SAINT-CLOU D
d'Edgar Poë, mais elle va du faîte au rez-de-chaussée. La fente hideuse s'élargit à vue d'œil, et l'on sent que les deux morceaux de la muraille vont se séparer et s'affaisser d'un seul bloc. De toit, il n'en subsiste plus nulle part; les obus les ont crevé?;, les flammes les ont dévorés. Ces ruines subites n'ont pas le caractère des ruines faites à la longue par le temps et l'abandon. Les années n'y ont pas mis encore leurs douces teintes brunes ; la nature n'a pas égayé de ses lierres et de ses fleurs sauvages les architectures disjointes; tout y est sec, criard, violent. Le plâtre éraillé garde sa blancheur mate, les cassures fraîches des pierres ont une crudité de ton qui blesse l'œil comme une plaie vive. C'est la différence de la mort naturelle à l'assassinat. Ces cadavres de maisons égorgées ont un aspect navrant qu'il est impossible d'oublier ; elles crient vengeance par toutes les bouches de leurs plaies.
Par les larges écroulements des façades, l'intérieur des logis se découvre, comme ces décorations qui servent au théâtre pour jouer des pièces à action double. On voit dans quelques chambres que le feu n'a pas atteintes, des papiers de tenture à fleurettes et à losanges, des chemi-
nées avec leurs chenets, des portraits de famille suspendus à la muraille, un pot à l'eau sur une toilette, des vaisselles de ménage sur des planches d'armoire, des matelas éviseérés, des chaises marquant, auprès du foyer, la place des hôtes disparus; une commode près de glisser au fond de l'abîme, et retenue en l'air par un équilibre bizarre. Mille petits détails révèlent la vie intime de ces maisons, naguère si gaies et si heureuses . Nous avons pu même reconnaître un portrait lithographié de Louis-Philippe, encadre de sapin verni, et toujours accroché au troisième étage d'une habitation effondrée. Des fragments d'escalier, comme dans les eaux-fortes de Piranese, aboutissent au vide ; des portes ouvrent sur le ciel; des balcons restent appliqués, d'une manière hasardeuse, à des façades démantelées et trouées à jour, décrivant d'étranges arabesques, que reproduisent des photographes encapuchonnés de noir comme des nécrophores, et la tête courbée sur leur boîte.
Détail touchant! une slatuetle de la sainte Vierge, dans sa petite niche grillée, a échappé aux flammes avec ses bouquets et ses couronnes. Les âmes pieuses auraient vu jadis un miracle
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dans cette préservation au moins singulière. Une telle croyance n'a rien qui répugne à noire philosophie.
Comme des fourmis à leur fourmilière renversée par un pied brûlai, quelques habitants commençaient à revenir à leurs maisons. Ils se glissaient à travers les amoncellements de ruines, cherchant la place de leurs anciens gîles, en déblayaient le seuil et poussaient avec effort les portes sur lesquelles les Prussiens ont écrit, avec un charbon pris au brasier de Saint-Cloud : « Défense d'entrer. » Des ménagères puisaient de l'eau à une borne-fontaine à moitié enfouie sous un monceau de gravais, et dont le trop plein s'extravasait parmi les pierres. Ce faible essai de vie, dans cette ville morle, avait quelque chose d'attendrissant. Une petite plante verte d'espérance germait déjà entre ces décombres entassés par les barbares.
Il semble, à l'aspect de cette dévastation, qu'elle a été froidement et méthodiquement exécutée. Des incendiaires enrégimentés ont dû mettre le feu aux maisons, Tune après l'autre, avec du pétrole et des torches. Quelques-unes, quatre ou cinq tout au plus, sont conservées, et,
sur les volets de Tune d'elles, on lit, en allemand :
CETTE MAISON SERA RESPECTÉE JUSQU'A NOUVEL ORDRE 28 JANVIER 1871 JACORI, MAJOR GÉNÉRAL.
A droite et à gauche tout est ruiné et brûlé.
La tristesse et la fatigue nous gagnaient, et nous dirigeâmes nos pas vers le bateau qui devait nous faire traverser la Seine, dont le pont est rompu. La Tête-Noire, au coin de la place d'Armes, est broyée par les obus, et, de longtemps, les canotiers n'y feront escale pour leurs joyeux repas.
Arrivé sur l'autre rive, nous nous retournâmes : Saint-Cloud, avec ses maisons sans toits et la blancheur morte de ses décombres, ressemblait à un grand cimetière dominé par sa chapelle funèbre. L'église, épargnée seule, veillait sur ce cadavre de ville.
Mai 4871.
La place d'armes de Versailles présentait, pendant le second siège de Paris, un aspect farouche et surprenant : la vie guerrière s'y était installée au milieu de la vie civile, et les cônes blancs des tentes se détachaient en clair du fond plus sombre des maisons qui bordent cet immense espace si nu, en temps ordinaire, et que rien ne semble pouvoir remplir. Des fumées bleuâtres montaient des foyers improvisés entre deux briques où les soldats faisaient leur cuisine en plein air, avec ces procédés primitifs que l'homme n'a plus l'occasion d'employer à une époque si avancée que la nôtre. Sous les arbres de l'avenue de Saint-Cloud , des chevaux alignaient leurs
croupes, n'ayant d'autre abri que le feuillage, et frissonnaient au souffle du matin, comme les mustangs dans les prairies d'Amérique. Leurs mailres dormaient près d'eux sur quelques brins de paille, enveloppés d'un manteau ou d'une couverture, se dressant au premier appel de la diane, et montrant combien sont, en réalité, inutiles les chambres bien closes et les matelas capitonnés.
Au milieu de la place, on avait formé un parc d'artillerie où arrivaient et d'où repartaient incessamment les canons de tous calibres : grosses pièces de siège, légères pièces de campagne, obusiers trapus, mitrailleuses de divers systèmes, engins d'attaque et de défense rayés ou non rayés, avec leurs caissons rangés en longues lignes, noire armée de bronze qui ne demandait qu'à vomir feu et flamme. Au-dessus de cette meute monstrueuse au col penché comme des dogues tirant sur leur laisse, s'élevaient des grues massives, des enchevêtrements de poutres semblables à des catapultes antiques, destinés à soulever les énormes canons de marine et à les changer d'affûts. Quelques pièces redressées a demi semblaient pointées contre le ciel et rompaient l'uni-
formité des files. Ainsi l'on voit dans un troupeau un bœuf impatient se hausser et dépasser de la tête et du poitrail ses compagnons de marche. C'était un spectacle étrange que cet entassement formidable d'artillerie au centre de celte ville si paisible de mœurs, et qui semble se complaire dans le silence, le recueillement et la solitude, comme si elle écoutait le murmure affaibli de ses anciens souvenirs. Mais ce spectacle avait sa beauté sévère; et il nous arrêtait toutes les fois que nous longions la place pour aller rue des Réservoirs guetter les nouvelles à leur sortie de la cour de Maroc.
Ce qui nous frappait surtout, c'était ce retour aux formes antiques de la vie au milieu d'une civilisation extrême. La guerre est un des modes de l'existence primitive. Le soldat en campagne vit à peu près comme le sauvage et le barbare. Qu'on n'attache à ces deux mots aucune signification de blâme : ils veulent dire seulement que l'homme en état de guerre se rapproche de l'état naturel. Le soldat coupe et fend son bois, apprête sa nourriture, dresse sa tente, et pourvoit luimême à ses besoins, ne demandant rien qu'à ses propres forces, Il veille à sa sûreté, fait le guet,
interroge les ténèbres, écoute le moindre frisson d'herbe, comme le peau-rouge dans les forêts; fait de longues marches, en silence, attaque, se défend, et, en beaucoup de circonstances, lorsque l'ordre des officiers ne peut parvenir jusqu'à lui, est obligé d'inventer des moyens de salut. Pendant de longs siècles, l'humanité n'a pas vécu d'autre sorte. Il a fallu bien de lentes améliorations pour arriver au bien-être compliqué dont nous jouissons sans nous en rendre compte, et presque sans nous en apercevoir.
Après des escarmouches heureuses, on amenait à la place d'Armes des pièces prises sur l'ennemi. Les canons prisonniers s'avançaient, ornés comme des trophées, tout fleuris de lilas et d'aubépine, — on était alors au commencement de mai, — traînés par des chevaux ayant des bouquets sur l'oreille. Les soldats du train, qui les conduisaient d'un air fier et superbe, portaient comme des palmes des branches en fleur. La foule se précipitait et faisait cortège, poussant des acclamations, et cela avait des aspects de triomphe antique qui nous rappelaient les peintures de Jules Romain et les cartons d'André Mantegna au château d'Hampton-Court. On dira que les canons
n'existaient pas alors, quoique Milton en ait mis dans la bataille des bons et mauvais anges à une date bien antérieure ; mais le caractère de la scène n'avait assurément rien de moderne. L'expression des têtes, l'altitude des corps, la robustesse des chevaux, semblables aux chevaux historiques des grands maîtres, ce mélange d'armes et de feuillages sortent violemment les yeux de leurs spectacles habituels et font penser à des tableaux d'un autre âge.
Cette vérité nous fut démontrée un jour de la manière la plus évidente par une scène des plus étranges. Il nous sembla voir sur la place d'armes de Versailles, agrandi aux proportions de nature, un de ces merveilleux dessins où Decamps, cherchant le style antique , représentait des épisodes de la vie barbare : campements, attaques, déroules, défilés de captifs, migrations, charroi de butin, conduite de troupeaux enlevés et autres sujets de ce genre, que le succès de la bataille des Cimbres rengageait à traiter.
C'était une halte de prisonniers qu'une escorte conduisait à Satory. Il faisait ce jour-là une chaleur à mettre les cigales en nage. Pas un souffle d'air, pas un nuage au ciel. Le soleil versait sur
la terre des cuillerées de plomb fondu. Ces malheureux, amenés des portes de Paris à pied, par des hommes à cheval qui les forçaient involontairement de presser le pas, fatigués du combat, en proie à d'affreuses transes, haletants, ruisselants de sueur, n'avaient pu aller plus loin, et il avait fallu leur accorder quelques instants de repos. Leur nombre pouvait s'élever à cent cinquante ou deux cents. Ils avaient dû s'accroupir ou se coucher à terre, comme un troupeau de bœufs que leurs conducteurs arrêtent à l'entrée d'une ville.
Autour d'eux leurs gardiens formaient le cercle, accablés comme eux de chaleur, se soutenant à peine sur leurs montures immobiles et s'appuyant la poitrine au pommeau de leur selle. Le pistolet chargé semblait peser à leurs mains, et visiblement ils luttaient contre le sommeil. On n'aurait pu dire la couleur de leur uniforme, tant la couche de poussière qui le recouvrait était épaisse, et la longue lance à fer aigu, sans banderole, appliquée à leur cuisse, indiquait seule à quelle arme ils appartenaient. Toute particularité avait disparu. Ce n'était plus le soldat, c'était le guerrier pris en lui-même, le guerrier de tous les
temps et de tous les pays, aussi bien un Romain qu'un Cimbre, un Grec qu'un Mède. Tels qu'ils étaient, ils eussent pu figurer sans anachronisme dans les batailles d'Alexandre et de César. Leurs chevaux, simplement harnachés, mouillés de sueur, blancs d'écume, ne se distinguaient par aucun détail moderne. Ils gardaient un caractère de généralité antique.
Nous regardions ces cavaliers de si grand style, regrettant qu'un peintre de génie ne se trouvât pas là pour fixer d'un trait rapide ces belles lignes naturellement et naïvement héroïques, et aussi pour noter les types non moins curieux des captifs, devenus des prisonniers barbares, Daces, Gètes, Ilérules, Abares, comme on en voit dans les bas-reliefs des arcs de triomphe et les spirales des colonnes Trajanes. Ils n'avaient plus de costume spécial désignant une nationalité ou une époque. Un pantalon, une blouse ou une chemise; tout cela fripé, froissé, déchiré, collé au corps par la sueur, ne les habillait pas, mais les empêchait d'être nus, sans conserver forme précise de vêtement. Blouse, blaude, sayon, tunique, à cet état, se ressemblent fort; et les braies sont, dans la sculpture antique, le signe distinctif du
barbare ; plusieurs s'étaient roulé des linges autour de la tête pour se préserver du soleil, car on enlève leur coiffure aux prisonniers, afin de les rendre plus facilement reconnaissables parmi la foule, s'ils essayaient de s'enfuir. D'autres avaient garni leurs pieds meurtris de chiffons retenus par des cordelettes, qui leur donnaient un aspect de Philoctète dans son île, à faire rêver un sculpteur. Ce bout de haillon les rattachait à Fart grec.
Toutes ces loques, sous l'ardente lumière, paraissaient décolorées comme les draperies d'une grisaille, et les cheveux eux-mêmes des prisonniers, vieux ou jeunes, étaient uniformément gris, tant la poussière en avait altéré la nuance.
Parmi ces prisonniers, il y avait quelques femmes, assises sur leurs articulations ployées, à la manière des figures égyptiennes dans les jugements funèbres, et vêtues de haillons terreux mais donnant des plis superbes. Quelques-unes, farouchement séparées du groupe comme par une sorte de dédain, présentaient des aspects de sybylles à la Michel- Ange ; mais la plupart, il faut l'avouer, avaient des airs de stryges, de lamies, d'empouses, ou, pour sortir de la mythologie du
second Faust, ressemblaient aux sorcières barbues et moustachues de Shakespeare, formant une variété hideuse d'Hermaphrodite faite avec les laideurs des deux sexes. Chose étrange, parmi ces monstres se trouvait une charmante fillette de treize à quatorze ans, à physionomie candide et virginale, blonde, vêtue avec recherche et propreté d'un veston bleu clair à soutaches noires, et d une jupe blanche , courte comme celle des très-jeunes filles, laissant voir des bas bien tirés et des bottines élégantes quoique poudreuses. Quel hasard avait mêlé ce petit ange à ces démons, cette pure fleur à ces mandragores? Nous n'avons pu le comprendre. Personne ne le savait, et notre point d'interrogation est resté sans réponse. Un peu en arrière, sur un chariot ou une prolonge, était couché sur le dos, avec une roideur cadavérique, un vieillard à grande barbe blanche, dont le crâne nu luisait au soleil comme un casque. Quoique immobile et dessinant les lignes anguleuses d'une statue allongée sur un tombeau, il n'était pas mort cependant, et dans son œil, qui palpitait sous l'aveuglante lumière, vivait un regard noir de haine irréconciliable et de rage impuissante. Rien de plus effrayant que ce Nestor
244 TABLEAUX DE STÉGE.
de la révolte, que ce patriarche de l'insurrection, à la fois immonde et vénérable, et qui semblait poser le Père éternel sur les barricades.
Une soif ardente, inextinguible brûlait ces misérables, altérés par l'alcool, le combat, la route, la chaleur intense, la fièvre des situations extrêmes et les affres de la mort prochaine, car beaucoup croyaient trouver la fusillade sommaire au bout de leur voyage. Us haletaient et pantelaient comme des chiens de chasse, criant d'une voix enrouée et rauque, que ne lubréfiait plus la salive : « De l'eau ! de l'eau ! de l'eau ! » Ils passaient leur langue sèche sur leurs lèvres gercées, mâchaient la poussière entre leurs dents et forçaient leurs gosiers arides à de violents et inutiles exercices de déglutition. Certes, c'étaient d'atroces scélérats, des assassins, des incendiaires, peu intéressants à coup sûr, mais dans cet état, des bêtes mêmes eussent inspiré de la pitié. Des âmes compatissantes apportèrent quelques seaux d'eau.
Alors toute la bande se rua pêle-mêle, se heurtant, se culbutant, se traînant à quatre pattes, plongeant la tête à même le baquet, buvant à
longues gorgées, sans faire la moindre attention aux horions qui pleuvaient sur eux, avec des gestes d'une animalité pure, où Ton aurait eu peine à retrouver l'altitude de l'homme» Ceux qui ne pouvaient, trop faibles ou moins agiles, approcher des seaux posés à terre, tendaient les mains d'un air suppliant, avec de petites mines, comme des enfants malades qui voudraient avoir du nanan. Ils poussaient des gémissements mignards et câlins, et leurs bras se pliaient comme ceux des singes, se cassant aux poignets dans des poses bestiales et sauvages. Un énorme coquin, espèce de Vitellius de caboulot, dont le bourgeron déchiré laissait voir à nu le torse puissant, rougi à la poitrine par l'habitude des libations, se livrait aux pantomimes les plus attendrissantes pour obtenir une goutte du précieux breuvage. 11 avait une de ces têtes d'empereur romain que la foule enlraîneaux gémonies. Un pauvre cheval, enragé de soif, s'élançait vers le baquet, à travers les groupes et augmentait le désordre. Enfin des verres, des choppes,des bocks, des bols arrivèrent de tous côtés, grâce à la pitié des femmes, et ces malheureux purent au moins se désaltérer comme des hommes et non lapper comme des bêtes.
En regardant ce spectacle, on pouvait tout aussi bien se croire sur le champ de bataille de Pharsale que sur la place d'armes de Versailles, devant le palais du grand roi.
Mai 1871.
Il arrive souvent qu'un motif d'opéra, une ritournelle d'orgue, une phrase de chant entendue par hasard se loge dans votre tête sans qu'on en ait conscience. On pensait même en ce momentlà, à toute autre chose , mais une fibrille du cerveau n'étant pas surveillée par la volonté s'est emparée du thème et le garde avec obstination. Un souffle le murmure tout bas à votre oreille, et cela devient bientôt une obsession insupportable. Quelquefois des mots se substituent aux notes et la parole remplace la mélodie — le cas est plus rare cependant — mais l'autre jour il nous advint de la façon la plus inopinée.
Comme nous nous^promenions de la cour de
Maroc à l'hôtel des Réservoirs, sur le Boulevard Italien en pente où se réunit le « lout Paris » de Versailles, écoutant les nouvelles, faisant des conjectures sur les événements, il s'ouvrit tout à coup dans le cabinet de nos souvenirs un tiroir fermé depuis longtemps, et il en roula, pareils aux perles d'un collier qui se défile, ces six mots : — Sur trois marches de marbre rose. — C'est, comme on sait, le titre d'une pièce de vers d'Alfred de Mussel. Ils s'emparèrent aussitôt de nous et se mirent à^volliger sur nos lèvres comme un refrain monotone, nous ennuyant à la fois et nous charmant; mais il nous était impossible de les chasser ou d'en distraire notre esprit.
On nous disait : La barricade du pont de Neuilly a été enlevée par nos troupes, et nous répondions intérieurement : — Sur trois marches de marbre rose. — La nuit même, pendant notre sommeil, des rêves vagues nous chuchotaient cette phrase d'un air moqueur, comme pour nous empêcher de l'oublier en dormant. Au réveil, les six mots se dessinaient sur le mur dans un rayon d'aurore, et nous recommencions notre inéluctable litanie. Pour tout poëte, par son étrangeté, son harmonie et sa couleur, ce titre contient un
charme dans le sens magique du terme, et il agit comme une sorte d'incantation ; mais son effet doit être passager et s'éteindre avec la vibration des syllabes sonores, au lieu de se prolonger en reprises infinies, comme l'écho de Simonetta. Il n'en fut pas ainsi pour nous, et le bourdonnement recommençait toujours.
Ce qu'il y avait de singulier, c'est que pas un seul vers de cette délicieuse pièce, que nous savons par cœur, ne nous revenait au bout de la langue ; idées et rimes nous échappaient; nous en pressentions obscurément la présence comme derrière une gaze noire, mais il nous était impossible de déchirer le voile ; le titre seul flamboyait, et nous l'épelions machinalement , répétant la cantiîène obligée : — Sur trois marches de marbre rose ! . . .
Qui pouvait avoir éveillé cette idée en nous? idée si éloignée de la situation présente ! Dans les cas d'obsession musicale, la phrase qui vous hante a été exprimée par un orchestre, un instrument, une voix, On connaît le point de départ de la possession — car c'en est une véritable — mais ici rien d'analogue. Personne n'avait prononcé près de nous les mots sacramentels; nous
ne les avions pas vus écrits ou imprimés ; nous n'avions pas rencontré sur une table un volume dépareillé de Musset, traîné à travers les exodes et les pérégrinations de la campagne. Peut-être par une correspondance occulte, pour employer la mystique expression de Swedenborg « les trois marche de marbre rose » s'étaient elles mises en rapport avec nous à notre insu. Elles se trouvent dans le parc de Versailles et le voisinage augmentait leur force d'influence. Nous avons d'ailleurs le goût ou plutôt la passion du marbre, cette noble matière qui sait garder la forme, cette chair étincelante des héros et des divinités, même quand il n'est qu'à l'état de bloc où sommeille la possibilité d'un chef-d'œuvre, et il doit exister des affinités secrètes entre lui et nous.
Ce charmant poëte mort qui, de l'extra-monde nous envoya, à propos de Spirite, des stances si ravissantes, n'ayant pas de médium sous la main, se servait sans doute de ce moyen pour susciter, par une légère vibration, son souvenir dans notre mémoire et détachait, à notre adresse, une imperceptible parcelle de marbre rose. Vivant, il s'inquiétait de la blancheur du Paros, au
grand scandale des utilitaires, et partageait avec nous cet amour du marbre. Dans ce sentiment commun, non loin des marches sur lesquelles s'étaient fixés ses yeux rêveurs, nos esprits, quoique habitant des sphères différentes, avaient pu se rencontrer et les mots résumant la poésie et le poëte avaient jailli comme un appel se répétant avec une opiniâtreté fatidique jusqu'à ce que nous ayons compris ce que demandait Famé flottant autour de nous.
Pendant quelques jours, avide de nouvelles, arrachant les journaux aux vendeurs , ne songeant qu'à l'immense drame où se joue le sort de la France, nous essayâmes vainement de chasser ce refrain intérieur importun comme le bruit d'ailes d'une mouche obstinée. À la fin, nous sentîmes que l'esprit voulait un pieux pèlerinage et comme une libation de souvenirs sur ce marbre baigné de ses regards, pénétré de sa pensée, atliédi de son amour qui voyait dans cette neige, veinée d'azur et de rose, le sein virginal d'une Diane chasseresse. Il fallait qu'un grain d'encens fût brûlé sur cet autel à la pure beauté.
Nous commençâmes aussitôt notre excursion»
Diverses consignes nous barrant le chemin le plus court, nous prîmes le plus long, sans grand regret. Les poètes ne sont guère pressés d'arriver ; les incidents de la roule les amusent et leur font parfois oublier le but.
A peine avions-nous franchi la grille que nous nous trouvâmes en pleine solitude. Un calme solennel succédait à la passagère agitation. On sortait du présent pour rentrer dans le passé et toutes les rumeurs s'éteignaient au seuil de ce jardin majestueux et tranquille.
Piien de plus beau et d'un dessin plus noble que ce cirque entouré de grands arbres dont le centre est occupé par le bassin de Neptune. Toute l'architecture de la pièce d'eau est ancienne et date de Louis XIV; la décoration en a été faite sous Louis XV par Bouchardon et Lemoyne. Le rococo flamboyant n'a jamais tordu les formes, chiffonné les plis et contourné les rinceaux d'une main plus hardie et plus leste.
Le Neptune au milieu de sa cour de néréides et de monstres marins, brandit son trident d'un air furieux. Plus loin, se faisant pendant, des Triions maîtrisent des Hippocampes, et, sur les branches du fer à cheval, de petits génies qui ont
huit pieds de haut comme les enfants du bénitier de Saint-Pierre, lutinent des orques chimériques, à nageoires onglées. On dirait un décor d'opéra du temps réalisé. Malgré la dépravation du goûl, il y a dans l'agencement de ces tigures une facilité pompeuse et grandiose d'un bel effet. La teinte mate de ces groupes, coulés en plomb, se marie heureusement aux Ions gris de la pierre verrniculée et effrangée de stalactites, et le ruissellement de l'eau leur donne, aux jours de féte, les luisants et le poli qui leur manquent aux temps de sécheresse.
Le retour du refrain nous avertit que nous lardions trop longtemps et nous continuâmes à marcher. Au bout des allées qui s'ouvrent en éventail autour du bassin du côté de Trianon comme dans ces fuites bleuâtres des parcs (h Watteau flottaient de légères fumées dont h vapeur allongeait la perspective aérienne. Le printemps, comme un paysagiste timide qui procède à petits coups dans son feuillé, plaçait sur les branches, d'un pinceau sobre et un peu maigre, quelques touches d'un vert tendre. C'est le moment où les arbres ont tout leur jet et toute leur élégance. Leur structure si fine et si délicate ne
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disparait pas encore sous l'épaisseur des frondaisons et ils ne porlent plus cependant la sombre livrée de l'hiver.
Sur le rebord du bassin de Cérès dont l'eau était opalisée par des nuages de savon, des soldats lavaient leur linge et le suspendaient pour sécher aux murailles des charmilles. Qu'eût dit de ce spectacle l'ombre du grand roi, si elle erre encore dans le jardin où il se promenait avec la Vallièi e, Fontange ou Montespan? Elle eût fait sans doute une moue dédaigneuse et, cependant, au point de vue purement pittoresque, la tache garance des pantalons réchauffait le vert un peu froid du paysage comme ces points rouges dont le coloriste Decamps piquait ses gazons.
Tout en continuant à gravir vers la terrasse sur laquelle le château déploie sa belle ordonnance, nous regardions à travers les mailles, légèrement festonnées de jeunes feuilles, d'un treillage détruit un peu par le temps et beaucoup par les hommes, cette portion réservée du parc, nommée « le bain d'Apollon, » et nous découvrions entre les lùts des arbres, un rocher factice d'où tombent les nappes de la cascade quand jouent les grandes eaux.
L'abandon, la solitude, les végétations pariétaires lui ont prêté un air naturel que contrarient un peu, il est vrai, les groupes de marbre placés dans les grottes pratiquées au ciseau. Mais ce rappel de Fart n'est pas désagréable au milieu de cette nature composée. Sous cette voûte que soutiennent de lourds piliers à peine dégrossis se détache d'un fond obscur, le Roi-Soleil, le jeune Apollon de Versailles, ayant accompli sa carrière lumineuse et venant se reposer dans le sein de Thétis. Les Néréides s'empressent autour de lui; Tune, agenouillée, lui délace ses cothurnes, l'autre lui présente une buire de parfums, une troisième le débarrasse d'une partie de ses vêtements, et si la quatrième ne lui présente pas la chemise, c'est que les dieux grecs n'en avaient pas. Ce petit coucher mythologique est fort galant, et Girardon y a mis sa grâce toute française. Les deux cavernes, où des Tritons remisent les chevaux du Soleil, accompagnent bien la grotte centrale, et ces trois taches blanches dans le rocher sombre sont d'un effet heureux.
Il faisait ce jour-là un de ces ciels fouettés de blanc et de bleu, qui versait la lumière avec de
jolis hasards d'ombre et de clair. Des paillettes de soleil scintillaient çà et la, à travers le fourré et sur les pointes des hei bcs. Les oiseaux chantaient et l'imperturbable sérénité de la nature ne se troublait pas pour quelques coups de canon lointains. Malgré les querelles et les fureurs des hommes, le printemps continuait paisiblement son ouvrage. Les é(ernelles fonctions s'accomplissaient en silence. Et nous restions là dans une contemplation rêveuse et pleine d'oubli, quand la phrase : « Sur trois marches de marbre rose, » qui ne s'était pas fait entendre depuis longtemps, se mit à murmurer tout bas à notre oreille intérieure avec un ton de reproche amical.
Abandonnant la grotte d'Apollon, nous longeâmes la rangée d'ifs taillés en boule, en pyramides et autres formes bizarres, ne jetant qu'un regard disirait aux quatre saisons, aux quatre parties du monde, passant moins vite devant la jolie Diane chasseresse, debout à l'angle du bassin des lions, et nous arrivâmes sur la grande terrasse.
A mesure que nous approchions la mémoire nous revenait et il nous semblait entendre la voix
du poëte nous dire, avec son timbre connu et sa grâce négligente :
Mais vous souvient-il, mon ami,
De ces marches de marbre rose?
En allant à la pièce d'eau,
Du côté de l'orangerie,
A gauche, en sortant du château.
Nous étions sur la bonne voie. La copie de la Cléopâtre antique dont la répétition eh bronze est aux Tuileries, dormait toujours, à la même place, le bras replié au-dessus de la tête, dans cette tranquille et gracieuse pose où la mort ressemble au sommeil, et sur la balustrade de la terrasse s'alignaient comme autrefois, ces charmants vases de bronze d'un caprice si varié sous leur apparente symétrie, avec leurs anses faites de chimères, de satyres et de petits génies ailés. Les marches n'étaient pas loin ; elles se trouvent près d'un vase blanc « proprement fait et fort galant » auquel de Musset reconnaît le mérite de n'être pas gothique. Il a, en effet, un très-beau galbe et ses flancs s'évasent comme la coupe d'un grand lis. À son ombre s'abritent les trois marches célébrées par le poëte avec leurs tons de rose pâlie, leurs transparences azurées, d'un marbre si frais,
si vivant, si pareil à de la chair, qu'on ose à peine y poser le pied de peur de froisser le sein d'une déesse. L'on sent alors, combien est vraie l'image du poëte s'adressant à ce bloc qui eût dû être scellé dans le fronton d'un temple attique.
Quand sur toi leur scie a grincé, Ces tailleurs de pierre ont blessé Quelque Vénus dormant encore, Et la pourpre qui te colore Te vient du sang qu'elle a versé.
Nous restâmes là quelque temps comme à un endroit sacré où le pèlerin dit sa prière, et le calme descendait sur nous ; le sentiment de l'art oublié nous reprenait; des idées de poésie voltigeaient autour de nous en palpitant les ailes comme des bouffées de colombe.
Nous songions à la forme idéale, au rhythme divin, à l'immortelle beauté, aux nymphes et aux vierges de Grèce qui courent les pieds nus dans la rosée, couronnées de smilax et de violettes, à tous ces beaux mensonges flottant comme un voile d'or sur la nudité de la vie.
C'était la sans doute la leçon que voulait donner le poëte disparu dans la sérénité éternelle au poëte resté parmi les agitations terrestres, car
depuis ce jour nous sommes délivré de l'obsession à laquelle nous étions en proie. Nous pouvons nous abstraire, penser, écrire, sans entendre la petite voix nous souffler tout bas • Sur trois marches de marbre rose.
Mai 1871.
Quand on arrive sur la place (TArmes de Versailles par une des allées d'arbres séculaires qui s y dirigent, le château apparaît devant vous avec son antique magnificence. On se sent tout de suite transporté dans une autre sphère : cela est si vaste, si grand, si solennel, si majestueusement régulier, que la vie moderne s'y trouve comme intimidée et baisse la voix par respect.
L'aspect général est conservé, et le grand roi, s'il revenait au monde, pourrait croire au premier coup d'œil que rien n'est changé dans son olympienne demeure. Un examen plus attentif le détromperait bien vite.
Pour les nombreux hôtes que Versailles ren-
ferme aujourd'hui el qui ne parviennent pas à faire encombrement dans ses larges avenues, il serait peut-être curieux de remettre le château en son état primitif et de montrer sa façade comme elle se présentait au courtisan venant de Paris vers 1710. Les architectes font souvent pour s'exercer de ces restitutions de roonumenls plus ou moins détruits et quelquefois tout à fait disparus. Ici, il n'y a pas besoin d'un tel effort d'imagination. Le monument subsiste, et l'on sait l'histoire des modifications qu'il a subies, modifications qui, au reste, n'en altèrent pas la physionomie d'une façon essentielle. C'est un besoin, à ce qu'il paraît invincible, pour les générations qui s'installent dans un édifice caractérisant une époque, de le remanier à leur goût et d'y laisser leur empreinte souvent fâcheuse.
Commençons par la grille qui sépare la place d'Armes de la cour du château; elle est restée telle qu'autrefois avec ses deux groupes de pierre flanquant la porte et représenlant la victoire de la France sur l'Empire et de la France sur l'Espagne. Mais du temps de Louis XIV, une seconde grille divisait en deux cours cette énorme espace. Cette grille partait de l'angle des pavillons
au fronton desquels on lit aujourd'hui : « À toutes les gloires de la France, » et passait en s'arrondissant par l'axe de la statue moderne du grand roi, dont la figure est de Petitot et le cheval de Cartellier. Roi et cheval sont d'un affreux style troubadour et font regretter avec amertume cette grille monumentale richement dorée et ornée de deux beaux groupes de Coysevox et Tuby, — l'Abondance et la Paix, — qu'on a reportés sur les coins en retraite de la terrasse, terminant la cour du côté de la place d'Armes, où personne ne les aperçoit.
Cette disposition était certes préférable à l'arrangement qu'on y a substitué. Deux autres grilles, dont on peut distinguer encore les arrachements, et qui se continuaient dans les entre-colonnements des pavillons, fermaient la cour des Princes et la cour de la Chapelle, qui accompagnent latéralement la cour de Marbre. Le palais proprement dit se trouvait de la sorte tout à fait clos et circonscrit dans ses limites.
De chaque côté de la cour d'honneur, qui formait autrefois comme le vestibule de la cour royale, précédant elle-même la cour de Marbre s'élevaient et s'élèvent encore de grands bâti-
ments de brique et de pierre qu'on appelait les ailes des ministres, où étaient établis les bureaux. Un terrassement calculé pour adoucir et modifier le niveau incliné de la cour, permet à leur soubassement de garder la ligne borizontale. C'est dans la balustrade qui borde le terrassement que, sous Louis-Philippe, on a encastré sur de grands piédestaux, à droite et à gauche, car le terrassement est double, les douze statues colossales qui écrasaient si lourdement le pont de la Concorde. On y a joint quatre maréchaux de l'Empire.
Ces colosses d'un blanc froid et criard, d'un galbe disgracieux et d'une extrême pesanteur d'aspect, feraient bien de retourner au dépôt des marbres, à l'île des Cygnes, à moins qu'on ne préférât envoyer chacun des personnages illustres qu'ils représentent à sa ville natale. Isolés, au milieu d'une place, ils seraient d'un meilleur effet.
Les deux pavillons qui s'élèvent à feutrée de la cour royale n'avaient pas jadis la forme qu'ils ont maintenant. Un toit élégant, percé d'œils-debœuf et de mansardes, orné de statues, surmonté d'un lanlernon, les couronnait de sa courbe haï-
monieuse qui s'arrangeait à merveille avec les bâtiments en retour. Leurs façades comptaient six colonnes formant portique. Sous Louis XV, le pavillon qui avoisine la chapelle fut refait par Gabriel, l'architecte du Garde-meuble et du ministère de la Marine, homme d'un talent supérieur, mais dont les idées ne s'accordaient pas avec le goût qui fïorissait sous le règne de Louis XIV.
Il ne faut pas le blâmer d'avoir oublié le style du palais où devaient s'adapter les constructions nouvelles qu'on lui demandait , précisément parce qu'on ne trouvait plus les anciennes au goût du jour. Ce sentiment archaïque si développé chez nous, qui exige dans les remaniements et les restaurations, une fidélité scrupuleuse au style primitif du monument n'existait pas alors. Les architectes ne craignaient pas d'appliquer une façade classique à une nef d'église gothique et les artistes logeaient tranquillement dans Notre-Dame des tombeaux Pompadour, inscrivaient des pleins cintres sous des ogives avec une sérénité parfaite, Les édifices d'une longue durée, gardaient ainsi les témoignages des siècles qu'ils avaient traversés avec leur art, leur goût,
leurs mœurs, leurs perfectionnements et leurs dégénérescences.
Le caractère général de l'œuvre en était bien un peu altéré, mais elle restait plus vivante, plus curieuse, plus historique en quelque sorte. Tous les temps ont procédé de même, et il est rare que le plan conçu par le premier architecte d'un palais ou d'une église soit respecté. Ce n'est qu'aux époques de critique, où l'art devient de la curiosité qu'on s'avise de ses raffinements.
Le pavillon de Gabriel est en lui-même fort noble et fort beau avec son fronton grec, son portique tétraslyle d'ordre corinthien et son soubassement rustique à refends ; mais il nous plairait mieux dans un autre endroit par suite d'un sentiment d'antiquaire dont nous ne pouvons nous défendre, et que ne ressentaient pas les gens plus voisins du grand siècle. Ce pavillon dut être généralement préféré à l'ancien.
Le pavillon de gauche ne fut bâti que bien longtemps après, sous Louis XVIII, par l'architecte Dufour, sans doute pour les besoins de la symétrie, car la construction ne se poursuit pas du côté de la cour comme sur le plan de Gabriel.
Quels motifs déterminèrent à jeter bas, du temps de Louis XV, des bâtiments qui devaient êlre encore d une solidité entière et dont l'aspect, à en croire les gravures de l'époque, a de la pompe et de la richesse? Outre l'amour du changement et cette persuasion de faire mieux que la précédente qui est commune à toutes les générations, on peut supposer que la brique et la pierre, qui avaient suffi à Henri IV, à Louis XIII et à Louis XIV, semblaient alors des matériaux d'une rusticité peu digne de figurer dans le palais d'un souverain. Peut-être aussi ce mélange de rouge et de blanc, ce teint vermeil des façades devaient paraître trop robustement campagnard à ces yeux habitués aux nuages blancs de la poudre et au velouté bleuâtre du pastel.
Quant à la tourelle rose et blanche qui s'élève sur le toit, à l'angle gauche de la cour Royale, vous pouvez l'abattre en pensée ; elle ne troublait pas la ligne de perspective de sa saillie inopportune au temps du Roi-Soleil, ayant été bâtie par Louis-Philippe pour quelques besoins de communication intérieure.
La cour de Marbre, qui fait le fond de cette
suite de bâtiments en retraite, était élevée de cinq marches au-dessus du niveau de la cour précédente ; il n'en est plus ainsi; la différence n'est plus que d'un degré, le sol ayant été abaissé sous Louis-Philippe.
Le dallage noir et blanc de la cour de Marbre avait l'avantage et le privilège de ne pouvoir être traversé autrement qu'à pied même par le Boy, comme dit le sieur de Monicart en son Versailles immortalisé.
Son petit escalier donnant sur son passage, Il me traverse à pied, car à mon carrelage, Voitures ni chevaux n'ont jamais fait de mal : Ces cinq marches, plus bas, défendent leur approche Et qu'on n'entame ainsi ma noire et blanche roche.
De cette disposition, il résultait que le roi pour monter en carrosse était obligé de faire quelques pas lui-même sur ses talons rouges. Louis XV sortait par un portique dont on a supprimé les colonnes, à l'angle de la cour Royale. C'est là qu'il fut frappé ou plutôt égratigné par Damiens.
La façade intérieure du palais qui se trouve au fond de la cour de Marbre est restée exactement comme elle était sous Louis XIV, avec son
toit 5 mansardes et à œils-de-bœuf, ses bouquets de plomb, son acrotère découpée à jour, son cadran où les heures se détachent en or d'un fond d'émail bleu de roi, son fronlon où se relève en ronde bosse fortement accentuée VHercule, de Girardon, et le Mars, de Marsy, à qui le calembour que présente le rapprochement des deux noms a peut-être valu la commande du dieu symbolisant comme Hercule le roi invincible, ses groupes de colonnes supportant un balcon et séparant trois arcades, ses murailles rouges où sur des panneaux blancs oblongs s'appliquent des bustes portés par des consoles, rien n'est changé.
Dans les autres bâtiments on a bien, çà et là, modifié, supprimé ou remplacé quelques détails, un buste manque ici, une statue n'est plus là, elle est tombée, on ne Ta pas re'evée. Des vases ont disparu, mais tout cela n'a pas grande importance et il serait trop long d'indiquer ces petits ravages et ces petits embellissements.
Pour compléter la silhouette antique du château, il faudrait rétablir sur l'arête du toit de la chapelle un lanlernon doré et terminé en pointe comme celui du dôme des Invalides ; on
Ta amputé nous no savons Irop pourquoi. Il s'harmonisait avec les petites coupoles des pavillons démolis qui surmontaient les cadrans disparus et remplacés par les frontons de Gabriel.
Nous ne faisons pas ici une monographie du palais de Versailles, mais un article rapide où nous indiquons sommairement les principales différences entre l'état ancien et l'état actuel.
Notons encore quelques particularités. Vous avez sans doute remarqué, en arpentant la cour d'Honneur, quatre lignes de pavés allant de la porte d'entrée à la porte de la seconde grille donnant accès dans la cour Royale, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la statue équestre moderne de Louis XIV. Elles sont encore parfaitement visibles. C'est sur ces lignes que se rangeaient, pour former la haie au passage du roi, les Suisses à droite, les Gardes-Françaises à gauche. Leurs corps de garde étaient pratiqués dans le soubassement de la terrasse qui délimite la cour du côté de la place d'Armes.
Si la fantaisie vous prend de repeupler le palais et de lui rendre son animation première, rien déplus facile. Nous allons transcrire la vieille
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gravure qui nous sert de renseignement et de guide, et qui fourmille de figures comme l'estampe du Pont-Neuf de Délia Délia.
Les Suisses el les Gardes Françaises sont à leur poste, car le roi vient de rentrer, et Ton voit son carrosse à huit chevaux, accompagné de mousquetaires et de piqueurs à cheval, qui tourne dans la cour Royale, où lui font place deux autres carrosses à six chevaux de prince du sang ou de grands seigneurs. D'autres carrosses attelés de même montent ou descendent la pente inclinée de la cour d'honneur où roulent plus légèrement des voitures à deux chevaux qui représenteraient nos coupés d'aujourd'hui. Une multitude de figurines, militaires, courtisans, solliciteurs, dames à hautes coiffes disséminées ou réunies en groupes, accidente le vaste espace. Un bon nombre se dirige vers les ailes des ministres. — cette partie du spectacle n est pas difficile à reconstituer. Le costume seul est différent, l'affluence est est la même. On voit aussi des hommes à cheval au service du château, partant pour porter quelque ordre ou quelque message. Avec un peu de complaisance à l'illusion, l'on oublie les dates et la vie revient active et bril-
lante dans ce grand palais ressuscité que dore toujours d'un rayon lointain le soleil de Louis XIV. Nec pluribus impar.