leur beauté, d'entrer dans la composition de ce nouveau Parnasse. Le regard noir de la Tragédie et le sourire rose de la Danse n'avaient pas été trop brûlés.

La peinture représentant la Guerre, et qui faisait pendant et contraste à la Paix, sur l'autre muraille, a souffert horriblement et l'on doit la regarder comme à jamais perdue.

Le groupe de Neptune et d'Amphitrite, dont la fière tournure rappelle les mythologues de Jules Romain, apparaît encore discernable au fond du palier. Mais l'œuvre n'en est pas moins détruite dans son ensemble, et la mémoire de l'artiste pri-

vée auprès do la postérité de ce beau témoignage d'un talent, disons même d'un génie trop peu apprécié des contemporains.

En contemplant ce désastre, nous éprouvions l'amer chagrin que cause l'irréparable. Un palais au besoin se rebâtit, mais un chef-d'œuvre disparu, unepeinture évanouie dans un tourbillon de flamme et de fumée se dissipent comme une âme impossible à reconstituer. Sur ce bûcher infâme, ce n'était pas comme sur le bûcher antique, le corps de notre ami qui avait brûlé, c'était son esprit même.

Le plafond de GendVon, où l'allégorie nouait et dénouait dans l'azur des guirlandes de femmes blanches et roses d'une grâce si exquise, est tombé au gouffre incandescent ouvert sous lui. Le Justinien d'Eugène Delacroix, cette magnifique peinture qui avait le fauve éclat d'une mosaïque byzantine, n'a pu être sauvé. On a perdu aussi des tableaux de Paul Delaroche, et bien des œuvres regrettables.

Dans la cour, soulevés par un léger souffle d'air, voltigeaient de petits morceaux de papier brûlé, papillons noirs de l'incendie, dansant sur les ruines au milieu d'un rayon lumineux.

Quelques pas plus loin, le palais de la Légion d'honneur étalait ses débris élégants et montrait ses croisées d'une proportion si heureuse, ses délicats bas-reliefs et ses bustes abrités par des niches arrondies en œil-de-bœuf, toute cette mignonne architecture, dont il est le spécimen et le modèle le plus achevé, affreusement saccagée et portant les fauves cautérisations de l'incendie. Cependant, comme l'édifice n'a qu'un étage, il ne sera pas difficile de le relever et de le remettre en son état primitif. C'est un soin que tous ceux dont la poitrine est constellée de la rouge étincelle ne laisseront pas à d'autres; il appartient aux légionnaires de refaire ce temple de l'honneur qui mêlait, pendant les nuits de fête, son étoile glorieuse aux étoiles du ciel, et apparaissait de loin avec son doux et fier rayonnement comme l'astre de la patrie.

On éprouve devant ces ruines si promptement faites une sensation étrange. II semble que deux

mille ans aient passé en une nuit et que la rêverie du poëte se soit réalisée lorsqu'il se représente Paris à l'état de ville morte et reconnaissablé seulement à quelques débris semés sur les bords de la Seine déserte : la colonne couchée dans l'herbe et pareille

Au clairon monstrueux d'un Titan disparu.

Notre-Dame élevant encore au-dessus des végétations sauvages les tronçons de ses tours, Tare de triomphe à demi écroulé, comme un pylône de Rhamsès, avec ses bas-reliefs de batailles et de victoires estompés par la mousse. Heureusement, Paris subsiste toujours. La torche des incendiaires a d'abord été appliquée aux monuments el l'œuvre de destruction n'a pu être achevée. Mais l'impression ressentie en face de ces décombres noircis et calcinés est bien celle d'une anticipation du temps. Le lointain Avenir s'est fait Présent tout h coup et vous met sous les yeux ces tableaux qu'on n'entrevoyait qu'à travers les brumeuses perspectives du rêve.

On sait l'admirable profil que découpe à l'horizon la Cité, ce berceau de Paris, lorsqu'on la regarde du pont des Arts ou du pont des Saints-

Pères. Les tours de Noire-Dame, la flèche élancée et scintillante d'or de la Sainte-Chapelle, les toits en éteignoir du Palais de justice, le faîte aigu du pavillon de l'Horloge, avec leurs angles multipliés mordant le ciel, conservent au milieu de la ville moderne une physionomie et un aspect gothiques merveilleusement appropriés aux souvenirs de la vieille ville. Un instant, quand l'immense tourbillon de fumée enveloppa ce groupe d'édifices d'un effet si pittoresque et si grandiose, on put craindre que la Sainte-Chapelle, ce chef-d'œuvre de Pierre de Montereau, découpé à jour comme une châsse d'orfèvrerie, ne fût consumée, perte irréparable ! au centre de ce brasier énorme; mais par un hasard heureux qu'autrefois on eût appelé un miracle, les flammes respectueuses s'arrêtèrent là et, l'incendie éteint, on vit l'ange doré toujours debout au sommet de la flèche étincelante. Le feu s'éteignit de luimême dans la nef de Notre-Dame, ne pouvant mordre à ces piliers de granit faits pour l'éternité. Mais le nouveau Palais de justice de M. Duc a beaucoup souffert, à l'intérieur surtout, car les robustes piliers doriques de la façade se tiennent encore droits, malgré les jets de pétrole en-

flammé dont on les inonda. Les remarquables peintures de MM. H. Lehmann et Bonnat ont péri et ce bel édifice achevé d'hier, qui avait obtenu le prix décent mille francs, est à reprendre de fond en comble. Les bâtiments de la préfecture de police sont brûlés en partie. C'est là que tout d'abord court l'émeute, car on y garde dans des archives mystérieuses le livre d'or du crime, et chaque factieux croit en lacérant la page qui le concerne anéantir à tout jamais son passé. Là, par des mains inconnues, sont notés les vols, les faux, les meurtres, les infamies de toutes sortes , les années de prison ou de bagne. Toute existence déclassée et suspecte a son dossier. A un moment donné, les trahisons ensevelies dans l'ombre reparaissent hideuses et livides, et dans le tribun nouveau se révèle l'ancien espion. A la préfecture de police, on sait « où est le cadavre, » aussi est-ce la delenda Carthago de l'insurrection.

Malgré la gravité des dégâts, la silhouette extérieure de ces édifices pourra être conservée ou rétablie, et le passant, traversant la Seine au débouché du Carrousel, jouira toujours de celte vue splendide, sans rivale au monde, et qui sert

de vignette à Y Illustration comme type caractéristique de Paris, et à l'autre bout du quai on pourra encore demander l'heure au cadran d'azur de la tour carrée, sous son auvent semé de fleurs de lis.

Sur la rive droite, le malheureux Théâtre-Lyrique a terminé par un désastre la série de ses guignons. Il a brûlé en face du Châtelet à peu près intact; les flammes jaillissant au dehors ont crevé les fenêtres et tracé de larges zébrures noires le long des murailles. Voilà une vaillante troupe, qui a lutté avec énergie contre la mauvaise chance et rendu à l'art musical de précieux services, désormais sans asile; mais heureusement Paris a une indomptable vitalité, et le Théâtre-Lyrique renaîtra de ses cendres, où le Sort, qu'un œil regardant de travers avait jeté sur lui, aura été consumé. La fatalité, satisfaite, ne le poursuivra plus.

Nous ne parlerons pas en détail des maisons incendiées et canonnées de la rue de Rivoli, la variété de destructions a ses bornes; le mal luimême n'est pas infini, et il n'y a pas mille manières pour une maison d'être dévorée par les flammes et de s'écrouler. Ce sont toujours des

murs éventrés, des baies de fenêtres élargies et n'ayant plus de forme, des avalanches de pierrailles et de moellons, des enchevêtrements bizarres de poutres tombées l'une sur l'autre entraînant avec elles les toits et les planchers, des corps de cheminée s'élevant dans les ruines en façon d'obélisques noirs, des intérieurs de chambre démasqués par la chute d'une cloison, apparaissant comme des décors de théâtre, — ou les coupes d'un plan d'architecture, — toutes sortes d'accidents qu'il est difficile à la plume de reproduire, mais que conserveront les journaux illustrés. On voit, d'ailleurs, stationner devant chaque ruine un peu pittoresque les chariots qui servent de laboratoire aux photographes, dont les épreuves deviendront des pièces historiques d'une authenticité irrécusable; sans elles, lorsque Paris aura pansé ses plaies, qui pourrait croire à ces monstruosités d'Érostrates anonymes?

Arrivons donc à la place de l'Hôtel-de-Ville, où la dévastation se déroule dans toute sa grandiose horreur. L'âme reste douloureusement accablée devant cette jeune ruine faite de main d'homme. La frénésie d'abominSbles sectaires a détruit en un jour ce qui devait durer des siècles.

Le feu n'a rien épargné. Il s'est promené partout en vainqueur, dévorant, calcinant ce qu'il laissait debout, et, guidé dans son aveugle fureur par une infernale volonté. Des démons à l'œuvre n'auraient pas mieux fait. Du côté de la place de Grève, l'élégante façade que dominait naguère le svelte campanile caractéristique des hôtels de ville se développait lamentablement démantelée, lézardée, trouée à jour, découpant sur le ciel les angles de ses brèches, colorée de tons étranges par la palette ardente de l'incendie. Sur la façade, les statues des savants, des artistes, des magistrats, des édiles, des personnages célèbres, l'honneur et l'ornement de la Cité, se tordaient avec des poses convulsives comme, sur le qtiemadero d'une vieille ville espagnole, les victimes d'un immense auto-da-fé. Brûler le génie, brûler la gloire, brûler la vertu, brûler l'honneur, en effigie du moins, quelle joie satanique, quelle jouissance atroce pour ces âmes perverses! Heureusement on ne peut mettre le feu à l'histoire avec un jet de pétrole. Le Présent, dans ses fureurs, ne peut supprimer le Passé irrévocable. C'était pitié de voir ces pauvres grands hommes manchots, boiteux, décapités, coupés en deux,

ces glorieux mutilés, zébrés de noir par les brûlures, égratignés de blanc par les projectiles, selon les hasards de l'incendie ou de la bataille. Dans le tympan de la porte du campanile on distinguait la silhouette du bas-relief arraché représentant un Henri IV équestre; on eût dit une ombre portée, fixée au mur par un procédé inconnu, après le passage du cavalier. Seulement cette ombre était blanche.

Désormais, les bons habitants de Paris ne régleront plus leur montre sur ce cadran rival du cadran de la Bourse, qui, la nuit, rayonnait lumineux au front sombre de l'édifice; l'horloge s'est abîmée dans l'écroulement intérieur du beffroi.

La cour où l'on pénètre en dépassant cette porte ressemble à la cheminée d'un volcan. C'est là, en effet, qu'était situé le cratère principal : dix tonneaux de poudre avaient été descendus dans les caves aux voûtes épaisses. L'éruption fut si violente que toutes les saillies des parois intérieures furent rasées, et que le Louis XIV de bronze qui fait pendant au François Ier, sur la plate-forme de cet escalier par où montèrent et descendirent les invités de tant de fêtes splen-

dides, se détacha de son piédestal et roula au milieu de la fournaise, bientôt étouffée sous Pénormité des éboulements.

Plus d'acanthes aux chapiteaux, plus de cannelures aux colonnes, plus de modilions aux corniches, plus de frontons aux fenêtres, il semble que toutes les chairs de l'édifice aient été consumées et qu'il n'en reste plus que Possature.

Sous la conduite d'un guide, nous nous engageâmes dans un dédale de couloirs et de passages à demi déblayés, où seul nous n'eussions pas trouvé notre chemin, quoique nous soyons souvent allé à l'Hôtel de Ville, tant la figure des lieux est changée.

Nous passâmes d'abord par les cuisines, les offices et ces salles basses dallées de pierre où l'incendie avait Irouvé moins d'aliments qu'ailleurs, pour arriver à l'escalier menant aux appartements de réception. Quel spectacle lamentable que celui de cette destruction stupide! Des salons splendides il ne survivait que des murailles fendillées, cuites comme au four, conservant à peine les lignes des distributions primilives. Les dorures avaient disparu; à chaque instant, les

stucs des parois se détachaient par larges croûtes et s'écrasaient sur les parquets dont le bois avait brûlé. Le marbre des colonnes converti en chaux était devenu spongieux ou friable. Nul vestige de l'ancienne magnificence. La galerie des fêtes affreusement saccagée ne gardait des peintures de Henri Lehmann que de vagues traces dans les arcatures et les pénétrations latérales. Tous les grands panneaux de la voûte n'existaient plus. Cet immense travail presque improvisé qui faisait tant d'honneur à l'artiste, s'est effondré avec la voûte elle-même. Dans la salle des cariatides voisine de la galerie des fêtes, on distingue encore à peu près, à travers la suie, les ampoules et les craquelures, les compositions de Cabanel représentant les Douze mois. On en retrouve sous le voile de fumée les principales lignes, mais les couleurs carbonisées n'ont plus leur valeur. De tous les mois de l'année, Janvier est celui qui a fait la plus belle résistance : il est resté presque intact. Un poëte du seizième siècle n'eût pas manqué d equivoquer et de faire des antithèses sur ces glaçons et sur ces flammes, sur ce combat de Vulcain contre l'Hiver, combat où le dieu des frimas avait eu l'avantage. Ces peintures char-

mantes pouvaient se compter parmi les plus gracieuses du maître.

En parcourant ces salles dévastées, nous sentions craquer sous nos pas des fragments de porcelaine colorés d'un bleu vif; c'étaient les débris du service de gala. Nous rencontrions aussi des scories bizarres, d'apparence vitreuse, figées dans des formes imprévues, provenant des cristaux fondus et réduits en pâte par l'intensité de la chaleur. Les fermes de fer des plafonds s'étaient tordues comme des branches de bois vert dans l'infernal brasier et pendaient à l'intérieur des chambres démantelées; on eût dit les cordages rompus d'un vaisseau dont la poudrière aurait sauté.

Après bien des détours, nous arrivâmes en gravissant un escalier dont les marches avaient été provisoirement remplacées avec des planches à une porte ouvrant sur un gouffre fait par la profondeur de trois étages dont les plafonds s'étaient effondrés sous la violence du feu et formaient au rez-de-chaussée un chaos de décombres.

Sur la paroi de l'immense muraille s'élevant d'un seul jet des fondations au comble mis à découvert, se dessinait la cheminée monumentale

surmontée du portrait de Napoléon Ier, par Gérard, dont le cadre seul a résisté aux flammes et où s'enchâssait le médaillon en cristal de roche, représentant Napoléon III, chef-d'œuvre de Froment-Meurice. Au plafond de cette salle, tombé dans ce gouffre au milieu d'un lac flambant de pétrole, rayonnait l'apothéose du premier empereur, d'Ingres, une merveilleuse peinture, ou plutôt un gigantesque camée, supérieur en style, en perfection, en beauté à l'agate de la Sainte- Chapelle, ayant pour sujet Auguste reçu parmi les dieux. Désastre irréparable ! Un chef-d'œuvre qui mettait l'art moderne en état de lutter contre Fart antique, et qui prouvait que, depuis Phidias et Apelles, le génie humain n'avait pas dégénéré, perdu à jamais, réduit en cendres, disparu sans retour! Ils doivent être contents, les barbares féroces et slupides qui envoyaient Homère aux Quinze-Vingts et rêvaient la destruction de Raphaël; les iconoclastes furieux, les ennemis acharnés du Beau, — celle aristocratie suprême! les calibans monstrueux, fils du démon et de la sorcière Scyorax, toujours prêts à lécher les pieds de Trinculo pour un litre de bleu, êtres difformes pétris de boue et de sang, natures diaboliquement

perverses, faisant le mal pour le mal, étonnant par leurs crimes imbéciles la scélératesse ellemême, qui ne comprend plus, et ne retirant de leurs forfaits d'autre profit que l'exécration du monde civilisé ! —Il leur manquera même la triste célébrité d'Érostrate, qui brûla pour s'immortaliser le temple de Diane à Éphèse, car la mémoire humaine se refusera à garder leurs noms maudits.

Dans l'autre pavillon, même, dévastation hideuse. Les peintures d'Eugène Delacroix au salon delà Paix, si fécondes d'invention, si magnifiques de couleur, ne sont plus qu'un souvenir; on cherche en vain au tympan des arcades ces Douze travaux d'Hercule, à la fois si antiques et si modernes, où la mythologie prenait sous le pinceau fougueux de l'artiste une telle intensité de vie romantique. La Commune a fait au demi-dieu un bûcher plus grand et plus flamboyant que celui de l'Œta d'où il a pu de nouveau s'élancer vers l'Olympe. Le héros qui tua le îion de Némée, le sanglier d'Érymanthe, l'hydre de Lerne, les oiseaux du lac Stymphale, dompta le taureau de Crète et les chevaux deDiomède nourris de chair humaine, tira le chien à triple tête hors des en-

fers, délivra Hésione de Torque marine, eût peutêtre hésité devant les monstres de la Commune, si Eurysthéelui eût commandé de les combattre.

La salle du Zodiaque, renfermant les peintures de L. Cogniet, est entièrement saccagée, de même que la salle de François Ier avec sa belle cheminée ornée de sculptures de Jean Goujon. Sur la frise de la salle à manger, on aperçoit encore quelques vestiges des petits génies jouant avec ces attributs de chasse et de pêche, de Jadin. Le long d'un couloir, les tableaux d'Hubert Robert, un peu abrités delà flamme, n'ont fait que roussir ; mais les sites des environs de Paris, dus aux plus célèbres paysagistes de ce temps-ci , sont brûlés comme si on les eût jetés dans le cratère de l'Etna. Il faudrait un catalogue pour énumérer toutes les pertes d'objet d'art causées par l'incendie.

Pendant que nous parcourions le gigantesque décombre, les nuages s'étaient formés d'un noir d'enfer ou d'un gris sulfureux, gros d'électricité et de tempête. Ils passaient au-dessus de l'édifice sans toit, comme d'immenses oiseaux de nuit fuyant devant la rafale. La pluie tombait fouettée par le vent dans les salles hypèthres illuminées

subitement d'éclairs blafards. Le tonnerre retentissait avec un fracas sinistre répercuté par les profondeurs vides du monument ruiné, et pour regagner la porte d'entrée, nous fûmes obligé de contourner et parfois de traverser des flaques d'eau, de petits lacs amassés au fond des couloirs et des cours. La tempête sur cette ruine, c'était une harmonie superbe!

Juillet 1871.

Au début de la guerre, après les premiers désastres et lorsque déjà la marche rapide des Allemands vers Paris pouvait faire prévoir l'investissement de la grande cité, on avait songé à soustraire aux chances du siège et aux rapacités d'un ennemi peut-être victorieux, les plus riches joyaux de l'écrin du Louvre, ces perles, ces diamants de la peinture que des millions ne sauraient remplacer.

On avait soigneusement roulé Léonard de Vinci, Raphaël, Titien, Paul Veronèse, Corrége, Rembrandt, et on les avait expédiés à Rrest prêts à prendre la mer à la moindre alarme, affrontant la tempête pour éviter l'incendie. Mais

on n'avait pu de même enlever et mettre en sûreté les antiques. Le poids de ces marbres, leurs dimensions, les soins qu'exigeait leur fragilité relative, le peu de temps qui restait pour les préparatifs empêchaient qu'on les fit partir à la suite des tableaux. On se contenta de blinder la salle qui les renfermait et d'en boucher les fenêtres avec des sacs de terre pour les mettre à l'abri des bombes et des projectiles.

Parmi ces statues il en est une que tous les musées d'Europe nous envient, et qui passe avec raison pour le type accompli du beau, pour la réalisation la plus parfaite de Y éternel féminin. Tout le monde a déjà nommé la Vénus de Milo. Que cette adorable déesse grecque pût devenir prussienne et s'en aller d'Athènes à Berlin, cela, malgré l'improbabilité d'un pareil malheur, inquiétait les amis de l'art et les gardiens de nos chefs-d'œuvre.

Ceux-ci songèrent donc à la sauver de tout danger. Ils firent enlever de dessus son piédestal la Vénus étonnée, et coucher le divin cadavre de marbre dans une boîte de chêne, en forme de cercueil, ouatée, capitonnée de façon à ce que nul contre-coup, nul froissement n'altérât les

purs contours de ce beau corps. La nuit, des hommes sûrs descendirent le précieux coffre à une porte secrète du Louvre, où d'autres hommes qui attendaient, le reçurent surpris de sa pesanteur et le portèrent à une destination connue d'eux seuls.

Une fosse avait été préparée dans les sous-sol de la préfecture de police pour la glorieuse ressuscitée que l'ombre allait reprendre momentanément, après Favoir gardée pendant tant de siècles. Quelle admirable pièce de vers eût faite sur le convoi nocturne de l'immortelle, Henri Heine, le poëte des dieux en exil, s'il eût vécu jusqu'à nos jours, et quelles apostrophes ironiques il eût adressées à ces hordes kantisles ou hégéliennes dont l'approche fait se réfugier une habitante de l'Olympe dans la rue de Jérusalem !

Une cachette fut pratiquée au bout d'un de ces couloirs mystérieux qui circulent dans les épaisseurs et les profondeurs des édifices compliqués comme était la préfecture de police, et dont il est difficile d'apprécier la véritable étendue. On barbouilla le mur élevé au fond du corridor de manière à lui donner toutes les apparences de la vétusté, et la Vénus fut déposée derrière ce mur*

Mais ce procédé eût été par trop simple et trop enfantin. Il faut plus de malice pour déjouer la finesse des chercheurs de Irésors, dont la sagacité égale celle de l'Auguste Dupin, d'Edgar Poë dans la Lettre volée, et V Assassinat de la rue Morgue.

Des cartons, des registres, des papiers d'une certaine importance et qu'on pouvait avoir un véritable intérêt à dérober aux investigations, furent entassés, pêle-mêle, entre cette muraille et une seconde que l'on construisit un peu plus loin. En pénétrant dans ce cabinet obscur, fausse cachette masquant la véritable, les sondeurs devaient se croire arrivés à leur but devant cet entassement d'objets et se contenter du butin offert. Cette combinaison était assez ingénieuse.

La Vénus de Milo passa tout le premier siège dans cette retraite absolue, à la grande inquiétude de ses admirateurs ignorant ce qu'elle était devenue, un peu ennuyée sans doute, mais habituée à l'ombre et au silence par son séjour de plusieurs siècles au fond de la crypte d'où la tira le paysan grec Yorgos ; ayant, d'ailleurs, cette indifférence du temps qui sied à une immortelle. On allait la replacer radieuse sur son socle,

autel du beau, et la rendre à l'amour des artistes et des poêles malheureux de son absence, lorsque survint la Commune avec sa nuée de barbares, non pas descendus des brouillards cimmériens, mais surgis d'entre les pavés de Paris comme une impure fermentation des fanges souterraines. On connaît l'esthétique de ces farouches sectaires et leur mépris de l'idéal. Avec eux la déesse, s'ils l'eussent découverte, courait de grands risques ; ils l'auraient vendue ou brisée comme un témoignage du génie humain offensant pour la stupidité égalitaire. L'aristocratie du chef-d'œuvre n'est-elle pas celle qui choque le plus l'envieuse médiocrité? Naturellement, le laid a l'horreur du beau.

Heureusement le secret de la translation avait été bien gardé. La Vénus, pendant le second siège comme pendant le premier, dormit tranquille au fond de sa cachette ; mais vint le jour terrible où la Commune, « voulant se faire des funérailles dignes d'elle, » alluma, comme des trépieds sur le passage de sa pompe funèbre, les monuments de Paris inondés de pétrole.

Le feu fut mis à la préfecture de police, et ceux qui savaient où s'était abritée la déesse disparue

LA VÉNUS DE MlLO. 555

du Louvre durent éprouver les plus vives inquiétudes. Après avoir évité les boulets prussiens et autres, la Vénus allait-elle se consumer sur l'immense bûcher, ne laissant d'elle que quelques pincées de chaux, cendres de sa chair marmoréenne ?

Dès que l'armée victorieuse eut reconquis la capitale et rendu Paris à la France, on courut à la préfecture de police, avec quelles anxiétés et quelles appréhensions, il n'est pas besoin de le dire, on le conçoit aisément. Les écroulements de décombres fumants encore furent écartés, et sous l'effondrement de l'édifice, on retrouva la boîte de chêne intacte. La rupture d'une conduite d'eau l'avait miraculeusement préservée. On pouvait appliquer à notre Vénus la fiôre devise inscrite sur la façade de la maison du chevalier, à Heidelberg: Prœstat invicta Venus.

On rapporta au Louvre le cercueil de la déesse, et ce fut un moment de solennelle émotion lorsque, le couvercle enlevé devant une commission nommée pour dresser le procès-verbal, la Vénus reparut. Chacun se pencha avidement pour la contempler. Elle souriait toujours, mollement couchée, ce qui la présentait sous un aspect nou-

veau, de ce sourire vague et tendre, légèrement entr'ouvert comme pour mieux aspirer la vie, d'une sérénité lumineuse, sans la moindre nuance d'ironie, de ce sourire inconnu aux lèvres modernes et d'un irrésistible charme. Son beau cor ps se développait dans sa perfection intacte ; le long séjour au fond d'une cachette humide n'avait en rien altéré le marbre.

Le chef-d'œuvre était sauvé ; mais lorsqu'on voulut redresser la déesse pour la remettre sur son piédestal, au milieu du sanctuaire de l'art, où elle occupe la place d'honneur, les restaurations en plâtre, qui servent à masquer les sutures des morceaux dont se compose la statue, détrempées et amollies par l'humidité, se détachèrent, très-petit malheur facile à réparer d'après un moulage antérieurement fait. Mais cet accident, insignifiant en lui-même, révéla des circonstances curieuses, qui intéresseront peutêtre nos lecteurs et nous feront pardonner d'entrer dans des détails minutieux, mais indispensables.

La Vénus telle qu'elle est aujourd'hui est faite de cinq fragments : le buste avec la tête, les jambes drapées, les deux hanches et le chignon. Le

pied gauche n'existe plus, et il a été refait en plâtre ainsi qu'une partie de la plinthe. Originairement la Vénus de Milo n'était pas, comme on pourrait le croire, taillée dans un bloc unique. Elle était formée de la superposition de deux blocs de marbre corallitique, matière très-estimée qu'on ne trouve qu'en Asie, dont les filons ne dépassaient pas deux coudées de hauteur, et qui, pour la blancheur et le grain, se rapprochaient beaucoup de l'ivoire, selon Pline. Tout le bas de la statue, jusqu'aux hanches où s'arrête la draperie, était pris dans le même morceau, ainsi que la plinthe. Un second bloc avait fourni la têle et le torse, où s'ajustaient des bras rapportés, comme l'indique le trou du tenon encore visible près de 1 épaule. Ces bras ne sont pas entièrement perdus, comme on se l'imagine. Des fragments ont été trouvés près de la Vénus de Milo et ramenés en France avec elle. Les essais infructueux ou maladroits de restauration ont fait dédaigner et tomber en oubli ces précieux restes dont l'authenticité n'est pas douteuse, et qui auraient pu fournir sur Vaction tant controversée delà statue des renseignements certains ; mais nous y reviendrons tout à l'heure.

En se détachant, la soudure de plâtre qui reliait les deux blocs laissa voir des cales en bois de quelques centimètres d'épaisseur coupées en biseau et faisant incliner en avant le bloc supérieur, c'est-à dire la tête et le torse et penchant légèrement de côté l'attitude de la déesse. C'est ainsi que la statue avait été arrangée à son arrivée à Paris, en 1821, pendant le règne de Louis XVIII, par Bernard Lange, le restaurateur ordinaire du Louvre, à cette époque ; et c'est sous cet aspect qu'elle a conquis l'admiration des artistes et du public, et qu'elle est devenue le type traditionnel de la beauté absolue.

Avant de rendre à la Vénus de Milo cette pose qui n'est pas tout à fait la sienne, mais que tant de moulages, de réductions, de photographies, de dessins, de gravures ont consacrée et fixée ineffaçablementdans la mémoire universelle, la commission a fait superposer les deux blocs s'adaptant par leurs surfaces polies et tels qu'ils se trouvaient à l'état primitif, puis un moulage a été exécuté sur la statue redressée selon son mouvement antique.

Ce moulage posé près d'une épreuve antérieure et se détachant d'un fond de draperie verte,

dans une salle voisine du musée assyrien, permet de comparer les deux attitudes. La nouvelle pose ne change pas essentiellement la physionomie de la célèbre statue, mais elle la modifie cependant d'une manière appréciable, même pour un œil peu attentif.

L'Académie des beaux-arts a été convoquée pour délibérer sur cette question, une des plus délicates et des plus intéressantes qui puissent se poser devant une assemblée de sculpteurs, de peintres et de critiques.

Il nous a été permis d'entrer au Louvre et nous avons pu comparer l'ancien moulage et le moulage nouveau, après avoir longtemps contemplé la statue originale replacée provisoirement dans l'attitude connue. Remise d'aplomb sur la base de ses hanches, la Vénus semble plus jeune et plus svelte. Elle n'a pas ce gracieux abandon et cette voluptueuse langueur que lui donne l'affaissement de la pose penchée. Ce n'est plus la Vénus « adorablement épuisée» dont parle Gœthe ; elle est moins femme et plus déesse.

La joiedutriomphe étincelle dans son fier maintien, qui explique la direction tant controversée des bras absents. M. Raoul Rochette a supposé

une Vénus embrassant Mars, interprétation qui ne peut ôlre soutenue sérieusement ; d'autres savants ont voulu voir dans cette Vénus une Victoire inscrivant un nom de héros ou de bataille sur une tablette ou un bouclier soutenu par la saillie du genou gauche. La Victoire ailée de Brescia offre une pose presque pareille, et autorise cette induction rendue vraisemblable par l'inclinaison donnée à la statue; mais les bras véritables existent quoique brisés en fragments et s'ajustent, on ne peut mieux, au mouvement du torse redressé. La Vénus de Milo tenait de sa main gauche la pomme décernée par le berger Paris à la plus belle des trois déesses qui s'étaient soumises à son jugement et, de la main droite, relevait la draperie prête à glisser, dont elle s'était dépouillée pour l'épreuve.

Le plus sage est peut-être de ne pas contrarier par un changement logique à coup sûr, mais qui inquiéterait l'œil, les habitudes d'admiration du public. Seulement nous voudrions qu'on fit exécuter en marbre, d'après le moulage que nous avons vu, la dernière version de la Vénus de Milo avec un scrupule religieux, en tâchant de restituer les bras dont on possède des morceaux, no-

tamment la main qui tient la pomme. Il ne manque pas à Paris de sculpteurs de talent pour mener à bien ce travail qui exigerait beaucoup de goût, de délicatesse et de fidélité» En cherchant un nom, nous en trouverions dix. On placerait la copie complétée non loin de l'original, un peu arrière, avec une modestie timide, comme il sied à l'ombre d'un chef-d'œuvre, et le rapprochement serait aussi instructif que curieux, car, enfin, l'élève de Scopas qui avait donné cette altitude à la merveille de la statuaire antique en savait bien autant que M. Bernard Lange, restaurateur du Louvre.

Du long examen de la Vénus, il résulle pour nous que ce n'est pas, comme nous le pensions d'abord, le type idéal de la femme, mais une femme, un modèle sublime copié avec un profond sentiment de la vie, et que le beau n'est ici que la splendeur du vrai.

Octobre 1871.

On veut donc abandonner Paris et le mettre en pénitence comme un enfant qui n'a pas été sage ! Il est question sérieusement de lui enlever sa couronne de capitale faite des rayons de toutes les gloires et de le réduire à l'état de chef-lieu de province. Singulier caprice! déplacer cet astre central, dans le ciel de la France, c'est comme si Ton essayait de transposer le soleil et de faire graviter le système planétaire autour de Mercure ou de Vénus, sans tenir compte des éternelles lois de l'attraction. Cela n'est pas possible ; le corps le plus volumineux et le plus pesant implane toujours autour de lui les astéroïdes par une force inéluctable et fatale. Si cette loi pouvait être mé-

connue un instant, la machine du monde se détraquerait et s'effrondrerait au néant.

Il est aussi difficile de fonder une capitale que de la défaire. La volonté n'y peut rien, il y faut la lente élaboration des siècles, un concours de circonstances qu'on ne peut provoquer mais qu'on subit, des conditions de climat et de topographie, une facilité de cristallisation autour d'un noyau primitif, un charme qui attire et retienne, un rayonnement dont les effluves sont à la fois des chemins ramenant de la circonférence au centre. Une capitale, c'est la réunion de l'intelligence, de l'activité, du pouvoir, de la richesse, du luxe, du plaisir, accumulés dans le milieu le plus favorable, une serre chaude où toute idée mûrit vite et se sert à l'état de primeur, un bazar où affluent tous les produits du monde et qui exporte toujours plus qu'il ne reçoit, un foyer flambant nuit et jour, et dont la réverbération éclaire au loin, un musée toujours ouvert pour l'exposition et l'étude des chefs-d'œuvre de l'art, une bibliothèque où il ne manque aucun livre, fût-il introuvable, ce qui permet de consulter l'esprit humain à toutes ses pages, un théâtre aux représentations jamais interrompues, une salle de bal, un salon

de réception illuminé à giorno d'un bout de Tannée à l'autre. C'est le pays concentré, sublimé à sa plus haute expression, une quintessence des forces nationales, ce que chaque province a produit de plus intelligent, de plus énergique, de plus parfait ; car c'est là que se rendent tous les courages, toutes les ambitions, tous les génies, au risque même de s'y brûler comme les phalènes aux lampes du phare. Une capitale n'est pas un être isolé ; dans les veines de Paris coule le sang de la France. Le phosphore de son cerveau est fait de la flamme de tous les esprits qu'il absorbe, esprits accourus du Nord et du Midi, de l'Ouest et de l'Est : car les Parisiens, les vrais Parisiens autochthones sont bien moins nombreux qu'on le pense. Son âme multiple se compose de toutes ces âmes fondues avec la sienne et représente beaucoup mieux le pays dans son ensemble que toutes ces originalités locales de départements ayant une saveur propre, un accent distinct. Il les accueille ces provinciaux ; il les dégrossit et les éduque, il les forme, il leur enseigne sa langue, et leur découvrant peu à peu ses secrets, il en fait des Parisiens accomplis que nul ne reconnaîtra pour être nés à Carcassonne ou à Landerneau. L'autre

jour, nous étions neuf à table, selon le précepte grec — pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses, — la curiosité nous prit de demander aux convives leur lieu de naissance. Il n'y avait qu'un Parisien de Paris. Les autres l'étaient seulement par la promptitude de l'esprit, l'ironie légère, le bien-informé, la parfaite connaissance de la vie et la supériorité incontestable qu'on n'acquiert que dans les promenades péripatéticiennes faites devant le passage de l'Opéra, à la sortie des théâtres et des soirées et où le bilan de la journée se résume en quelques mots décisifs. Tout le monde s'y serait trompé, même un Russe, et, en effet, quoiqu'ils eussent vu le jour aux points les plus opposés de la France, les uns au bord de l'Océan verdâtre, les autres sur la rive de la bleue Méditerranée, ceux-ci dans les verts herbages de Normandie, ceux-là aux penchants des Pyrénées neigeuses, ils n'en étaient pas moins des Parisiens purs. Ils avaient tout jeunes respiré cet air vivifiant de Paris, pétillant comme un gaz où crèvent à chaque instant des globules d'esprit, ils s'étaient baignés dans cette cuve de pensée toujours en fermentation, ils avaient écouté ce babil perpétuel ■-comme celui d'une volière qui en apprend plus

que les gros bouquins de la science, quand on sait l'entendre, et surtout ils avaient pu prendre mesure de leur mérite en se comparant à de vrais savants à de vrais artistes, à de vrais hommes d'État; ce qui les empêchait d'être des sots.

Paris, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, n'est pas le chef-lieu du département de la Seine, peuplé seulement de naturels de l'endroit. Vouloir le réduire à ce rôle est l'idée la plus biscornue qui puisse passer par la fantaisie d'un peuple encore ahuri parles événements terribles qu'il vient de traverser. Paris est la synthèse de la France; il la résume et rayonne sur elle. lien est l'œil, le cœur et le cerveau, la lumière, la chaleur, la pensée. Qui donc veut décapiter le pays et faire vivre le corps sans la tête, sous prétexte sans doute que c'est une mauvaise tête? Une mauvaise tête vaut mieux en tout cas que pas de tête du tout. Saint Denis seul savait se conduire en portant son chef dans ses mains, mais c'était un saint, et encore n'allait-il pas bien loin, et les anges vinrent le prendre pour le mettre dans le chemin du ciel.

Si Paris s'éteignait, la nuit se ferait sur le monde, comme si le soleil disparaissait pour ne plus renaître. Les milliers d'étoiles du firmament

ne remplaceraient pas cette lumière unique qui seule peut faire le jour. Il y aurait de l'ombre dans les meilleurs esprits ; mais les autres peuples de l'univers ne permettraient pas à la France de supprimer Paris, quand même elle le voudrait et le pourrait; ils en ont trop besoin, et ils le savent et ils en conviennent ; le czaréwitch lui-même disait que Paris empêchait le monde de s'abêtir. S'il n'existait' plus, comme on serait lourd, comme on serait pesant, comme on serait ennuyé et ennuyeux ! Sa plaisanterie ailée et lumineuse comme une abeille dans un rayon d'or harcèle et pique la sottise qui se dégonfle. Dans sa joie étincelante. il y a une clarté divine. Sa légèreté n'est qu'une sagesse qui voltige. La lui reprocher, c'est reprocher à un oiseau de ne pas marcher par les rues avec des bottes de postillon. Sans le persillement de sa moquerie, comme le ridicule se rengorgerait dans sa roue de dindon et s'épanouirait inconscient de sa difformité grotesque! Pour avoir de l'esprit, du goût, de la grâce, pour apprendre à causer, à s'habiller, à plaire, il faut venir à Paris comme les Romains allaient à Athènes, et quand on a l'approbaiion de cet arbitre des élégances, on peut se présenter partout, sûr

d'être bien accueilli. Pour les choses d'art, c'est lui qui juge en dernier ressort et distribue les couronnes. Qui n'a pas l'applaudissement de Paris, eût-il été acclamé par Londres, Saint-Pétersbourg, Naples, Milan ou Vienne, n'est qu'une réputation de province. Les ténors, les divas de la danse et du chant le savent bien.

On frémit à la pensée des chapeaux extravagants, des robes ridicules, des bijoux bêtement riches que porterait l'univers, si Paris, transformé en Carpentras gigantesque, ne donnait plus la mode, prêtant sa grâce au moindre chiffon. Les femmes en deviendraient laides !

Oui, oui, bougonneront les esprits chagrins, les pédants, les gens graves, tous les hiboux que la lumière joyeuse offusque, et qui feraient haïr le bon sens, nous savons cela, Paris est frivole ! (Yoilà le grand mot lâché !) il manque de sérieux. Le sérieux ! cette belle invention du cant moderne pour déprécier les talents aimables, faciles et spirituels qui se jettent à pleines mains par toutes les fenêtres, sûrs d'être ramassés avant d'arriver à terre : le sérieux, ce morne refuge où les sots silencieusement ruminent leur absence d'idées! Mais en cela encore on se trompe, Paris

n'est pas si frivole qu'il en a l'air; il ne s'occupe pas seulement de modes, de courtisanes, de courses, de petits théâtres, de bals publics, de fins soupers, de promenades au Bois, — au temps où il y avait encore un Bois, — de cancans de coulisse, de racontars, de l'attelage en Daumont de telle ou telle impure à cheveux jaunes ; il cherche, il invente, il crée. C'est la ville par excellence de la pensée et du travail ; du travail incessant, acharné, fiévreux, diurne et nocturne. Nulle part l'homme n'exige plus de lui-même, tout autre s'affaisserait sous ce labeur excessif; lui, résiste et continue» Dans celte cité prodigieuse qui réunit tous les contrastes, qui est à la fois le tourbillon et le désert, on peut dépenser des millions et vivre avec trente sols par jour, on peut à son gré se créer une thébaïde ou habiter la place publique, ne connaître personne ou connaître tout le monde. On a la liberté du travail et la liberté du plaisir. Si vous levez les yeux par une nuit de février, pendant que le carnaval s'enroue à crier son évohé devant les ifs de gaz de l'Opéra, que les roues des coupés brûlent le pavé de leurs disques étincelants, qu'un incendie intérieur de bougies fait flamboyer les vitres des cabarets à la

mode, et que des théâtres, le spectacle fini, sortent des théories de spectateurs, si vous levez, disons-nous, les yeux, vous verrez à l'étage supérieur de cette façade éteinte, trembloter comme une petite étoile, derrière la rougeur du rideau, une faible clarté de iampe, compagne d'une veillée studieuse. C'est là que médite, aussi absorbé dans sa contemplation que le Philosophe de Rembrandt sous la spirale de son escalier, un penseur, un savant acharné à la solution d'un problème d'où dépend peut-être l'avenir du monde, un historien faisant revivre le passé par des évocations magiques, un poëte nouant et dénouant le nœud gordien du drame ou lançant vers le ciel le groupe des strophes étoilées. Malgré la dissipation apparente de Paris, au milieu de ses places fourmillantes, des stylites de la pensée se tiennent toujours debout sur la colonne de leur idée ou de leur rêve, insouciant de la foule qui bourdonne à leurs pieds.

On accuse Paris, la noble ville, de manquer d'idéal, de douter de l'âme, de ne croire à rien, de mépriser la vertu et de se ruer effrénément aux jouissances de la matière. Quelle erreur ou quelle calomnie ! Celte brutalité d'appétits n'est

pas dans son caractère ; il est trop raffiné, trop élégant, trop ingénieux, trop blasé même, si Ton veut, pour s'abaisser à des plaisirs grossiers. Sa gourmandise cherche les petits plats fins, sa débauche l'ivresse légère des vins de Champagne, mêlant l'argent de leur écume aux roses qui couronnent la coupe ; son vice, très-peu sensuel au fond, s'amuse à chiffonner les dentelles, les rubans et les fleurs, à soutenir des causeries galantes, à débiter des paradoxes de sentiment. D une jolie bouche il préfère le mot piquant au baiser voluptueux. A force de goût il a pour ainsi dire spiritualisé la matière, il lui a ôté sa lourdeur et donné des ailes. Ce n'est plus une chair pantelante sur l'étal, c'est un arôme, un fumet, une essence qui s'évapore comme le parfum d'une cassolette. Qu'a-t-on donc mangé? On n'en sait rien souvent. Mais quelles sauces, quels condiments, quelle manière de dresser et de servir ! Paris n'a pas les basses voracités des autres pays ; pour s'enfoncer dans la matière, il a l'esprit trop occupé par le spectacle de formes choisies, de riches toilettes, d'objets d'art, de tout un monde de choses variées et brillantes qui se renouvellent sans cesse. Il est trop artiste et trop poëte.

Ce ne serait peut-être pas un paradoxe de soutenir que, dans aucune ville capitale, on n'est aussi sobre, aussi tempérant, aussi chaste et aussi moral qu'à Paris. Nous n'en voulons d'autre preuve que la nombreuse armée des mercenaires du plaisir, hétaïres, petites dames, biches, lorettes, cocottes, qui témoignent de la vertu des honnêtes femmes que l'amour n'essaye même pas d'attaquer, convaincu qu'il perdrait son temps.

Il faut donc laisser aux piétistes et aux mômiers, aux tartufes de la philosophie et de la politique, aux imbéciles de toutes les sectes, aux petits Juvénals à la suite, aux rabâcheurs de lieux communs démodés, ces banales déclamations, où Paris est comparé à la grande prostituée de Babylone, chevauchant la bête de l'Apocalypse et autres aménités bibliques. Cela sent son cuistre et n'est pas de bonne compagnie. La cité que Henri IV appelait déjà « Paris la grand'ville, » mérite plus d'égards ; ces injures sont de noires ingratitudes. Paris, qu'on disait si profondément gangrené par les pourritures de la décadence, si énervé par le luxe et la débauche, si incapable de se passer de son comfort, s'est montré héroïque sans emphase et, seul, n'a pas désespéré de

cette France qui le voudrait répudier aujourd'hui. Ce corrompu a été grand, simple, courageux, sublime cinq mois de suite. Il a montré des vertus qu'on n'attendait pas de lui : la constance inébranlable, la résignation obstinée, la patience à supporter les souffrances obscures, le froid, la faim, la maladie, les longues stations sous le vent, la pluie et la neige, les pieds dans la boue glaciale, à la porte des boulangeries de sciure de bois et des boucheries de charogne. Enfermé dans sa tour, comme Ugolin, il ne voulait pas se rendre et prétendait qu'il avait bien diné. Cet épicurien s'accommodait de pâtés de rats et disait qu'il n'avait jamais rien mangé de plus délicieux ; il riait des obus hégéliens de la Prusse, quoique lancés au vrai moment psychologique, et s'endormait sans s'inquiéter du projeclile qui, tombant sur son lit par une brèche du toit, pouvait le faire passer du sommeil à la mort. Le cœur de la France battait dans la maigre poitrine de Paris affamé. C'est le sceptique qui a eu le plus de foi : il attendait avec une confiance robuste, aux dépens de sa propre vie, un miracle que la province n'a pas fait.

Mais, dit-on, Paris a la mauvaise habitude de

fabriquer des émeutes, de casser des gouvernements et d'en jeter les morceaux à tous les diables. Hélas ! les gouvernements qui se cassent ainsi sont déjà fêlés, et fuir la capitale n'est peutêtre pas un moyen de sécurité à toute épreuve. La Révolution, l'autre, la grande, comme on l'appelle dans l'argot du café de Madrid, est bien allée chercher à Versailles le boulanger, la boulangère et le petit mitron, pour les coiffer d'un bonnet rouge et leur couper la tête ensuite ; ce n'est pas la faute de Paris. Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d'épais barreaux où Ton parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n'a pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l'incendie amuse comme un feu d'artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l'attentat à la pudeur représente l'amour, tous les monstres du cœur, tous les difformes de l'âme ; population immonde, inconnue au jour, et qui grouille sinistrement dans les profondeurs des ténèbres souterraines. Un jour il advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces

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se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements Sauvages.

Des cages ouvertes s'élancent les hyènes de 95 et les gorilles de la Commune. Mais ce n'est pas la faute de Paris.

Il faut donc y faire une rentrée triomphale, enseignes déployées, clairons sonnant, tambours battant, les palmes à la main, avec un appareil guerrier et pacifique, montrant la force et la confiance. Que la France montée sur un char d'or, traîné par des chevaux blancs, ait le courage de venir chez ce fils aîné qu'elle aime et qui fait sa gloire ; elle en sera bien reçue. Un fils aime toujours sa mère quand elle se confie à lui sans réserve. La France sans Paris n'est qu'une veuve qui a perdu son premier-né. On criait autrefois : « A Berlin ! à Berlin! » Il est beaucoup plus sage et plus patriotique de crier aujourd'hui : — A Paris! à Paris!

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